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Théâtre: le torrent Dieudonné Niangouna coule à flot

mars 3, 2018

 

L’acteur et dramaturge sur les planches pour Shéda. © Patrick aventurier/SIPA

L’impétueux et intarissable homme de théâtre congolais éclabousse la scène internationale du nord au sud. Qu’il fascine ou agace, il emporte beaucoup sur son passage.

Ce qui est bien avec Dieudonné Niangouna, c’est qu’il suffit de préparer quatre questions pour obtenir quarante-cinq minutes de monologue. C’est aussi un peu le problème. L’auteur, comédien et metteur en scène de théâtre, noie l’auditeur sous des flots de mots qu’on tente en vain d’interrompre en levant l’index vers le ciel, comme un écolier (la seule solution pour lui clore temporairement le bec est de parler plus fort que lui).

En fait, la langue de Niangouna rejoint son écriture théâtrale. Et l’on peut soit succomber à l’ivresse de ce trop-plein de verbe, cette orgie de paroles parfois ponctuée de fulgurances poétiques, soit tomber dans un état de léthargie avancé ou se sentir agressé par ce mur de son.

C’est plutôt dans le deuxième état que nous a mis la pièce Et Dieu ne pesait pas lourd…, qu’il a écrite pour son complice Frédéric Fisbach, déjà présent pour sa création Shéda, à Avignon en 2013 (quatre heures trente de spectacle, entracte compris !).

« Ce nouveau texte n’est pas une commande, insiste l’auteur. C’est une demande. Frédéric avait une colère sur laquelle il voulait que je mette des mots. Il voulait être seul sur le plateau pour pouvoir approfondir son travail sur mon écriture parce qu’elle le prend au bide, qu’elle lui permet de crier. Quand il a reçu la pièce, il y a deux ans, il a hurlé : “C’est une montagne !” Je lui ai dit : “Écoute, Fred, tu savais à qui tu faisais la demande !” »

Quelques coupes plus tard, c’est tout de même un monologue tout en vociférations de près de deux heures que propose le comédien à la Maison de la culture de Seine-Saint-Denis, à Bobigny, en banlieue parisienne.

Ancré dans le continent

Niangouna est un torrent. Il va vite, peut-être trop, et sort souvent de son lit. Le matin de l’entretien, il était à l’aéroport, de retour du Cameroun, puis est passé à l’ambassade du Burkina à Paris pour obtenir un visa avant de se rendre comme invité à la Maison de la radio, qui regroupe plusieurs stations : France Inter, France Culture… Quand on lui demande quelle station l’invitait, il avoue ne pas savoir. Le natif de Brazzaville, aujourd’hui âgé de 41 ans (dont vingt-sept de carrière théâtrale), a un pied au nord et un pied au sud.

« Né en Afrique, je ne peux être que quelqu’un qui enjambe la Méditerranée », résume-t‑il. Sollicité un peu partout en Europe, il reste ancré dans le continent, au Burkina, au Mali, en RD Congo et au Cameroun, où il anime gratuitement et régulièrement des ateliers théâtre dans des lieux prêtés par des amis pour les besoins de ce « compagnonnage ». « J’ai la responsabilité historique de transmettre à mes sœurettes et frérots », estime-t‑il.

C’est parce que j’ai eu cette parole politique et que j’ai ouvert ma gueule que je ne peux pas retourner au Congo !

