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Michel Tournier, la mort du père de «Vendredi»

janvier 19, 2016

Tournier

Michel Tournier. Crédits photo : Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro

L’auteur de Vendredi et du Roi des Aulnes, prix Goncourt 1970, s’est éteint ce lundi, chez lui, à Choisel, dans les Yvelines, à 91 ans.

Interrogé sur la mort, Michel Tournier fit un jour cette déclaration: «J’ai imaginé une épitaphe qui me plaît bien: “Je t’ai adorée, tu me l’as rendu au centuple. Merci la vie!”» Pour bien des lecteurs nés à partir des années 1970, son nom est indissociable des premières émotions littéraires. Étudiées dans les écoles, ses œuvres ont aussitôt été considérés comme des sortes de classiques contemporains.

Michel Tournier naît à Paris le 19 décembre 1924. Érudite, sa famille se veut de culture allemande, catholique et musicale. Son grand-père est pharmacien et son père une gueule cassée de 14. «J’ai eu une petite enfance parisienne très malheureuse. Je crevais littéralement de cet environnement», affirme pourtant l’écrivain, qui n’a jamais supporté Paris. Enfant, il passe toutes ses vacances en Allemagne, où ses parents font des recherches universitaires, et assiste à l’éclosion de l’hitlérisme. Puis il vit l’Occupation en France. «J’ai connu, à 18 ans, la Libération et je peux vous dire que cela a été un moment abominable, pire que l’Occupation.»

Après la guerre, il étudie le droit, la philo, suit les cours de Bachelard et envisage une carrière de professeur. Hélas, en 1949, il échoue à l’agrégation, ce qu’il vit fort mal. Des années plus tard, il parlera encore de «grand désespoir» au sujet de cet échec à «ce bachot hypertrophié, bouffi, ubuesque».

Commence alors une vie presque bohème, faite d’expédients, de petites piges. «J’ai vécu dans un hôtel meublé de l’île Saint-Louis, où logeaient Pierre Boulez, Georges Arnaud, l’auteur du Salaire de la peur , le metteur en scène de théâtre Armand Gatti, Georges de Caunes…»

Michel Tournier travaille pour la radio (à Europe 1, auprès de Louis Merlin, où il rédige des messages publicitaires) ; la télévision (de 1961 à 1965, il s’occupe de l’émission «Chambre noire» sur la photographie, sa grande passion) ; et l’édition (chez Plon et Gallimard)…

Toutefois, dès le début des années 1960, ce Parisien récalcitrant («je suis complètement allergique à toute la mythologie parisienne») s’installe dans la vallée de Chevreuse, dans le presbytère de Choisel qu’il avait découvert en y faisant du camping. Là, il peut vivre en reclus et travailler à son premier livre, Vendredi ou Les limbes du Pacifique , publié chez Gallimard en 1967 et récompensé aussitôt par le grand prix du roman de l’Académie française. Cette réécriture du mythe de Robinson Crusoé tranche dans la production de l’époque par sa profondeur, sa pertinence. À 43 ans, cet inconnu obtient un succès gigantesque qui sera relayé par la réécriture du livre dans une version pour les enfants, en 1971, sous le titre Vendredi ou La vie sauvage. Bilan? Sept millions d’exemplaires vendus et trente-cinq traductions.

Aussitôt, Michel Tournier devient un auteur très prisé des petites classes, où il se rend souvent lors de conférences et de débats. On l’entend prôner «un idéal de simplicité et de limpidité dont les maîtres s’appellent La Fontaine, Perrault, Lewis Carroll, Kipling, London, Saint-Exupéry. Ils n’écrivaient pas pour les enfants, ils écrivaient admirablement, c’est tout.»

En 1970, Le Roi des Aulnes, son second roman, qui traite du mythe de l’ogre dans l’Europe nazie, est couronné à son tour, cette fois par le prix Goncourt obtenu à l’unanimité. Deux ans plus tard, il rejoindra l’académie Goncourt.

En 1975, nouveau thème: celui de la gémellité, qu’il explore à travers Les Météores. Ce livre, sans doute son plus ambitieux, lui demanda des années de recherche sur tous les continents. «Je suis à l’école de Jules Renard et de Colette (membres de l’académie Goncourt, dont la tradition est réaliste et naturaliste) et quand je parle d’une bourrache ou d’un hérisson, j’ai besoin d’en avoir eu une expérience vécue», s’expliqua-t-il alors. Confessant: «Pour moi, Zola reste le patron.»

Trois romans, trois immenses succès. «Je ne suis pas un auteur de best-sellers, mais de long-sellers», dit cet auteur à la fois très populaire, mais père d’une œuvre des plus exigeantes. Ainsi définissait-il son idéal: «Ma grande affaire, c’est de sortir un roman à la Ponson du Terrail de la machine à écrire de Hegel.» Tournier affectionne les romans de formation, les constructions polyphoniques, les rémanences des grands mythes. «Je souffre d’une infirmité épouvantable: je ne peux écrire que si j’ai quelque chose à dire.»

Est-ce pour cela qu’en 1977 il publie Le Vent Paraclet , un essai d’autobiographie? Dès lors, ses œuvres se font moins ambitieuses, plus concentrées, plus ouvertement tournées vers la jeunesse. Des nouvelles (Le Coq de Bruyère), en 1978 ; un conte (Pierrot ou Les secrets de la nuit), un an plus tard. Et cet esprit inclassable signe encore en 1988 un roman dans la collection pour adolescents Signe de Piste: Angus.

Afin d’écrire La Goutte d’or, roman sur les immigrés (1985), ce disciple des naturalistes est allé vivre avec les travailleurs maghrébins. «Je suis le seul écrivain français – et j’en suis fier! – qui sache manier un marteau-piqueur!» Malgré une certaine désaffection de la critique, Michel Tournier continue à publier: Le Médianoche amoureux (1989), Éléazar (1996). Toujours l’écrivain se défend d’être considéré comme un artiste, un mage. «Je suis un artisan qui refuse absolument le côté prophétique et la notion de vie intérieure. J’ai un modèle absolu, c’est Jean-Sébastien Bach.»

Trois ans plus tard, l’homme secret et bourru qu’il était resté démissionnait de l’académie Goncourt, où il avait été admis près de quarante ans plus tôt et se retirait à Choisel.

Lefigaro.fr par Nicolas d’Estienne d’Orves