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Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo à Duékoué, où « les Ivoiriens sont devenus fous »

avril 11, 2022

L’ancien chef de l’État ivoirien s’est rendu, ce 8 avril, dans la ville de l’ouest du pays qui fut le théâtre de tueries attribuées aux forces pro-Ouattara lors de la crise postélectorales de 2010-2011.

Laurent Gbagbo, lors de son retour à Abidjan, le 17 juin. © Leo Correa/AP/SIPA

Depuis son retour en Côte d’Ivoire le 17 juin 2021, Laurent Gbagbo multiplie les actes symboliques et les clins d’œil à l’histoire. Son passage éclair à Duékoué, dans le cadre d’une grande tournée dans l’ouest du pays, appartient à cette dernière catégorie. Arrivé le 8 avril en milieu d’après-midi, l’ancien président s’est recueilli sur la fosse commune du quartier Carrefour, y déposant une gerbe de fleurs, avant d’animer un meeting devant des milliers de personnes. Il était accompagné de son épouse Nady Bamba, de plusieurs cadres de son parti, le Parti des peuples africain – Côté d’Ivoire (PPA-CI), et d’une délégation du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI).

Dans cette ville où s’est déroulée, en 2011, l’une des principales tueries attribuées aux forces pro-Ouattara, Gbagbo voulait-il réveiller les vieux démons, comme le lui reprochent certains détracteurs ? Dans son discours, l’ancien président a mis l’accent sur la réconciliation. « La paix en Côte d’Ivoire viendra du pays Wé, parce que ce sont les Wé qui ont le plus souffert », a-t-il déclaré.

IL Y A UN MOMENT OÙ LA CÔTE D’IVOIRE EST DEVENUE FOLLE, OÙ LES IVOIRIENS SONT DEVENUS FOUS

L’ex-président s’est aussi interrogé sur les raisons des graves violences survenues après l’élection présidentielle contestée de novembre 2010, sans s’épancher sur sa part de responsabilité. « Aujourd’hui, je suis venu pleurer, parce que ce qu’il s’est passé est indicible. […] Pour un petit conflit, il y a […] tous ces charniers que nous avons visités, ces nombreux morts. Je ne comprends pas et je souhaite un jour comprendre. Il y a un moment où la Côte d’Ivoire est devenue folle, où les Ivoiriens sont devenus fous. […] On ne peut pas chercher à se massacrer perpétuellement pour des petites questions […]. Les disputes postélectorales, et même pré-électorales, existent dans tous les pays. C’est ça la politique. Mais ce n’est pas pour ça ces milliers de morts.  C’est qu’il y a quelque chose qui a dérapé », a-t-il lancé.

800 victimes

« Ce n’est parce que l’on demande la paix et la réconciliation, que l’on ne veut pas savoir ce qu’il s’est passé dans notre pays afin que cela ne se reproduise plus. Le but n’est pas de remuer le couteau dans la plaie, mais d’apprendre de nos erreurs. Il faut restituer les faits et la réalité historique », a précisé Damana Pikass, le secrétaire général du PPA-CI.

L’ouest de la Côte d’Ivoire fut l’une des régions qui paya un lourd tribut lors de la crise. Verrou stratégique vers le port de San Pedro, la ville de Duékoué fut le théâtre d’un massacre qui marqua les esprits. Déjà, en 2005, des massacres avaient été perpétrés par des milices armées dans les quartiers de Petit Duékoué et de Guitrozon.

Tout bascule à nouveau entre le 29 et le 31 mars 2011, dans le prolongement de la crise postélectorale. Jusque-là bastion des milices pro-Gbagbo, ce carrefour de l’ouest ivoirien tombe aux mains des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), favorables à Alassane Ouattara. Des maisons sont incendiées, des cases pillées, des hommes, des femmes et des enfants assassinés. Selon un rapport du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 800 victimes auraient été dénombrées par les hommes du contingent marocain de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci). Une fosse commune creusée par ces derniers à Carrefour, quartier des autochtones guérés, accueillera des corps ensevelis à la va-vite.

Ouérémi reconnu coupable

Depuis, les victimes demandent que justice soit faite. Chargée de faire la lumière sur les crimes de la crise postélectorale, la cellule spéciale d’enquête et d’instruction a divisé son instruction en plusieurs séquences. Un pan entier fut consacré à la prise de Duékoué par les forces pro-Ouattara. En 2014, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), qui s’était constituée partie civile avec d’autres organisations des droits de l’homme, a publié un rapport détaillant la responsabilité de plusieurs chefs de guerre dans ces massacres, notamment celle de Losseni Fofana, d’Eddie Médi et d’Amadé Ouérémi.

Arrêté le 18 mai 2013, le chef de guerre burkinabè a été condamné à la prison à vie en avril 2021 par le tribunal criminel. Il a été reconnu coupable de « crimes contre les populations », « pillages », « séquestrations », « coups et blessures volontaires » et « destructions de biens ». Le tribunal a alors suivi les réquisitions du procureur contre cet ancien réparateur de vélo né en 1964 dans le centre-ouest du pays, reconverti en planteur puis en trafiquant redouté, à la tête d’un groupe d’une centaine d’hommes basé dans la forêt du mont Péko.