Il y a une vraie générosité chez l’artiste. « Il accorde beaucoup d’attention à son équipe, note la comédienne Marie-Charlotte Biais. Il laisse de la place à ses acteurs au moment de la création et sait les écouter. Ce n’est pas quelqu’un d’autoritaire. Le jour de la première, il fait des cadeaux personnalisés à tout le monde : des photos qu’il a prises, des livres, des tee-shirts en lien avec la pièce. Il sait souder un groupe ! »

Au Théâtre de Vidy, à Lausanne, la veille de la première de Nkenguegi, on l’avait vu haranguer ses comédiens en équilibre sur une table au cours d’une soirée très festive. Et pour la création de Shéda, le capitaine avait entraîné toute sa troupe dans la grande banlieue de Brazzaville pour un barbecue improvisé près d’une petite rivière…

Aujourd’hui, le tourbillon est persona non grata dans sa ville natale. Et quand on tente d’aborder le sujet, il se crispe : « Non, je ne veux pas en parler, votre journal va me censurer. » On insiste en l’assurant de retranscrire fidèlement ses propos : « Ce que je vais dire n’est pas publiable. » « C’est vous qui vous autocensurez, alors… » « C’est parce que j’ai eu cette parole politique et que j’ai ouvert ma gueule que je ne peux pas retourner au Congo ! » hurle Niangouna dans la brasserie où a lieu l’entretien.

Ce qui m’empêcherait de dormir, c’est de ne pas faire le travail de citoyen de mon temps, qu’il n’y ait plus de festival, pas d’atelier…

L’auteur a longtemps serpenté en faisant fi des barrages. Il paie de fait son engagement contre le maintien à la présidence de Denis Sassou Nguesso, au pouvoir depuis plus de vingt ans. Dans une lettre ouverte publiée fin 2015, il lançait « Sassoufit » : « Il ne peut pas être acceptable que des mascarades d’élections puissent au nom de toutes les corruptions possibles obstruer la voie (et la voix) à la raison, et qu’ensemble nous puissions rester pantois face à ce simulacre désobligeant ! »

Rapidement, celui à qui l’homme d’État avait pourtant accordé quelques mois auparavant le grand prix des arts et des lettres voyait son action dans le pays compromise. La douzième édition du festival international qu’il dirigeait, Mantsina sur scène, recevait une interdiction de se produire dans les salles et établissements publics. Aujourd’hui, Niangouna n’est plus directeur de l’événement, mais reste dans le comité artistique… à distance. « Ce qui m’empêcherait de dormir, c’est de ne pas faire le travail de citoyen de mon temps, qu’il n’y ait plus de festival, pas d’atelier… », confie-t‑il une fois calmé.

Pour que le théâtre africain « ne soit pas un produit d’exportation »

Niangouna, qui nage souvent à contre-courant, est à l’origine d’une autre controverse. L’année dernière, alors que le Festival d’Avignon faisait un focus sur la scène subsaharienne, il pointait dans un texte violent le fait qu’aucun metteur en scène africain n’était programmé. « Inviter un continent sans sa parole est inviter un mort. C’est une façon comme une autre de déclarer que l’Afrique ne parle pas, n’accouche pas d’une pensée théâtrale dans le grand rendez-vous du donner et du recevoir. »

Il se bat aussi pour que le théâtre africain « ne soit pas un produit d’exportation ». La tentation est grande, explique-t‑il, de vouloir séduire les réseaux théâtraux existant au Nord en copiant une esthétique en vogue. On pourrait lui opposer que lui-même reprend dans ses créations nombre de poncifs du théâtre contemporain occidental : spectacle-­fleuve, rapport au public, parole hystérique… Mais ce serait un long et houleux débat, et les quarante-cinq minutes de l’entretien sont écoulées. Niangouna est déjà sorti de la brasserie, il doit replonger dans le courant de sa vie.

Projets à venir

L’auteur va collaborer avec le Berliner Ensemble dans un spectacle sur l’histoire coloniale allemande au Cameroun. Il prépare une performance pour le festival Ça se passe à Kin, en juin, une création à la Maison de la culture de Seine-Saint-Denis baptisée Trust Shakespeare Alléluia et une grande pièce, Les Immatérielles, pour le Théâtre de la Colline, à Paris. Devant la brasserie, on reste fasciné par le spectacle de la Seine en crue. Le fleuve a fini par envahir les berges et se répandre partout. Difficile de dire ce qu’il restera, destructions ou terres plus fertiles, une fois qu’il aura cuvé sa colère.

