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Côte d’Ivoire : Laetitia Ky, Kevine Obin, Nader Fakhry… Quand les influenceurs stars se responsabilisent

janvier 16, 2022
Nader Fakhry, Laetitia Ky, Lala Fatima Haïdara et Kevine Obin. © Photomontage / Photos : DR

Tourisme, gastronomie, mode, humour… Les créateurs de contenus font entendre leur voix sur les questions d’écologie, de genre ou encore de féminisme.

Plus question de poster dans le seul but de vendre des rêves inaccessibles. Amener à consommer différemment, intelligemment, et surtout de manière consciente, voilà la mission que se sont fixée ces nouveaux créateurs de contenus. Ils capitalisent sur leur image pour vivre de leur activité sur Instagram, Facebook ou TikTok. Mais si la forme reste la même, le fond change. À l’heure des crises écologiques et sanitaires liées à la pandémie, fini les vols à l’autre bout du monde qui font exploser l’empreinte carbone. Sans compter le risque de fermeture des frontières.

Ces nouveaux enjeux, les globe-trotters influents les ont bien compris. C’est sur le tourisme interne qu’ils misent principalement pour faire découvrir à leur communauté les richesses de leur continent à grand renfort de sensibilisation à l’environnement. Idem du côté de la gastronomie. Cuisine locale accessible ou cinq étoiles, les gourmets du numérique parient sur la valorisation des restaurateurs qui font bouger les lignes dans leur domaine en Côte d’Ivoire. Les créateurs de contenus beauté et humour – thématiques pionnières du genre sur les réseaux sociaux – ne sont pas en reste. Ils en profitent eux aussi pour faire passer des messages qui interrogent la nouvelle génération. Cinq néo-influenceurs ont retenu notre attention.

Nader Fakhry, le globe-trotter activiste

Nader Fakhry.
Nader Fakhry. © DR

« On peut influencer, éduquer, éveiller, sensibiliser », clame Nader Fakhry, 31 ans, Ivoirien d’origine libanaise. Ce micro-aventurier a créé la page Instagram qui porte son nom en 2017, suite à une visite au marché de fripes de Kouté, dans le quartier de Yopougon, à Abidjan. Alors qu’il accompagne son épouse acheter une tenue pour un mariage, il s’amuse à la filmer. « Ma femme était fière de pouvoir composer une super tenue à moindre coût et de seconde main. Elle a fini par poster la vidéo sur sa page en se disant que ses copines allaient avoir envie de visiter le marché. Au final, la vidéo a fait 50 000 vues », s’étonne-t-il encore. Nader Fakhry réalise l’impact que peut avoir le partage d’expériences sur la population. Et commence à documenter ses propres découvertes à partir de photos et vidéos pour « changer le regard des gens sur leur continent ».

Le cadre dynamique de l’époque profite de ses week-ends et de ses vacances pour explorer la Côte d’Ivoire hors des destinations plébiscitées par les Abidjanais, comme Bassam et Assinie. Cap sur les plages de l’Ouest d’abord, à l’instar de Grand-Bereby, en direction du Libéria. « Les gens étaient agréablement surpris de découvrir ce type de paysages, et moi-même qui ai fait l’école française d’Abidjan, j’ai non seulement découvert des sites incroyables, mais aussi des pans de ma culture que je ne connaissais pas », admet-il. Une première excursion qu’il documente en vidéo et qui attire d’emblée un sponsor.

Fini le salariat pour le nouveau globe-trotter. Régions des savanes, des montagnes, ascension du mont Nimba, rencontres avec les chimpanzés dans la forêt de Taï, traversée du fleuve Cavally, puis découverte de la sous-région et de ses criques inhabitées. Autant d’expéditions qui lui font prendre conscience de la richesse du pays en termes de biodiversité et d’espèces. Et qui l’amène à éditorialiser son contenu en faveur de la protection de l’environnement. « On subit l’exploitation forestière, la perte de la culture depuis la colonisation. J’essaie de préserver tout ça à travers mes vidéos pour alerter la nouvelle génération et influencer les décisions du gouvernement », reconnaît celui qui a été nommé, cette année, ambassadeur des Eaux et Forêts en Côte d’Ivoire, et qui recense quelque 204 000 abonnés sur Facebook et plus de 280 000 sur Instagram.

Laetitia Ky : la féministe qui sublime la beauté noire

Laetitia Ky, l’influenceuse aux tresses sculptées.
Laetitia Ky, l’influenceuse aux tresses sculptées. © © Laetitia Ky

Cette Ivoirienne de 24 ans n’est pas une créatrice de contenus beauté comme les autres. Depuis 2016, Laetitia Ky modèle sa chevelure crépue en s’inspirant des coiffes africaines de la période précoloniale. Sur sa page Instagram, aucun conseil pour définir ses boucles ou réaliser des tresses. En lieu et place, des autoportraits léchés où elle met en scène de véritables sculptures capillaires, réalisées à l’aide de fils et servant à illustrer son propos. Corps féminins nus meurtris, mutilés, mais aussi puissants et forts, viennent ainsi s’ériger fièrement au sommet de sa tête. Ses créations engagées s’accompagnent de textes dans lesquels elle brise la loi du silence autour des violences et des oppressions sur le genre, dont elle a elle-même été victime. Le cheveu afro comme symbole d’émancipation retrouve de sa superbe pour dénoncer l’indicible.

Son esthétique puissante et ses messages ont permis à Laetitia Ky de remporter, en 2019, le concours Elite Model Look dans la catégorie « Création digitale », lancé en partenariat avec TikTok – réseau sur lequel elle compte aujourd’hui près de 6 millions de followers – et de signer un contrat avec l’agence d’une valeur de 50 000 dollars, (44 300 euros ou plus de 29 millions de F CFA). Laetitia Ky a également su séduire des marques de luxe américaines comme Marc Jacobs et DKNY dans le cadre de campagnes digitales. Mais l’influenceuse n’en oublie pas son premier combat et profite de sa visibilité pour continuer à promouvoir l’émancipation des femmes en dehors des frontières du numérique. Son premier livre Love and Justice: A Journey of Empowerment, Activism and Embracing Black Beauty sortira en avril 2022, aux éditions Princeton Architectural Press.

Kevine Obin, l’humoriste d’un nouveau genre

Kevine Obin.
Kevine Obin. © Afrikfashion

Sa première vidéo postée sur YouTube en 2017 lui a rapporté 170 euros. Aujourd’hui, Kévine Obin, 25 ans, touche entre 5 000 et 10 000 euros par mois grâce à ses stories caméra, des formats longs où il narre un événement vécu, personnel et souvent drôle. « J’ai commencé de façon très artisanale, avec beaucoup d’amateurisme, car je ne comptais pas en faire mon métier, confie-t-il. Mais mon naturel a plu à ma communauté. Je parle avec mon accent ivoirien et j’utilise des expressions ivoiriennes que certains de mes abonnés ont d’ailleurs découvertes avec moi. » Grâce à sa visibilité, Kévine Obin a été contacté par la chaîne de télévision privée ivoirienne Life TV pour animer une nouvelle émission hebdomadaire Le Canapé des affairés, diffusée chaque samedi à 20 heures, heure de grande écoute. Une formule calquée sur le contenu posté sur sa chaîne (260 000 abonnés).

