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Maroc, Sénégal, Gabon… Qui sont les champions africains de la finance verte ?

mai 14, 2022

Dans une nouvelle étude, la Banque africaine de développement (BAD) distingue sept pays africains pionniers en matière de croissance verte et de financement climatique.

Dans une pépinière, à Buee, dans le sud de l’Éthiopie, en juin 2020. © Michael Tewelde/AFP

Alors que le débat sur la dette africaine fait rage, la Banque africaine de développement (BAD) a, dans une étude publiée à la fin de janvier et qui vient d’être rendue publique, évalué les nouveaux mécanismes de financement d’une croissance soucieuse de la préservation de l’environnement.

Intitulée « Croissance verte en Afrique », cette étude, menée conjointement avec l’Institut mondial de la croissance verte (GGGI), présente une cartographie des pays selon leur degré d’avancement en matière de projets verts (énergies renouvelables, parcs éco-industriels, etc.). Elle désigne des pionniers en matière de croissance verte et, surtout, de finance climatique.

  • Kenya et Rwanda, deux grands leaders

Parmi ceux qui sortent du lot, le Kenya, dont le leadership en matière de croissance verte découle d’un changement institutionnel efficace. Le Rwanda, qui, lui, a mobilisé 160 millions de dollars par le biais du Fonerwa – un fonds par lequel le financement environnemental et climatique est acheminé, décaissé et suivi –, démontre que le financement de la croissance verte peut être stimulé par un mécanisme de lutte contre le changement climatique.

Bien que la création d’emplois dans les secteurs dits verts ne soit pas systématiquement suivie au niveau national, le Fonerwa estime avoir contribué à en créer 144 858, est-il écrit dans le rapport de la BAD.

  • Maroc, Tunisie et la part des énergies renouvelables

L’étude relève que, tout comme la Tunisie, le Maroc a atteint 100% d’accès à l’électricité, ce qui se traduit par une consommation par habitant relativement élevée dans ces deux pays.

Le Gabon, où la forte consommation d’électricité provient des citadins nantis (40% des populations rurales n’ont pas accès à l’électricité) est également dans cette catégorie. Au Gabon, au Kenya, au Rwanda et au Mozambique, la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité est importante (entre 60% et 90%) en raison du poids de l’hydroélectricité.

  • L’exemple éthiopien

L’Éthiopie, qui tente de jeter les bases d’une industrie verte par le biais d’un parc éco-industriel, fait également office de pionnier en matière de financement de la croissance verte, souligne le rapport. Grâce à de « bonnes pratiques de gestion des terres », ce pays a inversé la courbe de la dégradation du couvert végétal, qui est passé de 5% en 2010 à 13 ou 15% trois ans plus tard. Ce qui représente une contribution monétaire d’environ 27 milliards de birr, soit 520 millions de dollars selon le cours actuel.

L’expérience éthiopienne suggère, précise le rapport, que la réussite de la croissance verte dépend en partie de l’adoption et du respect d’un processus de planification ancré localement. En Tunisie, un mécanisme de financement innovant a produit des résultats probants dans le secteur des chauffes-eau solaires grâce au programme Prosol, censé lutter contre la déforestation.

Le mécanisme financier Prosol a été lancé entre 2005-2009 afin d’installer 300 000 m2 de capteurs solaires pour développer le marché des chauffes-eau dans le secteur résidentiel.

  • Lutte contre la déforestation : le label gabonais

Enfin, le Gabon comme le Mozambique constituent des modèles dans la lutte contre la déforestation, en vue d’assurer une croissance verte. L’annulation de l’exploitation forestière sur 1,3 million d’hectares, notamment dans les sanctuaires et les parcs nationaux, ainsi que l’interdiction d’exporter du bois non transformé ont entraîné une baisse de 50% de l’exploitation forestière.

Recouvert à 98% de forêt tropicale, le pays, qui exploitait 3,5 millions de mètres cubes de bois par an il y a quinze ans, a ramené ce seuil à 1,5 million de m3. Libreville a d’ailleurs demandé à toutes les sociétés forestières présentes sur son sol de se conformer au Forest Stewardship Council (FSC), un label qui promeut une gestion durable de la forêt.