Beaucoup de bruit pour rien

Dans le texte de Dieudonné Niangouna Et Dieu ne pesait pas lourd…, un homme seul crache son spleen et sa colère pendant près de deux heures. Contre qui, quoi ? Difficile de répondre. Il se présente comme un acteur, mais ne dit peut-être pas la vérité, convoque contre lui des jihadistes, la CIA, le FBI, s’invente (ou non) une vie entre une cité de banlieue, une discothèque américaine et une prison du désert libyen. En résulte une logorrhée nébuleuse que le comédien et metteur en scène français Frédéric Fisbach tente de ponctuer d’effets visuels et sonores, appelant à la rescousse un mur d’enceintes à plein régime, des fumigènes et des néons clignotants braqués sur le public.

Bizarrement, cet attirail visant à provoquer ou à transmettre une colère laisse indifférent. Peut-être parce que le propos est trop filandreux pour réellement interpeller ou émouvoir. Dieudonné Niangouna assure vouloir faire du théâtre pour « le mécanicien, la vendeuse d’arachides dans la rue ». Dans la salle du théâtre de banlieue, ce soir-là, à en croire le look du public, une seule personne d’origine modeste assistait au spectacle… C’était l’ouvreuse venue pour placer les spectateurs, et elle s’est endormie.

Jeuneafrique.com par

Congo: Lettre à Denis Sassou-Nguesso et à ses alliés : « Nous ne sommes pas tous Néron » par Dieudonné Niangouna

décembre 5, 2015

 Dieudonné Niangouna est auteur, metteur en scène, comédien, directeur du Festival International de Théâtre Mantsina sur scène à Brazzaville, Chevalier des Arts et des Lettres Français, Grand Prix des Arts et des Lettres du Congo Brazzaville.
Courageux, il vient d’écrire une lettre ouverte à sassou, lequel vient de promulguer une nouvelle constitution, tout en se maintenant au pouvoir grâce à l’ancienne constitution abrogée (le pays a donc deux constitutions, de son point de vue), le tout  dans le but de mourir au pouvoir…

 

Monsieur le Président, je m’insurge. Ne pas s’insurger serait cautionner la grande tragédie qui se prépare et à laquelle personne d’entre nous n’échappera à moins d’en être le bourreau. Ce n’est plus seulement un simple exercice du laisser-aller que traverse actuellement le Congo. C’est la mort du sens qui commence. L’esclavage du peuple congolais à l’état d’effacement total. Monsieur le Président, vous voulez effacer la personnalité du peuple. Et cette disparition morale est l’ultime opération qui provoquera votre ascension vers les rouages de la déification, pensez-vous. Des choses ont été commises et toutes les impossibilités existent sur la terre. Notre devoir en tant que citoyen est d’empêcher toute forme d’autocratie qui signe la mort du genre qui respire. Il ne peut être concevable que toute une génération soit prise en otage par la gabegie, et que, de ce système de « zombification », l’on puisse dénoter un insolent torrent de vertiges, mécanique d’un manège de destruction politique des avenirs, sans que la colère venue du peuple ne questionne nos rapports à l’autorité, à la diplomatie, aux amis et aux amitiés, à la violence, à l’altérité, à la vie elle-même telle qu’elle passe avec ou sans nous, à la mort qui manifestement prend la forme de la peur pour nous rétracter. Nous sommes les « pas contents ! ». Nous disons SASSOUFIT !

Monsieur le Président, en juillet dernier, devant des milliers de Congolais réunis au stade Félix Eboué pour célébrer l’ouverture du Festival Panafricain de Musique (FESPAM), vous m’aviez reçu en m’accordant le Grand Prix des Arts et des Lettres en présence de toutes les chaînes de télévision congolaises. Ce prix je l’ai mérité, par mon entêtement à faire du théâtre un espace du débat social, un lieu de résistance contre toutes formes de léthargie et de politique d’endormissement. C’est pour ce même combat que, quelques jours avant, le 14 Juillet, la France me faisait Chevalier des Arts et des Lettres dans le jardin de la Case de Gaulle. Ce que je combats, avec et par le théâtre, m’oblige comme hier à m’insurger contre cette politique que vous tenez tant à faire persister.

