Posts Tagged ‘colonisation’

Mohamed Mbougar Sarr : « La colonisation est une épine plantée dans la chair de l’ancien colonisé »

décembre 30, 2021

Mohamed Mbougar Sarr, prix Goncourt 2021, à Paris, chez son éditeur. © Bruno Lévy pour JA

Sénégal, relations Afrique-France, homosexualité, et surtout littérature… Le Prix Goncourt 2021 a tenu Jeune Afrique en haleine avec une verve réjouissante.

Plus d’une cinquantaine d’interviews avec des médias internationaux tels la Deutsche Welle, le Financial Times ou encore le Guardian ; entre 2500 et 3000 exemplaires de son livre événement dédicacés dans une vingtaine de librairies à travers la France… Mohamed Mbougar Sarr tient ses comptes depuis le 3 novembre, jour de son couronnement par l’Académie Goncourt pour pour La Plus Secrète Mémoire des hommes, une enquête étourdissante entre le Sénégal, la France et l’Argentine, sur les traces d’un écrivain disparu des radars, qui questionne le pouvoir de la littérature et le face-à-face entre l’Afrique et l’Occident.

Considéré malgré lui comme un sacré phénomène, l’enfant de Diourbel a pourtant encore de la ressource : mots soupesés – et pas un seul de travers –, propos structuré, il nous tient en haleine durant deux bonnes heures, délivrant son discours sans flottement, avec une douceur et une autorité intimidante. Comme lors de ce savoureux échange de plus d’une heure sur le rôle de la littérature en politique avec Christiane Taubira, ex-ministre française de la Justice, argument contre argument, citation contre citation. Un régal.

Fêlures et angoisse

Jeune homme bien dans son époque, mais profondément habité par la littérature, ce fils de médecin a déjà commencé, par petites touches, à constituer « une œuvre honnête », celle, dit-il, dont il n’aura pas à avoir honte. Remarqué dès 2014 après la publication de sa première nouvelle, La Cale, pour laquelle il reçoit le prix Stéphane-Hessel de la jeune écriture francophone, il est révélé en 2015 par Terre ceinte, son premier roman, qui lui vaut le prix Ahmadou-Kourouma puis le Grand Prix du roman métis.

Pourtant, Mohamed Mbougar Sarr confesse quelques fêlures, ainsi que son angoisse, obsessionnelle, de ne pouvoir un jour exprimer ce qu’il veut, de céder à la médiocrité ou de se prendre pour ce qu’il n’est pas. Et ce qu’il n’est pas, Mohamed Mbougar Sarr entend aussi le dire sur le continent, où il envisage d’effectuer une tournée. Une façon de se connecter à sa poésie pour être au plus près de l’esprit humain.

Jeune Afrique : Des polémiques sont apparues après votre couronnement par l’Académie Goncourt. Par exemple, l’un de vos textes, publié en 2013 – vous aviez 23 ans – et décrivant une foule sénégalaise se rendant à un concert de Youssou N’Dour, a été dénoncé comme étant raciste.

Mohamed Mbougar Sarr : J’étais en effet très jeune, mais ce n’est pas une excuse. Je savais déjà ce que j’écrivais. Exhumer de vieux écrits pour confondre leurs auteurs est un procédé classique. Je réalise que la moindre visibilité vous soumet au regard inquisiteur des autres : on fouille dans votre passé à la recherche d’une sorte de vertu ou de pureté absolue. C’est vain. Le texte en question est un exercice de satire et d’autodérision. Je m’inclus dans ceux que je moque. Je suis allé à ce concert que je raille. Lire ce texte au premier degré, c’est manquer son humour et sa distance ironique. Mais je comprends que la négrophobie qui, historiquement, passait aussi par le recours aux stéréotypes, à la caricature et à la satire, a tellement fait souffrir les Noirs que, aujourd’hui encore, diriger une satire – fusse-t-elle littéraire – contre eux est toujours mal perçu. Davantage encore quand l’auteur de la satire est lui-même un Noir. C’était un texte peut-être maladroit, mais, en tant qu’écrivain, je refuse de me cantonner à certains thèmes et genres littéraires parce que je serais noir.

JE DÉFENDS L’IDÉE D’UNE LITTÉRATURE OUVERTE, OÙ TOUS LES IMAGINAIRES TROUVENT LEUR PLACE

Justement, on vous reproche d’écrire pour les Blancs…

Je ne suis pas toujours certain de comprendre ce procès, qui relève plus de l’idéologie et de l’identité que du poétique et du littéraire. J’y sens presque, parfois, un fond de mépris pour les Africains, qu’on peut finir par infantiliser à force de vouloir les particulariser, comme s’ils n’étaient pas en mesure d’être de vrais lecteurs. Que signifierait écrire pour les Africains ? Écrire sur des thèmes africains (à supposer qu’on sache ce que seraient ces thèmes) ? Écrire dans des langues africaines (étant entendu qu’il ne suffirait pas d’écrire dans ces langues pour être lu des Africains) ? Je défends l’idée d’une littérature ouverte, où tous les imaginaires trouvent leur place. Je suis africain, sénégalais, sérère. Mon imaginaire l’est tout autant et, qu’on le veuille ou non, cela ressurgit dans mes textes.

Votre roman De purs hommes, qui traite de l’homosexualité et de l’homophobie au Sénégal, a reçu de l’association Verte Fontaine et des éditions du Frigo, le « Prix du Roman gay », ce qui vous a valu les foudres de certains sur les réseaux sociaux et sur le continent, où ces sujets dérangent. C’est un cadeau empoisonné ?

Je trouve étrange qu’il arrive maintenant, pour un roman paru il y a trois ans. J’ai été surpris mais cela m’a aussi fait sourire: le prix Goncourt produit de pareils effets : beaucoup en veulent un morceau.

Vous ne le reniez pas ?

Au fond, ce prix m’indiffère, mais je me serais bien passé de la polémique qu’il a générée, qui me prête des intentions invraisemblables et m’éloigne de la littérature. [Il a été accusé d’être sous l’influence des lobbys LGBTQIA+, ndlr]. Désormais, quelle que soit la position que j’adopte, elle pourrait m’être reprochée par quelques-uns. C’est la rançon de la surexposition médiatique. Je dois accepter de vivre avec, c’est-à-dire, ne pas répondre à toutes les polémiques, refuser de comparaître devant tous les tribunaux institués pour clarifier des positions. Mon tribunal, c’est ma conscience. Mes juges, ce sont mes livres. Je voudrais demeurer un écrivain, quelqu’un assume ces moments de tensions créés par le langage littéraire, lequel est subtil, ambigu, fait de malentendus. Cette ambiguïté, dérangeante pour certains, moi m’intéresse.

Avez-vous été blessé par ces attaques ?

Certaines, violentes, étaient dirigées contre ma famille. Elles me touchent, mais ne m’ébranlent pas. J’essaie de comprendre les logiques profondes de ces réactions, mêmes les plus abjectes d’entre elles. Écrire, c’est prendre le risque d’être jugé et incompris. Je ne suis pas le premier écrivain dans cette situation. Je ne serai pas le dernier. Je remercie en tout cas toutes les personnes qui ont défendu la liberté de créer et de s’emparer de tous les sujets dans une perspective romanesque. Il ne s’agissait pas seulement d’un lynchage : il y a aussi eu débat, et il dépassait ma personne pour toucher à des principes.

N’y-a-t-il pas un décalage entre la réalité et les tabous que sont pour la société sénégalaise la sexualité, l’homosexualité, l’avortement ?

Comme la plupart des sociétés africaines, la société sénégalaise a été brutalement projetée dans la mondialisation. Les grandes questions sociétales se posent désormais à elle dans des termes qui lui sont étrangers. Par exemple, lors de la parution de De purs hommes, certains m’ont soutenu que « l’homosexualité [venait] de l’extérieur. » Or les études scientifiques prouvent qu’elle a toujours été présente sur le continent. Mais comment étaient-elles présentes ? Sous quel mode  ? Là est la question. En réalité, les sociétés africaines ont toujours su intégrer toutes les minorités. Elles ont toujours eu des structures et stratagèmes d’intelligence sociale, que les colonisations ont précisément détruites. Aujourd’hui, parce qu’il y a ce contact avec l’extérieur, européen ou arabo-musulman, l’homosexualité devient paradoxalement un tabou, là où, à une époque, elle était digérée par un génie social, culturel et traditionnel africain. Aujourd’hui, suivant des logiques occidentales, et de façon brutale, on soulève la question de sa dépénalisation. Cela provoque des crispations au sein des populations, persuadées qu’on veut leur imposer un modèle de société. On en arrive ainsi à des violences homophobes.

N’est-ce pas assez hypocrite ?

Les choses se savent, se vivent, mais ne doivent surtout ni se dire ni s’écrire. C’est la définition la plus exacte de l’hypocrisie : savoir et ne pas vouloir se l’entendre dire.

Dans La plus secrète mémoire des hommes, vous racontez l’histoire d’un écrivain qui se lance à la poursuite d’un auteur disparu, dont l’unique roman a marqué l’histoire de la littérature africaine et française. Qu’est-ce que ce récit dit de la relation entre l’Afrique et la France ?

Il rappelle un mouvement de civilisation et un moment historique, où le racisme était présent partout, y compris dans la littérature. Racisme et préjugés pesaient alors beaucoup dans l’accueil réservé aux auteurs africains en France. Et Paris seule décidait de la valeur de ces écrivains, les encensant parfois avant de précipiter leur chute. Au-delà de l’histoire de cet écrivain fantôme, je tente de disséquer cette relation complexe entre deux espaces. Le premier, qui a été – s’est crû ou se croit encore – central, s’est arrogé le droit de dominer et coloniser l’autre. Fort de sa position, l’un dénie parfois à l’autre le droit de s’exprimer sur leurs relations, sur lui-même et sur l’ancien colonisateur. J’essaie de montrer comment la colonisation a pu, à travers un personnage d’écrivain, être un espace de domination, d’ambiguïté et d’exclusion, mais aussi d’amour et de relations puissantes. Le récit interroge non seulement les structures de l’échange littéraire africain, mais aussi le face-à-face entre l’Afrique et l’Europe, qui seraient vouées à se regarder en chiens de faïence.