Des comzones hors d’atteinte

Ce procès avait malgré tout laissé un goût amer aux organisations de défense des droits humains. Lors des débats, Adamé Ouérémi avait désigné l’ancien comzone de Man, Losseni Fofana, dit « Loss », et l’ancien commandant des FRCI de Kouibly, le lieutenant Coulibaly, dit « Coul », comme ses supérieurs hiérarchiques. « Je n’ai pas commandé, dirigé, donné d’ordres. Je n’ai pas sorti les fusils, pas donné les balles, pas demandé aux [chasseurs] Dozos de m’aider », avait-il soutenu à la barre. Malgré ce témoignage, ni Fofana ni Coulibaly n’ont été entendus lors du procès. Lors de leurs auditions respectives, lues par le président du tribunal, ils avaient affirmé ne pas connaître l’accusé avant son arrestation.

EN 2018, UNE AMNISTIE DÉCRÉTÉE PAR LE CHEF DE L’ÉTAT IVOIRIEN A PERMIS À PLUSIEURS ANCIENS COMZONES D’ÉCHAPPER À LA JUSTICE

Comme d’autres anciens chefs rebelles, Losseni Fofana a été inculpé en 2015 par la justice ivoirienne pour son rôle supposé dans les crimes commis pendant la crise, sans que cela ne débouche sur la tenue d’un procès. En 2018, une amnistie décrétée par Alassane Ouattara a permis à plusieurs anciens comzones d’échapper à la justice. Si aucun n’était nommé dans la décision prise par le chef de l’État ivoirien, les crimes pour lesquels ils étaient poursuivis étaient concernés par cette décision.

Depuis, la procédure est à l’arrêt et Losseni Fofana a poursuivi son ascension au sein de l’armée. En décembre 2021, il a été promu au grade de colonel-major. Après avoir dirigé le bataillon de sécurisation de l’Ouest (BSO), il avait été affecté début 2019 à la tête du 3e bataillon d’infanterie militaire de Bouaké, remplaçant Hervé Touré, alias « Vetcho », un autre ancien commandant de zone des Forces nouvelles de Côte d’Ivoire (FNCI).

Avec Jeune Afrique par Vincent Duhem

Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo en opération séduction auprès des Ébriés

mars 22, 2022
L’ancien président Gbagbo prononce un discours devant les délégués de son nouveau parti, le PPA-CI, à Abidjan le 17 octobre 2021. © Diomande Ble Blonde/AP/SIPA

Neuf mois après son retour à Abidjan, Laurent Gbagbo a assisté à une cérémonie d’hommage rendu par le peuple de la ville. L’occasion de prononcer un discours dans lequel certains ont senti des relents ethnicistes.

Après quelque dix années d’incarcération à la Cour pénale internationale, Laurent Gbagbo n’est semble-t-il pas à neuf mois près. Initialement prévu pour le 17 juin 2021, date du retour de l’ancien président en Côte d’Ivoire, l’hommage des Ébriés a finalement eu lieu le 19 mars à Songon.

Pour l’occasion, un tapis rouge a été déroulé pour l’ex-chef d’État. Tous les villages ébriés du district d’Abidjan étaient représentés, des chefs religieux et quelques politiques également. Les principaux leaders du Parti des peuples africains (PPA-CI) et des représentants du Parti démocratique de Côte d’Ivoire-Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA), tels que Noël Akossi-Bendjo et Éric N’Koumo Mobio étaient de la fête.

« C’est à Abidjan que l’ancien président a été arrêté. Il était important d’invoquer les ancêtres pour que la nouvelle mission qu’il s’est assignée avec son parti soit bénie », souligne un proche de l’ancien président.

Yako

Pour Laurent Gbagbo, l’évènement a été l’occasion de faire passer des messages et de flatter l’électorat de la capitale économique. Tout en remontant à l’époque coloniale, il a dénoncé la raréfaction des terres et la spoliation du peuple ébrié.

« L’urbanisation d’Abidjan a dépouillé totalement les Ébriés. Quand je suis devenu président, j’ai fait ce que j’ai pu pour donner des postes à des fils d’Ébriés. Je me disais : “Si cela arrivait dans mon village, qu’est-ce qu’on serait devenu ?” », a-t-il déclaré dans son discours. « Ce qui est arrivé aux Ébriés, il faut que nous veillions à ce que cela n’arrive pas aux autres peuples de Côte d’Ivoire », a-t-il insisté.

EN AFRIQUE, UN PEUPLE QUI N’A PLUS DE FORÊT EST UN PEUPLE MISÉRABLE

« Regardez Abobo. Regardez Marcory, Port-Bouët, Vridi, Songon [des communes d’Abidjan], tout est parti. Je vous dis yako [désolé] pour ça, je vous dis yako pour cette grande souffrance. En Afrique où les peuples sont paysans, un peuple qui n’a plus de forêt, qui n’a plus de brousse et de surface cultivable est un peuple misérable. Je vous dis yako« , a ajouté Laurent Gbagbo.

Un discours ethniciste ? Un appel au repli identitaire ? Dans l’entourage du président, on rejette cette accusation. « C’est une interpellation pour une prise de conscience collective. L’urbanisation ne doit pas nous faire perdre de vue les intérêts de nos populations », prévient un poids lourd du PPA-CI.

