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Afrique du Sud : Thabo Mbeki, le tonton flingueur de l’ANC

septembre 1, 2022

L’ancien chef de l’État a passé les derniers mois à critiquer sa famille politique ainsi que le président sud-africain Cyril Ramaphosa.

L’ancien président sud-africain Thabo Mbeki. © Michel Spartari/AFP.

Il est de tous les événements : meetings, conférences, enterrements… L’ancien président Thabo Mbeki, au pouvoir de 1999 à 2008, ne lâche plus le Congrès national africain (ANC). À 80 ans, il n’est pas de ces retraités qui répondent aux invitations pour s’asseoir sur une chaise au dernier rang et piquer du nez en toute discrétion. S’il se déplace, c’est pour délivrer une parole corrosive à l’encontre de son propre parti.

Ainsi, lors des funérailles de Jessie Duarte, secrétaire générale par intérim de l’ANC décédée le 17 juillet dernier, Thabo Mbeki a profité des hommages pour refaire le portrait du parti. Une formation politique qu’il ne s’est pas privé de décrire comme rétive au renouvellement, composée de membres avides de pouvoir et d’enrichissement. Les applaudissements ont été nourris.

Ramaphosa dans le viseur

Qui dit parti présidentiel mal structuré dit pays mal gouverné. « Il n’existe aucun plan national pour résoudre les problèmes de pauvreté, de chômage et d’inégalités. Cela n’existe pas. Si on veut servir le peuple, il faut résoudre ces problèmes », a tancé Thabo Mbeki. À force de remonter la pyramide des responsabilités, son exposé a fini par titiller le chef de l’État. « Quand le camarade Cyril Ramaphosa a prononcé son discours sur l’état de la nation en février, il a dit : “Dans les cent prochains jours, nous devons nous mettre d’accord sur un pacte social pour résoudre ces problèmes.” Mais rien n’a été fait, rien ! » a poursuivi Thabo Mbeki, encouragé par de nouveaux applaudissements.

S’il n’est pas le premier à transgresser la règle tacite qui veut qu’un ancien président ne critique pas son parti, Thabo Mbeki semble aller plus loin. « D’habitude, les gens de l’ANC se gardent bien de livrer des noms, il suffit de deviner, observe William Gumede, président du think tank Democracy Works Foundation (DWF). Ce qui est surprenant, c’est que Mbeki critique nommément Cyril Ramaphosa. Nelson Mandela critiquait lui aussi, mais de manière beaucoup plus large. »

Mbeki et Ramaphosa sont connus pour entretenir une relation cordiale mais distante. Rien à voir avec la rivalité qui les a tous deux opposés à Jacob Zuma. Ce dernier fut le tombeur de Mbeki en 2008, avant d’être lui-même poussé vers la sortie par Ramaphosa en 2018. Thabo Mbeki veut-il à son tour déloger Ramaphosa du sommet de l’État ? C’est la théorie farfelue énoncée par Julius Malema.

Inquiétudes pour les élections de 2024

Le chef du parti des Combattants pour la liberté économique (EFF) adore déstabiliser l’ANC en se mêlant de ce qui ne le regarde pas. « Le président Mbeki ne digère pas d’avoir été forcé à quitter la présidence avant la fin de son mandat, a ainsi affirmé Julis Malema lors d’une conférence de presse. Il y a des soupçons selon lesquels Arthur Fraser coopère avec Mbeki. »

Proche de Jacob Zuma, dont il fut  le responsable des services de renseignement, Arthur Fraser est surtout à l’origine des révélations sur l’affaire Phala Phala, qui fragilise Ramaphosa depuis juin : 600 000 dollars non déclarés (la somme est celle que donne News24) ont été retrouvés dans la ferme du président lors d’un cambriolage. Une enquête est ouverte. Thabo Mbeki, un conspirateur ? L’ancien président rejette « les ragots » qui visent à « aggraver les divisions » au sein de l’ANC.

« Si Mbeki se permet de tels commentaires, cela veut dire que l’ANC fait face à de gros problèmes », analyse William Gumede, de DWF, également auteur de Thabo Mbeki and the Battle for the Soul of the ANC (Zed Books, 2007). La chute sous les 50 % de voix recueillies lors des scrutins locaux de novembre 2021 et les mauvais sondages pour les élections générales de 2024 inquiètent l’ancien président.

Le vieil homme à la barbichette grise détourne alors les éloges funèbres et multiplie les diatribes. Un décès dans les rangs de l’ANC, et l’on craint une nouvelle sortie. Pour l’enterrement de la militante Rita Ndzanga, le 25 août, les ligues féminines l’avaient prié de ne pas s’en prendre au parti. Las, Thabo Mbeki a réitéré ses remontrances tout en ouvrant de nouveaux tiroirs : corruption au sein de l’ANC, ambition aveugle de ses militants et piteux résultats du parti aux dernières élections.

Un technocrate « compétent et non corrompu »

La presse n’a pas manqué de commenter le réveil du vieux sage. « Depuis quelques mois, Mbeki est devenu le visage et la voix la plus importante de l’ANC » (Sunday Times) ; « les vérités prononcées par Mbeki forment le seul matériau viable pour reconstruire l’ANC » (News24) ; « Mbeki est le premier leader à reconnaître les dangers de mort de l’ANC » (The Citizen).

Le parti va si mal que l’on réhabilite un ancien président déchu. « Ils l’associent à l’époque de la croissance économique, quand le président était un technocrate compétent, raisonnable et non corrompu », constate le politologue Daryl Glaser, éditeur de Thabo Mbeki And After, Reflections on the Legacy of Thabo Mbeki (Wits University Press, 2010). Les années Zuma, qui ont suivi, ont été marquées par la corruption de tout l’appareil étatique, de l’administration aux entreprises publiques. Les dégâts provoqués par ces « neuf années gâchées », comme les appelle Cyril Ramaphosa, se font toujours ressentir.

Quant à Ramaphosa, il renvoie l’image d’un président « sans cap, lent et bavard mais qui n’avance pas », déplore William Gumede. « Les gens n’étaient peut-être pas d’accord avec Thabo Mbeki, poursuit-il, mais ils pouvaient compter sur une vraie gouvernance, les choses allaient de l’avant. »

Le spectre des milliers de morts du sida

Mais c’est oublier que l’ancien président n’est pas exempt de tout reproche.  « Il a sa part de responsabilité dans la décrépitude du parti : la politisation des agences de renseignement, la protection des membres du parti ou ses alliés malgré les soupçons de corruption. Une partie de tout cela a eu cours sous son mandat », rappelle Daryl Glaser.

Sans oublier les conséquences de la politique sanitaire de l’ex-chef de l’État en pleine épidémie du sida : Thabo Mbeki niait le lien entre le virus du VIH et la maladie du sida. Il entravait le recours aux traitements antirétroviraux pour soigner les malades. Un chercheur de l’université de Harvard, aux États-Unis, a estimé que 330 000 personnes étaient prématurément mortes du sida en Afrique du Sud entre 2000 et 2005 à cause de la politique de Thabo Mbeki.

Quand il ne critique pas son parti, l’intéressé se consacre à sa fondation et à son projet de librairie présidentielle. Un petit bijou d’architecture, qui doit accueillir à Johannesburg des expositions et des collections, notamment liées à d’anciens leaders du continent. Celui que l’on appelle toujours « Monsieur le président » refuse les sollicitations médiatiques mais cultive son image d’intellectuel panafricain, ouvert sur le monde et au-dessus de la mêlée. Donneur de leçons, aussi.

Avec Jeune Afrique par Romain Chanson – à Johannesburg

Afrique du Sud : le massacre de Marikana, une tache indélébile pour Cyril Ramaphosa

août 16, 2022

Le meurtre de 34 grévistes par la police nationale, le 16 août 2012, continue de poursuivre le président sud-africain, qui siégeait à l’époque au conseil d’administration de Lonmin, l’entreprise propriétaire de la mine.

Des policiers sud-africains autour des corps de mineurs tués lors de la grève, le 16 août 2012 à Marikana. © AP/SIPA

« Cyril Ramaphosa le sanguinaire. » Le parti des Combattants pour la liberté économique (EFF) ne fait pas dans la dentelle quand il s’agit d’impliquer le chef de l’État dans le massacre de Marikana. Le deuxième parti d’opposition sud-africain l’accuse d’être responsable de la mort des 34 mineurs qui faisaient grève pour demander une augmentation de salaire le 16 août 2012. Celui qui n’était alors qu’un homme d’affaires occupait le poste de directeur non-exécutif de l’entreprise Lonmin (devenue Sibanye-Stillwater), l’une des plus grosses mines de platine au monde, dans la province du North West. Au total, 44 personnes ont perdu la vie lors de ce mouvement social.

Odieux criminels

La commission d’enquête Farlam n’a pas inquiété Cyril Ramaphosa. En revanche, elle a révélé comment il aurait usé de sa position au sein du Comité national exécutif (NEC) du parti au pouvoir, le Congrès national africain (ANC), pour influer sur le cours de la grève. Dans un e-mail envoyé au responsable commercial de la mine, la veille de la tuerie, Cyril Ramaphosa qualifiait les grévistes « d’odieux criminels » devant être traités comme tels. Il demandait que des actions soient menées et expliquait en avoir parlé aux ministres de la Police et des Ressources minérales.