« L’émission est ensuite rediffusée sur YouTube, on fait le pont entre les deux formats », analyse ce diplômé d’un bachelor en journalisme télé et radio qui rêve d’avoir, à terme, son propre talk-show. « Life TV est une télé décomplexée qui recrute des jeunes talents et qui n’a pas eu peur de faire appel à un garçon efféminé comme moi », apprécie-t-il. Et pour cause, Kévine Obin redéfinit les codes du genre en s’amusant à brouiller les pistes du masculin, du féminin et des préférences sexuelles, dans un pays où l’homosexualité n’est pas illégale mais où la communauté LGBTQI+ reste largement stigmatisée. En 2018, l’humoriste postait une vidéo intitulée Suis-je gay, je réponds enfin ! (plus de 384 000 vues) pour répondre aux nombreux commentaires qui l’assaillaient sur le sujet. Kévine joue sur l’homophonie et fait son coming out « gai ». Une bonne stratégie de communication qui lui vaut d’être suivi par plus de 530 000 personnes sur TikTok.

Lala Fatima Haïdara, la goûteuse engagée

Lala Fatima Haïdara
Lala Fatima Haïdara © DR

« Les restaurateurs me sollicitent directement maintenant », réalise Lala Fatima Haïdara, alias la goûteuse, nom de sa page Instagram créée en 2018. Si cette Ivoirienne de 29 ans continue de tester les bonnes adresses, à raison de deux à trois restaurants par semaine, elle n’hésite pas à garder son esprit critique et s’autorise même parfois la mention d’un bémol. « Mes abonnées me font confiance, il faut rester vraie », martèle-t-elle. Fatima exclut les campagnes payantes de sa stratégie mais elle met volontiers en place des jeux concours pour vivre de son activité et permettre à sa communauté – plus de 500 000 sur Facebook et Instagram compris – de découvrir la diversité du paysage culinaire local.

« Je veux montrer aux Ivoiriens que l’on peut bien manger traditionnel, mais qu’il existe aussi des tables fusion afro-internationale et une vraie gastronomie sur place », détaille celle qui souhaite aussi, grâce à ses photos léchées et alléchantes, prouver que le tourisme culinaire a toute sa place en Côte d’Ivoire. Pour l’heure, cette diplômée en gestion et stratégie des PME, cumule son activité de créatrice de contenus et son statut de salariée. Mais elle rêve d’ouvrir son propre restaurant. En attendant, l’influenceuse profite de sa petite notoriété pour lancer des actions gourmandes et sociales en organisant depuis 2020 le Social Food Tour. Cet événement, qui se tient pendant cinq jours mi-décembre, donne l’opportunité à des enfants de profiter gratuitement d’un repas complet dans un restaurant convivial.

Prince Edja : le voyageur rêveur
Prince Edja.
Prince Edja. © DR

« Grand-Lahou, dans la région des Grands-Ponts, la terre natale du mapouka, l’un des berceaux du youssoumba, des plages encore vierges… Depuis quarante ans, le rivage est avalé vers le nord par l’océan, à raison de un à deux mètres par an. Beaucoup de monuments ont déjà disparu… » Voilà ce que l’on peut lire sur une des stories postée sur la page Instagram de Prince Edja (plus de 10 000 followers).

Sorte de reporter voyageur 2.0, cet ancien directeur marketing et communication de l’hôtel Azalaï d’Abidjan, passe aujourd’hui le plus clair de son temps à promouvoir le tourisme local. Korhogo, Dabou, San Pédro, Tiassalé… Autant de destinations que Prince Edja revalorise. Cet ancien expatrié à Accra (Ghana) sillonne la Côte d’Ivoire, mais aussi la sous-région et d’autres territoires du continent. Il compte 28 pays visités au compteur : Kenya, Guinée-Bissau, Sénégal, Burkina, mais aussi Maroc. Un moyen pour lui de mettre un coup de projecteur sur le patrimoine culturel et naturel africain et de prouver que les voyages qu’il réalise sont accessibles à tous. « J’incite ma famille d’abonnés à découvrir, tester, oser certains de mes voyages (…) et à découvrir la culture et la tradition des peuples, précise-t-il sur sa page. Je ne vends pas du rêve, je vis mes rêves ».

Avec Jeune Afrique par Eva Sauphie

Abidjan : les Shawarmamas, ces Sisyphes des tropiques

janvier 9, 2022
Dans les rues d’Abidjan. © Bruno Levy pour JA

En uniforme vert, chapeau de paille et bottes de plastique, ces femmes âgées balaient sans relâche les routes de la ville sous le soleil écrasant.

« La route précède le développement », disait Houphouët-Boigny. « Tout commence par la route », clament les pontes du FMI. Alors, imaginez une ville planifiée par des houphouëtistes passés par le FMI. Abidjan grandit, grossit, s’étire et s’étale en de larges et belles routes. Des balafres noir macadam sillonnent la ville dans tous les sens. Le développement ne doit pas être loin. Alors on chouchoute nos routes. On les confie aux Shawarmamas.

JE LES SURNOMME LES SHAWARMAMAS PARCE QU’ELLES CUISENT, CHAUFFÉES AU-DESSUS PAR LE SOLEIL ET EN DESSOUS PAR LE GOUDRON

Quand on circule en ville, il est impossible de ne pas remarquer cette armée de femmes âgées sur les grands boulevards. Consciencieusement, elles balaient le sable venu des plages où elles ne mettent jamais les pieds. Dans l’étuve tropicale géante, elles sont recouvertes, jusqu’aux phalanges gantées : uniforme vert, chapeau de paille et bottes de plastique. Je les surnomme les Shawarmamas parce qu’elles cuisent, chauffées au-dessus par le soleil et en dessous par le goudron. Sisyphes modernes des tropiques, elles passent et repassent sur le même ouvrage parce que cette ville est pauvre en beaucoup de choses, mais pas en sable.

L’état permanent d’embouteillage obligeant à rouler au pas, les Shawarmamas profitent pleinement des gaz d’échappement. Elles sont gracieusement servies par des camions antédiluviens comme par des berlines dernier cri ou encore des « france-aurevoir », vieilles voitures importées d’Europe qui se refont une vie en voie de développement sur les routes africaines.

AU MOINDRE RALENTISSEMENT, LES ROUTES SE TRANSFORMENT EN MARCHÉS BITUMÉS

Les Shawarmamas sont les témoins silencieux du commerce florissant des embouteilleurs et embouteilleuses. Car à Abidjan, au moindre ralentissement, les routes pour lesquelles le pays s’endette sur les marchés financiers se transforment en marchés bitumés. Vendeurs et vendeuses apparaissent d’on ne sait où et se précipitent entre les voitures. Des légions d’enfants et de très jeunes adultes. Personne ne s’étonne qu’ils ne soient pas en classe, encore moins qu’ils « travaillent » à leur âge.