Bilan mitigé

Mais au district de la capitale économique, on relativise l’œuvre de Laurent Gbagbo en la matière et on souligne les réalisations faites depuis 2011. « Les Ébriés ont tout donné pour la construction d’Abidjan, estime Baba Coulibaly, chargé de communication du district d’Abidjan. Lorsqu’Alassane Ouattara a nommé Robert Beugré-Mambé à la tête du district en 2011, il a mis en place un programme de désenclavement des 150 villages Atchan et Akyé. Nous avons bitumé les routes d’accès à ces villages, procédé à l’électrification, l’adduction en eau potable  ainsi qu’à l’assainissement. Grâce à tous ces projets, une localité comme Songon attire de nombreux promoteurs immobiliers. Ce sont des actions concrètes. Mais Laurent Gbagbo, quel bilan peut-il faire de son action pour ces villages ? »

Avec Jeune Afrique

Côte d’Ivoire – Olivia Yacé : concours Miss Monde, paillettes et politique

mars 17, 2022

Olivia Yacé, 23 ans, fille du maire de Cocody, a été élue la troisième femme la plus belle du monde. La Miss Côte d’Ivoire s’était entourée d’une armée de communicants pour préparer ce concours, ringardisant au passage le comité d’organisation de son pays.

Olivia Yacé a été élue deuxième dauphine du concours de Miss Monde 2022 qui a eu lieu dans la nuit de mercredi à jeudi, à Porto-Rico, aux États-Unis. Quelques mois auparavant, très souriante, elle répondait, avec enthousiasme et dans un anglais soigné, sans accent, aux questions d’une animatrice américaine qui l’interrogeait, intriguée, sur cette reine dont elle se dit descendante dans sa vidéo de présentation au concours Miss Monde 2022. « C’est incroyable ! Pouvez-vous nous en dire plus ? »

Âgée de  23 ans, la jeune femme déroule le récit de l’héroïque Abla Pokou, reine africaine fondatrice du royaume Baoulé, qui sacrifia un fils pour sauver son peuple. « Je suis très fière d’appartenir à son groupe ethnique, les Akans. Aujourd’hui, je porte une couronne avec des éléments dorés qui représentent ma culture, mon histoire et cette reine. […] Je voulais mettre en lumière l’impact des femmes dans nos sociétés », explique la candidate. L’animatrice semble à la fois émue par ce récit et conquise par le discours féministe.

Fonds propre

À l’issue de cet entretien, Olivia Yacé remportera le « head to head challenge » du concours Miss Monde 2022 (au total, elle remportera trois de ces « challenges », dont celui du vote du public), une des épreuves qui ouvre les portes de la grande finale qui aura lieu cette nuit sur l’île caribéenne de Porto-Rico. Seules quarante participantes sur plus d’une centaine sont ainsi sélectionnées d’après un savant calcul de points. C’est la première fois qu’une Ivoirienne atteint ce stade de la compétition et se hisse parmi les favorites.

OLIVIA YACÉ CONNAIT ET MANIE LES CODES DE LA MODE

La jeune femme est née aux États-Unis où elle a effectué toute sa scolarité. Mannequin depuis l’âge de 13 ans, hyper active sur les réseaux sociaux, Olivia Yacé connait et manie les codes de la mode, aussi bien que ceux du marketing, matière dont elle vient tout juste d’être diplômée dans une université américaine. Pour préparer cette compétition mondiale, reportée une première fois en raison de la crise sanitaire, elle s’est entourée d’une solide équipe de communicants et de coachs.

Le noyau dur de son équipe est composée de sept personnes : sa chargée de communication Justice Tayou Diouf, un community manager, un directeur artistique, deux photographes et deux vidéastes. Olivia Yacé peut aussi compter sur les stylistes ivoiriennes Lafalaise Dion et Aya Konan, et s’est attachée les services d’un professeur de français, d’un coach en démarche et d’un autre en sport. « Elle a financé sa campagne sur fond propre, grâce à l’aide de ses parents », explique Justice Ayou Diouf. Plusieurs montants circulent, aucun n’est confirmé. On parle de plusieurs dizaines de millions de F CFA investis (plusieurs milliers d’euros).

Exit donc le Comici, le Comité d’organisation de Miss Côte d’Ivoire, dont une des missions consiste à préparer, financer et encadrer les Miss ivoiriennes pour le concours mondial. « Encore heureux ! Sinon Olivia serait passée inaperçue, comme les précédentes. À l’heure des réseaux sociaux, le Comici est complétement dépassé, ce sont des personnes âgées qui ne comprennent pas les enjeux », tonne l’entourage d’Olivia Yacé. Le Comici s’était ému de la situation dans un communiqué, tout en apportant son soutien à la candidate. Son président, Victo Yapobi, n’a pas répondu à nos sollicitations.

Noblesse ivoirienne

Olivia Yacé est la fille de Jean-Marc Yacé, le maire de la commune huppée de Cocody à Abidjan et la petite-fille de Philippe Yacé, compagnon de route de Félix Houphouët-Boigny. Autrement dit, elle appartient à la noblesse de ce pays. Une jeune femme de bonne famille, très soutenue par sa maman Yolande, qui prône l’acceptation de soi et la défense des minorités, et a réussi le pari d’agréger autour d’elle de nombreux soutiens, très hétéroclites. Des soutiens politiques notamment.

