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Mali : la France doit s’opposer aux sanctions

février 23, 2022
Manifestation de protestation contre les sanctions à Bamako, le 14 janvier 2022 © FLORENT VERGNES/AFP

Depuis la chute d’IBK, le peuple malien exprime un sentiment légitime de révolte contre la domination héritée de la colonisation. Paris doit en prendre acte et s’opposer aux mesures prises à l’encontre du pays par la Cedeao et l’Union africaine.

Le Mali vient d’être frappé par des sanctions d’une inhabituelle agressivité, de nature à affecter directement la vie quotidienne d’une population aux revenus déjà maigres et fragiles. Paradoxalement, cette situation provoque localement une sorte d’optimisme, une fierté presque joyeuse partagée par bien des citoyens des pays voisins. Une rupture mentale avec la domination est en cours. Nous y voyons une chance pour le Mali, pour l’Afrique, pour le monde. Une chance aussi pour la France.

Puissante révolte populaire

En 2020, une puissante révolte populaire a mis à bas un régime de plus en plus kleptocratique et des institutions inopérantes parce que copiées-collées sur celles de l’ancien occupant colonial. En un jour et sans un coup de feu, une intervention militaire a reconduit chez eux les responsables de cet état de fait. En deux étapes, des institutions de transition conduites par des personnalités civiles et militaires respectées ont été mise en place : présidence, gouvernement, conseil national de transition. Objectif politique annoncé : la refondation des pouvoirs publics. Et cette volonté de refondation coïncide avec un vif renouveau d’intérêt dans la société pour l’étude des institutions politiques endogènes de l’Afrique de l’Ouest, ainsi que pour son patrimoine culturel et spirituel.

N’EST-IL PAS TEMPS, POUR LA FRANCE, DE SE SAISIR DE CETTE SITUATION POUR RETIRER SON MASQUE DÉFRAÎCHI DE SAUVEUR DU MONDE ?

Face à cette situation, les chefs d’État de la Cedeao puis de l’Union africaine ont « suspendu » le Mali, enjoignant son « retour » à « l’ordre constitutionnel » et à « l’État de droit ». La France, soupçonnée d’être l’inspiratrice de cette injonction, a tenté d’entraîner l’ONU dans la voie des sanctions. Mais chacun sait que pour plusieurs des présidents signataires des sanctions, « l’ordre constitutionnel » et « l’État de droit » ne sont que des alibis pour leur mal-gouvernance et leur confiscation du pouvoir. Chacun peut comprendre que le peuple malien n’ait pas envie d’y « retourner ».

Durant toute cette période, le peuple malien et ses dirigeants ont fait preuve d’une grande maturité, distinguant soigneusement les autorités françaises et africaines des citoyennes et des citoyens de ces pays. N’est-il pas temps, pour la France, de se saisir de cette situation pour retirer son masque défraîchi de sauveur du monde et de modèle universel ? Pour mettre ses puissantes singularités et sa grande histoire en conversation sans surplomber les civilisations d’Afrique ? Pour s’associer avec volontarisme au rééquilibrage symbolique, économique et politique de notre planète où se tissent déjà tant de liens familiaux et amicaux transfrontaliers, désormais constitutifs de l’identité française ?

Cruelles sanctions

Pour toutes ces raisons, nous demandons à Paris d’intervenir au plus vite pour obtenir la levée immédiate des cruelles sanctions imposées au Mali. Elles ont notamment pour conséquence de compliquer les transferts d’argent de la diaspora malienne, souvent essentiels pour leurs familles. Nous encourageons également les autorités de transition à favoriser la mise en place, aussi vite que possible, d’instruments de contrôle démocratique du pouvoir, et notamment l’organisation d’élections libres et vérifiées.

Nous invitons aussi les autorités françaises à renoncer définitivement à faire la leçon à des pays qu’elle a longuement occupés, en violation flagrante du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Nous assurons enfin nos ami.e.s du Mali, de France et d’ailleurs, de notre engagement pour la construction d’une planète débarrassée de la domination des uns sur les autres, une planète équilibrée.

Jean-Joseph Boillot

Avec Jeune Afrique par Jean-Joseph Boillot

Economiste français, auteur de « Utopies made in Monde. Le sage et l’économiste »

Jean-Louis Sagot-Duveauroux

Avec Jeune Afrique par Jean-Louis Sagot-Duveauroux

Philosophe et dramaturge français

Mali : la junte dénonce des « sanctions illégales et illégitimes »

janvier 10, 2022
Assimi Goïta, ici lors d’une précédente réunion de la Cedeao, à Accra, le 15 septembre 2020. © Reuters/Francis Kokoroko

La réaction de Bamako ne s’est pas faite attendre. Quelques heures après que la Cedeao a brutalement durci sa position vis-à-vis des autorités de transition, le porte-parole du gouvernement a répliqué à la télévision nationale. Il dénonce l’influence de « puissances extrarégionales ».