Du sachet d’eau fraîche à l’électroménager, de l’artisanat local à la chinoiserie bancale, faire ses courses révèle tout son sens en ces lieux et circonstances. Abidjan roads mall ! Mouvement commercial par vitres interposées. L’argent circule au sens propre.

Ruissellement

Alors les Shawarmamas se courbent, passent le balai avec plus de vigueur. Pas seulement parce qu’un superviseur tranquillement assis à l’ombre les observe, mais parce qu’elles sont pleines de l’espoir que la route chérie fasse ruisseler un jour sur elles autre chose que des litres de sueur. L’espoir est tout ce qui reste à qui concède déjà tant en dignité à passer la journée à balayer une route qu’un camion-balai peut nettoyer en quelques minutes. Elles ne sont pas dupes. Elles savent que leur travail permet à quelqu’un d’engranger une meilleure marge bénéficiaire tout en clamant que lui, au moins, « offre » un emploi « à des centaines de nos mères ». Elles ont peu de choix pour éviter que leurs enfants ne finissent comme ceux avec qui elles partagent la chaussée.

Peut-être qu’à force de balayer les routes, c’est l’ensemble du pays qui va devenir propre. Rester digne, s’accrocher à la symbolique. Quand la route aura définitivement mené au bonheur, peut-être se souviendra-t-on qu’un jour, à Abidjan, les camions-balais étaient des Shawarmamas.

Gauz

Avec Jeune Afrique par Gauz

Écrivain ivoirien, auteur de « Debout payé » (2014), « Camarade papa » (2018), et « Black Manoo » (2020).

Côte d’Ivoire : Bingerville en plein boom

janvier 8, 2022
Dans certains quartiers, les nouveaux bâtiments poussent à la vitesse de l’éclair. © Issam Zejly pour JA

L’ancienne capitale du pays (1900-1933) concentre depuis moins de dix ans une activité immobilière intense. Logements sociaux, économiques ou de haut standing foisonnent à la lisière d’Abidjan.

La forte congestion et la cherté des logements à Abidjan – la capitale économique – ont favorisé un boom immobilier dans ses banlieues. Bingerville, l’ancienne capitale (1900-1933), bénéficie de ce développement né de la croissance économique soutenue observée au cours des dix dernières années. Une croissance qui a engendré l’émergence d’une classe moyenne saisissant toutes sortes d’opportunités pour acquérir un logement décent. La proximité de cette cité, située à 30 kilomètres du centre-ville d’Abidjan, en fait un endroit prisé par les promoteurs immobiliers et les acquéreurs, au point qu’aujourd’hui ancienne et nouvelle capitale se confondent.

Signalisation et bitumage

Forêts et végétation ont disparu au profit des chantiers à ciel ouvert et de grands terrassements. « Avant, on ne parlait de Bingerville que pour son hôpital psychiatrique. Avec le développement de l’immobilier, tout a changé », explique un habitant de longue date. L’ouverture de l’hôpital Mère-Enfant de la première dame Dominique Ouattara a aussi rendu la cité encore plus attractive. La ville, longtemps confinée autour de l’unique artère qui la traversait de part et d’autre – l’avenue Nampé-Dioulo –, a connu de grandioses extensions. Le bitume cabossé d’autrefois a été remplacé, une « deux fois deux voies » a été construite et quelques rues secondaires ont été reprofilées.

PLUSIEURS PROGRAMMES DE CONSTRUCTION DU GOUVERNEMENT, D’ABORD ANNONCÉS COMME DES LOGEMENTS SOCIAUX, SE SONT MUÉS EN PROGRAMMES ÉCONOMIQUES, VOIRE DE HAUT STANDING

Une signalisation des voies de la ville a même été réalisée pour mieux guider les nouveaux venus. Mais les anciens repères demeurent, comme le carrefour Bandji, ou la rue Poto-Poto. Ce n’est pas par hasard si le gouvernement a décidé de bâtir un tribunal de première instance, financé par la France à plus de 5 milliards de francs CFA, qui sera le troisième dans le district d’Abidjan après celui du Plateau et celui de Yopougon. Un centre d’observation des mineurs y est prévu.

Désenclavement programmé

La disponibilité foncière, malgré quelques litiges, est une motivation supplémentaire. Plusieurs programmes de construction du gouvernement, d’abord annoncés comme des logements sociaux, se sont mués en programmes économiques, voire de haut standing, excluant une partie de la population à faible revenu. Il s’agit souvent de productions en masse des maisons pilotées par des opérateurs qui ont obtenu des contrats de l’État.

AUX HEURES DE POINTE, LES RÉSIDENTS VIVENT UN CALVAIRE POUR ATTEINDRE ABIDJAN ET PASSENT PARFOIS DES HEURES DANS LES BOUCHONS

Et l’attractivité de Bingerville ne devrait pas se démentir au cours des prochaines années : le gouvernement prévoit plusieurs projets de désenclavement de cette zone, qui est une presqu’île. Un projet de pont est sur la table pour enjamber un bras de la lagune Ébrié et rejoindre Grand-Bassam. Cette infrastructure évitera aux riverains de traverser tout Abidjan pour se rendre à l’aéroport international Félix-Houphouët-Boigny. Un deuxième pont verra le jour pour relier Bingerville à Bonoua, sur la route d’Assinie ; la cité balnéaire du sud-est étant un haut lieu de villégiature, prisé tant par les grosses fortunes que par les cadres supérieurs.

Loyers et acquisitions à des prix abordables

Le boom de l’immobilier est également favorisé par les prix abordables des loyers ou des acquisitions, dont les résultats sont observables dans les quartiers comme Eloka, Adjamé-Bingerville, Marina, Bregbo résidentiel. Les maisons y poussent à un rythme accéléré, parfois à la vitesse de l’éclair. Autre projet d’envergure : la construction d’une infrastructure initiée par le gouvernement en prélude à l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations de Football en 2023, dénommée « la voie de contournement », « la Y4 », ou encore « la rocade », qui partira des encablures de l’aéroport d’Abidjan, passera par plusieurs communes et aura une jonction non loin de Bingerville. Un projet financé en partie par la Banque mondiale, et dont les retombées bénéficieront à Bingerville, qui deviendra encore plus attractive.

Car, à l’heure actuelle, et malgré tous les travaux d’infrastructures routières, la ville reste partiellement enclavée. Aux heures de pointe, les résidents vivent un calvaire pour atteindre Abidjan et passent parfois des heures dans les bouchons. La ville continue d’ailleurs de susciter la convoitise des groupes de BTP : actuellement, six promotions immobilières sur dix en cours dans le district d’Abidjan se trouvent à Bingerville.