Avec Jeune Afrique par Nadoun Coulibaly

Éthiopie : lancement de la production d’électricité du barrage sur le Nil

février 20, 2022
Le grand barrage de la Renaissance (Gerd), à Guba en Éthiopie, le 19 février 2022. © AFP

Après plus de dix ans de travaux et de controverses avec l’Égypte et le Soudan, l’Éthiopie a officiellement lancé dimanche 20 février la production d’électricité de son grand barrage de la Renaissance, sur le Nil Bleu.

C’est « la naissance d’une ère nouvelle », a lancé le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed en présidant dimanche le lancement de la production du Grand Ethiopian Renaissance Dam (Gerd), projet controversé de plusieurs milliards de dollars. « C’est une bonne nouvelle pour notre continent et pour les pays en aval avec lesquels nous aspirons à travailler ensemble », a-t-il ajouté sur Twitter.

Accompagné de nombreux hauts responsables du pays, Abiy Ahmed a effectué une tournée dans la centrale électrique et a cliqué une série d’interrupteurs sur un écran électronique pour déclencher la production du barrage.

« Ce grand barrage a été construit par les Éthiopiens, mais au bénéfice de tous les Africains, pour que tous nos frères et sœurs d’Afrique en profitent », a affirmé un haut responsable participant à l’inauguration. « Cette journée, pour laquelle les Éthiopiens ont tant sacrifié, ont tant espérée, et pour laquelle ils ont tant prié, est enfin là », a-t-il ajouté.

Au lancement du projet, chaque fonctionnaire avait été appelé à contribuer au financement du barrage, à hauteur d’un mois de salaire. Par la suite, de nombreux emprunts publics avaient également sollicité les économies des Éthiopiens.

Tributaires du Nil

Dimanche, divers responsables éthiopiens ont loué les efforts d’Abiy Ahmed pour achever le financement d’un projet qui a longtemps frôlé l’échec. « Notre pays a tant perdu, surtout financièrement, en raison des retards de travaux », a souligné le directeur général du projet Kifle Horo, lors de ses remarques d’ouverture. En l’absence de comptabilité officielle précise, le coût total du projet a été estimé par les experts à 4,2 milliards de dollars (3,7 milliards d’euros).

CETTE EAU GÉNÈRE DE L’ÉNERGIE PUIS CONTINUE DE COULER COMME AVANT VERS LE SOUDAN ET L’ÉGYPTE, CONTRAIREMENT AUX RUMEURS QUI AFFIRMAIENT LE CONTRAIRE

Le Gerd constitue, depuis le lancement du projet en 2011, un contentieux avec le Soudan et l’Égypte, tous deux tributaires du Nil pour leurs ressources hydrauliques. Le Caire invoque un « droit historique » sur le fleuve, garanti depuis un traité signé en 1929 entre l’Égypte et le Soudan, alors représenté par le Royaume-Uni, puissance coloniale. L’Égypte avait obtenu un droit de veto sur la construction de projets sur le fleuve.

En 1959, après un accord avec Khartoum sur le partage des eaux, l’Égypte s’était attribué un quota de 66 % du débit annuel du Nil, contre 22 % pour le Soudan. N’étant pas partie prenante de ces accords, l’Éthiopie ne s’est jamais considérée liée par eux et, en 2010, un nouveau traité signé par les pays du bassin du Nil, qui prend sa source en Ouganda, a supprimé le droit de veto égyptien et autorisé des projets d’irrigation et de barrages hydroélectriques.

« Comme vous le voyez, cette eau génère de l’énergie puis continue de couler comme avant vers le Soudan et l’Égypte, contrairement aux rumeurs qui affirmaient que les Éthiopiens voulaient bloquer l’eau pour les affamer », a affirmé Abiy Ahmed.

Saisies l’été dernier, les Nations unies (ONU) avait recommandé aux trois pays de poursuivre leurs pourparlers sous l’égide de l’Union africaine (UA). Le Caire et Khartoum, inquiets pour leur approvisionnement en eau avaient demandé à Addis Abeba de stopper le remplissage du barrage.

