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Le cunnilingus condamné pour cause de complexité ?

juillet 30, 2017

cunni

« Sunshine Tattoo », de Catrin Welz-Stein. CATRIN WELZ-STEIN  »

Alors même que le cunnilingus n’est pas toujours efficace en soi, plus les femmes en reçoivent et plus elles ont d’orgasmes.

A en croire nos obsessions estivales, le réchauffement des rapports oro-génitaux surpasse en importance le réchauffement climatique : comment offrir la meilleure fellation, comment renouveler son jeu de langue, comment être le meilleur amant à genoux… L’information se transmet ? Formidable. La sexualité s’apprend comme le reste – c’est-à-dire que, comme pour les autres matières, vous avez le droit à l’école buissonnière, aux mauvaises notes, au refus de la note, vous pouvez même haïr les profs et scotcher un hareng mariné sous leur chaise.

Pourquoi tant d’exemples négatifs ? Parce que nous détestons apprendre – nous détestons qu’il y ait quelque chose à apprendre du sexe (ah, la science infuse), et nous détestons la manière dont cet enseignement se transmet. Et là, impossible de donner tort aux cancres. Dans le cas du cunnilingus, on en arrive à des situations tout bonnement aberrantes.

Prenons le site LifeHacker, sur lequel vous pourrez lire (en anglais) un guide proposant rien de moins que de devenir un maître du cunnilingus. Maître ? Diantre. Et pourquoi pas empereur, tyran, président jupitérien – cavalier noir du buccal, seigneur de la guerre des sexes ? Maîtriser la minette donne-t-il la maîtrise sur les femmes ? – n’est-ce pas le sous-entendu ? Nos rapports innocents seraient-ils, dès le titre, minés de questions de domination ? (Et moi qui nous pensais naïvement en vacances, allongés, horizontaux).

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Créons un tronc commun

Il faut croire que proposer aux lecteurs de commencer par le commencement (novice, disciple, apprenant, pourvoyeur de plaisir, petit scarabée) manquait de peps. Revenons donc à notre cunnilingus idéal. On découvre :

– Qu’avant même le moindre passage aux travaux pratiques, environ 450 semaines de travail préparatoire seront nécessaires, pendant lesquelles vous vous embrasserez et vous raconterez vos fantasmes (la femelle de base étant complexée et angoissée, il faut gagner sa confiance).

– Que le donneur pourra atténuer son torticolis, ou sa crampe à la mâchoire, en plaçant sa langue et ses gencives à un angle de 45 degrés (ne me demandez pas ce que ça signifie).

– Que la receveuse sera priée en retour de resserrer ses jambes pour permettre au donneur d’y reposer sa tête (tant pis pour celles qui préfèrent se sentir « ouvertes »).

Je vous sens glousser derrière votre verre de rosé, mais ces recommandations pratiques ne sont pas l’exception, bien au contraire. Il y a quelques années, l’auteur et « hackeur de vie » Tim Ferriss expliquait dans son livre The 4-Hour Body qu’un bon cunnilingus consiste à lécher de manière circulaire le quart supérieur droit du gland du clitoris pendant quinze minutes avec la pression nécessaire à soulever deux feuilles de papier imprimante (et si vous voulez encore préciser, le point le plus agréable du clitoris se situerait précisément à 13 heures – oui, Tim Ferriss considère les clitoris comme des horloges, c’est comme ça, chacun ses péchés mignons).

On peut se moquer de l’ultramécanisation du corps humain, de la réduction des actes amoureux à des stimuli, mais ces discours « positifs » sur le cunnilingus nous consolent des contre-injonctions auxquelles nous sommes habitués : les experts ont beaucoup dit à nos partenaires ce qu’ils ne doivent pas faire, sans trouver les mots pour les guider. Nous créons aujourd’hui un vocabulaire. Un tronc commun. Cette évolution ne se produit pas sans excès ésotériques, mais elle mérite peut-être une certaine bienveillance (sans hareng mariné scotché sous la chaise).