Elle a été reçue avec ses parents par l’ancien président Henri Konan Bédié et sa femme Henriette, après son couronnement en Côte d’Ivoire. Le Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI) de Laurent Gbagbo s’est fendu d’un communiqué pour lui apporter son soutien, tandis que le Premier ministre Patrick Achi et la Première dame Dominique Ouattara twittaient leurs encouragements.

Figure féministe

Récemment, c’est avec la rappeuse Nash qu’Olivia Yacé a partagé une séance photo, après avoir tourné un clip en compagnie de plusieurs influenceuses ivoiriennes, ses « tatas ». De nombreuses féministes partagent ses posts sur les réseaux sociaux et saluent une jeune femme indépendante qui ne mise pas tout sur sa plastique de rêve. « Elle est un exemple pour les jeunes filles qui cherchent à s’émanciper », avance une activiste, conquise. « Nous avions Didier Drogba et A’Salfo, et maintenant nous avons aussi Olivia Yacé », se réjouissent les internautes.

Cette ambiance bon enfant, qui voit tout un pays se ranger derrière sa Miss, tranche avec celle qui avait prévalu autour du concours Miss Côte d’Ivoire 2019. La gagnante, Tara Gueye, de mère ivoirienne et de père sénégalais, avait été attaquée sur les réseaux sociaux en raison de son patronyme, ravivant les inquiétudes d’une réapparition du débat sur « l’ivoirité » à quelques mois d’une élection présidentielle. Plusieurs personnalités lui avaient apporté leur soutien, notamment Didier Drogba.

Avec Jeune Afrique par Florence Richard – à Abidjan

Mali-Côte d’Ivoire : quand un obscur opposant se proclame « président de la transition malienne » depuis Abidjan

mars 7, 2022
Ainea Ibrahim Camara© DR Ainea Ibrahim Camara © DR

Ainea Ibrahim Camara a rejoint Freetown après une mise en garde des autorités ivoiriennes et des menaces de poursuites de Bamako. Le tout dans un contexte de tensions diplomatiques entre les deux pays.

S’attendait-il à autant de réactions quand il s’est proclamé « président de la transition civile malienne à compter du 27 février », en donnant une conférence de presse à Abidjan la veille ? Ce qui est certain, c’est que le tapage provoqué par sa sortie médiatique ne semble pas l’inquiéter, et encore moins lui déplaire.

Une semaine après cette annonce très partagée et commentée sur les réseaux sociaux, l’opposant malien Ainea Ibrahim Camara affirme rester « droit dans ses bottes ». Il se dit « serein et flegmatique » et compte former prochainement son gouvernement. Il a saisi la Cour constitutionnelle malienne afin qu’elle constate « la vacance du pouvoir » et lui accorde son « feu vert » en vue de l’organisation d’élections. « Je crois en la justice de mon pays », insiste-t-il quand on lui fait remarquer que tout cela semble peu réaliste.

D’Abidjan à Freetown

La discussion a lieu par la téléphone, par l’entremise de son chargé de communication et conseiller politique, un Ivoirien qui se présente comme un ancien député et requiert l’anonymat. Ainea Ibrahim Camara, fondateur du Mouvement républicain en 2017, a en effet déjà quitté la capitale économique ivoirienne pour la Sierra Leone.

Est-ce en raison de la mise en garde du gouvernement ivoirien qui, dans un communiqué en date du 28 février, a affirmé qu’il « ne saurait tolérer la déstabilisation d’un pays frère à partir de son territoire » et « se réservait le droit de prendre des mesures à l’encontre de toute personne dont les agissements mettraient à mal ses relations avec des pays tiers » ?

« Non, mon voyage à Freetown était prévu. J’y suis pour mes activités professionnelles de président d’un groupe financier. Je suis prêt à revenir en Côte d’Ivoire, ce pays que j’aime beaucoup, si les autorités souhaitent me parler », assure cet entrepreneur de 50 ans. Selon la biographie fournie par son entourage, Ainea Ibrahim Camara est né à Bamako, a été formé en France et aux États-Unis et tient aujourd’hui les rênes de trois établissements, dont une banque, dans les secteurs de l’énergie et de l’environnement.

« Déstabilisation des institutions de la transition »

Quant aux poursuites judiciaires annoncées côté malien, il dit ne pas être au courant, évoque une manipulation des réseaux sociaux et garantit qu’il retournera bientôt dans son pays. « La junte était au courant de mes intentions dès le 10 janvier, mais le fait que je vienne en parler en Côte d’Ivoire, à l’invitation des Maliens [qui y résident], et que j’exprime ma sympathie envers le président Alassane Ouattara, explique certainement pourquoi elle s’est sentie piquée au vif. »

Dans un communiqué, les autorités maliennes ont condamné la teneur de plusieurs vidéos en ligne qui « traduisent clairement la volonté de l’intéressé, manifestement rassuré des complicités dont il pourrait bénéficier, dans un pays voisin d’où il tenait ses propos, de poursuivre son entreprise malveillante de déstabilisation des institutions de la transition ».

