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Mali : les sanctions de l’Uemoa contre Bamako suspendues

mars 24, 2022

Goodluck Jonathan et Assimi Goïta à Bamako, le 23 août 2020. © H.DIAKITE/EPA/MAXPPP

Face à un Assimi Goïta qui refuse de céder le pouvoir, les chefs d’État ouest-africains avaient pris des sanctions fortes contre Bamako le 9 janvier dernier. Celles-ci viennent d’être suspendues par la Cour de justice de l’Uemoa.

C’est une décision qui change la donne pour le Mali et redistribue les cartes entre Assimi Goïta et les chefs d’État ouest-africains. Alors que ce vendredi 25 mars, la Cedeao tient un sommet extraordinaire à Accra, la cour de justice de l’Uemoa vient de suspendre les sanctions économiques adoptées contre le Mali le 9 janvier.

Face à la volonté d’Assimi Goïta de se maintenir cinq années supplémentaires au pouvoir, les chefs d’État ouest-africains avaient décidé de mesures dures : le gel des avoirs du Mali à la banque centrale commune aux huit États membres de l’Uemoa, celui des entreprises publiques et des organismes parapublics maliens, la suspension du pays de toute assistance financière des institutions internationales…

Recours

Des sanctions contestées par l’État malien qui a diligenté un collectif d’avocats pour les faire annuler. Le 21 février dernier, ils ont déposé deux recours dénonçant leur « illégalité absolue ». Ils viennent donc d’obtenir gain de cause.

Bamako a notamment fait valoir que les textes de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) prévoient qu’elle ne peut solliciter ni recevoir de directives ou d’instructions des institutions ou organes communautaires, des gouvernements des États membres de l’Uemoa, de tout autre organisme ou de toute autre personne. Elle ne peut donc être utilisée pour asphyxier un État membre.

Position de force

Cette décision n’est pas définitive, souligne un ancien magistrat malien, car elle n’est que « suspensive ». « Cela ne présage pas de la décision définitive que prendra la Cour de justice de l’Uemoa », précise-t-il.

Reste qu’elle est une première victoire de taille pour la junte tant les sanctions mettent le pays en difficulté économique. « À la veille du sommet du 25 mars, cette ordonnance met le régime malien en position de force face aux chefs d’État de la Cedeao », commente un diplomate basé à Bamako.

Exceptionnellement invité, Assimi Goïta a choisi, selon nos informations, de ne pas se rendre au sommet extraordinaire de la Cedeao. Dans un courrier transmis à la Commission de la Cedeao, le président de la transition marque seulement sa « disponibilité à interagir par visioconférence » avec les chefs d’État ouest-africain. Il a annoncé dépêcher Abdoulaye Diop, le chef de la diplomatie malienne, Abdoulaye Maïga, le ministre de l’Administration territoriale et porte-parole du gouvernement, Ibrahim Ikassa Maïga, le ministre de la Réforme de l’État et Fatoumata Sékou Dicko, la ministre chargé des réformes politiques et institutionnelles pour représenter le Mali. Signe qu’aucun accord décisif ne pourra avoir lieu durant le sommet.

Avec Jeune Afrique par Anna Sylvestre-Treiner et Fatoumata Diallo

« Les sanctions ont suscité la colère de nombreux Maliens »

mars 10, 2022

DÉCRYPTAGE. Deux mois après l’adoption par la Cedeao d’un embargo économique sans précédent, l’économiste Boubacar Salif Traoré pointe les sérieuses difficultés à venir.

Il y a deux mois, la Cedeao imposait un embargo economique au Mali pour forcer la junte au pouvoir a rendre le pouvoir aux civils.
Il y a deux mois, la Cedeao imposait un embargo économique au Mali pour forcer la junte au pouvoir à rendre le pouvoir aux civils.© NACER TALEL / Anadolu Agency via AFP

À minuit passé d’une minute, le 9 janvier, les sanctions de la Cedeao les plus sévères jamais adoptées contre le Mali, en réponse à la volonté des militaires de se maintenir au pouvoir jusqu’à fin 2026, sont entrées en vigueur. Parmi la batterie de mesures immédiatement applicables : la fermeture des frontières terrestres et aériennes avec le Mali ; la suspension de toute transaction commerciale, à l’exception de certains produits de première nécessité ; et le gel des avoirs du Mali à la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et dans les banques commerciales de la région. Deux mois plus tard, il est très difficile de mesurer leur impact. Car loin d’avoir produit les effets escomptés, elles ont au contraire réveillé chez les Maliens un sentiment patriotique qui ne s’était plus observé depuis des décennies. Comment l’expliquer ? Comment le comprendre ? En ligne depuis Bamako, l’économiste et spécialiste des questions de sécurité et de développement dans le Sahel, Boubacar Salif Traoré décrypte pour Le Point Afrique la situation.

Le Point Afrique : Quel est l’impact des sanctions décidées par la Cedeao, il y a deux mois, sur l’économie malienne ?

Boubacar Salif Traoré : À l’évidence, les sanctions visaient non seulement à isoler le Mali sur la scène internationale en fragilisant son économie, mais aussi à créer une pression interne des Maliens sur leurs dirigeants. Cet embargo à la fois économique et politico-diplomatique affecte le Mali qui est un pays sans littoral et dont l’économie dépend à plus de 70 % des importations. Cependant, près de deux mois après leur entrée en vigueur, l’évaluation de leur impact reste à ce stade encore très aléatoire. Autant en interne, il paraît déterminant pour les dirigeants de donner le sentiment que tout va bien, mais en creusant un peu en profondeur, des difficultés apparaissent à l’horizon.

Y a-t-il eu des changements sur les marchés ?