L’Éthiopie avait néanmoins procédé en juillet dernier à la seconde phase de remplissage du barrage, annoncé comme un des plus gros d’Afrique avec un objectif de production initiale de 6 500 mégawatts (MW), revu à la baisse à 5 000 MW, soit le double de la production actuelle de l’Éthiopie. Selon les médias d’État éthiopiens, la production initiale du Gerd est de l’ordre de 375 MW avec la mise en service d’une première turbine.

Situé sur le Nil Bleu, à une trentaine de kilomètres de la frontière soudanaise, le Grand barrage de la Renaissance est long de 1,8 km et haut de 145 mètres.

Avec Jeune Afrique

Ethiopie: Abiy Ahmed à la tête de la « contre-offensive » contre les rebelles, selon un média d’Etat

novembre 24, 2021
Ethiopie: Abiy Ahmed a la tete de la "contre-offensive" contre les rebelles, selon un media d'Etat
Ethiopie: Abiy Ahmed à la tête de la « contre-offensive » contre les rebelles, selon un média d’Etat© AFP/Amanuel Sileshi

Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed s’est rendu mercredi au front où il dirige la « contre-offensive » contre les rebelles venus de la région du Tigré, selon un média d’Etat, suscitant des appels internationaux à un cessez-le-feu dans cette guerre qui s’intensifie.

« Il n’y a pas de solution militaire au conflit en Ethiopie« , a martelé mercredi soir un porte-parole du département d’Etat américain, exhortant les parties « à s’abstenir de toute rhétorique incendiaire et belliqueuse » et « à faire preuve de retenue ».

Le secrétaire général de l’ONUAntonio Guterres, en visite en Colombie, a lui lancé un « appel urgent » à un « cessez-le-feu immédiat et inconditionnel afin de sauver » le pays, après plus d’un an d’un conflit marqué par le spectre de la famine.

M. Abiy, prix Nobel de la paix 2019, « mène maintenant la contre-offensive » et « dirige le champ de bataille depuis hier », a rapporté Fana Broadcasting Corporate, affirmant qu’à Addis Abeba le vice-Premier ministre Demeke Mekonnen gère désormais les « affaires courantes ».

Il n’était pas possible de savoir exactement où se trouvait M. Abiy, un ancien opérateur radio de l’armée devenu lieutenant-colonel. Fana n’a pas diffusé d’images de lui sur le terrain.

De retour d’une nouvelle mission à Addis Abeba, l’émissaire américain pour la Corne de l’Afrique, Jeffrey Feltman, avait fait état mardi de « progrès naissants » en vue d’un règlement diplomatique du conflit. Mais il a prévenu que « l’escalade » militaire risquait de les rendre vains.

La guerre a démarré au Tigré en novembre 2020 lorsque M. Abiy y a envoyé l’armée fédérale afin d’en destituer les autorités, issues du Front de libération du Tigré (TPLF), qui défiaient son autorité et qu’il accusait d’avoir attaqué des bases militaires.

M. Abiy avait proclamé la victoire trois semaines plus tard, après la prise de la capitale régionale Mekele. Mais, en juin, le TPLF a repris l’essentiel du Tigré et poursuivi son offensive dans les régions voisines de l’Amhara et de l’Afar.

Cette semaine, le TPLF a affirmé contrôler Shewa Robit, à 220 km au nord-est d’Addis Abeba.

Un médaillé olympique comme recrue

Mercredi, des centaines de nouvelles recrues de l’armée, incitées par M. Abiy à « rejoindre la campagne de survie » selon Fana, ont participé à une cérémonie à Addis Abeba.

« J’ai été ébahi quand j’ai entendu » que le Premier ministre voulait rejoindre les soldats sur le terrain, a dit à l’AFP Tesfaye Sherefa, un chauffeur de 42 ans qui faisait partie des conscrits. « Quand un dirigeant quitte (…) son trône c’est pour sauver son pays. Son objectif n’est pas de vivre mais de sauver son pays, et j’ai pleuré quand il a dit +suivez-moi+ et est allé sur la ligne de front. »

Parmi ceux qui ont promis de se battre figure le marathonien et médaillé olympique Feyisa Lilesa, qui a déclaré que l’avancée des rebelles représentait une « grande opportunité » de défendre le pays.