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Repas de fête

Les conseils de Tim Ferriss ou de Ian Kerner ne sont, par ailleurs, pas absurdes. En revanche, ils encouragent l’idée que le cunnilingus est un machin compliqué, chronophage, aux résultats erratiques. Ce qui n’est pas faux. Selon l’université Brown, les femmes ont en effet besoin de dix à vingt minutes pour atteindre l’orgasme par les préliminaires ou la pénétration (sept à quatorze minutes pour les hommes). Sachant que la durée moyenne des préliminaires est de treize minutes (Philippe Brenot, Les Femmes, le sexe et l’amour, éditions Les Arènes, 2012), le calcul est vite fait : ça ne peut pas marcher à tous les coups.

Si vous cherchez à « assurer le coup », c’est la masturbation qui fonctionne. Il faut moins de quatre minutes aux femmes pour atteindre l’orgasme en solo (deux à trois minutes pour les hommes). Résultat : à peine 52 % des femmes apprécient la langue au chat (Ipsos/Psychologies Magazine, 2016) – mais les chiffres varient considérablement selon les âges et les études.

Si le cunnilingus est 1) compliqué, 2) inefficace, pourquoi se donner tant de mal ? Pourquoi s’acharner avec une langue trop molle, trop large pour être précise, ne bénéficiant ni de la puissance d’un vibrateur ni de la flexibilité des doigts ?

Je propose trois réponses. D’abord, parce qu’il faudrait remettre le cunnilingus à sa place – celle d’une pratique pas évidente, donc pas nécessairement quotidienne, mais qui peut valoir son pesant de feux d’artifice. C’est un repas de fête, pas un sandwich jambon-beurre.

Ensuite, admettons-le : nous aimons nous compliquer la vie. Nous aimons cette fameuse « maîtrise ». Elle nous donne l’illusion du pouvoir sur l’autre et sur nos propres capacités. La prolifération des conseils sexuels ne se limite d’ailleurs pas à cette pratique. Tim Ferriss propose des « upgrades » pour le missionnaire : afin d’améliorer la friction contre le clitoris, il faudrait renoncer à notre classique va-et-vient et plutôt frotter son corps de bas en haut (les schémas sont ici). Même chose pour la position de l’amazone : l’homme n’est plus censé s’allonger comme une étoile de mer ni s’asseoir, mais incliner son corps en arrière à précisément 20 degrés (munissez-vous de votre rapporteur ! Si vous avez le malheur de vous affaler à 21 degrés ou de soulager vos lombaires à 19 degrés, les conséquences seront terrifiantes).

Compliqué, et alors ? Le fait est que les hommes jugent leur virilité au nombre d’orgasmes qu’ils sont capables de fournir : pour certains, c’est une question d’honneur. Un défi personnel. Une case à cocher dans l’identité mâle.

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Canard boiteux

Enfin, nous continuons à pratiquer cet horripilant cunnilingus justement parce que, même dans notre société jupitérienne où le temps c’est de l’argent, le sexe échappe aux rationalisations plaisir-investissement-chronomètre. Toute tentative d’optimisation se termine par une mise sous pression des partenaires, donc par des échecs : le cunnilingus est une zone hors temps, hors performance. Et c’est sans doute le plus étonnant dans cette infernale mécanique : alors même que le cunnilingus n’est pas efficace en soi, plus les femmes en reçoivent, plus elles ont d’orgasmes, et plus elles ont d’orgasmes multiples (Socioaffective Neuroscience & Psychology, 2016).

Justement parce que tout n’est pas technique. Parce que la relation au partenaire compte. Parce que donner du temps compte. Parce que s’intéresser au corps de l’autre compte. Le cunnilingus est peut-être un canard boiteux – d’accord, d’accord. Mais dans le contexte du couple, il reste un indicateur de bonne santé. A la vôtre !

Lemonde.fr par Maïa Mazaurette

 

Le plaisir féminin, à bouche que veux-tu?

mai 15, 2016

Peinture pompéienne murale 79 av. JC.