Concrètement, deux risques importants se profilent pour le pays, une crise inflationniste et de liquidités. Les prix ont déjà augmenté sur les marchés, que ce soit les denrées de première nécessité ou d’autres produits, comme les matériaux de construction, notamment, le prix du ciment qui est en hausse, ce qui a ralenti le secteur du bâtiment, très dynamique au Mali. L’inflation touche aussi les produits du quotidien, qui pourtant, ne sont pas concernés par les sanctions. Ce sont de petites augmentations qui finissent par peser sur le panier de la ménagère et qui de jour en jour commence à faire mal.

Quels sont les leviers qui permettent au pays de tenir encore debout sur le plan économique ?

Certains mécanismes de protection ont été enclenchés. La banque privée continue, par exemple, à être approvisionnée par la BCEAO, l’organe central de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, qui a décidé d’augmenter jusqu’à pratiquement 300 milliards de francs CFA par semaine pour que l’activité économique ne s’arrête pas complètement. En revanche, les comptes de l’État sont gelés et cela a de lourdes conséquences, car certains fournisseurs n’arrivent plus à se faire payer. Le gouvernement n’a pas pu honorer ses engagements auprès de plusieurs créanciers et a dû s’adresser aux investisseurs pour s’en expliquer.

Boubacar Salif Traoré dirige également à Bamako, le cabinet de conseils Afriglob. © DR

Mais le Mali reste un pays vulnérable, avec une économie fragile, un PIB de 17 milliards de dollars et donc si les sanctions ne sont pas rapidement levées, cela va produire un effet dévastateur sur le long terme. Le pays ne peut pas tenir six mois dans ces conditions. Pour le moment, le secteur informel continue de jouer son rôle en permettant aux populations de mettre en place une économie de la débrouille. Les ménages maliens comptent aussi sur les transferts de la diaspora. Mais si, à court ou moyen terme, l’État ne parvient pas à négocier un retour à une situation normale, il y aura des conséquences plus lourdes. Une chose très importante, c’est que le pays est engagé dans une longue guerre, il faudra faire face aux dépenses, notamment celle des salaires des militaires et des fonctionnaires.

Quels partenaires commerciaux sont les plus affectés par ces sanctions ?

Le Mali est une plaque tournante de la sous-région, il partage ses frontières avec sept pays et fait le lien entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne. Le pays est la sixième économie de la Cedeao sur 15 États et la troisième économie de l’Uemoa. Donc, ce n’est pas du tout un petit pays. Son premier partenaire économique est le Sénégal, vient ensuite la Côte d’Ivoire. Ces deux pays sont en réalité les premières victimes collatérales des sanctions prises à l’endroit du Mali. Le port de Dakar enregistre au moins 50 % des produits destinés au Mali. En 2020, le Mali a accueilli 21 % des exportations de marchandises du Sénégal, soit plus que l’ensemble du continent. Sur le plan interne, que ce soit au Sénégal ou en Côte d’Ivoire, la cherté de la vie revient comme un boomerang. Le président Ouattara l’a très bien expliqué à son retour de Bruxelles, vers le 22 au 23 février dernier, il a été obligé d’organiser une conférence de presse pour donner des éléments de compréhension autour de la hausse des prix des denrées alimentaires dans son pays. Il a expliqué qu’il y avait des causes internes comme la sécheresse, et a pointé l’impact de l’embargo sur le bétail, une denrée dont les coûts ont déjà flambé ces derniers mois. Plus le temps passe, plus les États qui ont en commun le franc CFA et partagent une frontière avec le Mali vont commencer à ressentir les effets de cet embargo sur leur économie.

Sur quels soutiens extérieurs le Mali peut-il s’appuyer pour y faire face ? Plusieurs pays comme l’Algérie, la Guinée ou la Mauritanie apparaissent comme des recours. De quelles manières et avec quels intérêts ?

Le Mali a besoin d’accéder aux ports de la sous-région pour maintenir le minimum vital. Le pays est exportateur de coton – sa principale culture de rente – et aussi d’or, de bétail, de riz, de certaines huiles, d’engrais, etc. Il importe aussi de nombreux produits. Face à la fermeture des frontières du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, il a fallu trouver des alternatives. Il y a donc eu un redéploiement vers la Guinée et la Mauritanie. La Guinée, bien que membre de la Cedeao, est dirigée par une junte militaire qui a décidé de ne pas suivre les sanctions imposées par l’organisation. Le pays connaît déjà une recrudescence du trafic de marchandises au port de Conakry. L’Algérie et la Mauritanie, qui ne sont pas membres de la Cedeao, sont les deux autres recours du Mali. Ces deux États partagent de longues frontières avec le pays. Le coton brut malien transite désormais par Nouakchott dont le port est utilisé par les Maliens pour une partie de leur approvisionnement. La Mauritanie peut tirer avantage de cette augmentation des échanges commerciaux, d’autant plus que, d’ores et déjà, la France, à travers la compagnie Air France, a repris les vols depuis le Mali via la capitale mauritanienne. C’est une opportunité pour développer son secteur aérien.

Quant à l’Algérie, déjà très impliquée dans la vie économique malienne dans le nord du pays, du fait de la distance avec les zones urbaines du Sud. Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a déjà fait savoir qu’il estimait raisonnable une période de transition de 12 à 16 mois. Il s’est proposé d’aider à la mise en place d’un plan de crise. L’embargo ne va faire que décupler les échanges entre les deux États.

Comment réagissent les Maliens ?