« Quand un pays est profané, c’est impossible pour moi de ne pas bouger et de juste regarder », a-t-il dit à un autre média officiel, Ethiopian BC.

Aux Jeux de Rio en 2016, M. Feyisa avait fait la Une en franchissant la ligne d’arrivée du marathon les bras levés et en croix – un geste de solidarité avec son peuple oromo, dont les manifestations contre le pouvoir, alors de longue date aux mains du TPLF, subissaient une forte répression.

Exodes

Le gouvernement continue d’affirmer que la progression du TPLF est exagérée, dénonçant une couverture médiatique sensationnaliste et des recommandations sécuritaires d’ambassades jugées alarmistes.

L’ONU a exprimé mercredi son inquiétude après des informations faisant état de déplacements de populations de grande ampleur dans l’ouest du Tigré, où Washington a déjà mis en garde contre un nettoyage ethnique.

Ces déplacements se feraient depuis une zone frontalière du Soudan et de l’Erythrée, a indiqué le Haut Commissariat aux réfugiés. Les autorités zonales du Tigré ont fait état de 8.000 nouvelles arrivées, pouvant même aller jusqu’à 20.000, mais ces chiffres n’ont pu être confirmés dans l’immédiat.

Londres a appelé mercredi ses ressortissants à quitter « immédiatement » l’Ethiopie, faisant état d’une « détérioration » rapide de la situation.

La France, l’Italie, l’Allemagne, l’Irlande et les Etats-Unis ont émis des appels similaires. Washington, Londres et l’Union européenne ont également retiré leur personnel non-essentiel tandis que l’ONU va évacuer d’ici à jeudi les familles de ses employés internationaux.

Par Le Point avec AFP

Comment Abiy Ahmed a mis l’Éthiopie à terre

novembre 24, 2021
Des combattants du Front populaire de libération du Tigré au sud de Mekelle, en juin 2021 © FINBARR O’REILLY/NYT/REDUX/REA

À son arrivée aux affaires, en 2018, le Premier ministre suscitait un immense espoir populaire. Mais trois ans plus tard, dont douze mois de conflit au Tigré, il est au bord du gouffre, entraînant son pays avec lui.

Quand le premier ministre Abiy Ahmed prend les rennes de l’Éthiopie, en avril 2018, elle est chancelante. En toile de fond, une question existentielle : comment les 80 « nations, nationalités et peuples » du pays devraient-ils s’organiser pour à la fois affirmer leur identité sans entraves et vivre côte à côte pour leur bénéfice mutuel ?

L’ancienne réponse, incarnée par le dernier « roi des rois », Haïlé Sélassié, était rude. Une main de fer au service d’une hyper centralisation autoritaire ; la négation de toute diversité, les composantes ethniques éthiopiennes étant sommées de renier leur identité pour essayer d’intégrer le groupe dominant : les Amhara. Après sa chute en 1974, et après l’intermède sanglant du Derg, l’élite tigréenne qui prend le pouvoir par les armes en 1991 prétend faire l’inverse : une fédération basée sur un découpage ethnique, chaque région disposant d’une très forte autonomie. Mais le tropisme « unitariste » l’emporte. Le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) impose à son tour son hégémonie. Dans les faits, le fédéralisme ethnique est un trompe-l’œil.

Les Tigréens ne représentent que 6 % de la population, les Amhara, un quart, et les Oromo, un bon tiers. Lorsque le tout puissant Premier ministre tigréen Meles Zenawi décède subitement en 2012, la pyramide du pouvoir s’effondre parce qu’elle reposait sur les épaules d’un seul homme. Dans ce vide, les rancœurs accumulées dans les régions de l’Oromya et Amhara mènent à un soulèvement populaire. Les jeunes, son fer de lance, crient : « À bas les Woyane », le surnom de l’élite tigréenne.