Les deux parties semblent désormais d’accord sur un point : il faut en finir avec ce face-à-face.

Comme je le dis dans le livre, la colonisation est une épine plantée dans la chair du colonisé, et toute la question est de savoir comment continuer à vivre avec cette épine sans plus être obnubilé par elle et en lui ôtant le privilège de nous faire souffrir et d’emprisonner notre mental. Beaucoup s’imaginent qu’il n’y a qu’une seule manière de le faire.

Et quelle serait-elle ?

La rupture, définitive, radicale. Ceux qui la prônent voudraient cesser toute relation avec la France, ce qui est inenvisageable pour la simple raison que le monde est interconnecté. De plus, l’histoire tragique que l’Afrique entretient avec le continent européen a aussi fait naître des histoires individuelles et familiales entre ces deux espaces. Rompre avec l’Europe voudrait alors dire introduire des cassures, des désordres dans les trajectoires des familles, qui sont d’ici et de là-bas. Quelle relation aurait-on alors avec la diaspora ? Il ne faut pas voir les choses de manière abstraite et idéologique. Lutter contre l’impérialisme et le néocolonialisme est une cause noble a priori. Reste à gérer les complexités historiques de la mise en œuvre de ce combat. Il faut aussi admettre qu’il existe d’autres voies, plus apaisées, qui tentent, en établissant le dialogue, de poser des questions qui sont tout aussi radicales dans la mesure où elles touchent au fond des choses. Et ça passe aussi par un déplacement géographique. Tournons-nous, par exemple, davantage vers le continent sud-américain. Identifions ce que nous pourrions avoir d’intéressant à construire ensemble, afin de sortir de la relation exclusive avec l’Europe, qui devient toxique.

LE PANAFRICANISME EST UNE BELLE UTOPIE DIFFICILE À METTRE EN ŒUVRE

Le panafricanisme peut-il être l’une de ces voies ? A-t-il encore un sens ?

Je crois en l’idée. Elle me séduit dans ses expressions individuelles et locales, mais son échec, à l’échelle des grands ensembles, est patent. Même les grandes organisations continentales ne travaillent pas à le faire vivre, et donc échouent à se faire entendre sur des sujets essentiels comme la présence des armées étrangères en Afrique ou le franc CFA. Ces sujets sont portés par des activistes, parfois par des intellectuels, jamais par de grandes institutions politiques. Ce caractère inaudible me conforte dans l’idée que le panafricanisme est une belle utopie difficile à mettre en œuvre. La seule difficulté à voyager librement à l’intérieur même du continent africain pousse au désenchantement.

Beaucoup veulent pourtant que la relation Afrique-Europe évolue.

Tout le monde le veut. Mais il suffit de proposer des solutions pour assister à une levée de boucliers. Dire qu’on veut améliorer les rapports, c’est aussi accepter de prendre en compte l’autre protagoniste. Or c’est cette prise en compte de l’autre qui est vilipendée. Mais il faut se dire qu’on ne change pas une relation seul.

Cet autre, c’est la France. Emmanuel Macron fait-il vraiment ce qu’il faut pour réparer la relation Afrique-France ?

Oui et non. Il fait ce qu’il peut et ce qu’il doit. Son désir, sincère, de faire évoluer la relation n’entre pas en contradiction avec sa volonté, tout aussi sincère, de préserver les intérêts français sur le continent. Il a bien conscience que la relation de jeunes Africains à l’Hexagone change. Et, sans doute parce qu’il appartient à une génération différente de celle de ses prédécesseurs, Emmanuel Macron tente de leur apporter des réponses ou des garanties. Cela ne prend pas toujours les formes les plus pertinentes et ne réussit pas toujours non plus, mais il essaie. Il a multiplié les gestes bien plus qu’aucun autre président français ne l’avait fait avant lui, mais il peut et doit aller plus loin.

Cérémonie pour la restitution de 26 œuvres des trésors royaux d’Abomey à la République du Bénin, au Musée Quai Branly – Jacques Chirac, à Paris, le 27 octobre 2021.
Cérémonie pour la restitution de 26 œuvres des trésors royaux d’Abomey à la République du Bénin, au Musée Quai Branly – Jacques Chirac, à Paris, le 27 octobre 2021. © Sebastien Muylaert via MaxPPP

La restitution des objets d’art spoliés fait partie de ces gestes censés contribuer à réparer la relation. À ce jour, seuls 28 ont été rendus, sur plus de 90 000 officiellement répertoriés. On est loin du compte.

Ce chiffre peut sembler dérisoire, mais le processus est enclenché. Je préfère retenir les scènes, touchantes, de l’accueil au Bénin des pièces de retour au bercail. Ça continuera. À condition que les États africains n’arrêtent pas de les réclamer. Côté français, il serait souhaitable qu’une loi-cadre voit rapidement le jour.

D’un point de vue philosophique, en quoi est-ce si important que ces objets soient restitués ?

Posez la question aux peuples qui se sont sentis dépossédés de ces figures-là – je dis bien figures. Parler d’objets, comme le dit si bien Felwine Sarr, est une manière anthropologiquement coloniale de nommer des statues. Or, dans nombre de nos cultures, ce sont des sujets vivants ou dépositaires de vies, des ancêtres qu’on voudrait voir revenir. Évidemment, cette dimension spirituelle ou philosophique ne vient pas immédiatement à l’esprit quand on évoque le développement du continent ou la résolution de ses problèmes sociaux les plus élémentaires. Ce n’est pas nier ces autres urgences que de s’en préoccuper.

LA COLÈRE DES JEUNES AFRICAINS N’EST PAS UNIQUEMENT DIRIGÉE CONTRE LA FRANCE, MAIS CONTRE L’IMPÉRIALISME SOUS TOUTES SES FORMES, QUI LES PRIVE DE TOUT HORIZON

Pourquoi le sentiment anti-français semble plus qu’exacerbé en dépit de ces gestes ?

Je ne crois pas en un sentiment antifrançais spécifique. C’est une colère générale, plus diffuse, née de frustrations diverses et d’un désespoir profond, qui englobe la suspicion et la méfiance envers les élites politiques françaises. Il ne serait pas juste de l’en isoler. Il anime surtout les Africains les plus jeunes. Leur colère n’est pas uniquement dirigée contre la France, mais contre l’impérialisme sous toutes ses formes, qui les prive de tout horizon. Une part de ce mécontentement est d’ailleurs orientée contre les élites africaines elles-mêmes, qu’ils tiennent aussi pour responsables de leur désespérance, et va de pair avec le sentiment que le France soutient et parfois légitime les gouvernements qui les oppriment. S’il est souhaitable de discuter sans complaisance avec la France, nous devons aussi prendre nos responsabilités en exprimant clairement nos aspirations politiques et en interpellant nos propres gouvernements. Par exemple, sur le tripatouillage des Constitutions, qui ne relève pas directement du fait colonial…

Quel regard portez-vous sur l’état de la démocratie en Afrique ?

En Afrique de l’Ouest, la région que je connais le mieux, j’ai toujours l’impression qu’on est dans « un régime démocratique de basse intensité », comme dit très justement mon ami Elgas, c’est-à-dire une démocratie de pure forme, où les instruments permettant de la mettre en œuvre concrètement n’existent pas. Nos structures sont là, elles sont anciennes, elles se reproduisent. Il suffit qu’une élection se passe à peu près sans encombre dans un pays pour qu’on salue sa vitalité démocratique et que ses dirigeants s’en vantent alors même que leurs populations ne l’expérimentent pas au quotidien, dans des attitudes citoyennes, dans des débats d’idées, dans l’existence de contre-pouvoir, dans la liberté de la presse. C’est absurde et humiliant.

Le Sénégal ferait partie de ces démocraties au rabais ?

Parce que ses structures de base étaient solides, il a été pendant longtemps été perçu comme un modèle de démocratie. Je m’inquiète de plus en plus des relations entre les différents pouvoirs, entre l’exécutif et le judiciaire, notamment – même si je ne peux nier que la liberté de la presse est une réalité. Les dix dernières années ont vu l’apparition de mouvements citoyens jeunes, forts – critiquables peut-être pour leur absence de projet clair -, qui se sont installés parce que les institutions avaient failli.

J’ESPÈRE FORTEMENT QUE MACKY SALL NE SE REPRÉSENTERA PAS. IL AURAIT AINSI LES COUDÉES FRANCHES POUR MENER À TERME SES DIFFÉRENTS PROJETS POUR LE SÉNÉGAL

Ces mouvements qui sont apparus dans plusieurs pays pourraient donc constituer l’autre terme d’une alternative ?

Je n’aime pas ce terme. Il impose l’idée d’un homme providentiel, prêt à sauver le monde. Finissons-en avec la mythologie du salut. Mais, oui, ces mouvements fournissent des exemples de ce que pourrait être un régime démocratique plus direct. Il faudrait interroger davantage la place du parlementarisme dans nos sociétés. Nos assemblées nationales ont-elles encore du sens ? Je n’en suis pas sûr. Il faudrait réfléchir à des modes de gouvernement ou de distribution des pouvoirs qui engageraient davantage les citoyens et les éduqueraient ainsi à une vie démocratique pleine et entière, vécue sur le plan individuel – ce qui suppose de savoir ce que vivre en citoyen démocrate signifie exactement. Il faudrait partir de la base et ne plus s’enfermer dans des armatures dites démocratiques.

La démocratie implique-t-elle forcément la limitation du nombre de mandats ?

Ce n’est pas le seul critère, mais il est fondamental. J’accorderais bien un satisfecit au Ghana, qui a réglé la question du renouvellement de la classe politique et des mandats à vie, ce qui permet au pays de se consacrer à des sujets essentiels comme la santé, l’éducation, le développement. En Afrique francophone, nous perdons un temps fou parce que nos Constitutions sont fragiles, manipulables avec une facilité désarmante et accablante.