Les choses ne se passent pas comme prévu, car les sanctions ont suscité la colère de nombreux Maliens et réveillé un sentiment patriotique qui profite au gouvernement de transition. Le vendredi 14 janvier, on a assisté à une mobilisation populaire sans précédent à Bamako et dans plusieurs villes du pays. Les manifestants ont dénoncé les sanctions de la Cedeao, mais s’en sont également pris à la France, accusée d’avoir instrumentalisé les chefs d’État de la région contre leur pays. Dans l’opinion, la Cedeao est considérée comme une organisation dont l’objectif est de favoriser l’intégration économique de l’Afrique de l’Ouest. Même si elle n’a jamais réussi à mettre en place une véritable politique d’intégration, dans le sens où tout ce qu’elle avait imaginé, que ce soit le passeport, la libre circulation des personnes et des biens, n’a jamais été une réalité à part entière dans l’espace commun, mais elle affichait une volonté politique saluée par tous. En adoptant les sanctions les plus dures à l’endroit du Mali, cela a réveillé un sentiment de résistance et entraîné une levée de boucliers chez les populations. Et pour l’instant, elles se disent qu’elles ont raison. Car l’activité économique continue malgré les sanctions. Ce dynamisme de l’économie malienne, il faut le conjuguer avec le fait que l’État malien a pris certaines précautions, après les premières sanctions ciblées contre des membres de la junte. Les autorités savaient qu’il y aurait un deuxième niveau et qu’il affecterait cette fois les populations. L’impression générale qui se dégage après deux mois, c’est que le pays s’est trouvé des espaces de respiration le temps du régime de sanctions. D’autant que l’économie malienne n’est pas la seule à pâtir de la suspension des échanges commerciaux.

N’est-ce pas contre-productif pour la Cedeao et les partenaires du Mali ?

En quelque sorte. Le fait que les autorités de la transition se soient engagées à diversifier leurs partenaires, au détriment de la relation historique avec la France a permis de libérer les voix de différents acteurs, pas uniquement au sein de la population, mais aussi dans les plus hautes sphères. Ces derniers considèrent qu’il est temps pour le pays de prendre son destin en main.

La Cedeao a tout intérêt à mettre fin le plus rapidement possible aux sanctions. L’enjeu est de taille pour l’organisation. Si la situation perdure, cela peut provoquer une crise de confiance durable entre certains États et la Cedeao, qui risque d’être définitivement perçue comme une association au service des chefs d’État ou un instrument au service de la France, qui en profiterait pour sanctionner les États qui ne suivent pas ces recommandations.

Loin de fragiliser l’assise populaire du gouvernement de transition, l’annonce des sanctions a au contraire réveillé un sentiment patriotique au sein de l’opinion malienne. Comment l’expliquez-vous ?

Les formes d’organisation et de résistance populaires sont ancrées dans l’histoire du Mali. Plus proche de nous, la gestion de l’après-coup d’État de 2012 où le Mali s’était retrouvé dans une même situation est restée dans la mémoire de nombreux Maliens. À cette époque, le Premier ministre, Cheick Modibo Diarra, avait su mettre en place un certain nombre de leviers pour contourner l’embargo. Il avait réussi à payer les fonctionnaires et à faire fonctionner l’État. Pour beaucoup, c’est une manière pour le Mali de s’affranchir des aides extérieures. Les récentes sanctions n’ont fait que réveiller ce vieux souvenir. La personnalité du chef de la transition est aussi un facteur à prendre en compte. Dans l’esprit de nombreux Maliens, sa posture est comparable à celle d’un Thomas Sankara. Pour une partie de l’opinion, même si c’est un peu difficile au quotidien, il est un leader qui tient tête et maintient éveillé ce sentiment d’un pays qui se réapproprie sa souveraineté nationale. Et qui dit souveraineté économique dit souveraineté militaire et politique.

Concrètement, au-delà des sanctions de la Cedeao, quelle sortie de crise pour le Mali ?

Les autorités maliennes ont une vision de la transition qui est en contradiction avec la conception portée par la Cedeao et d’autres acteurs qui sont très focalisés sur les dates des élections. Le point d’achoppement, c’est bien évidemment le chronogramme qui doit fixer la durée de la transition. Les autorités maliennes disent que, pour éviter les erreurs du passé, une prolongation de la transition initialement fixée à 18 mois est inévitable. Faut-il encore le souligner, le pays est gangrené par la corruption et les mauvaises pratiques, le système politique reste dysfonctionnel. La transition demande du temps pour mener les réformes les plus urgentes afin de parvenir à une sortie de crise durable, avant d’aller aux élections. De l’autre côté, la Cedeao et les autres partenaires estiment que la transition ne devrait pas jouer ce rôle et qu’elle devrait plutôt s’atteler à organiser rapidement les élections pour pouvoir laisser la possibilité au prochain président démocratiquement élu de s’occuper des réformes.

Pour la transition, le Mali traverse une grave crise multidimensionnelle qui dure depuis des décennies. D’après eux, la tenue rapide des élections à la suite du coup d’État de 2012 n’a en rien réglé les maux du Mali. Au contraire, l’élection d’Ibrahim Boubacar Keïta n’a pas permis de résoudre les problèmes de fond. Elle n’a fait que creuser les déficits en matière de mal-gouvernance, et au bout du compte amené à une nouvelle crise postélectorale en 2018 puis en 2020. Avec au bout du compte un nouveau coup d’État. Les autorités actuelles ont fixé comme priorité la mise en place d’un fichier électoral digne de ce nom, plus de résultats dans la lutte contre l’insécurité pour pouvoir passer le relais et permettre au pays d’aller vers la bonne gouvernance et une souveraineté qui permettaient enfin aux populations maliennes de retrouver davantage confiance dans la démocratie.

Vous avez récemment publié un essai intitulé « Pour un nouveau progressisme africain ». Pourquoi avoir choisi ce terme de progressisme, quand on sait que le mouvement progressiste panafricain n’a pas obtenu de résultats durant les années de la lutte ?