Depuis ces révélations, et malgré les excuses de Ramaphosa concédant avoir utilisé un langage inapproprié, les EFF ne lâchent plus le président. La formation politique, qui vient de fêter ses 9 ans, avait été lancée par Julius Malema en 2013 à Marikana. Deux ans plus tard, Malema déposait plainte dans un commissariat de Marikana contre Cyril Ramaphosa, contre l’ancien ministre de la Police, Nathi Mthethwa, et contre les chefs de la police sud-africaine pour leur rôle supposé dans le massacre. Les EFF alimentent également un fonds de soutien aux veuves des mineurs.À LIREAfrique du Sud : Julius Malema, en guerre et contre tous

Ces femmes, Cyril Ramaphosa ne les a jamais rencontrées malgré sa promesse. « Les précédentes tentatives ont échoué à cause de problèmes logistiques – certaines familles de victimes ayant déménagé – et à cause du manque de soutien de certains acteurs clés », fait savoir Vincent Magwenya, le porte-parole de la présidence. Ce dixième anniversaire ne sera donc pas l’occasion d’un retour à Marikana. Cyril Ramaphosa se déplace au sommet de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) en RDC. Son absence ne surprend pas Joseph Mathunjwa, à la tête du syndicat des mineurs et des ouvriers de la construction (AMCU), majoritaire dans les mines de platine. « Sa conscience lui pèse », pense-t-il.

Loin des yeux mais près du cœur, rebondit la présidence. « Le président se souviendra toujours de ces événements tragiques […] comme l’un des moments les plus tristes de l’ère post-démocratique et comme une malédiction pour l’histoire contemporaine de l’Afrique du Sud », relaie Vincent Magwenya. Le massacre de Marikana est souvent comparé à celui de Sharpeville, le 21 mars 1960, quand la police du régime raciste de l’apartheid tirait sur la foule et tuait 69 personnes. Une mise en parallèle destinée à souligner les échecs de l’avènement de la démocratie en 1994.

« C’est malheureux qu’un tel événement ait pu se produire sous le gouvernement démocratique d’un ancien mouvement de libération », abonde Nono Maloyi, fraîchement élu président de l’ANC dans la province du North West. Pour autant, il ne prendra part à aucune commémoration aujourd’hui. Nono Maloyi explique que le week-end électoral a été éreintant et que le nouveau bureau n’est pas encore entré en fonction. « À l’époque, l’actuel secrétaire provincial de l’ANC était très impliqué […]. Il a rencontré les familles, les veuves, ce que nous continuerons à faire », insiste Nono Maloyi pour dissiper tout soupçon d’indifférence.

Impunité

Malgré la réticence de Cyril Ramaphosa à rencontrer les veuves, malgré la révélation d’e-mails le dépeignant en homme d’affaires antisocial ou son rôle présumé dans la réponse policière conduisant au massacre des mineurs, la tragédie de Marikana n’a pas eu de conséquences sur sa carrière politique. Au contraire, puisque quatre mois après la tragédie, Cyril Ramaphosa était élu vice-président de l’ANC en décembre 2012, puis vice-président de la République en 2014 avant de prendre la tête du pays en 2018.

Le sentiment d’impunité qui entoure les cadres de l’ANC ne sera pas démenti par Marikana. L’impopulaire Nathi Mthethwa est désormais ministre de la Culture et des Sports. Il avait pourtant accepté d’être tenu pour responsable devant la commission d’enquête. Susan Shabangu, ancienne ministre des Ressources minérales, deviendra ministre du Développement social sous Ramaphosa.

L’ANC A PROFITÉ DU SANG DES MINEURS

« Ceux qui sont au pouvoir, au gouvernement et à l’ANC ont profité du sang des mineurs », condamne le sociologue Luke Sinwell. Il pointe ainsi le poids du secteur minier dans l’enrichissement personnel de Cyril Ramaphosa et le soutien de certains syndicats pour faire élire les représentants de l’ANC. « L’ANC a joué un rôle dans le meurtre de mineurs, qui les ont pourtant aidés à prendre le pouvoir. Le tout, sans en subir les conséquences », dénonce le coauteur de Marikana : A View from the Mountain and a Case to Answer, publié en 2012.

Double jeu

Dans ce livre collectif, les chercheurs mettent en évidence le double jeu du Syndicat national des mineurs (NUM). Avant de passer de l’autre côté de la barrière et de faire fortune grâce à ses investissements dans les mines, Cyril Ramaphosa fut le premier secrétaire national du NUM en 1982. Allié de l’ANC, négociateur privilégié par les dirigeants de Lonmin, le NUM suscitait la colère des mineurs de Marikana. Lors d’une marche de milliers de grévistes vers les bureaux du NUM, cinq jours avant le massacre, des syndicalistes ont tiré sur les manifestants. Cet accès de violence aurait poussé les mineurs à se défendre et à défiler armés, notamment de machettes, engendrant une réponse policière plus violente. Les forces de l’ordre étaient équipées d’armes automatiques pour contenir un mouvement social.

À la suite du drame de Marikana, l’influence du NUM a fondu au profit du syndicat adverse et non affilié au gouvernement, l’AMCU. C’est peut-être la seule conséquence politique notable du massacre. « Ce qui s’est passé en août 2012 a été instrumentalisé par des politiciens mécontents pour exister politiquement au détriment des 44 mineurs tués et de leurs familles, nous écrit Luphert Chilwane, porte-parole du NUM. En tant que syndicat responsable, nous décourageons quiconque veut politiser cet événement malheureux. »

« Rôle toxique »

Ses camarades ne l’entendent pas de la même oreille. En 2015, 349 mineurs ont porté plainte contre Cyril Ramaphosa, Sibanye-Stillwater (ex-Lonmin) et le gouvernement pour essayer d’obtenir 600 millions d’euros de dédommagement. Ils sont représentés par Dali Mpofu, avocat et membre des EFF. Dans un jugement rendu au début du mois de juillet, la Haute Cour de Johannesburg a rejeté les soupçons de collusion entre Ramaphosa, le gouvernement et la police. En revanche, la Cour n’a pas écarté les soupçons d’influence exercée par Ramaphosa sur l’autorité policière. Les plaignants pourraient vouloir s’engouffrer dans la brèche. Les EFF se sont félicités d’un « petit mais significatif pas dans la bonne direction » pour dévoiler  « le rôle toxique » joué par le président dans la mort des mineurs.

Avec Jeune Afrique par Romain Chanson – à Johannesburg

Afrique du Sud : d’un Z qui veut dire Zondo

mars 11, 2022
Raymond Zondo à Johannesburg, le 15 février 2021. © Siphiwe Sibeko/REUTERS

En choisissant le juge Zondo pour présider la Cour constitutionnelle, Cyril Ramaphosa s’attire les foudres d’une partie de l’opposition et du clan Zuma.

« Je ne suis ni pro ni anti qui que ce soit », s’est défendu Raymond Zondo devant le panel qui l’interrogeait au sujet du poste de président de la Cour constitutionnelle. Le juge, qui aura 62 ans en mai et en aura consacré 25 à servir la justice, est accusé par ses détracteurs d’être un animal politique à la solde de Cyril Ramaphosa. Des soupçons qui n’ont pas empêché le chef de l’État de le nommer contre l’avis d’un comité consultatif.

Après audition des quatre candidats en février, la Commission des services judiciaires et les chefs des partis représentés à l’Assemblée nationale ont préféré désigner Mandisa Maya, actuelle patronne de la Cour suprême d’appel. Mais rien n’obligeait Cyril Ramaphosa à suivre leur recommandation. Mandisa Maya devient donc vice-présidente de la Cour constitutionnelle en remplacement de Raymond Zondo, qui gravit la dernière marche pour en être désormais le président, dix ans après avoir intégré la cour. Il assurait déjà l’intérim depuis que la vacance du poste avait été constatée, en octobre dernier.

Accès privilégié

Raymond Zondo n’est pas qu’un simple juge, c’est une personnalité publique. C’est lui qui, depuis quatre ans, dirige la Commission d’enquête sur des soupçons de capture d’État, dite commission Zondo. Une instance chargée de faire la lumière sur la corruption qui a gangréné l’État sud-africain sous la présidence de Jacob Zuma, de 2009 à 2018. La retransmission télévisée des auditions de la commission a permis à Raymond Zondo de devenir une figure du petit écran. Son visage bonhomme, barré de lunettes rectangulaires aux montures fines, a trusté les journaux pendant trois ans. Tout le monde reconnaît désormais le timbre de sa voix, un murmure aux basses profondes vibrant dans un corps XXL.

La commission a introduit Raymond Zondo auprès de l’opinion publique et lui a ouvert les portes du palais présidentiel. Il lui est arrivé d’informer directement Cyril Ramaphosa de l’avancée des enquêtes. Un accès privilégié qui n’a pas manqué de faire tiquer Julius Malema, leader du parti des Combattants pour la liberté économique (EFF). « Cela peut être perçu comme une façon de compromettre l’indépendance de la commission alors que le président lui-même est impliqué », s’est inquiété le tribun. Rien de compromettant, assure Raymond Zondo, qui souligne que c’est la présidence qui est à l’origine de cette commission et que c’est donc au chef de l’État qu’il lui revient de faire son rapport.