MALGRÉ LA MULTITUDE DE PROGRAMMES, RIEN N’EST PRÉVU POUR LE MOMENT CONCERNANT L’IMPLANTATION DE CENTRES COMMERCIAUX OU DE LIEUX DE LOISIRS

L’entreprise Opes Holding, fondée par l’homme d’affaires Siriki Sangaré, président de la Chambre nationale des promoteurs et constructeurs agréés de Côte d’Ivoire (CNPC-CI), développe par exemple un projet de 15 000 logements. « Bingerville est une cité pour l’avenir. L’air est encore pur et il n’y a pas d’industrie polluante. Ce sera l’endroit où il faudra être au cours des prochaines années », confie-t-il. Cette explosion de l’immobilier n’a pourtant pas encore atteint les objectifs du gouvernement. Fin septembre, le Premier ministre Patrick Achi a rencontré les promoteurs bénéficiaires des contrats de l’État pour les réalisations des logements, dans le but de faire avec eux un point à mi-parcours et surtout d’évoquer les difficultés du secteur.

« The place to be »

Le développement de l’immobilier présente en effet quelques failles. Malgré la multitude de programmes, rien n’est prévu pour le moment concernant l’implantation de centres commerciaux, qui éviteraient aux résidents de parcourir plusieurs kilomètres pour s’approvisionner. Des lieux de loisirs manquent aussi aux acquéreurs. Issouf Doumbia, le maire de la ville, se veut pourtant confiant : « Bingerville sera bientôt “the place to be”. Des projets de construction de lieux de loisirs, de restauration et de tourisme sont en réflexion, tout le long de la lagune. » Pour le maire, ces transformations permettront à ses concitoyens de ne plus se rendre à Abidjan que pour travailler. Un vrai changement pour celle qui fut longtemps considérée comme une simple cité-dortoir, dont l’unique attraction était le parc botanique et ses nombreuses espèces florales.

Avec Jeune Afrique par Baudelaire Mieu – à Abidjan

Cameroun, Algérie, Sénégal, Côte d’Ivoire… qui peut gagner la CAN ?

janvier 7, 2022
Panneau annonçant le lancement de la CAN, le 9 janvier 2022, sur un marché de Yaoundé. © MABOUP

Reportée pour cause de Covid-19, la 33e édition de la Coupe d’Afrique des nations se tiendra au Cameroun du 9 janvier au 6 février 2022. Avec quelques favoris, mais aussi d’autres sélections capables de créer la surprise.

Djamel Belmadi n’a pas la réputation d’être un homme excessivement superstitieux, ni de passer son temps à fouiller dans le passé pour trouver les réponses du futur. Mais dans l’entourage du pragmatique sélectionneur de l’Algérie, qui a remporté la Coupe d’Afrique des nations (CAN) en 2019, d’autres se sont peut-être chargé de consulter les archives de la compétition pour lui rappeler que seules trois sélections – le Ghana (en 1965), le Cameroun (en 2002) et l’Égypte (en 2008 et en 2010) – ont été capables de conserver leur titre.

L’Algérie est donc prévenue. Et elle ne peut par ailleurs ignorer que seules deux équipes nord-africaines ont été couronnées dans la partie subsaharienne du continent : le Maroc en Éthiopie en 1976 et l’Égypte au Burkina Faso en 1998, puis au Ghana en 2008 et enfin en Angola en 2010.

L’Algérie favorite

Malgré tout, l’Algérie est considérée comme le favori objectif de cette 33e édition de la CAN, tout simplement parce qu’elle n’a pas affiché la moindre faiblesse depuis le titre obtenu au Caire en juillet 2019 face au Sénégal (1-0). Vahid Halilhodzic, le sélectionneur du Maroc, l’a dit lui-même, en omettant soigneusement de citer le nom de l’équipe algérienne, qu’il a entrainée de 2011 à 2014, pour des raisons surtout liées à une realpolitik qui le dépasse un peu. Les Fennecs continuent en effet de bien jouer, de marquer beaucoup de buts et de ne pas perdre, portés par une armada d’individualités (Riyad Mahrez, Sofiane Feghouli, Islam Slimani et Baghdad Bounedjah) et le charisme de leur sélectionneur, qui n’a jamais dérogé à ses principes de jeu depuis la conquête de la CAN en Égypte.

Les Algériens, Djamel Belmadi en tête, assument ce statut de favori, tout en sachant que la CAN est une compétition capable de réserver des surprises de plus ou moins grande ampleur. Ils en sont la parfaite illustration, puisqu’en 2019, les coéquipiers de Mahrez n’étaient pas cités parmi les favoris, contrairement à l’Égypte, au Maroc, au Sénégal, au Cameroun ou à la Côte d’Ivoire. On se souvient également que le Cameroun avait quitté le Gabon lesté d’un trophée que personne – ou presque – n’avait songé à lui attribuer lors des concours de pronostics, et que le Zambie avait dansé sur le ventre des Eléphants ivoiriens en 2012.

Un effet Samuel Eto’o ?

Évidemment, on imagine davantage une pointure du continent s’installer au sommet du football africain le 6 février prochain qu’un outsider sorti de nulle part. On pense immédiatement au Cameroun, et pas seulement parce qu’il jouera à domicile – un atout que seule l’Égypte a su concrétiser, en 2006. Les Lions indomptables viennent d’achever une année 2021 très correcte, et sur le papier, ils ont une certaine allure. Les Camerounais misent aussi, avec ce brin de superstition qui accompagne souvent les footballeurs, sur l’effet Samuel Eto’o, élu le 11 décembre dernier président de la Fécafoot mais surtout connu pour avoir remporté la CAN à deux reprises (en 2000 et en 2002).

Parmi les autres prétendants, puisque tous les grands d’Afrique – à l’exception de l’Afrique du Sud et de la RDC (deux anciens vainqueurs) – se sont qualifiés, le Sénégal, finaliste en 2019, l’Égypte, le Maroc, la Tunisie, la Côte d’Ivoire et éventuellement le Nigeria et le Ghana sortent du lot, mais dans le désordre, puisque le concours de pronostics reste à ce jour une science subjective.

LE MALI, LE BURKINA FASO, LE GABON ET LA GUINÉE ONT LE PROFIL POUR BOUSCULER L’ORDRE ÉTABLI

Et puisque le football est le sport collectif qui sait réserver les plus grosses surprises, il n’est pas si farfelu d’égrener la liste de ceux qui pourraient, à l’instar des Zambiens en 2012, bousculer l’ordre établi : le Mali, le Burkina Faso, le Gabon et la Guinée ont le profil. Les deux premiers possèdent un collectif soudé et les autres disposent d’individualités de classe international, Pierre-Emerick  Aubameyang et Naby Keïta.

Le reste du plateau est composé d’habitués (Cap Vert, Guinée-Bissau, Zimbabwe), de quelques revenants (Sierra Leone, Malawi, Soudan, Éthiopie, Guinée équatoriale), d’une confirmation de 2019 (Mauritanie) et de deux nouveaux, la Gambie et les Comores. Les ambitions de tout ce petit monde sont évidemment très éloignées de celles des autres participants. Mais cette CAN, décalée d’un an en raison de l’épidémie de Covid-19, aura connu une préface agitée.