Des manifestants en colère contre l’arrestation de l’opposant Ousmane Sonko, à Dakar, le 5 mars 2021.
Des manifestants en colère contre l’arrestation de l’opposant Ousmane Sonko, à Dakar, le 5 mars 2021. © Leo Correa/AP Photo

Le président Macky Sall devrait donc s’abstenir de se représenter ?

J’espère fortement qu’il ne se représentera pas. Il aurait ainsi les coudées franches pour mener à terme ses différents projets pour le Sénégal. Pour en avoir discuté avec lui lors de son passage à Paris, je sais qu’il en a un certain nombre. Il lui serait tellement plus simple de s’en occuper s’il était libéré de l’équation du troisième mandat. L’exemple du président Abdoulaye Wade devrait suffire à l’en dissuader. En mars 2021, le président a eu un aperçu de ce dont la jeunesse révoltée est capable, même si cette colère-là n’était pas motivée par son éventuel troisième mandat. La population jeune est si désespérée qu’aller mourir dans la rue lors de manifestations lui semble d’une grande banalité.

Qu’est-ce que le retour des coups d’État au Mali, en Guinée et, dans une certaine mesure, au Tchad inspire au militaire que vous avez failli être ?

Cela m’effraie. Légitimer un coup d’État, c’est oublier la menace d’illégitimité qui pèsera ensuite sur le pouvoir ainsi arraché et qui, tôt ou tard, aura raison de lui. Et, tôt au tard aussi, consacrera une instabilité institutionnelle et militaire. Faire un coup d’État, aussi justifiable soit-il, c’est ouvrir la porte à d’autres coups de force. Que les populations descendent dans la rue pour protester et prendre leur destin en main est appréciable. Mais quand l’armée s’en mêle, c’est toujours inquiétant. Plus encore dans un pays comme le Mali, en proie à la menace terroriste.

Au Sahel, malgré la présence des troupes françaises, on échoue à éradiquer le terrorisme. Pourquoi est-ce si compliqué de venir à bout des insurrections jihadistes ?

C’est un phénomène difficile à circonscrire, à expliquer et à combattre. Les défaillances militaires à elles seules ne peuvent expliquer l’échec de la lutte contre le jihadisme dans cette zone immense, où les frontières compliquent les contrôles et où les modèles de jihadisme diffèrent suivant les pays. Tant qu’il n’y aura pas de réflexion politique élémentaire impliquant que chaque pays africain se sente solidaire du pays menacé, tant qu’on laisse aux autres le soin de s’en occuper, la lutte sera inefficace. Les crises multiples et incessantes du Sahel prouvent que, malgré le G5, il y a un déficit de coopération entre les États. Il faut des actions politiques, militaires et sociales transnationales. Ces crises révèlent aussi la faiblesse de nos armées, lesquelles parviennent pourtant à renverser des chefs d’État.

LES ATTENTATS TERRORISTES RELÈVENT TOUJOURS D’UNE VISION STRATÉGIQUE CLAIRE, AVEC UN PROJET D’OPPOSITION, DE CONQUÊTE ET DE RENVERSEMENT CIVILISATIONNEL

Les insurrections jihadistes posent aussi la question de l’islam politique. Les attentats contre la France étaient-ils un acte de rejet du mode de vie occidental, une riposte aux frappes françaises contre l’État islamique, relèvent-ils d’une pensée stratégique articulée ou d’un simple acte de barbarie ?

Je le dis depuis mon premier roman, Terre Ceinte. Les attentats relèvent toujours d’une vision stratégique claire, avec un projet d’opposition, de conquête et de renversement civilisationnel. C’est aussi cela qui nourrit et fait la force de tous ces mouvements jihadistes autour de l’État islamique. Réduire ces attentats à des représailles, c’est ignorer toute l’idéologie qui se construit depuis de très longues années. Une telle idéologie ne peut se fonder sur la simple idée de représailles. Certes la haine de l’Occident existe et entre dans l’idéologie mais elle ne constitue pas la seule motivation ou le seul principe. Il y a une pensée, structurée, qui peut être de la barbarie. Ça pose des questions philosophiques sur ce que seraient la barbarie, la civilisation ou l’humanité. Reste que les jihadistes sont des êtres humains qui réfléchissent, qui veulent davantage de pouvoir et qui veulent dominer, au même titre que la civilisation occidentale a dominé pendant de longs siècles toute la planète. C’est leur projet et il passe par cet affrontement-là.

Dans Terre Ceinte, il est question de colonisation et de la Shoah. Quel lien établissez-vous entre les deux ? Était-il important de les évoquer dans le même ouvrage sachant que certains n’hésitent pas à se livrer à des batailles mémorielles ?

Il est indécent de parler de concurrence mémorielle. Hiérarchiser les souffrances, les évaluer suivant des critères oiseux, comme la durée, le nombre de morts ou l’exceptionnalité historique, c’est tomber dans le piège de la concurrence des mémoires qui fait perdre de vue le caractère spécifique – le moment historique particulier où ça s’est produit – de toutes ces tragédies, ainsi que les souffrances des individus, qui se valent les unes les autres, dans ces grandes catastrophes humaines. Ces horreurs, qui font honte à toute l’humanité, ne doivent plus arriver et leur mémoire doit être entretenue à cet effet. Il faut donc situer les responsabilités et raconter l’histoire le plus lucidement possible. Chercher à savoir comment cela s’est produit, pourquoi, que faire pour que cela ne se produise plus. De mon point de vue, ce sont ces regards historiques qu’il faut poser tant sur l’esclavage que sur la Shoah et la colonisation.

Vous écrivez en français. La question de la langue peut, elle aussi, se révéler très politique. À votre avis, la francophonie ne consacre-t-elle pas le rapport de domination politique.

La francophonie, c’est d’abord la conscience d’une langue en partage. Disant cela, j’évacue le piège qu’installe le rapport entre centre – la France – et périphérie – les autres pays membres. Personnellement, je ne subis pas ce rapport de domination. Mais, s’il existe, il faut s’en défaire. Le centre de la francophonie de doit pas être en France car le français appartient à plusieurs millions d’autres locuteurs, sans que ceux dont ce n’est pas la langue maternelle soient assujettis aux autres. Je n’ai pas le complexe du français ou devant le Français.

À QUOI SERT UN ESPACE [FRANCOPHONE] S’IL EST IMPOSSIBLE D’Y CIRCULER, Y COMPRIS ENTRE PAYS AFRICAINS ?

 Faites-vous allusion à la francophonie culturelle et linguistique?

Il y a une francophonie plus politique et plus institutionnelle qui a du mal à peser. Récemment encore, lors des discussions dans le cadre du comité Mbembe, chargé de réfléchir à la refondation de la relation Afrique-France, la question d’un visa francophone pour faciliter la mobilité s’est encore posée. À quoi sert un espace s’il est impossible d’y circuler, y compris entre pays africains ?

Vous avez déclaré que votre prix est un signal fort adressé à la francophonie.

Il dépasse à la fois ma personne et le livre lui-même. Je ne peux ignorer le symbole qu’il représente. Il doit pouvoir dire à tous les écrivains subsahariens (mais aussi d’ailleurs) d’expression française : « Cette langue est aussi la vôtre, vous pouvez l’utiliser pour écrire des œuvres qui seront saluées. » Mais ça ne doit pas rester un signal exceptionnel. Il ne faudra pas attendre un siècle de plus pour  couronner un autre Subsaharien.À LIRERené Maran, premier auteur noir à remporter le Goncourt, est de retour

Votre roman place en arrière-plan l’écrivain malien Yambo Ouologouem, prix Renaudot 1968 tombé en disgrâce sous des soupçons de plagiat. Avez-vous l’impression de l’avoir réhabilité ?

Je m’inscris dans une grande tradition de personnes qui, en Occident comme sur le continent, ne l’ont jamais abandonné, n’ont jamais voulu l’oublier et qui lui ont consacré au fil des décennies des hommages sous des formes diverses. C’est le cas de l’universitaire Jean-Pierre Orban, qui a ainsi réédité, en 2015, Les Mille et une bibles du sexe. J’ai écrit sur Ouologuem, à ma manière, pour lui payer ma dette, parce qu’il m’a aidé à devenir l’écrivain que je suis. La lecture du Devoir de violence, en particulier, m’a structuré. Si La Plus Secrète Mémoire des hommes peut permettre de relire ses livres sans préjugés, je peux assumer cette forme de réhabilitation-là.

Yambo Ouologuem, Prix Renaudot 1968, posant avec son livre « Le devoir de violence », à Paris, en novembre 1968.
Yambo Ouologuem, Prix Renaudot 1968, posant avec son livre « Le devoir de violence », à Paris, en novembre 1968. © KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Images

Mais l’avez-vous innocenté ? Selon vous, les auteurs empruntent les uns aux autres, et toute l’histoire de la littérature est celle d’un grand plagiat.

On n’innocente pas un innocent. Il l’était. Parce qu’il concevait la littérature comme un grand espace de jeu à l’intérieur duquel la référence, l’intertextualité et l’hommage occupent une grande place. On n’a pas voulu voir cette inventivité-là, celle des vrais écrivains qui s’autorisent tout dans cet espace réservé. Je reviens sur sa vie pour représenter au monde cet écrivain qui aurait pu construire une œuvre magnifique mais qu’on a perdu parce qu’on lui a dénié le droit d’être singulier. On le lui a dénié parce qu’il s’appelait Ouologuem, c’était à la fin des années 1960, il était jeune, il affichait une insolence qui agaçait autant l’intelligentsia africaine que l’élite culturelle française. On ne lui a pas reconnu le droit de ne pas se plier aux injonctions que les deux bords semblaient lui adresser.

Quels sont les autres auteurs africains qui vous séduisent ?