ZONDO SE VOIT « RÉCOMPENSÉ POUR AVOIR PRIS DES GANTS AVEC RAMAPHOSA », DÉNONCE L’EFF

C’est lors de ces réunions avec Cyril Ramaphosa que Zondo lui a proposé de venir témoigner devant sa commission. Le chef de l’État est venu s’expliquer en sa qualité d’ancien vice-président du Congrès national africain (ANC, au pouvoir) mais aussi parce qu’il a été le numéro deux de Jacob Zuma. Des auditions menées tout en douceur par les juges, le chef de l’État n’ayant jamais été mis en difficulté. Zondo se voit « récompensé pour avoir pris des gants avec Ramaphosa », dénonce aujourd’hui l’EFF dans un communiqué. Le parti remarque que ni le président ni son fils ne sont inquiétés dans les trois premiers rapports de la commission Zondo. « Le judiciaire a été dépouillé de son indépendance, de son intégrité et de son objectivité », déplore encore le parti radical.

« Un signal fort »

S’il est récompensé, c’est pour avoir travaillé inlassablement à mettre en évidence la mécanique de la corruption au sein du parti au pouvoir, contredit Karyn Maughan, chroniqueuse judiciaire pour News24 : « Ne pas le nommer serait revenu à dire aux juges qui enquêtent sur la corruption au sein de l’ANC et de l’État qu’ils risquent de fragiliser leur carrière. En le choisissant, Ramaphosa envoie un signal fort sur le rôle du système judiciaire comme outil de lutte contre la corruption. Il montre aussi qu’il ne se laisse pas intimider par les critiques. »

Ces derniers mois ont été marqués par des attaques répétées contre le système judiciaire. Un climat de défiance évoqué par Raymond Zondo lors de son audition. « Toutes sortes de menaces ont été proférées contre moi et ma famille par rapport à mon travail à la commission, mais l’État a offert sa protection », a dévoilé ce père de huit enfants. Pis, c’est toute la profession qui a été visée lors des émeutes de juillet 2021, rappelle-t-il.

L’emprisonnement de Jacob Zuma avait en effet déclenché une vague de pillages sur près d’une semaine dans les provinces du Gauteng et du KwaZulu-Natal. Sa condamnation à quinze mois de prison pour outrage à la justice a été prononcée par la Cour constitutionnelle après que la commission Zondo l’avait saisie. Raymond Zondo avait requis deux ans de prison ferme contre Jacob Zuma, qui refusait de venir témoigner. Les partisans de l’ancien président y ont vu une alliance du système judiciaire contre leur chef.

Zuma vs Zondo

L’année 2021 a été rythmée par la confrontation entre les deux Z. Zuma n’a eu de cesse d’exiger que Raymond Zondo se retire de la commission d’enquête anti-corruption, condition sine qua non à sa participation. Il a souvent accusé Zondo de partialité à son encontre. L’ancien président a aussi prétendu que Zondo et lui étaient des amis de trente ans dont les liens familiaux et professionnels le disqualifiaient pour la présidence de la commission anti-corruption. Liens familiaux ? Le juge a été obligé d’admettre qu’il avait eu un enfant avec l’une des sœurs d’une ex-épouse de Jacob Zuma. Pas de quoi former une famille, a insisté Zondo. Si le juge a reconnu avoir entretenu une relation cordiale avec Zuma, il a réfuté l’idée d’une amitié.

ZONDO DEVRA PRENDRE SA RETRAITE DANS DEUX ANS ET DEMI

Il leur serait de toute façon bien compliqué de recoller les morceaux aujourd’hui. La nomination de Raymond Zondo comme Chief Justice a été accueillie par des sarcasmes dans le clan Zuma. « Zondo, président de la Cour constitutionnelle ? Les blagues continuent de s’écrire toutes seules », a réagi sur Twitter Thuthukile Zuma, l’une des filles de l’ancien chef de l’État. Qu’ils se rassurent, Zondo ne gardera pas le marteau longtemps. Il devra prendre sa retraite dans deux ans et demi.

Si Ramaphosa venait à être réélu à la tête de l’Afrique du Sud en 2024, il faudrait lui trouver un successeur. Mandisa Maya serait alors en bonne position. « En la choisissant pour seconder Zondo, Ramaphosa montre qu’il veut la mettre sur la bonne voie », observe Karyn Maughan. Mandisa Maya deviendrait la première femme à présider la Cour constitutionnelle. Et cela, personne ne semble s’y opposer.

Avec Jeune Afrique par Romain Chanson

Maladies infectieuses : Félix Tshisekedi, Paul Kagame, Macky Sall, Uhuru Kenyatta et Cyril Ramaphosa à l’offensive

mars 4, 2022
Des dirigeants à Marburg, le 16 février 2022. © Président Kagame/Flickr

La prochaine conférence internationale du Fonds Mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme aura lieu aux États-Unis, au deuxième semestre 2022. La crise du Covid-19 a relancé les espoirs d’éradiquer ces maladies infectieuses sur le continent africain.

En novembre 2019, la 6e conférence de reconstitution des ressources du Fonds mondial organisée à Lyon, en France, avait été l’occasion d’un véritable « show Macron ». Jouant à la fois les hôtes et les maîtres de cérémonie, le président français était partout, dînant avec Bono et Bill Gates, donnant l’accolade aux nombreux présidents africains ayant fait le déplacement, mouillant la chemise sur scène pour inciter pays et fondations privées à donner plus, dans un style enflammé oscillant entre animateur télé et prédicateur évangéliste.

SAUVER 20 MILLIONS DE VIES D’ICI À 2026

La 7e conférence aura lieu cette année, au deuxième semestre, aux États-Unis et il n’est pas certain que Joe Biden y consacre autant d’énergie. Le rendez-vous, pourtant, reste crucial. Il s’agit encore et toujours de récolter des fonds pour financer la lutte contre les trois plus graves maladies infectieuses qui frappent la planète et, particulièrement l’Afrique. En 2019, à Lyon, 14 milliards de dollars avaient été collectés. L’objectif est naturellement de faire mieux cette année, d’autant qu’après deux ans de pandémie de Covid, les systèmes de santé ont grand besoin de moyens.

Les 23 et 24 février dernier, une conférence de lancement de la campagne 2022 a été organisée virtuellement avec cinq présidents du continent à la manœuvre : Félix Tshisekedi (RDC), Uhuru Kenyatta (Kenya), Paul Kagame (Rwanda), Macky Sall (Sénégal) et Cyril Ramaphosa (Afrique du Sud) ont rappelé l’importance de la levée de fonds pour atteindre l’objectif ambitieux d’éradiquer le paludisme, la tuberculose et le VIH d’ici à 2030, et sauver 20 millions de vies d’ici à 2026.

Tout peut basculer

Pour y parvenir, les cinq chefs d’État associés au président du conseil d’administration du Fonds mondial, le Rwandais Donald Kaberuka, ont estimé l’enveloppe nécessaire à 18 milliards de dollars. Une somme qui permettrait en particulier de réduire de 66 % le nombre de cas de paludisme et de faire chuter le nombre de décès de 62 %.

Le continent africain est particulièrement concerné avec 95 % des cas de paludisme recensés dans le monde et 96 % des décès (au nombre de 627 000 en 2020). « Le monde, souligne le Dr Abdourahmane Diallo, directeur général du Partenariat RBM (Roll Back Malaria, qui combat la maladie depuis 1988), se trouve à un stade où tout peut basculer ». L’éradication complète du paludisme semble en effet à portée de main grâce à l’action conjuguée des moustiquaires imprégnées, des traitements médicamenteux et surtout des nouveaux vaccins annoncés fin 2021.

L’ÉRADICATION COMPLÈTE DU PALUDISME À PORTÉE DE MAIN

« Les nouveaux vaccins sont encourageants mais il n’existe pas de solution miracle face à une maladie aussi complexe et dynamique que le paludisme, poursuit celui qui fut aussi ministre de la Santé et conseiller du président dans son pays d’origine, la Guinée. Il est tout aussi important de continuer à développer les outils existants. » La liste que dresse le médecin est longue – tests de diagnostic rapide, antipaludiques, moustiquaires imprégnées d’insecticide, mesures de pulvérisation intradomiciliaires… Les sommes collectées par le Fonds mondial ne seront pas de trop pour les financer.

Mais le changement fondamental par rapport à la conférence de 2019, outre la découverte d’un vaccin, c’est bien sûr l’expérience accumulée durant une pandémie qui frappe la planète depuis deux ans et continue à faire des victimes. Face au paludisme, au sida et à la tuberculose, le Covid a changé la donne. Il s’agit maintenant de mettre à profit les leçons données par le virus. De transformer une catastrophe sanitaire en opportunité.