Quels citoyens sommes-nous si nous sommes incapables de défendre des valeurs en lesquelles nous croyons et qui garantissent la souveraineté du peuple et son bien-être. Maintenant, je m’en vais m’adresser au peuple, de quelque horizon que soient les personnes qui composent cette force humaine. Et je dis : « Frères, il nous faut sortir de la peur et de la médiocre conception de la mort qui n’est que l’émission d’une terreur qui avait été mise en place par une politique de non-respect de droits de citoyen pour tuer la pensée ». Refusons cet éloge de la servitude volontaire. N’ayons pas l’âme aussi faible pour nous faire acheter avec de l’argent. Nous ne sommes pas du bétail. C’est fini, la traite négrière. Nous ne pouvons accepter une fois de plus de continuer à nous vendre entre nous et à nous faire acheter pour de l’argent ! À tuer notre peuple et notre avenir pour de l’argent. Montrons aux yeux du monde que nous valons plus que ça ! Que nous sommes des personnes – Nous sommes des BANTOUS ! -, que nous sommes au-dessus de la conception « prostitutionnelle » de l’argent ! Nous ne pouvons quand même pas vendre le pays à la corruption, par la corruption, pour la corruption, en échange de trois deniers.

Ne massacrons pas notre avenir. Ne bradons pas notre existence. Ne spolions pas le destin de nos enfants. Ne prostituons pas le pays ! Il ne peut pas être acceptable que des mascarades d’élections puissent au nom de toutes les corruptions possibles obstruer la voie (et la voix) à la raison, et qu’ensemble nous puissions rester pantois face à ce simulacre désobligeant ! Nous ne sommes pas tous des Néron pour contempler Rome en train de brûler, avec le visage empli d’extase. Nous ne sommes pas venus sur terre pour faire l’apologie de la violence de l’argent ni de celle des armes avec son terrorisme apocalyptique. Nous ne voulons pas la guerre comme nous ne voulons pas que les pouvoirs nationaux ou internationaux continuent à signer l’acte de décès de notre nation pour des intérêts, pour de l’argent couvert de sang ! Respectez-vous !

Respectez-nous ! Respectons-nous ! Peuple congolais, commence par te respecter toi-même ! Ça ne se monnaie pas l’intégrité ! Nous ne pouvons pas laisser vivre le Congo dans cet état honteux des choses ! Ce combat nous concerne tous, Congolais, Africains, Européens, Américains, Asiatiques, Australiens, à l’ère de la mondialisation, car les conséquences des choix économiques, politiques et culturels fondés sur la terreur et le non-respect des lois, nous les vivons tous. C’est bien malheureusement ce qui caractérise aujourd’hui les grandes crises que traverse le monde et que les sept milliards de voisins que nous sommes, subissons ! Prenons tous nos responsabilités face à l’Histoire.

Le grand poète congolais Sony Labou Tansi disait : « Nous venons au monde pour nommer. Gare à celui qui nommera sa honte ou sa propre perte ! »

Monsieur le Président, je vous ai parlé en parlant au peuple car on ne peut être premier citoyen que par le peuple et pour le peuple. Et le peuple a son dernier mot : SASSOUFIT !

Dieudonné Niangouna est auteur, metteur en scène, comédien.

Directeur du Festival International de Théâtre Mantsina sur scène à Brazzaville. Chevalier des Arts et des Lettres Français. Grand Prix des Arts et des Lettres du Congo Brazzaville.
Festival « Mantsina sur scène », du 10 au 30 décembre, à Brazzaville et à Pointe Noire.