Ils sont nombreux. Malick Fall, auteur très tôt disparu de La Plaie – récemment réédité par Jimsaan. Il présente quelques similitudes avec Le Devoir de violence. Parus la même année, en 1968, ils sont les œuvres quasi uniques de deux auteurs majeurs, auxquels j’ajouterais Ahmadou Kourouma, auteur de Les Soleils des indépendances. J’apprécie Valentin-Yves Mudimbe, pour ses romans, et, bien sûr, Ken Bugul, qui m’a inspiré le personnage de Siga D dans La Plus Secrète Mémoire des hommes. Boubacar Boris Diop et moi ne partageons pas les mêmes positions idéologiques, mais il reste important pour moi sur le plan de la fiction romanesque. Je suis très proche de Sami Tchak avec qui j’entretiens des relations presque filiales mais aussi très amicales, et dont le roman Hermina a été une source d’inspiration directe. Nous discutons beaucoup de nos goûts littéraires, de ce que nous essayons de faire, de notre travail, des sujets concernant le continent africain, aussi. Je lis de plus en plus Leonora Miano, que je trouve très stimulante, même si je ne partage pas toujours ses idées. Chacune de ses prises de position sur un sujet vous invite toujours à clarifier la vôtre. La liste des écrivains africains que j’admire serait longue. Je vous enverrai un jour, promis, ma bibliothèque idéale africaine, qui inclurait les anglophones et les écrivains du Maghreb.

Et Mongo Beti ?

J’ignore s’il aurait aimé mon roman. Mais il est important pour moi. Il assumait le fait d’être une conscience. Il ne reniait ni ses engagements ni ses prises de position, au prix parfois d’une certaine méchanceté à l’égard de ses confrères. Ses railleries à l’encontre de Camara Laye et Ahmadou Kourouma étaient injustifiées : drôles et féroces, mais un peu faciles.

L’ENGAGEMENT EST TOUJOURS LA RENCONTRE D’UN TEMPÉRAMENT D’AUTEUR ET D’UNE SENSIBILITÉ DE LECTEUR. JAMAIS ABSOLU, IL EST TOUJOURS RELATIF, FRAGMENTAIRE

Et hors du continent, il y a poète, romancier et nouvelliste chilien Roberto Bolano, à qui vous devez le titre de votre roman ?

Oui, il a changé radicalement ma conception de l’écriture en me faisant prendre un tournant décisif, jusqu’à la rédaction de La Plus Secrète Mémoire des hommes. Cela pourrait conforter ceux qui m’accusent d’avoir des « références de Blancs ». C’est ignorer que Sony Labou Tansi s’est inspiré de Gabriel García Márquez, lequel s’est lui-même inspiré des traditions africaines transbordées à Cuba ou à Haïti. Et il existe un « Bolano africain », qui parle du continent comme nul autre. Il situe plusieurs de ses actions dans l’Afrique des années 1980 – 1990, notamment dans Les Détectives sauvages. Son propos sur l’atmosphère d’instabilité politique au Liberia, tout en poésie et sans vision coloniale exotisante, est particulièrement juste, alors qu’il n’y a jamais été. C’est cela la littérature : un voyage, une ouverture, un continent à part qui englobe tous les autres.

Un écrivain doit-il forcément être engagé ?

Oui, au moins dans et pour l’écriture. L’engagement le plus significatif est existentiel. Les grands livres contiennent toujours l’âme et l’esprit de leurs auteurs, qui s’y projettent. Pour ce qui est de l’engagement politique, il ne lui suffit pas à un auteur de le clamer ou de le vouloir pour que son œuvre le révèle. L’engagement est toujours la rencontre d’un tempérament d’auteur et d’une sensibilité de lecteur. Jamais absolu, il est toujours relatif, fragmentaire.

Et quels intellectuels africains admirez-vous ?

Felwine Sarr, pour ses multiples travaux, Achille Mbembe pour l’importance de son œuvre, Fabien Eboussi BoulagaCheik Anta DiopLéopold Sédar SenghorSophie Bessis… Au-delà des clivages qu’il peut y avoir entre eux, je les estime. Ma considération n’implique pas une adhésion à leurs idéologiques, mais à l’intérêt que leur pensée ou leur œuvre occupent dans l’histoire des idées. Je peux admirer Souleymane Bachir Diagne aussi bien que Boubacar Boris Diop.

Vous abordez une multitude de thèmes touchant à la littérature. L’édition française en prend pour son grade car vous épinglez les écrivains qui écrivent avec trois mots, la critique pour laquelle tout se vaut, les éditeurs qui fabriquent des produits marketés…

Je force le trait pour attirer l’attention sur l’absence de réelle foi dans la littérature, sur le fait que l’exigence est considérée comme contreproductive car peu commerciale, sur la standardisation et l’uniformisation des œuvres dans le seul but de vendre. C’est une conception éloignée de ce que devrait tenter de faire la littérature : un lieu de connaissances, d’élucidation du monde et de soi, de questionnements toujours plus profonds et plus philosophiques. La littérature doit renoncer uniquement aux clichés – c’est-à-dire à tout ce qui est déjà installé dans une langue donnée – pour tenter de trouver, sous cette langue usuelle et ordinaire, une autre langue, poétique, qui nous interroge mieux, questionne tous les phénomènes du monde en les soumettant à une lumière exigeante. La grande littérature tend vers cette exigence poétique.

L’année 2021 est une année de grande moisson littéraire pour les écrivains africains. Cela préfigure peut-être un âge d’or ?

Il y a toujours eu d’immenses écrivains sur le continent. Peut-être les institutions littéraires se rendent-elles compte que leurs palmarès présentent quelques anomalies et cherchent à découvrir et à mettre en avant cette littérature. Ce n’est pas simplement pour obéir au politiquement correct. Tous les livres primés sont indéniablement de belles œuvres. On arrive peut-être à une époque où, massivement, les œuvres sont reconnues sans que cela ressemble de façon trop évidente à des calculs équilibristes visant à contenter tout le monde. Ces récompenses s’inscrivent dans un moment qui me semble être celui de l’effort fait sur le continent pour la promotion de la littérature. Et ça passe notamment par la création de maisons d’édition qui tentent de se structurer par la création de prix littéraires. Comme le prix Ivoire, qui s’installe dans le paysage. En somme, l’institution littéraire africaine, bien qu’encore balbutiante, fait un mouvement qui, par un jeu de domino, finit aussi par se répercuter dans les grandes institutions internationales. Il faut souhaiter que ça se poursuive.

Comment avez-vous reçu la petite phrase du président de l’Académie Goncourt, Didier Decoin, soulignant les « tournures africaines » de certaines de vos phrases ?

C’était sans doute une petite maladresse, mais sans malice. Didier Decoin a aussitôt ramené le livre vers la littérature et l’a bellement défendu comme œuvre littéraire. Mais au-delà de ce petit épisode, plus généralement, je constate qu’il y a parfois une sorte de malaise à parler en Occident des œuvres d’Africains. L’imaginaire colonial pèse encore sur le langage de l’évaluation, de la description, du jugement de leurs créations.

En 2000, Robert Sabatier, alors membre du jury Goncourt, avait déclaré que le prix n’avait pas été attribué à Ahmadou Kourouma du fait de « ses manières trop africaines ».

Oui, il subsiste parfois dans l’inconscient un arrière-fond douteux. On a des mots qui ne veulent rien dire, ou qui disent tout. Et affirmer que Kourouma a été privé de Goncourt pour cela est profondément scandaleux. En vingt ans, les choses ont évolué. De tels propos ne peuvent plus être tenus aujourd’hui.

L’UNIVERSITÉ FRANÇAISE EST RESTÉE BLOQUÉE SUR QUELQUES NOMS DE LA LITTÉRATURE AFRICAINE ET SUR LES ANNÉES 1970, 1980 ET, PEUT-ÊTRE, 1990

Ces malentendus tiennent peut-être aussi au peu de place que les universités françaises accordent à l’enseignement de la littérature africaine ?

Elles accusent un grand retard dans ce domaine. L’université française est restée bloquée sur quelques noms et sur les années 1970, 1980 et, peut-être, 1990. Elle ignore assez nettement les auteurs contemporains. Si certains font l’objet de thèses individuelles, leurs œuvres ne sont quasiment pas enseignées, ce qui contribue à alimenter encore un peu plus les préjugés dont elles sont victimes.

Et comment accéder à la postérité dans ces conditions ?

C’est une question difficile sous tous les cieux. Tous les écrivains se la posent, sans doute avec angoisse, parce qu’ils ne sont pas assurés de survivre, finalement. Chez les écrivains africains, la préoccupation est double car se pose aussi la question de leur survie dans leur pays d’origine. Ils demeurent dans la mémoire comme des figures importantes. Pour autant, sont-ils lus, sont-ils encore vivants à travers leurs œuvres, celles-ci sont-elles réactualisées ? Appréhende-t-on toute la complexité de leur pensée si les mêmes analyses, les mêmes interprétations et les mêmes cours sont délivrés au fil des décennies ? Pas si sûr.

LA MUSIQUE D’OMAR PENE, C’EST LE RIRE DE DÉMOCRITE ET LES PLEURS D’HÉRACLITE. J’AI TOUJOURS L’IMPRESSION, EN L’ÉCOUTANT, QU’IL SAIT EXACTEMENT CE QUE JE RESSENS

La musique du Sénégalais Omar Pene a accompagné l’écriture de votre dernier roman. Il y a chez lui quelque chose de profondément mélancolique. Qu’est-ce que ça dit de vous ?

Même lorsqu’elle est rythmée, gaie, sa musique conserve un fond de mélancolie. Ce n’est pas tout à fait de la tristesse, ni de la noirceur, mais elle nous touche et nous rappelle que notre rapport au monde est toujours structuré par l’intuition d’un manque, une promesse qui nous attend, une chose vers laquelle nous nous dirigeons et que nous n’attendons pas toujours. Sa musique exprime cet état d’attente, de désir, d’impuissance. Elle rend triste et joyeux à la fois. Ce sont les deux faces de la mélancolie déjà bien représentée par les tableaux métaphoriques de Démocrite (le rire) et d’Héraclite (pleurs). La musique d’Omar Pene, c’est le rire de Démocrite et les pleurs d’Héraclite. J’ai toujours l’impression, en l’écoutant, qu’il sait exactement ce que je ressens et qu’il l’exprime très simplement.