Peinture pompéienne murale 79 av. JC. Fer.filol / Wikimedia / CC0
Il est loin le temps où le cunnilingus passait pour une pratique élitiste ou subversive ! Plébiscité par les Français, l’embras(s)ement du sexe féminin compte pas moins de 87 % d’adeptes selon les manifestants, 73 % selon la police – deux scores de république bananière. Ou de république ostréicole.

Recevoir un cunnilingus demande une certaine confiance. Or, comme chacun sait en cette période de prolifération des complexes, la confiance ne coule pas de source. Il est normal d’être gênée : comment ne pas intérioriser des millénaires d’associations douteuses entre vulve et moiteur, maladie, mauvaises odeurs et putréfaction ?

Normal d’être gênée aussi, quand il s’agit de montrer une partie du corps qui normalement ne se voit pas, et ce, sans pour autant se faire accuser de pruderie. Hors de toute sacralisation du sexe, ce sont des questions qu’on se pose en allant chez le dentiste, ou quand le docteur fouine nos oreilles – ce petit doute quant à des points anatomiques échappant à notre contrôle, voire à notre connaissance. A ce titre, pour recevoir un cunnilingus, les complexées trouveront intéressant de s’habituer à regarder leur sexe, avec un miroir. Si la pression est due à l’inconnu, vous pouvez faire connaissance.

Couleurs et variations

Contrairement à la vulve médiatique qui se duplique sur un même moule, la vulve humaine se déploie en toutes les couleurs et variations. Tant que vous n’avez pas d’écailles qui poussent autour du clitoris, tout roule. Et s’il faut aborder les angoisses les plus fréquentes : il est parfaitement répandu d’avoir des petites lèvres qui dépassent des grandes, et parfaitement banal d’avoir une petite lèvre plus grosse que l’autre. Votre partenaire ne sera pas surpris. Dans le cas contraire, il est puceau (et il regarde trop la télévision) – pensez donc à lui indiquer la position de votre clitoris grâce à des panneaux indicateurs en néon.

Pour recevoir un cunnilingus, beaucoup de femmes se sentent dans l’obligation de se préparer – non seulement avec une douche mais à coups de bandes dépilatoires. Chacune fait comme elle veut, mais on peut déceler là une forme d’autocensure : en estimant par avance qu’aucun homme n’aime les poils, les femmes alimentent une culture où leurs amants perdent l’habitude de se confronter aux buissons velus. Or, le cunnilingus n’est pas synonyme de pubis glabre sous prétexte qu’il faudrait mieux voir. La langue n’a pas d’œil. Certains hommes préfèrent sincèrement la version poilue, qui offre des sensations particulières et d’intéressants jeux de texture. Et de toute façon, l’éventuelle préférence masculine n’est pas parole d’évangile : c’est vous qui décidez. Le cunnilingus est censé vous procurer du plaisir. Si la préparation vous plonge en plein malaise et qu’elle vous fait mal, sortez plutôt le jeu de Scrabble.

Frais de participation

Nous avons déjà abordé cette question pour la fellation : nos partenaires ne sont pas télépathes. Nous sommes donc chargées, soit de leur confier notre manuel d’utilisation, soit de miser sur une compatibilité tombée du ciel, soit d’accepter la déception. Offrir le guide du cunnilingus pour les nuls est inutile : il ne s’agit pas pour le partenaire d’apprendre à prodiguer des caresses à toutes les femmes, ou à une femme moyenne. Il s’agit de se spécialiser. Ce que préfèrent les autres femmes, on s’en fiche.