L’Afrique est un continent qui a énormément d’atouts, dont 60 % de surface de terres agricoles disponibles, une population extrêmement jeune, avec de nombreuses opportunités naturelles. Mais pourquoi ne parvenons-nous toujours pas à transformer ces opportunités ? Qu’est-ce qui nous empêche de valoriser son potentiel et de sortir de cette situation ? Au-delà des postures afro-pessimistes et afro-optimistes, je propose des pistes de solution autour de la notion de progrès parce que je crois fermement qu’il faut replacer les populations au cœur des réformes. Cet essai est également le fruit d’un travail collectif, puisque je propose avec d’autres experts de réfléchir sur dix-sept thématiques stratégiques, telles l’économie, la jeunesse, la diaspora, la condition des femmes, indissociables du développement. À chaque fois, nous dressons un état des lieux ainsi que des pistes concrètes, accompagnées d’exemples, révélant au passage certaines combinaisons ayant le pouvoir de lever tous les obstacles et de déclencher des effets positifs en cascade. Nous avons aussi lancé un site dédié où tout un chacun peut donner ses pistes de réflexion, apporter sa contribution, ses critiques, l’idée est d’enclencher un processus collectif qui pourra servir à l’ensemble du continent africain. Je suis foncièrement convaincu que la crise systémique à laquelle le continent africain est confronté depuis les indépendances n’est pas une malédiction. Cet ouvrage est un plaidoyer pour une Afrique confiante dans ses capacités, ses ressources et son avenir.

Avec Le Point propos recueillis par Vivaine Forson

Mali : le médiateur de la Cedeao quitte Bamako sans accord

février 26, 2022
L’ex-président nigérian Goodluck Jonathan (2G), médiateur ouest-africain pour le Mali, à l’aéroport de Bamako, le 22 août 2020. © ANNIE RISEMBERG / AFP

Les discussions avaient repris entre une délégation de l’organisation ouest-africaine et la junte malienne. L’ancien président nigérian Goodluck Jonathan a quitté le pays, vendredi, sans obtenir de date pour de futures élections, mais de nouvelles rencontres sont prévues.

« Le séjour de la délégation est terminée. Mais elle n’est pas revenue avec un calendrier électoral », a annoncé un diplomate de la Cedeao, qui a requis l’anonymat. Selon la même source, la délégation emmenée par l’ancien président nigérian « devrait revenir dans quelques semaines » et « les discussions se poursuivront ». La délégation est repartie vers Accra pour rendre compte au président ghanéen Nana Akufo-Addo, dont le pays assure la présidence tournante de la Cedeao.

Un officiel malien ayant pris part aux discussions a confirmé le résultat des discussions : « Nous n’avons pas donné de date pour les élections. Ce n’était pas possible. Mais l’ambiance de travail était très bonne et les discussions se poursuivront ». L’ancien président nigérian qui s’est entretenu jeudi et vendredi avec plusieurs responsables de la junte malienne, dont le président de la transition, le colonel Assimi Goïta, a promis jeudi soir de « continuer la conversation » avec les Maliens.

Manifestations de soutien à la junte

Vendredi à Bamako, plus d’une centaine de manifestants étaient rassemblés en soutien aux autorités de transition. Un comité technique de la Cedeao propose l’organisation de scrutins dans un délai de douze ou seize mois, avec l’aide d’une Autorité indépendante de gestion des élections (Aige). Le médiateur avait appelé à une transition démocratique dans « les plus brefs délais », au lendemain de l’approbation d’un plan permettant à la junte militaire de rester au pouvoir pendant cinq ans.

L’organe législatif au Mali, contrôlé par les militaires depuis le coup d’État d’août 2020, a de fait entériné lundi une période de transition pouvant aller jusqu’à 2027 avant la tenue d’élections. Le Mali a été le théâtre de deux coups d’État militaires en août 2020 et en mai 2021. La crise politique va de pair avec une grave crise sécuritaire en cours depuis le déclenchement en 2012 d’insurrections indépendantiste et jihadiste dans le Nord.

Par Jeune Afrique (Avec AFP)

Mali : Assimi Goïta ne pourra pas briguer la future présidence

février 13, 2022
Assimi Goïta en septembre 2020, à Bamako © MICHELE CATTANI/AFP

Le président de la transition, le colonel Assimi Goïta, ne pourra pas être candidat à la future élection présidentielle censée ramener les civils au pouvoir, indique un projet de loi présenté par les militaires.

Le texte reste flou sur la date à laquelle des élections se dérouleraient, alors que la question donne lieu à un bras de fer entre les autorités maliennes d’une part et l’organisation des États ouest-africains Cédéao ainsi qu’une partie de la communauté internationale de l’autre.

Le Conseil national de transition (CNT), qui fait office d’organe législatif après le coup d’État qui a porté les militaires au pouvoir en août 2020, a commencé vendredi à examiner en commission un texte réformant la « charte de la transition ».

Cette charte tient lieu d’acte fondamental de la période de transition précédant un retour des civils à la direction de ce pays plongé dans une grave crise sécuritaire et politique depuis le déclenchement d’insurrections indépendantiste et jihadiste en 2012.

LE LAPS DE TEMPS DE 18 MOIS « SE RÉVÈLE INTENABLE »

Cette charte promulguée par les militaires le 1er octobre 2020 fixait la durée de la transition à 18 mois. Les autorités ont depuis révoqué leur engagement initial à organiser des élections le 27 février prochain. Elles ont pour projet de rester en place quatre ou cinq années supplémentaires.

La Cédéao a infligé le 9 janvier de sévères sanctions économiques et diplomatiques au Mali.

Le laps de temps de 18 mois « se révèle intenable », dit le colonel Goïta dans la lettre accompagnant le projet transmis au CNT. Il invoque à nouveau la nécessité de réformes préalables.

Le projet de loi dispose que la durée de la transition « est fixée conformément aux recommandations des Assises nationales de la refondation ». Les autorités avaient organisé, fin 2021, ces consultations pour qu’elles préconisent les réformes à entreprendre et la durée de la transition.

Les Assises, présentées par les autorités comme l’expression d’une volonté populaire mais contestées par une partie de la classe politique, recommandaient de six mois à cinq ans de transition.