LE COVID A CHANGÉ LA DONNE

La première de ces leçons porte sur les vaccins. Un sérum anti-Covid a été développé en un temps record grâce aux efforts conjugués des scientifiques du monde entier, la technologie à ARN-messager a émergé à la faveur de la crise, et tout cela aura des conséquences sur la recherche médicale dans son ensemble, reprend le Dr Diallo : « On voit aujourd’hui que le vaccin antipaludéen R21 provient de l’Institut Jenner, qui a aussi travaillé sur l’AstraZeneca. Quant à celui sur lequel travaille BioNTech, il sera financé par les bénéfices du vaccin anti-Covid-19 développé avec Pfizer. »

Le Covid, ajoute le médecin, a aussi fait comprendre à tous l’importance de collecter des données sur les malades et de les actualiser en temps réel, ce qui sera utile pour lutter contre les autres maladies. Surtout, il a fait prendre conscience aux Africains de leur trop grande dépendance à l’égard des autres continents en matière de santé.

« Actuellement, l’Afrique ne produit que 1% des vaccins utilisés sur son sol, poursuit le Dr Diallo. La crise du Covid a permis de comprendre que nous devions progressivement nous autonomiser. Notre continent représente un quart de la morbidité mondiale, 60% des personnes vivant avec le VIH/sida, 90% des cas de paludisme mais seulement 6 % des dépenses de santé et moins de 1 % du marché pharmaceutique. La création de l’Agence africaine du médicament renforcera notre préparation et nos capacités, et en matière de vaccins l’Union africaine a fixé un objectif ambitieux : fabriquer sur notre sol 60% des vaccins administrés sur le continent d’ici à 2040. »

Premier pas

L’accord signé entre BioNTech, le Rwanda et le Sénégal, qui porte sur la production dans ces deux pays de vaccins ARN-m dès cette année, est un premier pas important. Le choix par l’OMS de l’Afrique du Sud, de l’Égypte, du Kenya, du Nigeria, du Sénégal et de la Tunisie pour abriter des unités de production en est un autre.

« Le but, insiste le Dr Diallo, n’est pas de se limiter au sérum anti-Covid mais aussi de produire, à terme, des vaccins contre le paludisme et la tuberculose basés sur la même technologie. La pandémie a créé une pression énorme sur les systèmes de santé de nos pays, la production mondiale de produits de santé et leur fourniture. Mais elle a aussi vu une accélération des innovations et des investissements, l’apparition de nouveaux modes de surveillance génomique et moléculaire. Ces systèmes, ces outils, ces technologies sont transférables. » Et doivent maintenant être – enfin – financés.

Avec Jeune Afrique par Olivier Marbot

Afrique du Sud : Ramaphosa peut-il perdre la présidence de l’ANC ?

février 28, 2022
Cyril Ramaphosa à la tribune du meeting d’anniversaire de l’ANC, au stade de Polokwane, le 8 janvier 2022 © PHILL MAGAKOE/AFP

Le chef de l’État et président du Congrès national africain (ANC) devrait être candidat à sa réélection à la tête du parti en décembre prochain. Mais en coulisses, plusieurs rivaux aiguisent armes et arguments.

Cyril Ramaphosa a-t-il visionné Le Parrain ? « Garde tes amis près de toi et tes ennemis encore plus près », recommande Michael Corleone dans la célèbre trilogie consacrée à la mafia new-yorkaise. Le président sud-africain semble avoir suivi le conseil à la lettre, plaçant ses concurrents dans nombre de ministères. Mais leur proximité ne garantit pas leur loyauté et plusieurs d’entre eux peuvent aujourd’hui lui contester la direction du Congrès national africain (ANC).

Lindiwe Sisulu à l’offensive

Signe que l’année sera électrique, elle a commencé par une passe d’armes entre le président et sa ministre du Tourisme, Lindiwe Sisulu. Dans une tribune sortie de nulle part, celle-ci s’en est prise aux « hautes sphères du système judiciaire » où se trouveraient « ces Africains dont la mentalité a été colonisée ». Elle désigne ainsi les juges de la Cour constitutionnelle qui se sont attiré les foudres d’une partie de la classe politique en condamnant Jacob Zuma à 15 mois de prison pour outrage à la justice. « Quand vous les mettez au pouvoir ou qu’ils sont les interprètes de la loi, alors ils sont pires que votre oppresseur », écrit encore cette proche de l’ancien président.

Après deux semaines de polémique, Cyril Ramaphosa s’est résolu à convoquer sa ministre. Il l’a réprimandée et a même obtenu des excuses, selon un communiqué de la présidence. Une version rapidement contestée par l’intéressée, qui accuse le chef de l’État d’avoir déformé ses propos. Ces affronts répétés auraient pu suffire à justifier son limogeage. Mais l’ANC sait ménager ses caciques pour ne pas s’aliéner leurs familles politiques. Or Lindiwe Sisulu est une figure du parti, ses parents, Walter et Albertina, sont des héros du mouvement de libération.

SON ATTAQUE CONTRE LE SYSTÈME JUDICIAIRE RESSEMBLE À UN APPEL DU PIED À DESTINATION DES PARTISANS DE JACOB ZUMA

En engageant ce bras de fer, la ministre a donné le coup d’envoi de sa campagne pour la présidence de l’ANC, observe la politologue Susan Booysen, auteure de plusieurs livres sur le parti. « Elle a dû s’y prendre tôt, sans attendre de voir si les branches [sections locales de l’ANC] voudraient bien la nommer. Elle devait leur montrer qu’elle est disponible », analyse cette professeure de l’université de Witwatersrand, à Johannesburg. Lindiwe Sisulu a appris de ses erreurs : en 2017, elle s’était lancée tardivement dans la campagne pour la présidence de l’ANC et avait dû abandonner faute de soutiens.

Son attaque contre le système judiciaire ressemble fortement à un appel du pied à destination des partisans de Jacob Zuma. Regroupés sous la bannière officieuse de la Radical Economic Transformation (RET), ceux-ci reprochent à Ramaphosa de ne pas mener les réformes les plus radicales de l’ANC, comme l’expropriation sans compensation des terres pour les redistribuer à la population noire. Mais cette faction, très active en 2017, a perdu en influence ces dernières années.

Il semble en effet loin le temps où Nkosazana Dlamini-Zuma, leur porte-drapeau, avait récolté 48,10 % des voix face à Cyril Ramaphosa dans la course à l’ANC. L’actuelle ministre des Affaires traditionnelles – et ex-épouse de Jacob Zuma – reste aujourd’hui en retrait des combats menés par la branche qu’elle représentait. Malgré sa popularité, il est peu probable qu’elle se présente, selon Susan Booysen : « Pour le moment, je ne ressens pas chez elle d’enthousiasme ni de passion pour la politique ».

Duduzane Zuma, adoubé par Jacob

Mais un Zuma peut en cacher un autre. L’étoile montante s’appelle Duduzane, l’un des fils de l’ancien président. Trentenaire au visage juvénile, plutôt bel homme, il veut incarner la relève. Quand il s’affiche en public, des gens l’appellent « président ». Un compte Twitter – « Duduzane Zuma For ANC President » – a été créé en septembre 2021. Quelques mois plus tard, il était élu à la tête d’une branche locale de l’ANC, près de Durban. Cette petite victoire a donné lieu à une vidéo dans laquelle Jacob Zuma reçoit son fils et le félicite. Les deux hommes mettent en scène une forme de passation de pouvoir. « On a tous commencé comme ça », se réjouit le père. « Je suis content de savoir que tu penses que je suis sur le bon chemin […]. Nous partageons le même objectif final », lui répond son fils.

Musclé, tatoué et portant une chemise de marque, Duduzane Zuma a plus le profil d’un jet-setteur que celui d’un chef de parti. « Je ne pense pas que les gens le prennent au sérieux au sein de l’ANC, cela ne fonctionne pas comme ça, ironise Susan Booysen. L’ANC, ce sont des gens qui ont une stature, qui ont une réputation pour avoir fait des choses. Conduire des voitures de sport ne suffit pas pour en devenir le président. »

LE FILS DE L’ANCIEN PRÉSIDENT EST PLUS CONNU POUR SES MAUVAISES RELATIONS QUE POUR SON BAGAGE POLITIQUE

L’aspirant chef de parti est plus connu pour ses mauvaises relations que pour son bagage politique. Associé aux frères Gupta, il formait avec eux le quatuor le plus sulfureux d’Afrique du Sud. Ils sont aujourd’hui dans le viseur de la commission anti-corruption, qui enquête sur les liens qu’ils entretenaient avec Jacob Zuma quand il était président. Dans le deuxième rapport de la commission Zondo, remis fin janvier, Duduzane Zuma apparaît comme un figurant présent chez les Gupta lors de rencontres entre hommes d’affaires corrompus. Mais son rôle n’a pas encore été clairement établi.

Ace Magashule et Zweli Mkhize en embuscade

Dans la course à la présidence de l’ANC, l’ancien secrétaire général du parti Ace Magashule pourrait aussi inquiéter Cyril Ramaphosa s’il continue à tirer les ficelles dans le Free State, la province qu’il a dirigée et arrosée de pots-de-vin pendant plusieurs années. Sous son influence, les délégués de cette petite province peuvent faire basculer une élection serrée. Reste que celui qui faisait figure de premier opposant à Ramaphosa n’est aujourd’hui plus que l’ombre de lui-même. Son procès pour corruption dans une affaire de contrats de désamiantage l’a mis sur la touche, l’ANC exigeant désormais que les personnes inculpées pour de tels faits se mettent en retrait.