Ce prix change-t-il votre vie ?

Certainement. Ça change le regard des gens sur moi. Mais pas mon rapport à la littérature et à l’écriture. J’essaierai de suivre les principes que je me suis fixés et la complexité que je tente d’introduire dans chacun que mes livres. Je suis un écrivain et j’entends bien le rester.

Avec Jeune Afrique par Clarisse Juompan-Yakam

Algérie-France : y avait-il une nation algérienne avant la colonisation française ?

octobre 9, 2021
Le président français Emmanuel Macron à l’Hôtel des Invalides, à Paris, le 29 septembre 2021. © Eliot Blondet/POOL/REA

Les propos d’Emmanuel Macron sur l’existence d’une « nation algérienne » avant la colonisation française ont ravivé les tensions entre Alger et Paris. Éléments de réponse à une question sensible avec l’historien Tramor Quemeneur.

Le torchon brûle entre Alger et Paris. La décision française de réduire de moitié le nombre de visas accordés aux ressortissants du Maghreb a mis le feu aux poudres, avant que les propos d’Emmanuel Macron sur l’histoire de l’Algérie n’aggravent un peu plus la brouille.

Après un discours dans lequel il « demande pardon » aux harkis et annonce une loi de « reconnaissance et de réparations », Emmanuel Macron a reçu, le 30 septembre, dix-huit jeunes issus de familles qui ont vécu dans leur chair la guerre d’Algérie (harkis, pieds noirs, appelés et même militants du FLN).

Lors d’un échange avec l’un d’entre eux, le président Macron s’est interrogé, rapporte le journal Le Monde, sur l’existence d’une « nation algérienne avant la colonisation française ». Fureur d’Alger, qui a rappelé son ambassadeur et interdit le survol de son territoire par des avions militaires français dans le cadre des opérations antiterroristes dans le Sahel.

Sujet sensible s’il en est, l’existence d’une nation algérienne avant 1830 est aujourd’hui une question débattue par les historiens. Jeune Afrique est donc allé à la rencontre de Tramor Quemeneur, historien de la guerre d’Algérie et membre du conseil d’orientation du Musée national de l’histoire de l’immigration (MNHI), à Paris.

Jeune Afrique : « Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? » s’est interrogé Emmanuel Macron, qui a également évoqué les « précédentes colonisations », notamment ottomane. Que dit l’histoire à ce sujet ?

Tramor Quemeneur : Lors de la période ottomane de l’Algérie, on pouvait déjà observer une sorte d’autonomie, ou plutôt plusieurs territoires autonomes, le pays étant fragmenté.

La conquête de l’Algérie par les frères Barberousse avait donné lieu à une organisation politique très différente de celle mise en place par la colonisation française.

LA PARTICULARITÉ DE LA CONCEPTION OTTOMANE DE LA CONQUÊTE S’EST TRADUITE PAR LA GRANDE AUTONOMIE ACCORDÉE À LA RÉGENCE D’ALGER ET À SON CHEF, LE DEY

La particularité de la conception ottomane de la conquête s’est traduite par la grande autonomie accordée à la Régence d’Alger et à son chef, le dey, ainsi qu’aux beylicats, provinces constituées autour de ce qui correspond aujourd’hui à de grandes villes, comme Alger ou Constantine.

L’armée ottomane est restée sur place et exerçait un pouvoir autoritaire, tout en entretenant des relations étroites avec les peuples autonomes. Des mariages mixtes est née la caste des Kouloughlis, qui représentaient cette population métisse algéro-ottomane, laquelle restait néanmoins méprisée.

La présence ottomane reposait en fait sur une sorte d’accord précaire entre les deux parties. L’empire ottoman prélevait un impôt en échange duquel il assurait la sécurité de la zone.

C’est d’ailleurs la population vivant sur le territoire constituant l’Algérie actuelle qui avait appelé à la rescousse les frères Barberousse, au moment où les forces espagnoles commençaient à prendre possession des zones côtières.

Cette autonomie, relativement importante, a permis à la Régence d’Alger d’avoir une diplomatie et d’entretenir des liens directs avec d’autres puissances, dont la France, qui avait donc des relations bilatérales avec Alger.

Les travaux sur l’histoire de l’Algérie avant la colonisation française sont relativement peu nombreux. Comment l’expliquez-vous ?

Ce n’est pas encore un terrain de recherche très fouillé. Il existe bien des travaux classiques, comme ceux de Charles-André Julien par exemple. Gilbert Meynier est, lui, revenu sur l’histoire de l’Algérie sur la longue durée, mais il n’a pas pu aller jusqu’au bout de ses recherches et n’a pu étudier que la partie la plus ancienne de l’histoire de l’Afrique du Nord. Il n’a donc pas abordé la période ottomane. C’est une histoire que l’on découvre, que l’on redécouvre. Il faut bien prendre en compte cette dimension longue.

Il y a relativement peu de recherches sur l’avant 1830 comparé aux nombreux travaux sur la guerre d’Algérie. On commence aujourd’hui à revenir sur la période de la colonisation, nécessaire pour comprendre la guerre d’indépendance.

Je fais partie de cette génération d’historiens qui a commencé par étudier la guerre d’Algérie et qui observe maintenant l’avancée des travaux historiques sur le pays

Que révèlent les tensions actuelles entre la France et l’Algérie sur cette question d’ordre historique ?

Le moindre propos sur l’Algérie peut encore aujourd’hui susciter des levées de bouclier. Ce que l’on peut tirer de cette affaire, c’est qu’elle soulève une question extrêmement sensible.

IL FAUT SE MÉFIER DE LA SUSCEPTIBILITÉ FEINTE DE CEUX QUI, DES DEUX CÔTÉS DE LA MÉDITERRANÉE, REFUSENT DE VOIR ABOUTIR LE PROCESSUS DE RAPPROCHEMENT ENTRE LA FRANCE ET L’ALGÉRIE

Mais il faut se méfier de la susceptibilité feinte de ceux qui refusent de voir aboutir le processus de rapprochement entre la France et l’Algérie. Un refus teinté de nationalisme exacerbé que l’on retrouve d’ailleurs des deux côtés de la Méditerranée.

Aujourd’hui, il est nécessaire de faire bouger les choses et de sortir de ce blocage mortifère dont pâtissent en premier lieu les peuples. Il y a des relations fortes entre les deux pays. Des familles sont touchées par ces tensions diplomatiques, essentiellement des familles algériennes ou d’origine algérienne.

Mais l’aspect historique est intrinsèquement lié à la visée politique. Le travail historique algérien aurait tendance à mettre aujourd’hui en avant l’impact ottoman pour renforcer la volonté politique des autorités de se rapprocher de la Turquie d’Erdogan.

Avec Jeune Afrique par Sofiane Orus-Boudjema

La colonisation racontée par ceux qui l’ont combattue

novembre 28, 2020
« Décolonisations », de Pierre Singaravélou, Karim Miské et Marc Ball, Seuil – Arte Editions, 232 p., 29,90 euros

Après la diffusion d’un documentaire sur Arte, l’historien Pierre Singaravélou et les réalisateurs Karim Miské et Marc Ball racontent dans un ouvrage la colonisation du point de vue des leaders et des peuples qui l’ont combattue.

« Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur. » Ce fameux proverbe de l’écrivain nigérian Chinua Achebe, les trois auteurs de l’ouvrage qui vient de sortir sous le titre Décolonisations, version écrite de leur série documentaire en trois épisodes, diffusée il y a quelques mois par la chaîne Arte, l’ont pris au pied de la lettre.

Ce que l’historien Pierre Singaravélou et les réalisateurs Karim Miské et Marc Ball racontent, en effet, c’est une histoire de la colonisation dont les principaux personnages ne sont pas ceux qui l’ont entreprise ou y ont participé, les Christophe Colomb, Pierre Savorgnan de Brazza, Cecil Rhodes, Léopold II, ou ceux qui semblent y avoir mis fin comme Clément Attlee ou Charles de Gaulle. Non, les héros de cette histoire, ce sont les colonisés qui ont résisté à la domination occidentale sur leurs territoires au XIXe et au XXe siècles. Des peuples insoumis, qui ont payé le prix du sang, dont émergèrent des leaders restés célèbres : Lalla Fatma N’Soumer et Abdelkrim au Maghreb, Jomo Kenyatta au Kenya, Ghandi et Sarojini Naidu en Inde, Ho Chi Minh en Indochine.

Résistance permanente

Un changement de perspective qui permet de documenter les tragédies qu’ont vécues les populations dominées mais surtout de comprendre que l’histoire « officielle » de la colonisation, si longtemps imposée par les colonisateurs, était non seulement incomplète, car vue d’un seul côté, mais aussi mensongère.

Certes, cela fait quelques temps que plus grand monde n’ose soutenir où que ce soit que l’objectif principal de la conquête de territoires en Afrique, en Asie et en Amérique latine par les pays occidentaux consistait à apporter « la civilisation » à des populations « en retard » qui auraient subi passivement cette domination.

LES PEUPLES COLONISÉS, DANS LEUR GRANDE MAJORITÉ, N’ONT PAS ACCEPTÉ LEUR SORT

Mais ce n’est pas pour autant qu’on a mis au premier plan ce qui est tout simplement incontestable pour les historiens contemporains qui abandonnent toute vision néocolonialiste ou pour n’importe quel individu qui veut bien s’informer : les peuples colonisés, dans leur grande majorité, n’ont pas accepté leur sort et, malgré la difficulté de l’entreprise pour combattre un occupant disposant et abusant de la supériorité militaire, la révolte et même la résistance déterminée n’ont jamais cessé face à l’envahisseur. Cela commence dès l’enfance (dans le cas par exemple de Kateb Yacine ou Frantz Fanon), cela ne s’arrête jamais. On a beau n’avoir guère d’espoir de l’emporter à court terme, on agit quand même.