Cet enseignement ne passe pas forcément par les mots : vous pouvez filer un coup de main (en écartant les grandes lèvres pour faciliter l’accès au lieu du crime, par exemple). Vous pouvez participer, montrer comment vous vous masturbez. A ce titre, il serait crucial d’introduire une nuance dans le débat bucco-génital public. On parle du cunnilingus générique alors que cette pratique existe, pour les femmes, en version passive ou active. Parfois l’ambiance est à la détente, parfois à la passion. Nous ne sommes pas toujours des étoiles de mer face aux langues de nos partenaires…

Le paradoxe du mec bien

L’enfer, pavé de bonnes intentions : vous connaissez la musique. Ici, nous affrontons le problème de la gratitude. Les femmes ont en effet tendance à se montrer extra-reconnaissantes dès qu’un homme bouge un orteil – qu’il s’agisse de faire la vaisselle ou d’honorer notre bouton de rose. On nous a bien répété que notre vulve était sale. Nous en déduisons donc, plus ou moins consciemment, que le cunnilingus est une faveur, voire un sacrifice, comme s’il s’agissait pour notre partenaire de partir au feu… alors même que la majorité des hommes le pratiquent pour leur plaisir.

Ce raisonnement est le pire ennemi de la réceptrice parce qu’il la met sous pression : déjà que monsieur se donne un mal de chien, on essaie d’abréger ses souffrances. Quitte à ne jamais atteindre l’orgasme. Recevoir un cunnilingus avec grâce consiste pourtant à le recevoir dans la longueur, sans culpabiliser parce que ce serait trop demander – dix ou vingt minutes, ce n’est pas trop demander. Les hommes qui descendent en eaux profondes le savent. Cette timidité, qui joue contre notre plaisir, peut être rangée au placard.

La gratitude empêche en outre de formuler des critiques. Or, justement parce que les hommes aiment cette pratique, ils sont parfaitement aptes à entendre des suggestions et modifier leur routine – par ailleurs, en les protégeant, nous les infantilisons. Ils n’ont rien demandé, et n’ont aucune envie d’être infantilisés.

Autre conséquence de la gratitude excessive : elle prive les femmes de leur droit à ne pas aimer le cunnilingus. Lequel ne constitue ni la pratique ultime ni un Graal sexuel. Il existe mille raisons de ne pas aimer le cunnilingus – sans même s’en justifier. Certes, la langue offre des monceaux de douceur et de très commodes lubrifications, mais elle manque de précision. Elle manque également, parfois, de puissance et de vitesse, surtout en comparaison avec les doigts. On peut détester le contact visqueux de la langue.

Recevoir un cunnilingus implique donc de se demander honnêtement si on aime le cunnilingus. Ou si on aime le cunnilingus ce jour-là – quand on a ses règles, quand on pense à autre chose, ou quand c’est un mardi.

Fin de partie

Recevoir un cunnilingus inclut l’art délicat de savoir arrêter les frais : soit parce qu’on a joui, soit parce qu’on en a assez, soit parce qu’on voudrait passer à autre chose. Changer de position suffit le plus souvent − soyons honnêtes : votre partenaire a une crampe, il ne se vexera pas. Si votre amant est du genre à penser que tout cunnilingus doit aboutir à un orgasme (non), et que vous préférez vous épargner une conversation embêtante, simuler est une option. Pas forcément une bonne, mais une option quand même.

Rappelons enfin qu’on n’arrête pas forcément un cunnilingus pour passer à l’étape suivante, ou pire, à l’étape « supérieure ». Nous parlons d’une pratique à part entière, comme le baiser ou le bœuf bourguignon. La pénétration vaginale n’est pas le prix à payer pour un cunnilingus. Lequel n’est pas un passage obligé, quand on voudrait être pénétrée tout de suite.

Car enfin, on ne reçoit pas un cunnilingus comme un amuse-bouche : on ne peut pas honorer cette attention tout en l’appelant « préliminaire » − un mot qui induit une hiérarchie des pratiques sexuelles. Le meilleur moyen de rendre grâce à ce baiser est de le prendre au sérieux. Comme cœur du sujet, certainement pas comme accessoire.

Retrouvez chaque dimanche matin la chronique sexualité de Maïa Mazaurette dans La Matinale.

Lemonde.fr par Maïa Mazaurette, Journaliste au Monde