Le projet de loi stipule par ailleurs que « le président de la transition n’est pas éligible aux élections présidentielle et législatives » qui auront lieu à la fin de la transition. C’est déjà le cas dans la version actuelle de la charte.

Par Jeune Afrique par AFP

Burkina : le lieutenant-colonel Damiba s’est entretenu avec les chefs d’états-majors de la Cedeao

janvier 30, 2022
Des manifestants pro-junte, le 25 janvier à Ouagadougou. © Sophie Garcia/AP/SIPA

Une délégation de chefs des armées de la Cedeao, a rencontré samedi à Ouagadougou les membres de la junte qui a pris le pouvoir au Burkina Faso, au lendemain de la suspension de ce pays des instances de l’organisation

Le Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR, junte), « a réaffirmé son engagement vis-à-vis des organisations sous-régionales et internationales », indique un communiqué signé de la « direction de la communication de la Présidence du Faso ». Il ajoute qu’à l’issue de la rencontre « les chefs d’état-major des pays membres de la Cedeao ont eu un bref entretien avec le chef de l’État, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba ».

La délégation qui doit rester jusqu’à dimanche, est composée d’officiers béninois, togolais et ghanéens et est conduite par le commissaire Paix et Sécurité de la Cedeao, le diplomate béninois Francis Béhanzin. « Il s’agit (pour la délégation) d’évaluer la situation avant l’arrivée d’une autre mission la semaine prochaine », a indiqué une source sécuritaire.

Cette visite précède l’envoi lundi d’une mission ministérielle de la Cedeao. L’organisation ouest-africaine a suspendu vendredi le Burkina de ses instances, et exigé la libération du président renversé Roch Marc Christian Kaboré, placé en résidence surveillée, ainsi que des autres responsables arrêtés.

Sommet à Accra

Un nouveau sommet de la Cedeao est prévu le 3 février à Accra, et étudiera le compte-rendu de ces missions. L’organisation décidera alors d’imposer ou non d’autres sanctions comme elle l’a fait pour le Mali et la Guinée, où des militaires ont récemment pris le pouvoir.

Cinq jours après sa prise de pouvoir, le lieutenant-colonel Damiba n’a pris publiquement la parole qu’une seule fois, jeudi soir dans une allocution à la télévision nationale. Il a notamment indiqué que son pays avait « plus que jamais besoin de ses partenaires ». Le pays est confronté à une grave crise sécuritaire depuis 2015, notamment dans le nord et l’est du pays.

Dans le sillage du Mali et du Niger, le Burkina Faso est pris dans une spirale de violences attribuées à des groupes armés jihadistes, affiliés à Al-Qaïda et au groupe Etat islamique, qui ont fait plus de 2 000 morts et contraint au moins 1,5 million de personnes à fuir leurs foyers. Plusieurs attaques récentes particulièrement meurtrières avaient suscité l’exaspération de la population qui reprochait à l’ex-président Kaboré de ne pas réussir à endiguer cette crise.

Par Jeune Afrique avec AFP

Coup d’État au Burkina : la Cedeao suspend le pays, mais ne le sanctionne pas (encore)

janvier 28, 2022
Des manifestants soutenant la junte au pouvoir au Burkina Faso, le 25 janvier 2022 à Ouagadougou. © Jean-Paul Ouedraogo/Xinhua/CHINE NOUVELLE/SIPA

Les dirigeants ouest-africains se sont concertés ce vendredi 28 janvier, après le putsch qui a renversé Roch Marc Christian Kaboré. Et ont suspendu le Burkina Faso du lieutenant-colonel Damiba de leurs instances. Un nouveau sommet de la Cedeao est prévu le 3 février, juste avant celui de l’Union africaine.

Après le coup d’État mené par Paul-Henri Sandogo Damiba et de jeunes officiers, lundi 24 janvier, le Burkina Faso, a été suspendu de la Cedeao vendredi 28 janvier, à l’issue d’un sommet virtuel de cette organisation qui n’a – pour l’instant – pas décidé d’autres sanctions. La Cedeao a également demandé la libération du président déchu, Roch Marc Christian Kaboré, placé en résidence surveillée.

Le sommet virtuel, qui a duré environ trois heures, a en outre décidé de l’envoi, samedi 29 janvier à Ouagadougou, d’une mission des chefs d’état-major des armées de la Cedeao, qui sera suivie, lundi 31 janvier, d’une mission ministérielle.

Un putsch de plus

La Cedeao se trouve dans une situation inconfortable après ce nouveau putsch. Les sanctions prises début janvier à l’encontre de la junte malienne d’Assimi Goïta – très critiquées par les opinions publiques ouest-africaines – n’ont pas suffit à dissuader les soldats burkinabè de passer à l’action. Néanmoins, le nouveau chef du pays a semblé vouloir éviter un bras-de-fer avec ses voisins. La veille de ce sommet, dans sa première allocution depuis sa prise de pouvoir, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba avait déclaré à la télévision nationale que son pays avait « plus que jamais besoin de ses partenaires ».

Disant comprendre les « doutes légitimes » suscités par le coup d’État, il a assuré que le Burkina « continuera à respecter les engagements internationaux, notamment en ce qui concerne le respect des droits de l’Homme », en précisant que l’indépendance de la justice serait aussi « assurée ». Le lieutenant-colonel Damiba s’est en outre engagé « au retour à une vie constitutionnelle normale », « lorsque les conditions seront réunies ». Sans préciser d’agenda.

Par Jeune Afrique avec AFP

Guinée : Alpha Condé autorisé à quitter temporairement le pays

janvier 1, 2022
Une affiche représentant l’ancien président guinéen Alpha Condé lacérée à Conakry, le 16 septembre 2021. © AFP/JOHN WESSELS

Renversé par un coup d’État militaire, le 5 septembre, le président déchu a été autorisé à passer des examens médicaux à l’étranger.