L'écrivain algerien Kateb Yacine, vers 1965

La maharani de Jhansi et le roi des Batéké

Prenons l’exemple de l’Inde, où la colonisation est réputée avoir été sinon moins violente du moins généralisée qu’ailleurs. Manikarnika Tambe, née en 1828 dans un territoire dominé par la Compagnie britannique des Indes orientales, épouse à 14 ans le maharajah de Jhansi, dont elle prend la succession à sa mort, 11 ans plus tard. La jeune reine est déchue de son titre au bout de quatre mois et son royaume annexé immédiatement et sans autre forme de procès par la Compagnie qui ne cesse d’étendre son emprise un peu partout à travers le sous-continent.

Mais quand, en 1857, les soldats indiens au service de cette Compagnie, les cipayes, se révoltent régiment après régiment contre leur maître, elle remonte sur son trône et organise la résistance en créant notamment un bataillon de femmes. Ce n’est qu’après dix jours de bombardements, un assaut mené par 5000 combattants britanniques bien armés et le massacre de 3000 hommes, femmes et enfants que le général envoyé pour « rétablir l’ordre » réussira à s’emparer du palais-forteresse de la souveraine. Laquelle peut s’enfuir et rejoindre à une centaine de kilomètres des princes indiens qui n’ont pas encore capitulé avant de mourir les armes à la main. Et de devenir plus tard une grande héroïne de l’Inde indépendante.

Un cas qui n’est pas isolé, en Asie comme en Afrique et tout au long de la période de colonisation. Et qui prend des allures différentes selon les circonstances. Pour résister à l’avancée des colonisateurs portugais, le roi des Batéké au Congo s’allie à un explorateur français, Brazza, qui lui offre sa protection… avant de trahir sa confiance en livrant à son pays la maîtrise du terrain.

« De l’égalité des races »

Malgré ces tentatives d’échapper à la sujétion, la plupart des terres africaines tombent sous le joug des pays européens qui exercent leur pouvoir sur 100 millions de personnes sur le continent autour de 1880. Et qui se partagent même, lors de la Conférence de Berlin, en 1885, les territoires que les puissances occidentales peuvent administrer sans se concurrencer. En justifiant un tel impérialisme sans limites par des discours « scientifiques » établissant une hiérarchie entre les races « supérieures » et les races « inférieures ».

Mais là encore, non sans que ce discours autojustificateur – dont l’un des principaux auteurs n’est autre que le célèbre fondateur de la Société anthropologique de Paris, Paul Broca, acharné à mesurer des volumes crâniens soi-disant plus importants chez les Blancs –, ne soit réfuté peu après qu’il a été émis. Par un Noir. Le Haïtien Anténor Firmin démontre en effet que les chiffres de Broca ont été truqués pour avaliser son postulat préalable d’une hiérarchie raciale. Il publie même les résultats de son travail dans un livre, De l’égalité des races humaines, qui infirme sans appel les pures croyances qui, à cette époque, légitimaient, si l’on peut employer ce terme, l’esclavage et la colonisation.

Résistants inconnus

Manikarnika Tambe, Anténor Firmin… ou encore ces Kikuyus octogénaires qui participèrent à la révolte des Mau Mau au Kenya et obtinrent sur le tard et après d’innombrables recours en justice des excuses de la couronne britannique. L’ouvrage fort bien illustré de Pierre Singaravélou, Karim Miské et Marc Ball, comme le film truffé d’images rares qu’il accompagne, évoquent des dizaines et des dizaines d’exemples de ces résistants complètement inconnus du commun des mortels qui ont combattu à leur manière la colonisation.

Prisonniers Mau Mau, détenus par les colons britanniques

Des hommes et très souvent des femmes – le « sexe fort » dit-on dans un chapitre éclairant contenant un portrait magistral de Sarojini Naidu – qui ont consacré leur vie à cette cause, parfois les armes à la main, parfois en prônant la désobéissance civile, parfois en écrivant des livres, parfois même… en gagnant pieds nus un match de football contre une équipe de Blancs parfaitement équipés comme le fit l’équipe des Bengalis du Mohun Bagan à Calcutta en 1911. À la plus grande satisfaction d’un public réunissant – une fois n’était pas coutume – les supporters hindous comme les musulmans alliés dans le soutien à la lutte nationaliste.

CE TRAVAIL NE CACHE RIEN DES CÔTÉS SOMBRES DE L’HISTOIRE DE LA COLONISATION ET DE LA DÉCOLONISATION

On aimerait que Décolonisations puisse devenir un support d’enseignement aussi bien dans les pays occidentaux que dans les pays autrefois colonisés. D’autant que le récit proposé, s’il glorifie à juste titre les héros du combat émancipateur, ne verse pas dans l’hagiographie ou la légende. Il ne cache rien des côtés sombres de l’histoire de la colonisation et de la décolonisation : les collaborateurs qui se mirent par pur intérêt au service des oppresseurs, les profiteurs de la décolonisation, les dictateurs perpétuant le néocolonialisme… Ce qui ne fait que mettre mieux en valeur par contraste l’importance de la lutte pour la liberté qui fut toujours populaire et ne connut aucune trêve. Et ne peut qu’aider à développer l’esprit critique, base de tout enseignement de l’histoire digne de ce nom.

« Décolonisations », de Pierre Singaravélou, Karim Miské et Marc Ball, Seuil – Arte Editions, 232 p., 29,90 euros

Avec Jeune Afrique par Renaud de Rochebrune

« Rendez au Bénin les trésors pillés pendant la colonisation ! »

mars 23, 2017

Un collectif de députés français et béninois, ralliés par les rois du Bénin, s’insurge contre la fin de non-recevoir opposée par Jean-Marc Ayrault à leur demande de restitution.

Statue royale représentant le roi Béhanzin, dernier roi du Dahomey (1890-1894). Crédits : Musée du quai Branly-Jacques Chirac
Le 26 août 2016, le président de la République du Bénin, Patrice Talon, a pris une décision importante en demandant à la France de bien vouloir restituer les biens culturels qui ont été enlevés pendant la colonisation du Dahomey, l’actuel Bénin. Ces trésors se trouvent dans plusieurs musées, et notamment au Quai Branly, où figurent plusieurs trônes royaux, des récades (sceptres royaux), les portes sacrées du palais d’Abomey, des statues anthropomorphes, etc. Ces objets ont pour le peuple béninois une valeur patrimoniale et spirituelle exceptionnelle.

A notre grande stupéfaction, le ministre des affaires étrangères a répondu par la négative. Dans une lettre datée du 12 décembre 2016, Jean-Marc Ayrault a adressé à son homologue béninois le courrier suivant à propos de ces biens culturels : « Conformément à la législation en vigueur, ils sont soumis aux principes d’inaliénabilité, d’imprescriptibilité et d’insaisissabilité. En conséquence, leur restitution n’est pas possible. » Dans cette missive, le ministre des affaires étrangères propose au Bénin une coopération culturelle plus ou moins renforcée, mais refuse catégoriquement toute restitution.

Ces biens peuvent être déclassés

Certes, ces objets sont classés au patrimoine de la France. Mais il existe en France une Commission scientifique nationale des collections, dont la mission est justement de déclasser les objets soumis à son examen, en vue d’une éventuelle restitution. Le principal critère est le mode d’acquisition. Quand des objets du patrimoine ont été volés, la Commission statue en conséquence, et peut alors les déclasser en vue d’une restitution intégrale. Par conséquent, ces biens qui ont été emportés par les armées coloniales – il n’y a évidemment aucun débat sur leur origine – peuvent être déclassés et restitués.

Le ministère des affaires étrangères ne pouvait guère ignorer l’existence de cette Commission, qui est sous l’autorité du ministère de la culture, avec lequel il a travaillé avant de formuler cette réponse. Par ailleurs, le Conseil représentatif des associations noires (CRAN), qui est à l’origine de la campagne pour la restitution, a longuement discuté avec le cabinet de M. Ayrault et a évoqué avec ses conseillers le principe et le fonctionnement de cette Commission, qui rend la restitution tout à fait possible, sans aucune difficulté.

Dans ces conditions, Français, Béninois, Européens ou Africains, citoyens du monde, tout simplement, nous interpellons le président de la République française. Ce que la France a fait au Dahomey, à l’époque, c’est le passé. La France d’aujourd’hui n’en est pas responsable. Mais si elle refuse aujourd’hui toute restitution de ces biens très mal acquis, elle se rend de fait solidaire et même complice des spoliations du passé. Le dialogue interculturel ne saurait se fonder sur le pillage interculturel.

L’héritage des générations futures

Le Bénin, pays ami de la France, a le droit de jouir de son propre patrimoine. Les enfants du Bénin ont le droit de voir et de connaître l’héritage laissé par leurs ancêtres. Le gouvernement béninois a même entrepris de créer un musée pour accueillir ces biens, et le président du Bénin a décidé de développer le tourisme mémoriel dans son pays. Mais comment faire si les pièces principales du patrimoine sont à l’étranger ? Conscients de tous ces enjeux, nous nous associons à la démarche du président Patrice Talon pour demander à la France de procéder à la restitution de ce patrimoine, symbole de l’histoire d’un peuple soucieux de l’héritage qu’il pourra (ou non) laisser aux générations futures.

Il reste au président Hollande encore quelques semaines. C’est assez pour saisir la Commission, et pour acter la restitution de manière officielle et irréversible, au moins pour les objets royaux, qui ont été clairement acquis à la fin du XIXe siècle. Le Bénin ne demande pas de repentance, le Bénin demande restitution. Si le président Hollande refuse, c’est l’image de la France dans le monde entier qui sera ternie, et ce sera un signe de mépris terrible pour les Français d’origine africaine vivant en France.

En revanche, si le président de la République française accepte cette requête, à l’heure où il quitte le pouvoir, il accomplira ainsi un geste pour l’Histoire, un geste pour l’avenir, un geste pour l’amitié entre les peuples. C’est ce à quoi nous l’exhortons maintenant, par cette pétion en ligne.