Un autre nom refait aussi surface, après une traversée du désert de quelques mois : celui de Zweli Mkhize. Au début du mois, l’ancien ministre de la Santé a ainsi mobilisé le soutien d’une centaine de leaders traditionnels et religieux. Quelques semaines plus tard, l’une des plus grosses branches de l’ANC, dans le KwaZulu-Natal annoçait soutenir sa propable candidature. Mais que pèse politiquement celui qui a été écarté du gouvernement pour des soupçons de corruption en pleine pandémie ? Candidat à la présidence de 2017, il est peu probable qu’il ait les moyens de remonter en selle.

S’IL ÉTAIT RÉÉLU, RAMAPHOSA SERAIT LE CANDIDAT DU PARTI POUR LES ÉLECTIONS GÉNÉRALES DE 2024

À dix mois du congrès, tous les voyants semblent donc au vert pour Cyril Ramaphosa. Sans être encore candidat, il a reçu le soutien de la province du Limpopo, d’où est originaire sa famille. C’est la deuxième région en matière de délégués ANC – et donc d’électeurs – après le KwaZulu-Natal, pro-Zuma. Quelques poids lourds du parti, comme le trésorier général Paul Mashatile, ou le ministre de la Justice, Ronald Lamola, plaident déjà pour qu’il effectue un second mandat.

S’il venait à être réélu à la tête de l’ANC, Cyril Ramaphosa serait alors le candidat du parti pour les élections générales de 2024. Il lui resterait deux ans pour redresser une formation politique qui perd dangereusement du terrain dans les urnes. Pour la première fois depuis 1994, celle-ci a plongé sous la barre des 50 % de suffrages lors des scrutins locaux de novembre 2021. Si Ramaphosa a bien une personne à craindre, c’est l’électeur.

Avec Jeune Afrique par Romain Chanson

Afrique du Sud : la commission Zondo aura-t-elle la tête de Jacob Zuma ?

janvier 6, 2022
Le président sud-africain Cyril Ramaphosa devant la commission d’enquête Zondo sur la capture d’État à Johannesburg, le 12 août 2021. © Sumaya HISHAM / POOL / AFP

Quatre ans après sa création, la commission Zondo a remis son premier rapport au président Ramaphosa. Elle conclut à une capture d’État dont Jacob Zuma et ses proches ont été les artisans. Des révélations qui, pour l’ANC, font figure de cadeau empoisonné.

« Nous y voilà enfin. » Cyril Ramaphosa ne cache pas son soulagement. Voilà quatre ans qu’il attendait les conclusions de la Commission d’enquête sur les soupçons de capture d’État, dite commission Zondo, en référence au juge qui la préside, Raymond Zondo. Une institution judiciaire, sans pouvoir de poursuites, qui a remis son premier rapport le 4 janvier dernier lors d’une cérémonie officielle. « Un moment crucial parmi les efforts de notre pays pour mettre définitivement fin à l’ère de la capture d’État », selon le chef de l’État sud-africain.

La commission Zondo est née le 9 janvier 2018, mais elle trouve en réalité son origine dans des faits survenus en 2016. Cette année-là, le Défenseur public, Thuli Madonsela, publie un premier rapport sur « la capture de l’État ». Son enquête met en lumière les nombreux soupçons de corruption qui entachent la présidence de Jacob Zuma en lien avec la famille Gupta.

Retour de flammes

Face à la gravité des témoignages, Thuli Madonsela demande la création d’une commission d’enquête judiciaire. Jacob Zuma tente de faire écarter le rapport, échoue, puis subit un retour de flammes quand la haute cour de Pretoria le contraint à mettre en place la commission réclamée par Madonsela. Et, comme un châtiment, c’est à lui de nommer celui qui deviendra sa bête noire : Raymond Zondo.

NOMMER UN PROCHE À LA TÊTE D’UNE ENTREPRISE OU D’UNE INSTITUTION PUBLIQUE, MALGRÉ SON INCOMPÉTENCE

Dans ce premier rapport, la commission Zondo n’émet pas de recommandations à l’encontre de Jacob Zuma. En revanche, elle fait porter à l’ancien président, au pouvoir de 2009 à 2018, la responsabilité de nombreuses dérives et esquisse les grandes lignes d’un système bien rodé, qui consistait à faire à chaque fois fi des candidats potentiels et à nommer un proche à la tête d’une entreprise ou d’une institution publique, malgré son incompétence ; à lui permettre ensuite de « purger » l’institution de ses cadres pour y placer des alliés ; à restructurer l’entité quitte à la fragiliser, tout en instaurant un climat de peur. Le tout grâce au soutien d’entreprises privées et de médias « amis ».

Le « système Zuma » est décrit dans la partie consacrée au South African Revenue Service (SARS), l’administration fiscale. « C’est la démonstration limpide d’une collusion entre le secteur privé et l’exécutif, y compris le président Zuma, pour mettre la main sur une institution qui était internationalement respectée et la rendre inefficace, écrivent les auteurs du rapport. Le président Zuma et M. Moyane [ancien patron du SARS] ont joué un rôle fondamental dans la prise de contrôle [de l’administration fiscale]. »

Les mêmes techniques sont décrites dans le volume qui s’intéresse au démantèlement de la compagnie aérienne nationale. La South African Airways (SAA) était alors sous la direction de Duduzile Myeni, une proche de Jacob Zuma. Autrefois seconde plus grosse compagnie aérienne du continent, la SAA n’est plus que l’ombre d’elle-même et s’apprête à être privatisée. « Sous la direction de Mme Myeni, SAA a décliné pour se transformer en une entité en proie à la fraude et à la corruption, résume le rapport. Malgré ça, elle est restée à sa tête. »

Pourquoi l’avoir maintenue en poste ? La commission n’a jamais pu poser la question au principal intéressé. « Le président Zuma a fui la commission car il savait qu’il s’exposait à des questions qui l’auraient mis dans une situation où il n’aurait pas pu répondre, taclent les rapporteurs. Il n’aurait pas pu justifier son insistance à maintenir Mme Myeni à la tête de la SAA. »

La South African Airways victime du « système Zuma »

Ils n’ont pas oublié ce 19 novembre 2020 : ce jour-là, auditionné depuis quelques heures, Jacob Zuma profite de la pause café… pour prendre la tangente ! On ne l’y reverra plus. L’ancien président refuse depuis de témoigner devant une institution qu’il a rebaptisée « commission Zuma » pour signifier sa partialité.

Ses multiples attaques contre le juge Zondo et son refus réitéré de répondre aux questions lui ont valu d’être condamné par la Cour constitutionnelle à quinze mois de prison. Une peine qu’il purge hors les murs, en liberté conditionnelle. Début décembre, il présentait un livre, Jacob Zuma parle, écrit par ses porte-flingues, pour défendre son mandat injustement comparé selon eux à « neuf années gâchées ».

Jacob Zuma a toujours eu à cœur de défendre sa gouvernance. En 2010, quand les frères Gupta lancent le journal The New Age, c’est sur une idée originale… de Jacob Zuma. Le président aurait même trouvé le nom de ce quotidien conçu comme un instrument de propagande pour soutenir son action. Chacun y trouve son compte puisque The New Age va permettre aux Gupta de siphonner les budgets publicitaires des agences gouvernementales et des entreprises publiques.

EN PLUS DE SERVIR LES INTÉRÊTS POLITIQUES DU CHEF DE L’ÉTAT, LA DIFFUSION D’UNE PRESSE PRO-ZUMA ENRICHIT SES AMIS

Via le groupe TNA, les Gupta vendent des abonnements, des espaces publicitaires et des contenus éditoriaux à l’ensemble du secteur public. Eskom, la compagnie d’électricité, achète 2 000 exemplaires par jour de The New Age. En plus de servir les intérêts politiques du chef de l’État, la diffusion d’une presse pro-Zuma enrichit ses amis, dont la cupidité n’a aucune limite. Devant la commission, l’ancien directeur de la communication gouvernementale, Themba Maseko, affirme avoir été licencié après avoir refusé une proposition d’Ajay Gupta. En 2010, l’homme d’affaires lui aurait demandé de verser l’intégralité du budget publicitaire gouvernemental à The New Age.