Une polémique qui intervient dans un contexte de fortes tensions diplomatiques entre la Côte d’Ivoire et le Mali depuis l’instauration de nouvelles sanctions économiques prises par la Cedeao début janvier en réponse à l’intention de la junte de se maintenir au pouvoir pendant plusieurs années. Depuis, plusieurs organisations représentant la communauté malienne en Côte d’Ivoire ont condamné les propos d’Ainea Ibrahim Camara, appelé à son arrestation et réitéré leur soutien à la junte. « Ils sont manipulés », tonne l’opposant.

Proche du couple Clinton ?

Alors, que cherche vraiment l’autoproclamé « président de la transition civile malienne », dont les proches assurent qu’il possède des mines d’or et de diamants et qu’il connaît bien le couple Clinton ? Il entend « agir pour les intérêts des Maliens » face à « un pouvoir illégitime et illégal », assure le candidat à la députation dans son pays en 2020.

Selon la presse malienne, il avait été écroué avant le vote en raison de soupçons d’escroquerie et d’abus de confiance. Sur ce point, Ainea Ibrahim Camara réfute toute condamnation : « Je n’ai jamais été condamné de ma vie. Mon casier judiciaire est vierge. Cette arrestation visait à m’empêcher de me présenter. J’ai été relâché juste après. »

Avec Jeune Afrique par Florence Richard

Côte d’Ivoire : après la crise électorale de 2020, retour à la « culture démocratique »

mars 5, 2022
Alassane Ouattara au Forum sur la paix organisé à Paris, le 11 novembre 2021. © Christophe Ena/AP/SIPA

L’opposition politique ivoirienne et le pouvoir ont signé un rapport appelant à « se départir de la violence comme mode d’accession au pouvoir » et « à mettre en place un processus de réparation et d’indemnisation des victimes de la crise électorale de 2020 ». Le scrutin, boycotté par l’opposition qui avait appelé à la « désobéissance civile », avait vu la réélection du président Alassane Ouattara pour un troisième mandat controversé.

Après les violences lors des élections de 2020, les acteurs politiques de Côte d’Ivoire veulent jouer la carte de l’apaisement. Le dialogue entre pouvoir et opposition s’est achevé le 4 mars au soir en Côte d’Ivoire, après deux mois et demi de débats, les acteurs s’engageant notamment à renforcer « la culture démocratique ». Une vingtaine de partis politiques et 26 organisations de la société civile étaient conviés à la table du dialogue avec des membres du gouvernement.

Ils ont signé un rapport final appelant les acteurs politiques à « se départir de la violence comme mode d’accession au pouvoir », à mettre en place « un processus de réparation et d’indemnisation des victimes de la crise électorale de 2020 » et à renforcer « la culture démocratique au sein de la société ivoirienne ». Le rapport a également salué un dialogue qui s’est déroulé « dans la courtoisie, la bonne ambiance et un climat apaisé ».

« Tourner la page »

Ce processus visait à décrisper le climat politique après les violences électorales de la présidentielle de 2020 qui avaient fait 85 morts et 500 blessés. Le scrutin, boycotté par l’opposition qui avait appelé à la « désobéissance civile », avait vu la réélection du président Alassane Ouattara pour un troisième mandat controversé, jugé inconstitutionnel par l’opposition. « Tous ceux qui y vivent savent désormais que la Côte d’Ivoire a tourné la page, qu’elle est à nouveau ce pays de paix, d’hospitalité et de progrès », a assuré le Premier ministre Patrick Achi dans son discours de clôture des travaux. Les principaux partis politiques ont tous participé, même si les leaders de l’opposition, les ex-présidents Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo, respectivement à la tête du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) et du Parti pour les peuples africains (PPA-CI), se sont fait représenter.

Depuis la présidentielle de 2020, plusieurs signes d’apaisement sont perceptibles avec la tenue dans le calme d’élections législatives en mars 2021 et le retour de Laurent Gbagbo, acquitté par la Cour pénale internationale le 31 mars dernier. Ce dernier a cependant récemment lancé plusieurs piques à l’encontre d’Alassane Ouattara, qualifiant son troisième mandat de « coup d’État civil ». Les prochaines élections, municipales et régionales, doivent se tenir en 2023. La présidentielle doit quant à elle avoir lieu en 2025.

Avec AFP. 

CPI – Côte d’Ivoire : Charles Blé Goudé ne sera pas indemnisé pour ses années en prison

février 11, 2022
Charles Blé Goudé à la CPI, le 28 janvier 2016. © Peter Dejong/AP/SIPA

Définitivement acquitté de crimes contre l’humanité le 31 mars dernier, l’ancien ministre de Laurent Gbagbo réclamait jusqu’à 819 300 euros de dommages et intérêts.

Pour justifier le rejet de la demande d’indemnisation de Charles Blé Goudé, les trois juges chargés de statuer ont estimé que les droits à un procès équitable avait été « garantis, et non pas enfreints, au cours de la procédure pénale intentée à son encontre ». Selon eux, il n’y a pas eu « des preuves concrètes d’une violation si grave et exceptionnelle que la bonne administration de la justice en a été mise en cause ». « À chaque étape de la procédure, une chambre a supervisé le processus, et les actions de l’accusation ont été minutieusement examinées », écrivent les juges. En bref, « aucune erreur judiciaire grave et manifeste » n’aurait été commise.