LISTE DES PREMIERS SIGNATAIRES (PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE) Benjamin Abtan, président d’EGAM (European Grassroots Antiracist Movement) ; Sa Majesté Adjagnon Honfin II, roi d’Adjahonmè ; Justin Adjovi, député béninois ; Blaise Ahan Hanzo Glèlè, maire d’Abomey ; Norbert Ahivohozin, député béninois ; Marcellin Ahonoukoun, député béninois ; Jean-Roger Ahoyo, ancien ministre du Bénin ; Noël Akissoe, député béninois ; Sa Majesté Akpaki Gobi Yesse Some, roi de Parakou ; Jean-Marie Alagbé, député béninois ; Orden Alladatin, député béninois ; Pouria Amirshahi, député français ; Sa Majesté Athanase, roi de Lokossa ; Maurice Chabi, député béninois ; Sa Majesté Chabi Yataou Tamou, roi de Bouè ; Sergio Coronado, député français ; Sa Majesté Daagbo Hounon To Madje Houna II, pontife du Vaudou ; Sa Majesté Dedjalagni Agoli-Agbo, roi d’Abomey ; Sa Majesté Djagou Agba Kotan II, roi de Dassa-Zoume ; Janvier Donhouahoue, député béninois ; Sa Majesté Gandjegni Awoyo Gbaguidi, roi de Savalou ; Serge Guézo, prince d’Abomey et de Savé ; Razzy Hammadi, député français ; Parfait Houangni, député béninois ; Octave Houdégbé, député béninois ; Amadou Issifou, député béninois ; Sa Majesté Kpodegbe Toyi Djigla, roi d’Allada ; Noël Mamère, député français ; Sa Majesté Oba Adetutu, roi de Savé ; Son Altesse impériale Sabi Naïna III, empereur de Nikki ; Pierre Tartakowsky, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme ; Louis-Georges Tin, président du CRAN-France ; Cyprien Togni, député béninois ; Laurent Tonegnikes, président du CRAN-Bénin ; Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme ; Amel Yacef, présidente d’ENAR (European Network Against Racism) ; Sa Majesté Yeto Kandji, roi d’Agonlin ; Edmond Zinsou, député béninois.

Afrique du Sud : une ancienne chef de l’opposition fait scandale avec des tweets vantant les bienfaits de la colonisation

mars 16, 2017

La Sud-Africaine Helen Zille, membre du parti de l’Alliance démocratique, est au centre d’une polémique après une série de tweets qui défendaient les aspects positifs du colonialisme en mars 2017. © Schalk van Zuydam/AP/SIPA

Les internautes ont vivement réagi jeudi sur les réseaux sociaux après une série de tweets de Helen Zille, l’ex-patronne du principal parti d’opposition en Afrique du Sud, qui défendaient les aspects positifs du colonialisme.

« Pour ceux qui considèrent que l’héritage du colonialisme est SEULEMENT négatif, pensez à l’indépendance de la justice, au réseau de transports, à l’eau courante, etc. », a écrit l’ancienne chef de l’Alliance démocratique (DA) sur son compte Twitter. « Est-ce que nous aurions ce niveau de soins spécialisés et de traitements sans l’influence coloniale ? Soyez honnêtes, s’il vous plaît », a poursuivi cette politicienne sud-africaine blanche.

« Une insulte aux Noirs »

Près d’un quart de siècle après la chute du régime blanc raciste de l’apartheid dans l’ancienne colonie britannique, ses messages ont mis le feu à la Toile. « Helen, c’est une insulte aux Noirs qui souffrent et éprouvent encore les effets du colonialisme », a riposté sur Twitter le porte-parole du Congrès national africain (ANC) au pouvoir, Zizi Kodwa, la traitant de « suprémaciste blanche d’extrême droite ».

Le parti de la gauche radicale, les Combattants pour la liberté économique (EFF), a exigé la démission immédiate de l’actuelle Premier ministre de la province du Cap Occidental. « Aucune personne qui occupe une fonction officielle dans notre pays (…) ne peut être autorisée à exprimer librement ce racisme de sang-froid », a jugé le porte-parole des EFF, Mbuyiseni Ndlozi.

Une enquête disciplinaire

Helen Zille s’est rapidement excusée. « Je m’excuse sans réserve pour un tweet qui a été compris comme une défense du colonialisme. Ce n’était pas le cas », a-t-elle assuré.

Mais sa sortie a plongé dans l’embarras son propre parti, qui s’efforce depuis l’élection de son nouveau président noir de s’affranchir de son étiquette de parti de Blancs. « Que ce soit clair : le colonialisme, comme l’apartheid, était un système d’oppression et d’assujettissement. Il n’est pas justifiable », a tweeté le chef de la DA, Mmusi Maimane. Avant d’indiquer que son parti allait ouvrir une enquête disciplinaire interne contre Helen Zille.

Lors des élections locales d’août dernier, la DA a réussi, avec l’appui de l’EFF, à arracher à l’ANC le contrôle de municipalités emblématiques comme la capitale Pretoria, ou Johannesburg. Elle espère confirmer ce succès lors des élections générales de 2019 et battre l’ANC de feu Nelson Mandela, qui dirige l’Afrique du Sud sans partage depuis 1994.

Jeuneafrique.com avec AFP

Algérie : pour Emmanuel Macron, la colonisation est « un crime contre l’humanité »

février 15, 2017

Dans un entretien accordé à une chaîne de télévision algérienne mardi, le candidat à la présidentielle française a rectifié ses propos controversés sur la colonisation tenus en novembre. « Nous devons présenter nos excuses à celles et ceux qui ont subi la barbarie « , a-t-il déclaré.

En novembre dernier, il déclarait à l’hebdomadaire Le Point: « Oui, en Algérie, il y a eu la torture, mais aussi l’émergence d’un État, de richesses, de classes moyennes, c’est la réalité de la colonisation. Il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie. »

Mardi 14 février, le candidat Macron a rectifié le propos qui avait fâché les Algériens et entraîné une polémique sur les réseaux sociaux. Dans une interview accordée à la chaîne privée Echourouk News à l’occasion de sa visite express à Alger, il a déclaré : « La colonisation fait partie de l’histoire française et c’est un crime contre l’humanité ». 

« Je ne regrette pas mes propos de novembre dernier car ils ont été sortis de leur contexte. J’ai toujours condamné la colonisation comme un acte de barbarie. La barbarie fait partie d’un passé que nous devons regarder en face en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes », a-t-il précisé. 

Construire ensemble

« En même temps, ajoute-il, il ne faut pas balayer ce passé ». « La France a installé les droits de l’homme en Algérie, mais elle a oublié de les lire. C’est une jolie formule qui vaut pour l’Algérie pour expliquer cette période. Il y a eu des crimes terribles, de la torture, de la barbarie ».

Pour autant, Emmanuel Macron ne veut pas que les deux pays tombent dans « la culture de la culpabilisation » sur laquelle « on ne construit rien ». « C’est ce chemin de crête que je veux que nous prenions ensemble », explique-t-il.

Avec les responsables algériens, le candidat du Mouvement En Marche ! dit avoir évoqué la question de la mémoire commune entre la France et l’Algérie. « Il faudra réparer ces mémoires collectives tout en reconnaissant la responsabilité de l’État français et de ce qu’il a fait en Algérie ». 

Excuses officielles

Cinquante trois ans après l’indépendance de l’Algérie, le passé colonial est toujours considéré comme un dossier sensible et douloureux entre les deus pays. Le président français François Hollande, avait reconnu « les souffrances infligées par la colonisation au peuple algérien » dans une visite officielle à Alger en décembre 2012, mais sans présenter d’excuses officielles comme l’exige les politiques algériens.

Jeuneafrique.com par Nadia Lamlili

Devoir de Mémoire: De la souffrance des colons à celle de Sassou Nguesso

février 12, 2017

 

matsoua

A l’époque d’André MATSOUA, nos anciens du Nord au Sud s’étaient unis pour lutter contre la répression coloniale.

Dans la troisième lettre adressée aux autorités coloniales, André Matsoua, dit Matricule 22, s’insurge contre le Code de l’indigénat qui entérine l’infériorité du noir colonisé (4 juin 1928) et critique sévèrement les Frères TRECHOT (Maloukou Tréchot), qui asservissent les Congolais du Nord, avec leurs  sociétés concessionnaires.

C’est ainsi que des Congolais originaires du Nord vont rejoindre MATSOUA dans son combat, en l’occurrence Jacques OPANGAULT, Jean Charles KIBA, Moise ECKOMBOND, Jacques MOUENE KOLO, Pamphile ADADA.

De toutes ses nombreuses lettres, celle du 26 janvier 1928 qui indexa directement les adeptes de la Franc-maçonnerie, fut la plus injurieuse aux yeux de l’autorité coloniale : « André Matsoua dénonce tout autant la stagnation économique de l’AEF comparée au formidable essor du Congo belge (12 novembre 1928).

Le décryptage de ces préoccupations fait apparaître deux exigences politiques majeures : l’accession à la citoyenneté et la réforme du travail obligatoire. »

Arrêté en France, sous un motif fallacieux, André Matsoua sera expédié au Moyen Congo pour y être jugé. Il est lourdement condamné, à la suite d’un procès expéditif – une parodie judiciaire qui s’ouvre le 2 avril 1930 sur la place de la Mairie de Brazzaville. André Matsoua, dit Matricule 22, va susciter une révolte populaire.

Les populations qui font irruption dans la salle, ont décidé de le libérer.

« Elles s’attaquent à tout ce qui symbolise l’administration coloniale. La bagarre devient générale. Les prisonniers sont exfiltrés de la salle d’audience.

Les foules brazzavilloises ont fait une chose sans précédent. Des Noirs ont osé affronter directement l’administration coloniale dans la capitale de l’AEF.

Ainsi commence ce que la mémoire coloniale a appelé l’affaire Balali, définie comme une dégradation des rapports entretenus avec les Européens qui donne lieu selon les circonstances, à des crises épisodiques d’une certaine gravité. Elle va globalement durer trente ans (1926-1956). »

Aujourd’hui, les mêmes causes produisent les mêmes effets sous une autre forme, car le Peuple Congolais fait aujourd’hui face à un régime totalitaire sous la houlette de Denis Sassou Nguesso, qui maintient le Peuple dans la misère, la terreur et le péril, pour le soumettre à sa volonté.