Préparations perturbées

Le Cameroun, qui devait organiser la compétition en 2019 et qui été plusieurs fois été poliment mais fermement invité par la Confédération africaine de football (CAF) à accélérer la cadence des travaux, a parfois tremblé face aux rumeurs d’annulation, de délocalisation (au Qatar ou en Algérie notamment) ou de report, souhaité par Gianni Infantino, le président de la FIFA. Malgré la pression exercée par certains clubs européens parmi les plus puissants, inquiets à la perspective de voir partir pendant plusieurs semaines leurs joueurs, qui ont tenté jusqu’au bout de faire capoter l’organisation du tournoi, Yaoundé a tenu bon.

Mais cela a perturbé la préparation de plusieurs équipes, obligées d’attendre le 3 janvier, et non le 27 décembre, pour disposer de tout leur effectif. La pandémie de Covid-19 a fait le reste, en précipitant l’annulation de plusieurs matches amicaux (Algérie-Gambie, Côte d’Ivoire-Comores, Gambie-Syrie notamment) à cause d’un virus très présent au sein de certaines délégations.

Enfin, quatre sélectionneurs, les Français Hubert Velud (Soudan), Didier Six (Guinée), Corentin Martins (Mauritanie) et l’Allemand Gernot Rohr (Nigeria), qui avaient pourtant qualifié leur équipe, ont été limogés quelques semaines avant la CAN. Un avant-goût de ce qui se passera une fois la compétition terminée, quand, comme en 2019, d’autres têtes tomberont.

Avec Jeune Afrique par Alexis Billebault

Le foutou sauce graine, un repas nommé Côte d’Ivoire

janvier 1, 2022
L’alchimie orange-rouge-verte du foutou sauce graine. © Gourmandises de Karelle

Éloges de l’Afrique gourmande (5/6). Plus que n’importe quel autre repas, la combinaison foutou sauce graine est enracinée dans le répertoire gastronomique ivoirien. Elle n’en est pas moins menacée par la « modernité », selon Joël Té-Léssia Assoko.

Des années durant, une de mes tantes a co-animé une émission culinaire populaire du week-end sur la Radiodiffusion télévision ivoirienne (RTI). Je me souviens que certaines « innovations » – était-ce une macédoine en accompagnement ou une volaille grillée plutôt que braisée ? – n’avaient pas échappé au tsst-tss des puristes de la famille. Les Ivoiriens pardonnent à peu près tout, sauf d’être mal habillé – à la « zaïroise » ou, pire, à la « burkinabè » – et de s’amuser avec la nourriture. Sur ce dernier point, chaque Ivoirien compte sa liste de réprouvés : gastronomes de Facebook et autres apprentis-toubabs qui bouclent leur repas à la Vache qui rit, glissent des petits pois dans la sauce arachide ou ajoutent des crevettes dans le riz au gras.

Depuis une demi-douzaine d’années, une absurde campagne menace le plat ivoirien de référence : le foutou sauce graine. Divers agités vilipendent l’huile de palme pour ses supposés effets sur les forêts et la santé, causés plutôt par la cupidité de latifundistes malaisiens et les ultra-transformations de l’industrie alimentaire occidentale. « Le palmier à huile est fondamental dans la culture gastronomique ivoirienne, répond depuis Abidjan Anne-Marie T.L., une institutrice à la retraite. La pulpe des graines produit l’huile de palme et sert à cuisiner la sauce graine. Des noix est extraite l’huile de palmiste, particulièrement goûteuse. Du tronc est tiré le cœur de palmier, utilisé en cuisine, ainsi que l’indispensable vin de palme. Et deux variétés de champignons comestibles, prisés dans notre cuisine, poussent aux pieds du palmier ».

Lente dégradation du plat national

À un degré plus personnel, en près de trente ans, au cours de centaines d’invitations à domicile et de dizaines de restaurants « africains » fréquentés, j’ai observé avec consternation la lente dégradation du plat national. D’avance que les partisans de l’attiéké-poisson-braisé, de la sauce gombo, du kedjenou de pintade ou même du simple et brillant akpessi d’igname me pardonnent. Mais tous ces plats se retrouvent plus ou moins ailleurs en Afrique. Seul le foutou sauce graine est vraiment à nous, à condition qu’il soit authentique et sérieux. Il est de notoriété publique que la sauce graine est à peu près le seul mets qu’approuvent à l’unisson le président Alassane Ouattara (avec un foutou de banane) et son prédécesseur Laurent Gbagbo (riz blanc).

L’ALCHIMIE ORANGE-ROUGE-VERTE DU PLAT MÉRITE D’ÊTRE DÉFENDUE

J’ai avalé avec rage des foutous de banane préparés sans la vitale portion de manioc, qui rend l’ensemble moins douceâtre et plus digeste. J’ai mâchouillé des idées noires et du capitaine fade qu’un cuistot troll avait inséré dans la marmite en même temps que les viandes rouges et non pas en troisième phase de cuisson – après l’ajout de l’extrait de pulpe – avec le piment vert et les tomates fraîches. J’ai blasphémé au carême pour échapper à l’imagination de marmitons injectant feuilles de laurier, choux, concentré de tomates et carottes naines à une recette qui n’en demandait pas tant. J’ai siroté, les larmes aux yeux, une soupe clairsemée au jus de palme qu’un obsédé du cholestérol servait à des clients occidentaux comme sauce graine « à l’ivoirienne« .

Malgré ces attaques, l’alchimie orange-rouge-verte du plat mérite d’être défendue autant que l’héritage culinaire de cette surprenante nation. Terre d’accueil multiséculaire et d’hostilité apprivoisée, qui a intégré le Tchep et les Thiam au patrimoine national mais où les nouveaux-nés ont des arrière-pensées et où les carrefours font « va là-bas ! »

Joël Té-Léssia Assoko

Avec Jeune Afrique par Joël Té-Léssia Assoko

Joël Té-Léssia Assoko est rédacteur en chef adjoint (économie et finance) de Jeune Afrique.

Côte d’Ivoire : le PDCI d’Henri Konan Bédié renvoie la responsabilité des violences de 2020 au camp Ouattara

décembre 30, 2021
Henri Konan Bédié lors d’un meeting du PDCI pendant la campagne présidentielle, le 12 septembre 2020, à Yamoussoukro. © Diomande Ble Blonde/AP/SIPA

Directement mis en cause par le rapport d’enquête sur les violences post-électorales de 2020, Henri Konan Bédié réplique, via son parti, en accusant le camp présidentiel d’être à l’origine des troubles.

C’était la réaction politique la plus attendue du moment. Deux jours après la publication du rapport de l’unité spéciale chargée d’enquêter sur les violences commises pendant la présidentielle de 2020, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) dirigé par Henri Konan Bédié (HKB), est sorti de son silence, ce mercredi 29 décembre.