Signé de ses avocats Geert-Jan Knoops et Claver N’dri, la demande de l’ancien ministre de la Jeunesse de Laurent Gbagbo avait été déposée le 9 septembre. Après quelques observations écrites, une audience s’est tenue le 16 décembre 2021 à La Haye.

« Graves et manifestes erreurs de la justice »

Pour chiffrer leur demande à 819 300 euros, la défense de Charles Blé Goudé avait effectué plusieurs calculs. Ils avaient d’abord recensé le nombre de jours (1 778) que l’ancien accusé de la Cour pénale internationale (CPI) a passé derrière les barreaux entre son transfert dans le pénitencier de Scheveningen, le 22 mars 2014, et sa libération conditionnelle, le 1er février 2019. Puis le temps écoulé jusqu’à son acquittement définitif, le 31 mars 2021 (790 jours), et enfin le nombre de jours écoulés depuis (163). Au total, 2 731 jours, qu’ils souhaitaient voir indemnisés à hauteur de 300 euros.

Ils proposaient également un autre calcul, qui ne faisait débuter les « graves et manifestes erreurs de la justice » qu’en 2018, lorsque le procureur de la CPI avait refusé d’abandonner le dossier, ce qui les avaient amenés à réclamer 381 900 euros. Aucune de ces deux demandes n’a donc été acceptée par les juges de la CPI.

Avec Jeune Afrique par Vincent Duhem

La Côte d’Ivoire transforme 1,4 milliard d’euros de dette en don

octobre 28, 2021

CONVERSION. Les ministres des Finances ivoirien et français ont signé un troisième contrat de désendettement et de développement, mécanisme qui permet de convertir la dette en don.

Abidjan, en accord avec la France, va flecher cette somme en priorite vers le developpement de secteurs cles comme l'emploi des jeunes, l'agriculture, le transport, etc.
Abidjan, en accord avec la France, va flécher cette somme en priorité vers le développement de secteurs clés comme l’emploi des jeunes, l’agriculture, le transport, etc.© ISSOUF SANOGO / AFP

Les négociations étaient en cours depuis plusieurs mois. À Paris, Adama Coulibaly, le ministre ivoirien de l’Économie et des Finances, et son homologue français, Bruno Le Maire, ont donc finalement signé un contrat de désendettement et de développement en faveur de la Côte d’Ivoire. C’est la troisième fois que la France et le pays d’Afrique de l’Ouest signent un tel accord, dont l’objectif est de transformer une partie des dettes ivoiriennes en subventions à son propre bénéfice, pour 1,14 milliard d’euros, soit 751 milliards de francs CFA.

Le premier contrat de désendettement et de développement avait été adopté en 2012, au moment de l’accession du président Ouattara au pouvoir, et le deuxième en 2014, pour un montant cumulé des trois contrats de quelque 2,9 milliards d’euros entre Paris et Yamoussoukro. Cette mesure, entérinée mercredi par les deux ministres, vise « à mobiliser, au niveau tant bilatéral que multilatéral, les financements nécessaires aux besoins des pays en développement, en particulier en Afrique », indique le ministère français dans un communiqué.

Une bulle d’oxygène

Le contrat de désendettement et de développement, ou C2D, est un outil consistant pour un État pauvre et endetté à voir le remboursement de sa dette issue de l’aide publique au développement transformée en subventions à son propre bénéfice.

Concrètement, la Côte d’Ivoire va rembourser une partie de sa dette à la France, mais ce montant sera placé sur un compte, sous la supervision de l’Agence française de développement (AFD), pour financer des projets de développement chez elle. Le pays a déjà indiqué qu’il mettrait l’accent à travers son plan national de développement, entre 2021 et 2025, sur l’éducation, la formation, l’emploi et la santé, ainsi que sur le développement urbain et l’agriculture.

Avec une croissance de l’ordre de 8 % par an en moyenne depuis 2012, l’économie ivoirienne est l’une des plus dynamiques et diversifiées du continent. Après un léger ralentissement à 6,9 % en 2019, le pays devrait pâtir des conséquences de la pandémie de Covid-19 en 2020, les perspectives du FMI tablant sur 2,7 % de croissance du PIB cette année. Cependant, le rebond pourrait être particulièrement fort en 2021, à 8,7 %.

Depuis la création du mécanisme en France, en 2001, 18 États en ont bénéficié, dont 15 en Afrique, parmi lesquels le Cameroun, la Guinée, la Mauritanie et le Malawi. Le total des fonds engagés dans ces dispositifs s’élevait, avant la signature du troisième contrat par la Côte d’Ivoire, à 4 milliards d’euros, selon les statistiques du ministère français de l’Économie.

Par Le Point avec AFP

Côte d’Ivoire : « Le Femua relancera les activités culturelles du pays »

septembre 9, 2021

A’Salfo, le chanteur du groupe Magic System, lors de l’ouverture du Festival des musiques urbaines d’Anoumabo (Femua) à Abidjan le 12 avril 2013.

Après une annulation et un report pour cause de pandémie mondiale, la 13e édition du Festival des musiques urbaines d’Anoumabo lancé par A’Salfo bat son plein à Abidjan, et ce, jusqu’au 12 septembre.

Hors de question d’annuler cette édition. Il aura fallu un mois à l’équipe du Festival des musiques urbaines d’Anoumabo (Femua) pour revoir la programmation et mettre sur pied ce 13e millésime.