Nous devons vaincre les nouveaux colons noirs comme nos anciens se sont affranchis de l’asservissement colonial d’antan.

Cette page glorieuse de notre Histoire fait parti des ponts entiers que certaines personnes veulent étouffer pour d’avantage nous réduire a l’esclavage intérieur du clan au pouvoir.

Le Peuple a le droit de savoir, pour s’unir et se libérer de la tyrannie intérieure et les influences nocives extérieures.

 

Zenga-mambu.com avec Front des Jeunes Nationalistes – FJN

Israël convoque dix ambassadeurs après la résolution de l’ONU

décembre 25, 2016

Après l’adoption d’une résolution de l’ONU demandant l’arrêt de la colonisation, Israël a convoqué les ambassadeurs de 10 pays qui l’ont soutenue. L’État hébreu, qui bafoue depuis des décennies le droit international, a aussi convoqué l’ambassadeur américain.

Lors du conseil des ministres, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a réaffirmé que les États-Unis avaient agi en concertation avec les Palestiniens pour faire adopter vendredi soir cette résolution par le Conseil de sécurité des Nations unies.

Le texte a été adopté par 14 des 15 pays siégeant au Conseil de sécurité, tandis que les États-Unis se sont abstenus.

Obama pointé du doigt
« Selon nos informations, nous n’avons aucun doute sur le fait que l’administration Obama est à l’initiative de cette résolution, qu’elle est derrière elle, qu’elle a coordonné sa rédaction et a demandé qu’elle soit adoptée », a soutenu M. Netanyahu.

Les autorités israéliennes ont convoqué pour consultation les ambassadeurs en Israël de 10 des 14 pays qui se sont prononcés en faveur de la résolution et avec lesquels elles entretiennent des relations diplomatiques. Il s’agit de la Grande-Bretagne, la France, la Chine, la Russie, l’Égypte, la Nouvelle-Zélande, le Japon, l’Uruguay, l’Espagne et l’Ukraine.

Le Venezuela, la Malaisie, le Sénégal et la Nouvelle-Zélande – les quatre pays qui ont présenté la résolution au vote – n’ont pas été convoqués, car ils n’ont pas de relations diplomatiques avec Israël ou n’ont pas de représentation dans l’État hébreu.

Parmi les représentants étrangers convoqués, seul l’ambassadeur américain a eu Benjamin Netanyahu, qui gère le portefeuille de ministre des Affaires étrangères en plus de sa fonction de chef de gouvernement, comme interlocuteur, a-t-on appris de source officielle. Aucun détail sur le contenu de cette rencontre n’a été communiqué.

Première
Pour la première fois depuis 1979, les États-Unis n’ont pas mis vendredi leur veto à une résolution du Conseil de sécurité concernant la colonisation israélienne alors qu’ils soutenaient jusque-là Israël sur ce dossier extrêmement sensible.

Leur abstention, conjuguée au vote favorable des 14 autres membres, a permis l’adoption de ce texte.

« Coup anti-israélien »
Benjamin Netanyahu a qualifié la résolution de « biaisée et honteuse ». Bien que considérée comme illégale par la communauté internationale et le droit international, la colonisation des territoires palestiniens occupés s’est poursuivie sous tous les gouvernements israéliens.

M. Netanyahu, qui entretient des relations notoirement exécrables avec le président Obama, s’en est pris à son gouvernement, qu’il a accusé d’avoir fait « un coup anti-israélien honteux aux Nations unies ».

La résolution exhorte Israël à « cesser immédiatement et complètement toute activité de colonisation en territoire palestinien occupé, dont Jérusalem-Est », soulignant par ailleurs que les colonies israéliennes « n’ont pas de valeur juridique » et sont « dangereuses pour la viabilité d’une solution à deux Etats ».

Poursuites devant la CPI?
Même si elle ne prévoit pas de sanctions contre Israël, les responsables israéliens craignent que la résolution ne facilite les poursuites à la Cour pénale internationale (CPI) et n’encourage des sanctions contre les produits des colonies.

Nabil Abu Roudeina, un porte-parole du président palestinien, Mahmoud Abbas, a qualifié cette résolution de « grand camouflet » pour Israël, estimant qu’il s’agissait « d’une condamnation internationale unanime de la colonisation ».

Dans ce contexte, la radio militaire a rapporté dimanche que le ministre israélien de la Défense Avigdor Lieberman avait ordonné l’arrêt de toute coopération avec les Palestiniens sur des affaires civiles, tout en maintenant la coopération sécuritaire. Aucun commentaire sur cette annonce n’a pu être obtenu de source officielle.

Romandie.com avec(ats / 25.12.2016 22h26)             

Pourquoi les révolutions au Nord auront un impact au Sud

août 25, 2011

Sans parler d’une contagion des « révolutions arabes », il se trouve que la Tunisie, l’Égypte et la Libye se situent en Afrique. Il se trouve également que les dynamiques à l’œuvre reposent sur des éléments communs : une population très jeune et l’émergence de ce que l’on peut appeler une classe moyenne – de plus en plus ambitieuse dans ses aspirations et ses revendications matérielles et démocratiques. De ce point de vue, il y a une communauté de situations. Les questions essentielles relatives à la démocratisation de la sphère publique, à la dévolution du pouvoir et aux modalités de son exercice sont partagées. De ce fait, les trajectoires au nord du Sahara vont forcément avoir des conséquences sur la façon dont les Subsahariens vont engager et structurer leur débat politique : les modes et les capacités de mobilisation, la présentation des doléances…

Le principal défi des sociétés subsahariennes n’est pas tant dans l’acceptation de la confrontation électorale : il repose sur l’incapacité à fonctionner sur la base du pluralisme. Le pouvoir est au centre, tout le monde se bat pour y accéder. Conséquences : quand on le perd, on met le feu au pays. Quand on le gagne, on ne cherche qu’à le conserver. Cette crispation au centre – lieu de possession de la richesse et de la redistribution clientéliste – conduit à un comportement clanique au sommet de l’État : vous êtes avec moi, je vous rétribue. Vous êtes contre moi, je vous punis.

Mais face aux tactiques des gouvernants, qui jouent sans cesse sur les antagonismes et les rivalités pour fragiliser les éventuelles contestations populaires, les Africains – jeunes, diplômés, connectés au monde grâce à internet et aux migrations – sont en train de comprendre que leur unité peut et doit reposer sur la définition d’un destin partagé, d’un contrat de confiance et d’une reconnaissance des différences. Et non sur le postulat d’une unité culturelle assénée et imposée par la force répressive et les idéologies « nativistes ». La recomposition des sociétés africaines est en marche. Elle conduira à des manifestations plurielles de la citoyenneté et à la confrontation d’orientations politiques, économiques et culturelles variées. L’époque du parti unique est révolue.

Cette évolution ne se fera pas sans conflits ni crises – comme on l’a constaté en Côte d’Ivoire –, car elle implique la construction de communautés plus larges que la simple appartenance à un groupe. Il convient toutefois de relever qu’en Côte d’Ivoire personne ne veut faire sécession. L’État et ses frontières ne sont pas remis en question. Ce qui est en jeu est un dépassement de la seule compétition partisane pour ouvrir la représentation politique : délégations de pouvoir, relégitimation des notables locaux, processus de décentralisation… Si vous avez dans le même pays des légitimités différentes, vous ouvrez le jeu. L’ethnicité n’est alors plus une menace, ni une force de destruction qui divise, oppose et enferme. Le communautarisme devient inclusif. Il aide à la mise en délibération des blocages générationnels, religieux, régionaux et de genre dans les lieux où ils s’expriment : la famille, la parenté, le clan, l’ethnie, la région et la nation.

De la même manière, le fétichisme des frontières se dissipe. Il est possible, par exemple, d’envisager un espace partagé entre la Côte d’Ivoire et le Burkina. Ces régions sont culturellement et socialement homogènes. Je ne remets pas en question des frontières et des souverainetés mises à mal depuis les indépendances. Je remets ensemble des richesses, des hommes, des produits, des idées et des solidarités réfractaires aux directives de l’État-nation. C’est l’intégration par les pieds. Il faut être créatif. Près de 70 % de la population africaine a moins de 25 ans. Une grande majorité de cette jeunesse n’est ni nationaliste ni souverainiste. Elle propage une vision cosmopolite d’un monde ouvert.

Durant la colonisation et encore après, on a dit aux Africains d’arrêter de penser et d’appliquer les recettes venues d’ailleurs. C’est à présent aux Africains de revoir leur logiciel politique. À nous de faire le boulot. Enraciner la démocratie en Afrique revient précisément à réimaginer l’entreprise démocratique sur la terre africaine.

Jeuneafrique.com par Mamadou Diouf
Professeur d’histoire et d’études africaines à l’Université Columbia (New York)

Tristesse d’Afrique

septembre 30, 2010

Pourquoi diantre veux-tu me corrompre
Avec la manie de ton vieux père
Moi, fils d’Afrique qui savoure la liberté
Depuis l’aube brillante de la souveraineté
Cassant les chaînes de la colonisation
De mes maîtres dans la furie de la tension
Et toi héritier de ma chère et tendre république
Tu veux te comporter en nouveaux colons d’Afrique
Après la mort de ton père au fauteuil présidentiel
Réduisant la gestion du pays à l’odeur pestilentielle
Où les enfants ne peuvent partir à l’école
Les malades en difficulté de couverture médicale
Ne peuvent se soigner dans les hôpitaux
Où toilettes et salles de bains manquent d’eau
Les routes du pays dans un grave piteux état
Le citoyen actuel est devenu comme un rat
Se débrouillant pour manger à sa faim
Alors que ta famille mange sans fin
A l’indifférence de la misère du peuple
Qui croupit avec ses plaies sur la paille.

Bernard NKOUNKOU