« En concertation avec la Cedeao, l’ancien président Alpha Condé est autorisé à aller se faire consulter à l’extérieur pour une période d’un mois », indique un communiqué du gouvernement lu vendredi soir à la télévision publique. La date de son départ n’a pas été précisée.

La libération d’Alpha Condé fait partie des exigences de la Communauté des États ouest-africains (Cedeao), avec la tenue d’élections dans les six mois. La Cedeao a suspendu la Guinée de ses instances et sanctionné individuellement les membres de la junte dirigée par le colonel Mamadi Doumbouya, qui s’est fait investir président de transition.

Résidence surveillée

Alpha Condé, à la tête du pays pendant près de 11 ans, a été détenu au secret pendant douze semaines, jusqu’à ce que la junte l’autorise à résider chez son épouse dans la banlieue de Conakry. Il est en résidence surveillée selon la presse.

La junte avait affirmé dans un communiqué le 17 septembre qu’Alpha Condé « est et demeurera en Guinée ».

LE CNRD « CONTINUERA À ASSURER À L’ANCIEN CHEF DE L’ÉTAT UN TRAITEMENT DIGNE DE SON RANG »

Mais elle n’avait pas précisé pas si le séjour de l’ancien président chez sa femme était assorti de restrictions. Le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD), qui a pris la direction du pays après le putsch, « continuera à assurer à l’ancien chef de l’État un traitement digne de son rang, et ceci sans aucune pression nationale et internationale », disait le communiqué.

Les Guinéens, exaspérés par la pauvreté, la corruption et la répression, ont globalement accueilli favorablement le coup d’État. Le colonel Doumbouya a promis de rendre le pouvoir aux civils après des élections dont la date reste inconnue.

Par Jeune Afrique avec AFP

Mali : la Cedeao maintient la pression, Bamako sort les muscles

décembre 13, 2021
Des partisans du président de la transition malienne, Assimi Goïta, défilent à Bamako le 7 juin 2021. Photo d’illustration. © ANNIE RISEMBERG/AFP

Alors que la Cedeao a décidé dimanche 12 décembre de maintenir l’obligation pour le Mali d’organiser des élections en février, des manifestations ont eu lieu à Bamako durant trois jours d’affilée. Des mobilisations pour soutenir les autorités de la transition et affirmer un certain ras-le-bol à l’égard de la communauté internationale.

Alors qu’à Abuja, les chefs d’État de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) étaient réunis pour statuer sur la situation au Mali, à Bamako, la rue continuait à gronder. Depuis vendredi 10 décembre, le mouvement Yerewolo – Debout sur les remparts avait appelé les Maliens à manifester. « Non aux élections imposées », « Non aux élections précipitées », scandaient les manifestants ce week-end.

Il s’agissait de mettre la pression sur les présidents ouest-africains, mais aussi de protester contre une décision finale que tous avaient anticipé. Malgré la volonté d’Assimi Goïta de reporter les élections, la Cedeao a choisi de camper sur ses positions et d’exiger le maintien de la date du 27 février 2022. « Les chefs d’État, après de longs échanges, ont décidé de maintenir la date du 27 février 2022 pour l’organisation des élections au Mali. Ils ont décidé de l’entrée en vigueur de sanctions additionnelles en janvier 2022 », a fait savoir l’instance régionale dans un communiqué.

Goïta « espoir du Mali »

Une décision qui va à l’encontre de la volonté de certains Bamakois, descendus le clamer dans la rue. Si l’appel à la mobilisation a été beaucoup moins suivi que de récents rassemblements « anti-impérialistes » dont les habitants de la capitale sont désormais coutumiers, la place de l’Indépendance a accueilli quelques centaines de manifestants, venus scander leur soutien au gouvernement en place. Au-dessus d’une foule agitée, flottaient des drapeaux tricolores russes et des pancartes arborant une tête de mort ainsi qu’un message : « À mort la France ».

D’un côté, des slogans encensant Assimi Goïta comme « l’espoir du Mali » et appelant à l’aide la Russie. De l’autre, de vivaces « À bas la France, à bas la Cedeao, à bas la Minusma ». À l’initiative de la mobilisation, Adama « Ben » Diarra, leader du mouvement Yerewolo, membre du Conseil national de transition (CNT), et connu pour être l’un des principaux relais du soft-power russe au Mali. « Le seul ressort que les autorités de Bamako peuvent agiter aujourd’hui face à la communauté internationale, c’est de dire “on a le soutien du peuple”, décrypte Lamine Savané, enseignant-chercheur en sociologie politique à l’université de Ségou. Le timing n’est certainement pas fortuit. »

Dans les jours qui ont précédé les manifestations, les rues de Bamako donnaient déjà le ton du ras-le-bol. « Cela fait huit ans que la force française Barkhane est ici, voyez-vous le moindre changement ? Le seul changement, c’est que la situation sécuritaire s’est propagée », peste Mr Coulibaly, commerçant de Bamako qui prend régulièrement part aux manifestations. Assis à ses côtés, Boubacar Thiam souffle sur les braises chargées de réchauffer le thé. Pour lui aussi, « Barkhane a échoué ». Il croit fermement que la Russie « peut faire mieux » et qu’elle offrira un « partenariat gagnant-gagnant », sans ingérence dans les affaires politiques du pays.

Épreuve de force entre Bamako et la Cedeao

L’épreuve de force entre les manifestants et la communauté internationale est loin d’être terminée. La Cedeao exige que la transition n’excède pas dix-huit mois, malgré les demandes répétées de report d’Assimi Goïta. Le président de transition a tenté des donner des gages à ses homologues ouest-africains. Dans un courrier adressé à l’organisation, dont le contenu a été révélé par l’Agence France-Presse, Assimi Goïta s’est engagé à fournir un chronogramme électoral au plus tard le 31 janvier 2022. Une feuille de route censée être pensée et actée lors des Assises nationales de la refondation, qui se sont ouvertes samedi 11 décembre et qui doivent se tenir jusqu’au 30 décembre.