Cinq mois après son report en avril 2021, les constructions gonflables peuvent enfin flotter sur le terrain de l’Institut de la jeunesse et des sports du petit village d’Anoumabo situé dans la commune de Marcory, là où A’Salfo, commissaire général de l’événement et leader de Magic System, a grandi.

Répercussions sur les populations

Pensés en marge des concerts, les volets « kids » et jeunesse font partie des rendez-vous phares de cet événement qui se veut avant tout social. « On a mis les bouchées doubles pour que le Femua ait des répercussions sur les populations », glisse Salif Traoré, de son vrai nom.

L’UN DES PLUS GRANDS RASSEMBLEMENTS DU GENRE EN AFRIQUE DE L’OUEST

Cette année, deux écoles ont pu être offertes à l’État avec le soutien de l’Union Européenne et de l’Office National de la Population (ONP). Un projet d’une enveloppe estimée entre 80 000 et 100 000 euros pour chaque établissement, qui pourront accueillir les élèves dès la rentrée 2022 dans les communes de Vavoua et de Tanda situées au nord d’Abidjan. Les premières pierres sont posées. Les festivités peuvent commencer.https://www.youtube.com/embed/iWmRoMZZ98Y?start=5&feature=oembed

Réunissant quelque 100 000 visiteurs chaque année, le festival est l’un des plus grands rassemblements du genre en Afrique de l’Ouest. Malgré la pandémie mondiale, le public est bel et bien au rendez-vous. L’occasion pour son initiateur de sensibiliser les festivaliers. Aux côtés des stands de Bocks brassées localement vient se loger un pavillon de vaccination. « La réticence envers le Covid-19 est très grande en Côte d’Ivoire, surtout auprès des jeunes », regrette A’Salfo.

Séduire les plus jeunes par le sport

Prouver que la culture peut vivre malgré le contexte sanitaire, c’est l’un des objectifs que s’est fixé la star du zouglou, qui le soutient : « le Femua relancera les activités culturelles du pays ». C’est aussi via le volet sportif que la manifestation a su séduire les plus jeunes. Les gamins des environs ont repris leur année scolaire. Et frappent le ballon sur le terrain de l’INJS en attendant que les concerts commencent.

VOIR UN KOFFI OLOMIDÉ QUI A TRENTE ANS DE CARRIÈRE JOUER AUX CÔTÉS D’UN JEUNE QUI N’A MÊME PAS ENCORE SORTI UN ALBUM

« Le sport comme la musique sont des facteurs de rapprochement », observe celui qui est aussi président de la Fondation Magic System. « Cet événement est rassembleur, observe Mory Touré, promoteur de la web-radio Afrika qui répond chaque année présent au festival depuis sa création en 2008. Il a été monté au moment où la Côte d’Ivoire sortait de la crise. Le temps d’un événement, les velléités socio-économiques disparaissent. »

Mélange des genres

Les musiques urbaines se mêlent aux sonorités traditionnelles, la nouvelle génération côtoie des artistes installés qui n’ont plus à faire leurs preuves… La programmation se veut, elle aussi, sans cloison. « Je suis vraiment heureux de faire mon premier Femua, de jouer en live aux côtés des plus grands », confie Ariel Sheney, ex-poulain de feu DJ Arafat, la veille de son concert. « Le Femua, c’est voir un Koffi Olomidé qui a trente ans de carrière jouer aux côtés d’un jeune qui n’a même pas encore sorti un album », résume Mory Touré.

Au total, 13 pays sont représentés cette année, avec le Sénégal en invité d’honneur. « Renforcer les liens entre les pays frères est devenu notre ambition », martèle A’Salfo. Mais aussi ceux avec l’Europe. Aux côtés des stars locales et du continent venues du Sénégal comme Pape Diouf, l’Espagne et le Portugal défendront aussi leurs couleurs sur la grande scène. Preuve que les frontières sont bel et bien ouvertes.

Avec Jeune Afrique par Eva Sauphie

Côte d’Ivoire : 1,2 million de vaccins contre le Covid-19 offerts par les États-Unis

août 21, 2021
Une cargaison de vaccins Covid-19 distribués par le mécanisme COVAX arrive à Abidjan, en Côte d’Ivoire, le 25 février 2021.

Alors que le nombre de cas positifs ne cesse d’augmenter ces dernières semaines dans le pays, la Côte d’Ivoire a réceptionné vendredi des doses de vaccin Pfizer offertes par Washington.

La Côte d’Ivoire a réceptionné 1,2 million de doses de vaccin Pfizer offertes par les États-Unis pour lutter contre le Covid-19, alors que le pays connait une hausse sensible des contaminations ces dernières semaines, a annoncé samedi le ministère ivoirien de la Santé.

Les doses de vaccin sont arrivées vendredi soir à Abidjan, la capitale économique ivoirienne, via le système Covax qui vise à fournir des vaccins anti-Covid à 20% de la population de près de 200 pays et territoires participants.

Alassane Ouattara testé négatif

« Les États-Unis sont heureux de soutenir le gouvernement de la Côte d’Ivoire dans sa lutte contre cette pandémie (…) et pour ses grands efforts en vue de freiner la transmission et vacciner les populations » a déclaré son ambassadeur à Abidjan, Richard Bell, dans un communiqué.