Monsieur Propre

Aujourd’hui, c’est une presse plus indépendante qui épluche les 854 pages du premier rapport Zondo. Un deuxième document sera remis fin janvier et un troisième, à la toute fin du mois de février. D’ici là, le gouvernement se refuse à tout commentaire. Ramaphosa présentera la totalité des travaux de la commission devant le Parlement d’ici au 30 juin et dira ce qu’il compte faire de ses recommandations. « Peu importe qui est mis en cause, nous ferons appliquer les recommandations, a prévenu le chef de l’État. Nous prenons le travail de la commission Zondo très au sérieux car nous voulons un gouvernement propre. »

UNE AUDITION PUBLIQUE MAÎTRISÉE PAR UN RAMAPHOSA TOUJOURS AIMABLE ET PEU DÉCONTENANCÉ

Élu en 2018 sur la promesse d’une nouvelle aube débarrassée de la corruption, Cyril Ramaphosa profite de la commission Zondo pour peaufiner son image de Monsieur Propre au sein du Congrès national africain (ANC, au pouvoir). Contrairement à Jacob Zuma, le chef de l’État a honoré les invitations de la commission Zondo. Il a passé quatre jours sur le fauteuil de témoin en sa qualité d’ancien vice-président (2014-2018). Une audition publique maîtrisée par un homme d’État toujours aimable et peu décontenancé.

Grand déballage

S’il devait être cité dans le rapport, Ramaphosa assure qu’il prendrait ses responsabilités : « Quand je suis mis en cause, je suis suffisamment intègre pour être capable de me mettre en retrait. » Encore faut-il qu’il parvienne à convaincre sa famille politique que ce grand déballage est un mal pour un bien. Dans son rapport, la Commission relève que l’ANC a elle aussi profité des « produits de la corruption ».

Au sein du parti, certains ont voulu repousser la publication du rapport, a dévoilé Ramaphosa.« Je les exhorte à ne pas le faire et à se ranger parmi ceux qui protègent ce pays et font de l’ANC une entité à laquelle les masses font de nouveau confiance », a-t-il ajouté devant des militants. Ce weekend, le parti fête ses 110 ans, et ce rapport pourrait bien être un cadeau empoisonné.

Avec Jeune Afrique par Romain Chanson – à Johannesbourg

Afrique du Sud : cinglant désaveu pour l’ANC

novembre 4, 2021
Le président sud-africain Ramaphosa assiste aux élections locales à Soweto, à Johannesburg, le 1e novembre 2021. © Sumaya Hisham/REUTERS

Au pouvoir depuis 1994, l’ANC enregistre le pire score électoral de son histoire. Il paye des années de gestion calamiteuse du pays.

Cyril Ramaphosa était présenté comme « la dernière chance » du Congrès national africain (ANC) pour sauver ces élections. Le chef de l’État, visage souriant imprimé sur toutes les affiches électorales, a passé le mois d’octobre sur les routes sud-africaines à faire campagne au nom de son parti. En vain. Avec seulement 46 % des voix à l’échelle nationale contre 54 % en 2016, l’ANC subit son plus gros revers électoral. Seize points ont même été perdus depuis les municipales de 2011 (62 %).

Surtout, l’ANC échoue à obtenir la majorité dans la plupart des métropoles sud-africaines. Ses résultats sont en chute libre à Johannesburg (-10 %), Pretoria (-7 %), ou encore au Cap (-7 %). Même Durban (-14%), bastion de l’ANC dans la province du KwaZulu-Natal, échappe à son contrôle avec un résultat sous le seuil de la majorité (42 %). « C’est un message sans ambiguïté qu’envoient les électeurs […] Les gens sont déçus par l’ANC », reconnaît le parti dans un communiqué. Et de citer la longue liste des griefs : lenteur à s’attaquer à la corruption, incapacité à assurer l’accès aux services de base et à gouverner correctement les municipalités.

Nouer des alliances

Le parti de Nelson Mandela devra se résoudre à nouer des alliances pour espérer gouverner par coalition. Un système qui avait joué en sa défaveur en 2016. En ralliant plusieurs petits partis, l’Alliance démocratique (DA), première force d’opposition, avait notamment mis la main sur Pretoria et Johannesburg. La razzia pourrait s’avérer encore plus importante si l’opposition fait bloc contre l’ANC.

Avec 30 % des municipalités en ballotage, « la politique des coalitions risque de devenir la clé des scrutins à l’avenir », analyse André Duvenhage, professeur en sciences politiques à l’université du North-West. « Ce n’est pas du tout dans notre culture ou notre histoire politique, on a besoin d’apprendre », poursuit-il.

La multiplication des coalitions résulte d’une baisse générale des voix enregistrées par l’ANC et la DA. Elle s’explique aussi par une fragmentation du paysage politique. Ce scrutin a vu s’affronter 325 partis et 1 500 candidats indépendants sur 95 000. Des déçus des grandes familles politiques qui veulent faire entendre leur voix autrement. « Voter pour les petits partis affaiblit la DA, ne jouons pas avec le feu », tentait de décourager John Steenhuisen, leader du parti dans un spot de campagne.

Discours anti-immigration

La DA est devenue une pépinière à dissidents. Trois de ses anciens porte-drapeaux ont bataillé contre elle lors de ce scrutin. Mmusi Maimane, ancien leader du parti devenu le défenseur des partis indépendants avec son mouvement OneSA. Patricia de Lille, maire du Cap (DA) de 2011 à 2018 et en concurrence avec GOOD, son nouveau parti. Et surtout, Herman Mashaba, maire de Johannesburg DA entre 2016 et 2019 et sensation politique de ce scrutin avec ActionSA, créé en 2020. À Johannesburg, il se place en troisième position avec 16 % des voix.

« Herman Mashaba est devenu un politicien de premier plan, il va influencer la nature des coalitions », prévient André Duvenhage. Cet entrepreneur jouit d’une certaine popularité liée au succès de ses produits pour cheveux « Black Like Me ». « Les gens le voient comme quelqu’un qui n’a pas besoin d’argent, qui ne va pas en voler car il a déjà son propre empire », résume la politologue Asanda Ngoasheng. C’est aussi son discours anti-immigration qui fait mouche auprès d’une population qui se sent en concurrence avec une main-d’œuvre étrangère, alors que le chômage atteint les 34 %. À Soweto, ActionSA récolte 21 % des voix, selon l’analyste Dawie Scholtz.

LES PERSONNES QUI SONT LOYALES À L’ANC ONT PRÉFÉRÉ NE PAS VOTER DU TOUT EN GUISE DE PROTESTATION

Concentré sur quelques villes, ActionSA ne pèse pas lourd à l’échelle nationale et n’est pas en mesure de déloger les Combattants pour la liberté économique (EFF). Le parti de Julius Malema gagne deux points à l’échelle nationale et confirme sa place de troisième parti sud-africain (10 %). Le commandant en chef Malema s’est dit « très heureux » de voir le rival ANC sous la barre des 50 %.

Le très fort taux d’abstention ne réjouit en revanche personne. La participation ne dépasse pas 45 % parmi les 26 millions d’électeurs enregistrés. « On note une apathie électorale depuis 2019, explique Paul Berkowitz de l’ONG The Third Republic. Le citoyen ordinaire souffre. Ce doit être un sentiment de futilité, de rejet, qui alimente cette apathie électorale. » Le dégoût de la politique a contaminé ce scrutin. « Même les personnes qui sont loyales à l’ANC ont préféré ne pas voter du tout en guise de protestation plutôt que de se tourner vers un parti d’opposition, relate Asanda Ngoasheng. Ces élections ne sont qu’un tir de sommation, avant le chaos qui verra l’ANC ne plus obtenir sa majorité habituelle à l’échelle nationale. »

Avec Jeune Afrique par Romain Chanson – à Johannesburg

Violences en Afrique du Sud : le président dénonce une tentative de déstabiliser l’État

juillet 17, 2021
Le président sud-africain Cyril Ramaphosa visite une zone de Durban durement touchée par les troubles, en Afrique du Sud, le vendredi 16 juillet 2021.

Armés de pelles et de balais, des Sud-Africains continuaient inlassablement à nettoyer samedi les dégâts après plusieurs jours de pillages et d’émeutes, que le président Ramaphosa a qualifiés de tentative orchestrée de semer le chaos et déstabiliser le pays.

À côté d’un mur tagué « Libérez Zuma » et « J’emmerde la démocratie », des riverains débarrassaient des monticules de gravats près d’un centre commercial de Durban. Les premiers incidents, pneus brûlés et routes bloquées, ont éclaté la semaine dernière au lendemain de l’incarcération de l’ex-président Jacob Zuma condamné pour outrage à la justice, dans son bastion du Kwazulu-Natal (KZN, Est).

Puis les entrepôts, usines et centres commerciaux ont été méthodiquement pris d’assaut par des pillards et les violences se sont étendues à la plus grande ville du pays Johannesburg, sur fond de chômage endémique et de nouvelles restrictions anti-Covid, jusqu’à provoquer l’intervention de l’armée.

212 morts

Au total, 212 personnes ont trouvé la mort, dont 180 dans le KZN. Et les forces de sécurité ont procédé à plus de 2 500 arrestations.

SOUS PRÉTEXTE D’UN GRIEF POLITIQUE, LES AUTEURS DE CES ACTES ONT CHERCHÉ À PROVOQUER UNE INSURRECTION POPULAIRE », A ACCUSÉ CYRIL RAMAPHOSA

Mais après une semaine d’incidents, un calme précaire semble régner. Aucun incident n’est signalé dans la capitale économique. Et même en pays zoulou, où des poches de violences résistaient, alimentées aussi par des tensions raciales entre Sud-Africains noirs et d’origine indienne, une accalmie semble se profiler.