Foyer d’instabilité

Celle-ci comprend que son tour est désormais passé. Elle reflue vers son bastion tigréen et décide une série de réformes : droits humains, retour des mouvements d’opposition armée basés en Érythrée, libéralisation de l’économie. Les autres partis ethniques suivent. L’Éthiopie entre dans ce qu’on a appelé sa « transition démocratique ». Son symbole est l’élection d’un jeune dirigeant oromo, quasi inconnu jusque-là, Abiy Ahmed. Il suscite un immense espoir populaire, y compris chez les Tigréens.

ABIY AVAIT HÉRITÉ D’UN ÉTAT PLUS QUE CENTENAIRE, FONCTIONNEL. TROIS ANS PLUS TARD, IL EST À GENOUX

Mais trois ans plus tard, le pays est à genoux. Abiy avait hérité d’un État plus que centenaire, fonctionnel, même si les années précédentes l’avaient lézardé. Il est atomisé, phagocité par des coteries locales. Il avait hérité d’une des meilleures armées d’Afrique. Deux fois vaincues, en juin et en octobre, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Il avait hérité d’un pays souverain. Il s’accroche désespérément à Issayas Afeworki. Comme le despote érythréen considère également le FPLT comme son pire ennemi, son armée rejoint celle d’Abiy. Ses services de sécurité sont omniprésents, jusqu’aux contrôles à l’aéroport d’Addis-Abeba. L’Éthiopie était le pilier de la stabilité dans la Corne. Elle y est devenue le foyer majeur d’instabilité.

Course au désastre

Des dizaines de milliers d’hommes sont décimés sur les champs de bataille. La guérilla de l’Armée de libération Oromo se répand comme un traînée de poudre. Au Tigré, 5 millions d’habitants (sur 6 millions au total) ont besoin d’une aide d’urgence, 400 000 personnes sont au bord de la famine. Le blocus imposé par Addis-Abeba ne laisse passer que 15 % environ des secours nécessaires. Pour Antony Blinken, secrétaire d’État américain, les « atrocités » commises au Tigré pourraient s’apparenter à un « génocide ».

Abiy Ahmed porte une responsabilité écrasante dans cette course au désastre. Sa popularité initiale conjuguée à la vague de démocratisation lui conférait une mission historique : réunir pour la première fois les représentants de toutes les « nations, nationalités et peuples » pour qu’ils s’accordent librement sur un futur commun. Il fallait de l’œcuménisme, Abiy Ahmed a exacerbé les divisions. Très vite, il rend les Tigréens responsables de tous les maux du pays, présents et passés. Ces accusations font mouche. La tension monte avec le FPLT. Finalement, Abiy lance le 4 novembre 2020 une guerre qu’il a voulue, et non subie comme il le proclame. Les troupes fédérales aidées de paramilitaires amharas et surtout de l’armée érythréenne entrent au Tigré pour une « opération de rétablissement de l’ordre » censée finir en quelques jours.

LA VISION DU PREMIER MINISTRE EST ARCHAÏQUE. MÊME LA FORCE NE RÉUSSIRAIT PAS À L’IMPOSER

Habité par une vision messianique – sa mère avait prédit qu’il deviendrait le septième roi d’Éthiopie – et une soif insatiable de pouvoir, Abiy se voit comme l’héritier des grandes figures impériales qui rendra à l’Éthiopie une mythique « grandeur passée ». Il a délibérément et violemment ignoré et réprimé les aspirations d’une grande partie des Éthiopiens, dont le FPLT est devenu le champion : un « vrai » fédéralisme ethnique.

Sa vision est archaïque. Même la force ne réussirait pas à l’imposer. La preuve : la coalition FPLT-ALO se rapproche de plus en plus d’Addis-Abeba, et pourrait sous peu étrangler voire prendre la capitale. La survie du régime ne tient plus qu’à un fil. Dans un geste aussi symbolique que narcissique, Abiy Ahmed vient d’annoncer qu’il part sur le front pour prendre la tête de son armée, comme si cela pouvait inverser le rapport de force. Les pays occidentaux, eux, demandent à leurs ressortissants non indispensables de partir immédiatement pour ne pas devoir revivre le cauchemar de Kaboul.