Jeudi, le président ivoirien Alassane Ouattara, 79 ans, est sorti d’un confinement de deux semaines au cours duquel il a été testé positif au Covid-19, puis négatif, a annoncé la présidence dans un communiqué.

Au 21 août, 52 615 cas de contamination et 365 décès liés au coronavirus ont été recensés dans le pays depuis le début de l’épidémie.

Par Jeune Afrique avec AFP

Côte d’Ivoire : l’intolérance, l’expression d’un jihadisme rampant

juin 27, 2021

Le ministre ivoirien de la défense Tene Birahima Ouattara, le Premier ministre ivoirien Patrick Achi, accompagné par Jean-Yves Le Drian, arrivent à l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme à Jacqueville en Côte d’Ivoire le 10 juin 2021.

Au moment où la menace terroriste au nord de la Côte d’Ivoire se fait plus pressante, les autorités ivoiriennes ne doivent pas uniquement considérer la possibilité d’une réponse militaire. Le climat actuel doit servir de premier signal pour désamorcer cette situation avant la survenue d’un acte violent.

Les terroristes en Afrique de l’Ouest défient les paradigmes sécuritaires des États. Le credo religieux et les tactiques de dissimulation se conjuguent à d’autres facteurs, tels que l’implication de civils dans des projets militaires, l’atomisation et la pluralité des motivations. La guérilla mouvante et imprévisible observée en Côte d’Ivoire apparaît comme la conquête de la nouvelle frontière d’un califat déjà à l’œuvre au Sahel et au nord du Nigeria.

Après le choc de l’attaque de Grand-Bassam en 2016, la Côte d’Ivoire de 2021 se trouve confrontée à un jihadisme « discount » et de pure ruralité. À partir de rien, des groupuscules de quelque dizaines de membres mènent l’offensive et multiplient les gestes d’hostilité à l’égard du pouvoir central, alliant la coercition et la séduction, l’enracinement et la volatilité.

Terreau de la discorde

Les actions violentes, quoiqu’en progression continue, se concentrent, encore, dans la région du Bounkani, précisément le département de Téhini, contiguë au Burkina Faso. La zone concentre un ensemble exceptionnel de vulnérabilités – surnatalité, migration climatique, déforestation, orpaillage, destruction des écosystèmes, choc des modes de vie et des pratiques cultuelles – entre immigrants et autochtones. En s’imbriquant, elles composent un terreau idéal pour une exacerbation des discordes et le développement d’un extrémisme violent.

Depuis le début de l’année, les raids et les sabotages visent les positions de l’armée et les soumettent à rude épreuve. Le recours aux mines sur les routes démontre le niveau de préparation et de virulence des terroristes. La chronologie martiale, au lendemain de l’attaque de Kafolo en juin 2020, accrédite la thèse de la duplicité d’une frange de la population transfrontalière.

Les promesses financières des groupuscules en armes expliquent aussi leur succès auprès des habitants d’extraction modeste, en particulier les moins instruits. Bien en amont des combats, l’activisme de certains entrepreneurs ethno-islamistes se sert des rivalités intercommunautaires pour le contrôle des ressources locales, afin d’instiller l’idée d’une insurrection nécessaire.

D’une manière générale, le terrorisme islamiste inscrit insidieusement le combat dans une temporalité longue. Cette notion échappe à la plupart des services de renseignement. En Côte d’Ivoire, l’islamisme pré-jihadiste pose les jalons de l’action violente. L’intolérance se propage et bouleverse, en sourdine, les usages de convivialité et de diversité culturelle.

Un danger sous-estimé

Le septentrion, foyer du jihad en Côte d’Ivoire, se retrouve au cœur de l’effort du contre-terrorisme. Le pays, en danger, fait l’étalage de ses moyens militaires. Les forces régulières privilégient la réponse de l’engagement que l’ennemi leur impose. Pourtant, la menace dans les pays sahéliens et ceux du Golfe de Guinée vient avant tout de la dissémination d’un conditionnement mental encourageant à tuer et mourir au service d’une idée absolue. Aussi, la perspective du passage à l’acte guerrier, de la part d’un civil que rien ne destinait au martyre, se banalise dans certains discours. Il serait réducteur de n’expliquer la propagation du terrorisme uniquement par l’injustice, la corruption, la misère et l’abandon administratif.

Néanmoins, plus qu’au Burkina Faso, au Mali et au Niger, la Côte d’Ivoire possède le capital culturel, grâce à sa dimension multiconfessionnelle et, au brassage ethnique et culturel de sa population, indispensable à son salut. À condition que ses dirigeants s’en persuadent à temps et établissent – ensemble – les termes de l’union sacrée contre un danger largement sous-estimé, la victoire reste à portée.

Si l’État et les élites prennent la mesure du péril qui vient, en couplant approche préventive et gestion des urgences sécuritaires, la partie pourrait être gagnée. Il faudrait au préalable admettre et traiter la montée de l’extrémisme civil, qui précède l’attentat et, surtout, ne pas gommer le lien entre les deux.

Par  Lassina Diarra

Lassina Diarra est chercheur et spécialiste du terrorisme en Afrique de l’Ouest.