« Sous prétexte d’un grief politique, les auteurs de ces actes ont cherché à provoquer une insurrection populaire », a accusé vendredi soir Cyril Ramaphosa, s’adressant aux Sud-Africains.

« Défaillance » des services de sécurité

Plusieurs responsables au gouvernement ont déjà ouvertement affirmé que les violences des derniers jours ont été téléguidées par des partisans de Jacob Zuma. La police enquête sur 12 personnes soupçonnées d’être les cerveaux de l’opération, l’une d’entre elle a déjà été arrêtée.

La police surveille des pilleurs arrêtés dans un centre commercial du canton d’Alexandra, à Johannesburg, en Afrique du Sud, le 12 juillet 2021.

Les autorités craignent par ailleurs un regain des cas de Covid causés par les mouvements de foule lors des pillages, alors que le pays est en proie à une troisième vague meurtrière de la pandémie.

« Nous trouverons ceux qui sont à l’origine de cette violence. Ils seront tenus responsables de leurs actes. Nous ne permettrons à personne de déstabiliser notre pays et de s’en tirer à bon compte », a promis le président.

Les autorités ont été largement critiquées pour avoir tardé à réagir et ne pas avoir empêché les violences. Les experts en sécurité ont unanimement pointé une « défaillance » des services de renseignement et de la police. Cyril Ramaphosa a reconnu que le gouvernement était « mal préparé » à des violences de cette ampleur.

Quelque 10 000 soldats ont été déployés sur le terrain, pour épauler une police en sous-nombre et dont la réputation d’inefficacité et de corruption n’est plus à faire. Ce chiffre pourrait grimper jusqu’à 25 000 dans les prochains jours.

« Opération Récupération »

Le chef d’état-major des armées, le général Rudzani Maphwanya, a promis d’arrêter « voyous et escrocs ». Déjà, la traque contre les pillards a commencé. La nuit dernière, la police a mené un raid baptisé « opération récupération » à Alexandra, un des townships les plus miséreux du pays, dans le nord de Johannesburg.

Tout ce qui semblait neuf et n’était pas accompagné d’une preuve d’achat a été confisqué et chargé à l’arrière d’une camionnette, repartie avec un fatras de fauteuils, vélos pour enfant, frigidaires.

LES RÉCENTS ÉVÉNEMENTS « AGGRAVERONT LA PAUVRETÉ ET ENGENDRERONT DES DIFFICULTÉS ENCORE PLUS GRANDES POUR DES MILLIONS DE SUD-AFRICAINS », SELON CYRIL RAMAPHOSA

Ces derniers jours, les effets des dévastations des centres commerciaux se sont fait sentir. Dans certains quartiers de Durban, des distributions de nourriture ont été organisées. « Nous avons envoyé de la nourriture à des hôpitaux », a dit Imitiaz Sooliman, de l’association Gift of the Givers. « Ils nous ont appelés en disant que les patients n’ont pas pu manger ».

Des transports perturbés ont provoqué des difficultés d’approvisionnement notamment dans le KZN. L’autoroute reliant Johannesburg et Durban a toutefois été rouverte samedi, sous étroite surveillance des forces de sécurité.

Au total, des centaines de commerces ont été attaqués en l’espace de quelques jours. Regrettant des « dommages énormes » et de futures « pertes d’emploi », les récents événements « aggraveront la pauvreté et engendreront des difficultés encore plus grandes pour des millions de Sud-Africains », a prédit Cyril Ramaphosa.

Par Jeune Afrique avec AFP

En Afrique du Sud, Emmanuel Macron défend l’accès aux vaccins

mai 30, 2021
Le président sud-africain Cyril Ramaphosa et son homologue français Emmanuel Macron, à Pretoria en Afrique du Sud, le 28 mai 2021.

Le président français a passé 24 heures à Pretoria pour une visite dominée par la question de l’inégalité vaccinale sur le continent.

Dans la soute à bagages de l’avion présidentiel, un symbole : 2 200 vaccins Johnson & Johnson venus de Paris. La France livre directement ses ressortissants de plus de 55 ans, inquiets de ne pas pouvoir être vaccinés dans les mois prochains. Ce colis destiné aux expatriés rappelle qu’en Afrique du Sud, la campagne de vaccination connaît un dangereux retard avec seulement 900 000 personnes vaccinées pour 58 millions d’habitants.

Attention au risque « d’apartheid vaccinal », ne cesse de dénoncer Cyril Ramaphosa, l’une des voix les plus critiques du continent sur la gestion de la pandémie. Les deux chefs d’État ont échangé publiquement leurs idées sur la crise actuelle dans l’amphithéâtre du campus Future Africa de Pretoria. Les plus éminents scientifiques et industriels sud-africains engagés dans la lutte contre le Covid-19 étaient réunis pour écouter et dialoguer avec les deux présidents pendant plusieurs heures.

Investissement

Devant Emmanuel Macron, le président sud-africain n’a pas mâché ses mots pour railler la boulimie des pays du Nord. « Alors que les vaccins inondent les pays riches, ils ne font que ruisseler en Afrique », a déploré le président sud-africain. Un constat partagé par son homologue français. Face au risque d’accumulation dans les pays riches, Emmanuel Macron a insisté pour que le don de doses pré-payées soit une priorité. La France s’engage à offrir 30 millions de doses d’ici la fin de l’année, 100 millions à l’échelle européenne. Autre urgence identifiée par Emmanuel Macron : le renforcement des capacités de production sur le continent. Comme l’a rappelé le chef de l’État français, « l’Afrique, c’est 20% des besoins et seulement 1% de la production vaccinale ».

Afin de combler ce déficit, la France a annoncé un investissement massif – mais non rendu public – dans la multinationale sud-africaine Aspen. Cette entreprise, dont le siège social est à Port-Elizabeth, produit les vaccins de la firme américaine Johnson & Johnson. Un transfert de technologie lui permet d’assembler, d’emballer et de distribuer le vaccin à dose unique Janssen destiné au marché local et à l’export. En revanche, la préparation des matières premières n’a pas encore été déléguée à Aspen.

Pour une levée des brevets

Investir dans la production locale est un effort bienvenu mais limité si les pays n’ont pas la capacité de fabriquer intégralement les vaccins, estime Cyril Ramaphosa. Le président sud-africain plaide sans relâche pour une levée temporaire des brevets sur la propriété intellectuelle, condition sine qua non pour répondre aux besoins selon le chef de l’État. Une demande en ce sens a été déposée en octobre 2020 devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC), par l’Afrique du Sud et l’Inde. Plus d’une centaine de pays soutiendraient cette requête selon Cyril Ramaphosa.

Dernier soutien en date, bien qu’en demi-teinte, celui d’Emmanuel Macron. Longtemps considéré comme opposé à la levée des brevets pour ne pas nuire à l’innovation, le président français a profité de son voyage à Pretoria pour affiner sa position. « Je veux ici être très clair, sur le principe de lever les contraintes de la propriété intellectuelle pour permettre la production en Afrique et partout dans le monde, nous sommes pour » a déclaré Emmanuel Macron à l’issue d’un entretien en tête à tête avec Cyril Ramaphosa.

Si Emmanuel Macron accepte d’envisager une levée temporaire des brevets, il n’y voit cependant qu’une solution secondaire, inadaptée à l’urgence de la pandémie. La levée des brevets sur la propriété intellectuelle ne résout pas immédiatement la question des capacités de production. Pour autant, les deux chefs d’État ont prévu de travailler ensemble sur cette question. Ils présenteront une initiative commune à leurs homologues du G7 qui se réuniront au Royaume-Uni du 11 au 13 juin. « Nous allons essayer de les convaincre que nous sommes en guerre », a prévenu Cyril Ramaphosa.

Lutte contre les jihadistes au Mozambique

Avant d’évoquer la guerre contre la pandémie, c’est la lutte contre les jihadistes du nord du Mozambique qui a été discutée entre les deux chefs d’État. « La France est disponible pour prendre part à des opérations sur la partie maritime », a dévoilé Emmanuel Macron. La veille, le président Cyril Ramaphosa était à Maputo pour un sommet de la SADC qui n’a débouché sur aucune annonce concrète. « Nous sommes à disposition pour aider mais dans le cadre d’une solution politique qui sera d’abord demandée par le Mozambique et ensuite structurée par la SADC », a précisé Emmanuel Macron.

En lutte contre le terrorisme ou contre une pandémie, Emmanuel Macron a défendu l’idée d’un monde interdépendant où la solidarité doit prévaloir. « Je crois, aujourd’hui plus qu’hier, que nous avons compris à quel point nous avons tous un destin lié, cette crise l’a rendu transparent à nos concitoyens », déclarait le président Macron avant de quitter Pretoria ce samedi midi. « Le président était porteur d’un message de volontarisme et de solidarité », analyse Achille Mbembé.