Bientôt hors jeu ?

Malgré ce parcours désastreux, les pays voisins et les grandes puissances occidentales se sont obstinément aveuglés sur ces dérives. Par séduction d’abord, par impéritie ensuite. Ils s’en sont tenus à une sorte d’obsession textuelle : tout changement de régime devait être constitutionnel. Ils ont postulé que Abiy devait être au cœur d’une solution négociée, alors qu’il n’en a jamais voulu et que son maintien au pouvoir enfonce l’Éthiopie.

Olusegun Obasanjo pour l’Union africaine et Anthony Blinken sont à la manœuvre diplomatique, mais peut-être trop tard. Les discussions piétinent. La coalition FPLT-OLA est sûre de sa supériorité militaire, tandis qu’Abiy Ahmed croit en un retournement miraculeux des armes grâce à l’effet de masse consécutif à une mobilisation générale.

Mais l’obstacle que représente le Premier ministre éthiopien est enfin patent. Blinken a imputé pour la première fois la principale responsabilité de la poursuite des hostilités à Abiy. Des personnalités à l’intérieur comme hors du régime se concertent pour le mettre hors jeu d’une façon ou d’une autre et lancer ainsi ce fameux « dialogue national inclusif ». Leur réussite apporterait la seule petite lueur d’espoir.

Avec

René Lefort

Avec Jeune Afrique par René Lefort

Chercheur indépendant, spécialiste de la Corne de l’Afrique

Conflit du Tigré : les États-Unis accentuent leur pression

novembre 13, 2021
Un soldat surveille un poste-frontière entre l’Érythrée et l’Éthiopie à Humera, le 22 novembre 2020. © AFP / Eduardo Soteras

Washington a imposé vendredi des sanctions contre l’Érythrée, alliée de l’Éthiopie dans le conflit du Tigré, mettant en garde contre « l’implosion » du pays d’Abiy Ahmed en cas d’échec d’une solution négociée.

Le secrétaire d’État américain Antony Blinken a appelé vendredi à de nouvelles discussions entre Addis Abeba et les rebelles, avant son départ pour une tournée africaine la semaine prochaine.

Une absence d’accord entre les parties « conduirait à l’implosion de l’Éthiopie et aurait des conséquences sur d’autres pays dans la région », a-t-il estimé. « L’autre option est de stopper toutes les actions militaires en cours, s’asseoir à une table pour négocier un véritable cessez-le-feu permettant l’accès de l’aide humanitaire à toutes les zones où la population en a besoin », a poursuivi M. Blinken.

Le gouvernement américain a condamné tant le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) au pouvoir dans cette région que le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, un ancien allié et prix Nobel de la Paix, dans ce conflit qui a fait des milliers de morts depuis un an et placé des centaines de milliers d’habitants dans des conditions proches de la famine, selon l’ONU.
Début novembre, une enquête du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a conclu à de possibles crimes contre l’humanité commis par toutes les parties.

Sanctions uniquement contre l’Érythrée

Le président Joe Biden avait ouvert la voie en septembre à des sanctions contre tous les protagonistes du conflit. Mais celles imposées vendredi visent l’appareil militaire et politique de l’Érythrée, l’un des pays les plus reclus du monde et soumis à des sanctions internationales.

Washington « veut donner du temps et de l’espace pour voir si ces discussions peuvent progresser », a expliqué dans un communiqué M. Blinken pour justifier d’avoir épargné – pour l’instant – l’Éthiopie et le TPLF.

Le régime érythréen a soutenu militairement Addis Abeba en envoyant des troupes au Tigré, région qui borde sa frontière sud. Les Etats-Unis ont plusieurs fois réclamé le retrait de ces forces, notamment lors de la rencontre entre le représentant spécial Jeffrey Feltman et le président érythréen Issaias Afeworki en mai.

Pillages et de crimes sexuels

« Les forces érythréennes ont opéré en Éthiopie pendant le conflit et ont été responsables de massacres, de pillages et de crimes sexuels », a affirmé le Trésor américain dans un communiqué.