En guise de réponse, l’instance régionale, soutenue par l’Union européenne, a brandi la menace de nouvelles sanctions. Le 7 novembre, elle imposait déjà une interdiction de voyager et le gel des avoirs financiers de l’ensemble des membres des autorités de la transition, à l’exception du président et du chef de la diplomatie. Des sanctions sur lesquelles l’Union européenne vient de décider de s’aligner.

Avec Jeune Afrique par Manon Laplace

Cedeao : comment retrouver une crédibilité mise à mal

décembre 7, 2021
Le président du Nigeria Muhammadu Buhari assiste au 56e sommet ordinaire de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest à Abuja, le 21 décembre 2019. © Kola SULAIMON/AFP

Alors que s’ouvre ce 12 décembre un sommet crucial de la Cedeao, il est essentiel de rappeler les principes de bonne gouvernance afin d’éviter l’irruption des militaires dans le champ politique.

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) fête ce mois-ci le vingtième anniversaire de son protocole additionnel sur la démocratie et la bonne gouvernance. Au cours de ces deux décennies, la sous-région et le continent tout entier ont enregistré de nombreuses évolutions dans le domaine de la gouvernance.

Vagues de « démocratisation »

Pour assurer l’efficacité d’un instrument normatif comme ce protocole, il est important de porter un regard rétrospectif pour voir ce qui a bien fonctionné et ce qu’il faudrait améliorer. Les récentes prises du pouvoir par les militaires en Guinée et au Mali, sur fond de contestations populaires des régimes déchus, offrent une raison de plus pour se consacrer à un tel exercice. Il convient de rappeler d’abord qu’à la fin de la Guerre froide, au début des années­ 1990, plusieurs pays africains ont adopté le multipartisme après des années de parti unique et de régimes autoritaires. En Afrique de l’Ouest, cette vague a commencé par la Conférence nationale au Bénin, tenue du 19 au 28 février 1990. Un des résultats majeurs de cette conférence a été l’adoption d’une nouvelle Constitution qui consacre le multipartisme et la limitation à deux des mandats présidentiels, d’une durée de cinq ans chacun. Plusieurs autres pays de la sous-région adopteront par la suite des formules similaires.

Avec ces vagues de « démocratisation », les militaires qui avaient investi la sphère politique se sont retirés dans les casernes pour se consacrer à leur mission républicaine de protection de l’intégrité territoriale de leurs pays respectifs. Cependant, vers la fin de la décennie 1990, avec des guerres civiles et des coups d’État militaires (surtout en Sierra Leone, Liberia et Guinée-Bissau pour l’Afrique de l’Ouest), les organisations régionales africaines ont adopté un certain nombre d’instruments sur la gouvernance afin de protéger les processus démocratiques de plus en plus menacés et d’en consolider les acquis.

Réhabiliter la déclaration de Lomé

Ainsi, le 10 décembre 1999, la Cedeao a adopté, dans la capitale togolaise, Lomé, un protocole relatif au mécanisme de prévention, de gestion, de règlement des conflits, de maintien de la paix et de la sécurité. Moins d’une année plus tard, dans la même capitale, le trente-sixième sommet de la défunte Organisation de l’unité africaine (OUA) a adopté, le 12 juillet 2000, une déclaration contre les « changements anticonstitutionnels » de gouvernement, communément appelée Déclaration de Lomé. C’est le tout premier instrument continental contre les prises du pouvoir par les armes.

LES PRINCIPES DE LA BONNE GOUVERNANCE, DE LA TRANSPARENCE ET DES DROITS DE L’HOMME SONT ESSENTIELS POUR GARANTIR DES GOUVERNEMENTS REPRÉSENTATIFS ET STABLES

Pour justifier cette déclaration, les chefs d’État africains rappellent alors l’évolution politique récente du continent avec des cas de coups d’État militaires. Ils regrettent que ces évènements surviennent au moment où les populations commencent à s’habituer à l’État de droit et à la gouvernance démocratique. Ils reconnaissent surtout que « les principes de la bonne gouvernance, de la transparence et des droits de l’homme sont essentiels pour garantir des gouvernements représentatifs et stables, et peuvent contribuer à la prévention des conflits ».

Ce courageux constat des chefs d’État fait une bonne lecture de la situation. En effet, ce sont souvent les actions condamnables des gouvernants qui donnent des arguments aux militaires pour justifier leur irruption dans le champ politique. C’est ce qui a amené la Cedeao à adopter en décembre 2001, un protocole additionnel sur la gouvernance. Ce protocole, dès son premier article, stipule l’interdiction de tout changement anticonstitutionnel, de même que tout mode non démocratique de maintien du pouvoir. Au moment de l’adoption de celui-ci, l’expérience montrait déjà que certains chefs d’État attendaient la fin de leurs mandats constitutionnels en cours pour introduire des changements à leur constitution en vue de se maintenir au pouvoir.

Plaidoyers diplomatiques

Il fallait donc éviter l’abus de modifications des lois fondamentales de ces États membres, notamment celles liées aux élections, comme la constitution et les lois électorales. C’est dans cette logique que l’article 2 de ce protocole prévoit qu’ « aucune réforme substantielle de la loi électorale ne doit intervenir dans les six mois précédant les élections sans le consentement d’une large majorité des acteurs politiques ». C’est sur la base de cette disposition que la Cedeao a pris la décision salutaire de suspendre le Niger de ses organes de décisions.