Appel à la désobéissance civile

L’ancien président du pays figure tout en haut de la liste des acteurs politiques de l’opposition désignés par les enquêteurs comme étant à l’origine de la planification et du financement des violences ayant coûté la vie à 85 personnes et fait de plus de 500 blessés, selon les chiffres officiels. L’unité spéciale estime en effet que l’appel au boycott et à la désobéissance civile lancé avant le scrutin par le Sphinx de Daoukro pour s’opposer à un troisième mandat d’Alassane Ouattara a été « l’un des déclencheurs » de ces troubles.

« On est en droit d’affirmer sans ambages que le troisième mandat [du président Alassane Ouattara] et ses « supporters » sont les auteurs directs et indirects de la désobéissance civile, des exactions et violences qui ont suivi en octobre 2020 », répond ce mercredi 29 décembre le PDCI. Son ancien vice-président, aujourd’hui secrétaire exécutif chargé des sections, Georges Ezaley, son secrétaire exécutif, Maurice Kacou Guikahué, et l’ancien directeur de cabinet d’HKB, Narcisse N’Dri, récemment nommé vice-président du parti, figurent également parmi les mis en cause. Les deux derniers ont déjà passé plusieurs mois en prison. Ils ont été interpellés après l’annonce par l’opposition de la mise en place d’un Conseil national de transition (CNT), au lendemain des résultats de l’élection.

Pas de rupture du dialogue politique

Si le climat se tend entre le régime en place et le PDCI, pas question pour ce dernier d’aggraver la situation. Le parti d’Henri Konan Bédié ne prévoit pas à ce stade d’abandonner le dialogue politique qui doit reprendre début janvier après plusieurs faux-départs.

Le PDCI-RDA « prend à témoin la communauté nationale et la communauté internationale sur sa disposition à aller à la table du dialogue véritable qui est susceptible d’effacer tous les germes de conflits [qui] installent la Côte d’Ivoire dans la peur quotidienne de lendemains violents et fratricides », lit-on dans le communiqué publié par le parti. « L’accalmie que connaît actuellement notre pays est le résultat de l’engagement du président du PDCI-RDA », affirme le document, qui rappelle qu’HBK avait « accepté » de rencontrer le président Ouattara le 11 novembre 2020.

Ce dialogue politique se poursuivra ainsi, « sans crainte ni peur de quelque procédure judiciaire que ce soit », assure la formation d’opposition. Richard Adou, le procureur près du tribunal de Grande instance d’Abidjan, a pourtant assuré que l’ancien président n’était, dans ce cas précis, nullement protégé par la loi de 2005 relative au statut des anciens présidents et qu’il pourrait être poursuivi.

« L’article 54 de cette loi dit bien que toutes les infractions commises par ces personnalités en période électorale échappent à la procédure spéciale », a-t-il souligné. Cette disposition « ne peut s’entendre que dans le cas où une élection régulière, conforme aux termes de la Constitution ivoirienne a pu se tenir », lui rétorque aujourd’hui le PDCI-RDA.

Avec Jeune Afrique par Florence Richard

Côte d’Ivoire : mais où était passée Djenebou Zongo, la proche collaboratrice de Bédié ?

décembre 29, 2021
Djenebou Zongo, ancienne conseillère en communication de Henri Konan Bédié © PDCI RDA

Portée disparue depuis la présidentielle d’octobre 2020, l’ex-patronne de la communication du PDCI vient de réapparaître. Elle est nommée à l’inspection du parti.

Mais où était-elle donc bien passée ? Ils sont nombreux à se poser la question, ce 9 décembre, en apercevant Djenebou Zongo arpenter la Maison du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), le siège de la formation d’Henri Konan Bédié (HKB) à Abidjan. Nommée à l’inspection du parti – un organe dirigé par Niamien N’Goran, censé encadrer ses activités -, l’ancienne conseillère en communication de l’ex-président ivoirien fait son grand retour. Si sa présence est ce jour-là remarquée, c’est que Djenebou Zongo avait littéralement disparu depuis les tensions qui ont suivi l’élection présidentielle du 31 octobre 2020.

Retour un an en arrière. Nous sommes le 3 novembre 2020. Alassane Ouattara vient d’être déclaré vainqueur d’un scrutin boycotté par la grande majorité de l’opposition. Refusant de reconnaitre cette victoire, les rivaux du président annoncent lors d’une conférence de presse à la résidence d’HKB la création d’un Conseil national de transition (CNT). Le chef de l’État réagit immédiatement. Le quartier de Cocody-Ambassades est bouclé par plusieurs cargos de CRS et du Groupement mobile d’intervention (GMI). L’air est saturé de gaz lacrymogène. Après plusieurs heures d’attente, les forces de l’ordre lancent l’assaut. Une dizaine de personnes présentes au domicile de Bédié sont arrêtées, comme Maurice Kacou Guikahué et Narcisse N’dri. Djenebou Zongo, elle, se volatilise.

ELLE ÉTAIT DE TOUS LES VOYAGES DE BÉDIÉ ET FILTRAIT SES RENDEZ-VOUS – CERTAINS L’ACCUSAIENT MÊME DE LES MONNAYER

Figure incontournable

Son absence est très remarquée : cela fait près de quinze ans que cette femme est une une figure incontournable. Ancienne compagne de Kouadio Konan Bertin (KKB), le ministre de la Réconciliation, avec lequel elle a eu un fils et dont elle fut la chargée de communication, elle était l’une des plus proches collaboratrices de Bédié. Travaillant à ses côtés depuis 2007, elle le connaissait par cœur. Elle était de tous ses voyages à l’étranger, de toutes les rencontres politiques, filtrait ses rendez-vous – certains l’accusaient même de les monnayer.

Au temps de l’alliance avec Alassane Ouattara, rompue par le PDCI en août 2018, elle entretenait d’excellentes relations avec la présidence et bénéficiait de ses largesses. Selon certains sources, elle émargeait auprès de plusieurs institutions de la République et voyait ses frais médicaux régulièrement payés par le pouvoir.

Exfiltrée dans le coffre d’une voiture

Rapidement après sa disparition, des premières informations avaient fait état de sa brève interpellation. Mais selon nos sources, Djenebou Zongo a en réalité été exfiltrée sur instruction de Bédié, cachée dans le coffre de la voiture de Gaston Ouassénan Koné. Général à la retraite respecté par ADO et la hiérarchie militaire, ce dernier était l’un des seuls à pouvoir braver les barrages policiers sans risque d’être fouillé. « Ouassénan l’hébergeait depuis un moment. Il l’avait déjà prise sous son aile », précise un cadre du PDCI.

Choquée et craignant d’être arrêtée, Djenebou Zongo vit ensuite pendant plusieurs mois à Abidjan, dans un lieu tenu secret appartenant à l’ancien député de Katiola. Elle change également de numéro de téléphone, utilise seulement la messagerie sécurisée Signal. Par la suite, elle se rendra à deux reprises en France, en mai et en décembre 2021.