SA VOIX N’EST PAS DU TOUT LA VOIX DE LA FRANCE-AFRIQUE »

L’historien camerounais, qui vit à Johannesburg, s’est entretenu plus de deux heures avec Emmanuel Macron durant cette visite éclair. « Sa voix n’est pas du tout la voix de la France-Afrique, c’est quelque chose de nouveau, qui n’a peut-être pas encore de nom, il y a une brèche qui est ouverte, et il y a une chance à saisir », entrevoit Achille Mbembé. L’intellectuel camerounais a été chargé par le président Macron d’organiser le colossal sommet Afrique-France (12 pays, 1 000 invités, une soixantaine de débats) reporté au mois d’octobre à Montpellier. L’occasion « de refonder la relation entre l’Afrique et la France », prévient Achille Mbembé et de faire le bilan de la politique africaine d’Emmanuel Macron à l’approche de la fin de son premier mandat.

Avec Jeune Afrique par Romain Chanson

Afrique du Sud : entre Zuma et Ramaphosa, le duel qui fragilise l’ANC

mai 6, 2021
L’ancien président sud-africain Jacob Zuma, le 15 octobre 2019.

Chargée d’enquêter sur les soupçons de corruption qui visent l’ancien président, la commission Zondo cristallise les divisions au sein de l’ANC. Car si le principal mis en cause refuse de témoigner, l’actuel chef de l’État, Cyril Ramaphosa, a lui été entendu, défendant l’idée d’un parti tournant la page des années Zuma.

L’image est rare : un président en exercice, non contraint, interrogé par une commission anti-corruption. « C’est ainsi que notre démocratie fonctionne », déclare Cyril Ramaphosa à ceux qui s’en étonnent. Ce mercredi 28 avril, le chef de l’État sud-africain témoigne devant la commission Zondo, qui enquête sur des soupçons de « capture d’État », autrement dit d’accaparement du pouvoir et des richesses par une minorité corrompue. Au cœur de ce faisceau d’accusations, l’ancien président, Jacob Zuma, au pouvoir de 2009 à 2018 et soupçonné d’avoir permis à la famille Gupta d’infiltrer tous les étages de l’appareil d’État. Cyril Ramaphosa sourit aux juges, plaisante et répond aimablement à des questions inoffensives. Il reconnaît l’existence d’une « ère de la capture d’État ».

Cinq mois plus tôt, même bâtiment, même fauteuil. Nous sommes le 19 novembre 2020 et c’est Jacob Zuma, chef d’État de 2009 à 2018, qui témoigne. Une courte apparition avant un coup d’éclat. Au moment de la pause café, il quitte la commission sans prévenir. Une gifle au visage de cette institution, un aller sans retour. « Je ne vais pas me soumettre à un système judiciaire injuste et oppressif », réagira Jacob Zuma via un communiqué.

Suivront toutes sortes de médiations, de mains tendues et même une menace – en cours d’examen – de condamnation à deux ans de prison pour outrage. Les efforts de Cyril Ramaphosa et des leaders du Congrès national africain (ANC) pour ramener Jacob Zuma à la raison n’ont pas eu plus d’effets. « Vous n’avez aucune sympathie pour moi […] Ces dernières années l’ANC ne m’a jamais protégé », rétorque l’intéressé lors d’une réunion de la dernière chance. Sa démission forcée, survenue le 14 février 2018 alors qu’il était cerné par les affaires de corruption, lui est restée en travers de la gorge.

Ramaphosa joue la carte anti-Zuma

Si on ne lui connaît plus d’ambitions personnelles, Jacob Zuma reste un animal politique. Avec des crocs, des griffes et des pics sur le dos. « Il a réussi à se vendre comme le politicien contre lequel vous risquez une guerre perpétuelle si vous osez le défier », résume Ongama Mtimka, politologue à l’université Nelson Mandela de Port Elizabeth. Ses attaques contre la commission Zondo sont accueillies avec bienveillance par une frange du parti. « Les débats de cette nature sont toujours bons pour la démocratie », salue Ayanda Dlodlo, actuelle ministre de la Sécurité d’État. Celle qui a servi sous les deux présidents partage les réticences de Zuma vis-à-vis de la commission Zondo : « Je ne suis pas ceux qui la voient comme sacro-sainte », dit-elle avec diplomatie.

« LA COMMISSION ZONDO EST UTILISÉE À DES FINS POLITIQUES ET LE PRÉSIDENT EN PROFITE POUR PRENDRE SA REVANCHE SUR SES OPPOSANTS

Cette imbrication du judiciaire et du politique dérange une partie de l’ANC. « De manière très simplifiée, vous avez une aile qui pense que le pouvoir politique ne doit pas être entravé. C’est le camp du secrétaire général du parti, Ace Magashule, et de l’ancien président, Jacob Zuma. Et vous avez l’autre camp, qui n’est pas sans reproches, mais qui au moins continue à croire que l’état de droit et la Constitution sont importants et que le pouvoir doit avoir des garde-fous », schématise Ongama Mtimka.

Ces divisions ne sont pas seulement exposées par la commission Zondo, elle sont aussi exploitées par Cyril Ramaphosa. Devant le juge Zondo, il joue la carte anti-Zuma. « Nous sommes fiers d’avoir une justice solide et indépendante », insiste-t-il. Protégé par son statut de président en exercice, il n’a pas été mis sous pression lors de son témoignage, en dépit du fait qu’il a été le vice-président de Zuma (de 2014 à 2018). « Ils l’ont laissé livrer sa version des faits et il est resté très vague sur de nombreux sujets », observe André Duvenhage, politologue à la North West University. La commission l’a traité « avec déférence » et « elle a pris des gants », raille Carl Niehaus, membre de l’ANC et proche de Zuma.

Redonner confiance aux militants

Reconnaissant les errements de son parti sans en endosser la responsabilité, Cyril Ramaphosa promet de faire « en sorte que les excès du passé ne se reproduisent pas dans notre pays ». « [La commission Zondo] est utilisée à des fins politiques et Ramaphosa en profite pour prendre sa revanche sur ses opposants », analyse André Duvenhage. Sur Twitter, l’ancien leader démocrate Simon Grindrod exprime un sentiment largement partagé : « La commission n’est rien de moins qu’un exercice de communication pour dépeindre les anciens cadres comme corrompus et l’actuelle direction comme angélique. »

LES MILITANTS ONT PERDU CONFIANCE DANS LEUR PARTI À CAUSE DES SOUPÇONS DE CORRUPTION »

L’opération mains propres vise à redonner confiance aux militants. La base électorale de l’ANC s’érode doucement mais sûrement. Lors des élections locales de 2016, le parti a enregistré ses pires résultats électoraux depuis sa prise de pouvoir en 1994. Pretoria et Johannesburg sont tombées aux mains de l’opposition. « Leurs propres militants sont restés éloignés des bureaux de vote », rappelle Ebrahim Fakir, politologue au Auwal Socio-Economic Research Institute (ASRI) à Johannesburg. Certes, l’ANC reste le parti majoritaire, mais « les militants ont perdu confiance dans leur parti à cause des soupçons de corruption« , ajoute le politologue.

Pour regagner en crédibilité, le Comité national exécutif du parti a activé une « résolution de mise à l’écart ». Tout membre de l’ANC inculpé dans une affaire grave doit se mettre en retrait. Les personnes visées bénéficient d’un délai de 30 jours pour plaider leur cause. Passé cet ultimatum, ils seront exclus. Premier concerné, le secrétaire général de l’ANC. En poste depuis 2017, Ace Magashule est inculpé pour fraude et détournement dans une affaire de contrat public de désamiantage et il s’est bien gardé de démissionner avant l’expiration de l’ultimatum.

Les instances de l’ANC auront mis plusieurs jours avant de décider d’une sanction à l’encontre de l’un de ses membres les plus puissants (il a finalement été suspendu le 5 mai). Auparavant, Jacob Zuma, son mentor, l’avait d’ailleurs récemment reçu dans sa résidence, tout comme l’ancien président Thabo Mbeki. « Le fait que sa mise à l’écart ait été retardée montre qu’il y a des gens qui sont prêts à l’écouter malgré le risque de chaos au sein du parti. La réalité, c’est qu’il a des soutiens », relève le politologue Ebrahim Fakir.

Menaces de scissions et coups bas

« Aujourd’hui, la plus forte opposition au président Ramaphosa vient du clan Magashule », poursuit André Duvenhage. Même suspendu, le secrétaire général représente une faction officieuse qui a pris le nom de RET pour « Réforme radicale de l’économie » (un engagement politique inscrit dans le programme de l’ANC) et qui accuse le chef de l’État d’être trop modéré face aux grands patrons du capitalisme blanc.

« C’est normal d’avoir différents camps au sein d’un parti. Mais le problème de l’ANC, c’est que ces dissensions ont pris tellement d’ampleur que les agendas politiques de chacun prennent le pas sur l’unité du parti », diagnostique Ongama Mtimka.

Cyril Ramaphosa conserve une majorité de soutiens au sein de l’ANC. « Suffisamment en tout cas pour que lui et ses alliés puissent faire évoluer positivement le parti », veut croire Ongama Mtimka. Le chef de l’État reste néanmoins exposé aux coups bas et aux conspirations. Mal élu, avec seulement 51,8% des voix lors du scrutin pour la présidence de l’ANC en 2017, il demeure vulnérable. Sa stratégie de normalisation sera évaluée dès le 27 octobre prochain lors des élections municipales.

Avec Romain Chanson