DE NOMBREUX CITOYENS DE LA RÉGION ÉPROUVENT UN RESSENTIMENT VIS-À-VIS DES « TIÈDES » PRISES DE POSITIONS DE LA CEDEAO SUR LES RÉCENTS COUPS D’ÉTAT MILITAIRE

En effet, le président nigérien d’alors, Mamadou Tandja, avait fait modifier la constitution de son pays par un référendum controversé en août 2009 alors que son second mandat arrivait à échéance en décembre de la même année, soit moins de six mois de la fin de son mandat. C’est d’ailleurs pour éviter de tomber dans une situation similaire, que d’autres leaders, comme l’ancien président guinéen Alpha Condé, ont opéré leur changement bien avant cette période de six mois, rendant ainsi difficile l’intervention de l’organisation sous-régionale. Cette dernière, faute d’instruments juridiques applicables dans un tel contexte s’est résolue à faire des plaidoyers diplomatiques appelant à la retenue et à la recherche de consensus.

Ce faisant, la Cedeao s’est exposée à l’incompréhension et aux critiques des acteurs politiques, des sociétés civiles et des populations en général qui ne comprennent pas forcément ces « élasticités juridiques » ; ce qui les amènent à ne pas se reconnaître dans l’attitude que l’Organisation a pu afficher en pareille circonstance. C’est ce qui explique aussi, en grande partie, le ressentiment de nombreux citoyens de la région vis-à-vis des « tièdes » prises de positions de la Cedeao sur les situations récentes de coup d’État militaire dans des pays comme la Guinée.

Tirer les leçons du passé

Dans notre obligation de tirer les leçons du passé, il est important que ce sommet se penche sur la nécessité d’adapter le protocole additionnel aux réalités du moment. Une disposition qui interdirait carrément tout dépassement consécutif de deux mandats irait dans le bon sens. Il est connu que cela a été tenté sans succès au sommet de mai 2015 de la Cedeao, mais les temps ont changé.

Aujourd’hui, à l’exception de la Gambie, les constitutions de l’ensemble des 15 États membres de la Cedeao prévoient la limitation des mandats à deux. La Guinée et le Mali, dont les constitutions sont suspendues ou dissoutes, vont certainement maintenir la limitation des mandats dans leurs nouvelles constitutions. Le projet de constitution gambienne qui avait été présenté au parlement en septembre 2020 prévoit aussi cette limitation.

Loin de prétendre qu’une telle mesure serait une panacée, nous demeurons convaincu qu’elle contribuera à la promotion de l’alternance démocratique dans la sous-région et donnera à la Cedeao un mandat clair pour agir contre toute nouvelle tentative allant à l’encontre de ce principe. Alors et alors seulement, la Cedeao, organisation sous-régionale pionnière en Afrique et qui a tant fait dans le domaine de l’intégration économique de ses pays membres, jouira pleinement de la confiance et du soutien de ses 400 millions d’habitants et surtout de sa jeunesse qui a tant soif de démocratie et de bonne gouvernance.

Kabiné Komara

Avec Jeune Afrique par Kabiné Komara

Ancien Premier ministre guinéen, chef de la Mission d’observation électorale de la Cedeao au Burkina

Guinée : Mamadi Doumbouya assure qu’Alpha Condé est bien traité et répond à la Cedeao

novembre 15, 2021
Mamadi Doumbouya, à Conakry, le 14 septembre 2021. © CELLOU BINANI/AFP

Mamadi Doumbouya a assuré qu’il n’y avait pas de crise dans son pays et que la Guinée était capable de « régler (ses) problèmes » sans que l’organisation régionale ouest-africaine n’applique les mêmes mesures qu’au Mali.

Dans un entretien diffusé par la télévision nationale dimanche soir, le nouvel homme fort de la Guinée a déclaré que l’ancien président Alpha Condé, que lui et ses hommes ont renversé le 5 septembre, était bien traité, mais que son avenir serait réglé entre Guinéens, sans exclure qu’il ait à rendre des comptes à la justice.

Dans cet entretien, Mamadi Doumbouya s’est gardé de se prononcer sur la durée de la période précédant un retour des civils au pouvoir, tout en se défendant de mener une « purge » dans les services de l’État.

« Ce n’est pas un pays qui est en crise »

La Communauté des États ouest-africains (Cedeao), confrontée à un troisième putsch dans la région en un an après le double coup d’État au Mali, a suspendu mi-septembre la Guinée de ses instances et infligé des sanctions individuelles aux putschistes. Elle a nommé le 7 novembre un envoyé spécial, Mohamed Ibn Chambas, et continue de réclamer la tenue d’élections dans un délai de six mois, ainsi que la libération de l’ex-président Condé, détenu en un lieu gardé secret.

Dans son premier entretien prolongé avec un média, le colonel Doumbouya, investi président de transition, a exprimé son opposition à la nomination d’un envoyé spécial, ainsi qu’à un délai imparti par la Cedeao. « Je pense qu’on est assez intelligent pour régler nos problèmes ensemble entre nous. Ce n’est pas un pays qui est en crise, c’est un pays qui est en phase de prendre son destin en main (…) S’il y avait une crise ici, on pourrait envoyer un envoyé spécial », a-t-il déclaré. Nous voulons tout simplement régler nos problèmes (en) interne. »

NOUS RÉSERVONS À ALPHA CONDÉ UN TRAITEMENT DIGNE

Le colonel Doumbouya a aussi demandé « d’éviter la comparaison » entre Mali et Guinée. « Il n’y a pas de crise en Guinée, a-t-il martelé. Vouloir toujours donner les mêmes remèdes à deux maladies ou trois maladies différentes, je pense que ce n’est pas adapté ». Quant au sort de l’ancien président, « nous lui réservons un traitement digne. Son intégrité physique et morale sont protégées (…) Nous tenons beaucoup à la dignité, la dignité de l’Afrique, à la dignité aussi de nos pères fondateurs ».

Par Jeune Afrique avec AFP