Entre la Cedeao et les autorités maliennes, le bras de fer, bel et bien engagé, est de plus en plus tendu. La vivacité de la réponse de Bamako est à la hauteur de la dureté des mesures décidées par l’organisation ouest-africaine, le 9 janvier à Accra. « Le gouvernement du Mali condamne énergiquement ces sanctions illégales et illégitimes », a affirmé le soir-même, à la télévision nationale, le colonel Abdoulaye Maïga, porte-parole du gouvernement.

Sanglé dans son uniforme, il a également annoncé le rappel des ambassadeurs accrédités dans les pays membres de la Cedeao ainsi que la fermeture des frontières terrestres et aériennes avec ces pays. « Le gouvernement du Mali regrette que des organisations sous-régionales ouest-africaines se fassent instrumentaliser par des puissances extrarégionales aux desseins inavoués », a-t-il ajouté, sans nommer ces « puissances ».

Grande sévérité

Le 9 janvier, la Cedeao et l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) ont adopté toute une série de mesures économiques et diplomatiques à l’encontre du Mali, destinées à sanctionner la junte, qui souhaite se maintenir au pouvoir plusieurs années encore. Alors que le gouvernement de transition s’était, dans un premier temps, engagé à organiser des élections présidentielle et législatives le 27 février 2022, il envisage désormais de ne rendre le pouvoir que dans un délai allant de six mois à cinq ans.

La proposition de la junte malienne d’organiser la présidentielle en décembre 2026 est « totalement inacceptable », estime la Cedeao. Elle « signifie qu’un gouvernement militaire de transition illégitime prendra le peuple malien en otage au cours des cinq prochaines années ».

La Cedeao a aussi décidé de couper son aide financière et de geler les avoirs du Mali à la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), tout en maintenant les échanges commerciaux en ce qui concerne les produits de première nécessité. Les pays membres vont rappeler leurs ambassadeurs au Mali. Ces sanctions prennent effet immédiatement, ont-ils précisé. Elles ne seront levées progressivement que lorsque les autorités maliennes présenteront un calendrier « acceptable » et que des progrès satisfaisants seront observés dans la mise en œuvre de celui-ci.

Ces sanctions sont plus rigoureuses encore que celles qui avaient été adoptées après le putsch d’août 2020 et qui, en pleine pandémie, avaient été durement ressenties. Elles avaient alors forcé la junte à s’engager à rendre le pouvoir aux civils dans un délai de dix-huit mois maximum suivant des élections.

Une « plaisanterie »

Invoquant l’insécurité persistante qui prévaut dans le pays, la junte se dit aujourd’hui dans l’incapacité d’organiser des élections présidentielle et législatives comme prévu à la fin de février 2022. Elle souligne la nécessité de réformes préalables pour que les scrutins ne soient pas contestés, à l’instar des précédents. Pressentant le courroux ouest-africain, la junte avait dépêché le 8 janvier à Accra Abdoulaye Diop, son ministre des Affaires étrangères, ainsi que le colonel Abdoulaye Maïga, les chargeant de soumettre à leurs interlocuteurs un calendrier révisé.

« La contre-proposition malienne est une transition de quatre ans. C’est une plaisanterie », souligne un haut responsable ghanéen, dont le pays assure actuellement la présidence de la Cedeao. Selon les informations de Jeune Afrique, les ministres maliens ont proposé que les cinq années de pouvoir supplémentaires qu’ils demandaient soient ramenées à deux.

Pour l’organisation, dont la crédibilité est en jeu, il s’agit de défendre le principe fondamental de gouvernance, de faire cesser « la contagion du fait accompli » et de contenir l’instabilité régionale. C’était la huitième fois depuis août 2020 (sans compter les sommets ordinaires) que les dirigeants ouest-africains se retrouvaient, en présentiel ou en visioconférence, pour parler spécifiquement du Mali (et de la Guinée, qui, en septembre 2021, a également connu un putsch). La Cedeao avait déjà suspendu le Mali de ses organes de décision. Elle lui avait imposé un gel de ses avoirs financiers et avait édicté une interdiction de voyager à cent cinquante personnalités maliennes, coupables selon elle de faire obstacle aux élections. Ces sanctions restent en vigueur.

Par Jeune Afrique avec AFP