DJENEBOU ÉTAIT LE FUSIBLE IDÉAL. ELLE S’ÉTAIT FAIT BEAUCOUP D’ENNEMIS EN INTERNE, QUI JALOUSAIENT SA RELATION AVEC BÉDIÉ

Chasse aux sorcières

Entre-temps, le PDCI est traversé par une véritable chasse aux sorcières. Après la débâcle électorale, tout le monde est soupçonné de trahison. Accusée d’avoir divulgué des informations à certaines personnalités proches du pouvoir, Djenebou Zongo en fait les frais. « Djenebou était le fusible idéal. Elle s’était fait beaucoup d’ennemis en interne, qui jalousaient sa relation avec Bédié. Le Vieux lui confiait tout. N’importe quel document du parti passait par elle, raconte un proche de l’ancien président. Elle a aussi fait des missions secrètes et délicates. Elle était notamment chargée de garder le contact avec d’anciennes figures du parti qui avaient rejoint le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP, au pouvoir), comme Jeannot Ahoussou-Kouadio, le président du Sénat. »

L’intéressée n’a pas répondu aux sollicitations de Jeune Afrique. « Djenebou n’a plus eu de relation avec le pouvoir depuis la rupture entre ADO et Bédié. Toutes ces accusations sont fausses. Bédié ne l’a pas lâchée. Il a simplement voulu la protéger. Sa récente nomination en est la preuve », assure l’un de ses proches.à

Avec Jeune Afrique par Vincent Duhem

Le jour où Papa Wemba est mort sur scène, par A’Salfo

décembre 26, 2021
Papa Wemba sur la scène du Femua, à Abidjan, le 24 avril 2016 © AFP

Le 24 avril 2016, l’icône de la musique congolaise s’effondre en plein concert, à Abidjan. Organisateur du festival où il se produisait, Salif Traoré, dit A’Salfo, du groupe Magic System, était aux premières loges.

Quelques heures avant qu’il ne monte sur scène, je suis passé voir Papa Wemba dans sa loge. J’avais l’impression de voir un footballeur qui s’apprêtait à entrer sur le terrain. Il était en train de s’échauffer, alternant les étirements et les mouvements de fitness. Il était en pleine forme et me l’avait dit : il était très heureux d’être à l’affiche du Festival des musiques urbaines d’Anoumabo (Femua). Quand je le lui avais proposé quelques mois plus tôt, il n’avait pas hésité. Il avait même révélé sa présence plus tôt que prévu, alors que nous souhaitions entretenir le suspense. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas chanté à Abidjan !

Papa, c’était notre idole, la superstar de cette édition. Alors ce 24 avril, il était bien sûr le dernier à monter sur scène. La nuit était avancée quand il a commencé à chanter, avec sa grande veste blanche et noire et son haut chapeau rouge. Un super show avec ses danseuses, comme toujours. Moi, j’étais juste derrière la scène, dans une loge, j’entendais tout. La rumba, sa voix incroyable, la clameur du public. On était heureux.

« Rien, sinon le silence »

Il était près de 5h30 du matin, j’étais en interview avec un journaliste. Je me souviens qu’il venait de me demander quel bilan je tirais de cette édition du Femua. C’était comme prémonitoire, car je lui avais dit : « Je ne peux pas répondre tant que ce n’est pas fini ». Quelques instant plus tard, la musique s’est coupée. Un étrange silence s’est installé. Il y avait 10 000 personnes, des techniciens, des danseurs, un chanteur, mais c’est comme si tout à coup, il n’y avait plus personne. Rien, sinon le silence.

Quelqu’un – je ne sais même plus qui tant ces instants sont confus – m’a dit : « Il y a un problème ». J’ai accouru sur scène. J’ai vu Papa Wemba allongé par terre, avec l’équipe médicale autour de lui. Le médecin m’a dit qu’ils l’évacuaient. Ils l’ont installé dans l’ambulance, que j’ai suivie avec ma voiture jusqu’à l’hôpital de l’Hôtel Dieu de Treichville.

TOUT S’EST EFFONDRÉ AUTOUR DE MOI, J’AI EU L’IMPRESSION DE CHAVIRER

L’attente a débuté. C’était dur, mais je pensais que c’était un petit malaise, un coup de fatigue. Je ne pouvais imaginer que quelque chose de grave était en train de se passer. Dans le hall de l’hôpital, j’étais avec Cornely Malongi, le manager de Papa Wemba, et Bazoumana Coulibaly, collaborateur de Hamed Bakayoko, alors ministre de l’Intérieur, qui était ce soir-là au concert, quand un médecin est arrivé. Il était 6h30 du matin. Il m’a appelé et on s’est tous levés, mais il a insisté : il voulait me voir seul.

La montre de Papa Wemba

On s’est mis à l’écart, il a glissé la main dans la poche de sa tunique blanche et il en a sorti la montre de Papa Wemba. J’entends encore ses mots. Il m’a dit : « C’est fini. Le Vieux a décidé de quitter cette terre à Abidjan. » Tout s’est effondré autour de moi, j’ai eu l’impression de chavirer. La demi-heure qui a suivi a été très longue. Je ne pouvais rien dire à personne, il fallait que je prévienne les autorités et la famille. J’ai essayé d’appeler le ministre de la Culture, Maurice Bandaman, mais il n’a pas répondu. J’ai tenté de joindre Hamed Bakayoko, qui était un fan de musique, il n’a pas décroché. Tout le monde dormait.

« Hamed » a été le premier à me rappeler, quelques minutes plus tard. Il m’a rassuré, m’a dit que le président Ouattara allait prévenir Joseph Kabila, le chef de l’État congolais. On a appelé les proches de Papa Wemba, et puis très vite, il a fallu préparer un communiqué. C’était un dimanche matin, les gens allaient se réveiller et tout le monde allait s’interroger. Avec Aby Raoul, le maire de la commune de Marcory, le journaliste Claudy Siar et Serge Fattoh, l’animateur du Femua, on a pesé chaque mot. À 11 h pile, on l’a annoncé : Papa Wemba, le baobab de la rumba, est mort. À y repenser, j’en ai encore la chair de poule. »

Avec Jeune Afrique par Anna Sylvestre-Treiner

Côte d’Ivoire : les raisons du report du dialogue politique

décembre 22, 2021
Patrick Achi, en août 2021, à Paris © ERIC PIERMONT/AFP

La première séance de travail entre les différents acteurs du dialogue politique ivoirien devait avoir lieu ce mardi. Elle a finalement été reportée au 27 décembre. Un délai supplémentaire a été accordé aux partis politiques afin qu’ils déposent leurs propositions de thèmes à débattre.

Faux départ pour le dialogue politique ivoirien. Prévu ce mardi 21 décembre, la première séance de travail entre les représentants des partis politiques ivoiriens est reportée au lundi 27 décembre. La raison ? Certains n’ont toujours pas transmis au gouvernement leurs propositions de thèmes à débattre, alors que la date butoir avait initialement été fixée au vendredi 17 décembre.

« Cette étape étant un préalable au démarrage des travaux en comité restreint, un cadre de discussion approfondie, les structures concernées sont invitées à mettre tout en œuvre en vue de respecter ce délai », a indiqué le ministre de l’Intérieur, Vagondo Diomandé, dans un courrier transmis aux partis.

Rencontre entre Gbagbo et HKB

Vagondo Diomandé a été désigné par le Premier ministre Patrick Achi pour représenter le gouvernement lors de cette cinquième phase du dialogue politique incluant également des organisations de la société civile. Au cours d’une cérémonie à la primature en début de semaine dernière, ce dernier s’était réjoui d’une « nouvelle étape » dans ce processus de dialogue « ouvert, transparent et inclusif » plusieurs fois interrompu ou boycotté par le passé, auquel tous les partis d’opposition ont répondu présents.

Des représentants du PPA-CI de Laurent Gbagbo et du PDCI d’Henri Konan Bédié seront autour de la table. Les deux anciens chefs de l’État se sont par ailleurs entretenus ce lundi soir à Abidjan, au domicile d’HKB. Les deux alliés ont-ils parlé de l’organisation de ce dialogue politique qui doit notamment permettre de préparer les élections locales prévues en 2023 ? Officiellement, non. Il s’agissait simplement « d’une visite fraternelle » pour se souhaiter de bonnes fêtes.

Avec Jeune Afrique Florence Richard – à Abidjan

Côte d’Ivoire : « L’Union des cadres du Grand Nord n’est ni politique ni religieuse »

novembre 12, 2021
Gilbert Koné Kafana, ministre à la Présidence chargé des relations avec les institutions, est un vieux compagnon de route de Ouattara © DR

L’Union fraternelle des cadres et élus du Grand Nord, doit être lancée à Korhogo ce 12 novembre par Gilbert Koné Kafana, un proche du président Ouattara. Alors que l’opposition l’accuse notamment d’attiser les rivalités ethniques, son initiateur répond à Jeune Afrique.

Sans surprise, les organisateurs ont choisi Korhogo, la grande ville du nord de la Côte d’Ivoire, pour concrétiser leur projet. Ce week-end, la capitale du Poro, fief de la famille Gon Coulibaly, accueille l’assemblée constitutive de l’Union fraternelle des cadres et élus du Grand Nord (UGN). Au menu : conférences historiques, nuit culturelle, et surtout assemblée constitutive, samedi 13 novembre, à l’université Péléforo Gon Coulibaly.

Portée par plusieurs proches d’Alassane Ouattara, lui-même originaire du Nord, la nouvelle organisation se veut apolitique et sans caractère ethnique ou religieux. Le but, assurent ses défenseurs, est de promouvoir le développement des régions du Nord. Leurs adversaires, eux, crient au séparatisme et dénoncent un projet identitaire, qui aggraverait encore les fractures persistantes entre le Nord et le Sud, dix ans après une décennie de guerre civile qui avait coupé le pays en deux.

Gilbert Koné Kafana, ministre à la Présidence chargé des relations avec les institutions et vieux compagnon de route de Ouattara, est l’homme qui porte ce projet décrié. Pour Jeune Afrique, il revient sur les objectifs de l’UGN et répond aux critiques.

Jeune Afrique : Pourquoi avez-vous décidé de lancer cette Union fraternelle des cadres et élus du grand Nord ?

Gilbert Koné Kafana : C’est une vieille initiative, qui date de 2017. En 2018, nous avions commencé l’élaboration des statuts et du règlement intérieur. En principe, l’assemblée constitutive devait se tenir en 2019 mais elle n’a pas eu lieu, notamment en raison des élections à venir en 2020. Nous avions alors proposé de la reporter après les élections présidentielle et législatives.

NOUS PARLIONS DEPUIS LONGTEMPS DE CETTE UNION AVEC FEU AMADOU GON COULIBALY

S’agit-il d’une initiative personnelle du président Alassane Ouattara ?

S’il était contre, il est évident que je n’aurais pas poursuivi ce projet. Nous parlions depuis longtemps de cette union avec feu Amadou Gon Coulibaly [ancien Premier ministre décédé en 2020]. Nous nous sommes de nouveau entretenus avec le président de la République sur ce sujet en février 2021. Je lui ai alors dit que je voulais reprendre l’initiative de cette union et je me suis proposé pour parachever cette organisation après les élections législatives de mars.

Quel est l’objectif de cette union, dont vous assurez qu’elle sera apolitique ?

Le « Grand Nord » représente onze régions, dont les différents peuples nourrissent des liens séculaires. C’est aussi une zone qui est reconnue comme étant la plus pauvre du pays, où par exemple l’éducation est un peu en retard. Il y a un certain nombre d’enjeux communs qui nous ont mené à booster le développement de ces régions. Nous avons donc décidé de nous organiser pour apporter notre contribution à leur développement. Voilà l’objectif principal, le tout dans un esprit d’ouverture, sans critère politique ou religieux.

Certains disent que cette union a surtout été encouragée par les membres historiques du Rassemblement des républicains (RDR) originaires du Nord…

Mais pourquoi faites-vous le lien avec le RDR ? Je vous parle de régions, cela n’a donc rien à voir. Et je rappelle que ce n’est pas la première organisation du genre en Côte d’Ivoire. Il y a eu l’union des cadres du Grand Centre, de l’Ouest… Ce n’est pas nouveau. Il n’y a aucun caractère politique là-dedans.

PERSONNE NE PEUT REPROCHER AUX PEUPLES DU NORD D’AVOIR UN COMPORTEMENT SECTAIRE

Vos opposants dénoncent un projet ethnique qui risque d’aggraver la fracture identitaire en Côte d’Ivoire. Que leur répondez-vous ?

Je suis assez surpris de tels propos. De qui vient cette fracture identitaire ? Ce sont ceux qui en sont à l’origine qui osent dire ça ? Je suis désolé, mais nous sommes loin de tout cela. Les peuples du Nord sont installés dans tout le pays, personne ne peut leur reprocher d’avoir un comportement sectaire. S’il y a des peuples qui tiennent à l’unité de la nation ivoirienne, ce sont bien ceux du Grand Nord.

Est-ce que ce projet n’entretient pas l’idée d’une différence entre le Nord et le Sud de la Côte d’Ivoire ?

Pour ma part, je ne comprends pas comment un projet qui veut justement donner l’exemple de l’union entre plusieurs peuples peut être à l’origine de fractures. Vraiment, je n’arrive pas à saisir.

Certains de vos collègues ministres, comme Kobenan Kouassi Adjoumani, auraient aussi désapprouvé la création de cette union…

Il n’en est rien du tout. Le ministre d’État Adjoumani est la bête noire de certaines personnes parce qu’elles ne lui pardonnent pas d’avoir mené le combat du RHDP. Certains cherchent à le noyer, mais c’est un pétard mouillé. Il n’y a pas l’ombre d’une faille entre Adjoumani et moi.

Avec Jeune Afrique par Benjamin Roger