Les sanctions visent notamment l’armée érythréenne (EDF) et le Front populaire pour la démocratie et la justice (PFDJ), seul parti autorisé en Érythrée, dirigé par M. Afeworki qui donne « des ordres directs aux généraux de l’EDF », selon le Trésor.
Le porte-parole du TPLF, Getachew Reda, a salué l’action des États-Unis qui « au moins reconnaissent le rôle des Érythréens dans la campagne génocidaire au Tigré », même si Asmara « s’est perfectionné pour échapper aux sanctions ».

LES DIPLOMATES ÉTRANGERS INTENSIFIENT LEURS EFFORTS POUR TENTER D’ARRACHER UN CESSEZ-LE-FEU

Mais pour Cameron Hudson, expert pour l’Atlantic Council, Abiy Ahmed « reste responsable de ce conflit et le fait d’éviter encore une fois de sanctionner les entités éthiopiennes reflète le sentiment que (le Premier ministre) peut s’impliquer (dans des négociations) et que son approche du conflit a changé », a expliqué l’expert.

Ces derniers jours, les diplomates étrangers ont intensifié leurs efforts pour tenter d’arracher un cessez-le-feu. L’ex-président nigérian Olusegun Obasanjo, envoyé spécial de l’Union africaine, et M. Feltman se sont rendus en Éthiopie cette semaine. M. Blinken sera lui au Kenya voisin mardi.

« Blocus systématique »

Jeudi, Addis Abeba a émis des conditions à des pourparlers avec le TPLF, qui a enregistré des victoires importantes sur le terrain ces dernières semaines et n’a pas écarté de marcher sur la capitale.

Elles incluent un cessez-le-feu, le retrait des rebelles des régions d’Amhara et d’Afar et la reconnaissance de la légitimité du gouvernement central. Le TPLF a en retour réclamé l’entrée au Tigré de l’aide humanitaire, bloquée depuis le 18 octobre alors que 364 camions attendent une autorisation, selon l’ONU.

Le plus célèbre des Tigréens, le chef de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) Tedros Adhanom Ghebreyesus, a dénoncé vendredi le « blocus systématique » de cette région qui empêche l’envoi de vivres et de médicaments.

« Les gens meurent à cause du manque d’approvisionnement », a-t-il dit à Genève. Les autorités éthiopiennes sont aussi accusées d’avoir harcelé ou arrêté des Tigréens employés par les agences de l’ONU. (Avec AFP)

Avec Jeune Afrique

Éthiopie : quelles sont encore les options d’Abiy Ahmed ?

novembre 7, 2021
Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, en 2018. © ALEX WELSH/The New York Times-REDUX-REA

Alors qu’Addis-Abeba se prépare à un possible assaut des combattants du TPLF alliés à ceux de l’OLA, le Premier ministre éthiopien est au pied du mur. Et les pays voisins s’inquiètent des répercussions de la crise.

Abiy Ahmed peut-il encore renverser la situation à son avantage ? Jamais depuis qu’il est arrivé au pouvoir, en avril 2018, sa situation n’avait paru aussi précaire. La guerre a certes commencé il y a un an, les choses se sont accélérées ces dernières semaines. Fin octobre, le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) a en effet revendiqué la prise de deux villes stratégiques, Dessie et Kombolcha, situées à 400 km au nord d’Addis-Abeba. Le 3 novembre, l’Armée de libération oromo (OLA), qui a fait alliance en août avec le TPLF, a affirmé que l’arrivée de ses combattants dans la capitale était désormais « une question de mois, si ce n’est de semaines ».

En réponse, le gouvernement fédéral a annoncé un couvre-feu et a exhorté les habitants d’Addis-Abeba à se préparer à défendre la ville, qualifiant le conflit de « guerre existentielle ». Mais il est de plus en plus clair que les options d’Abiy Ahmed s’amenuisent rapidement.

Ni vainqueur ni vaincu

Le Premier ministre pourrait se résigner une guerre d’usure, mais l’armée fédérale a subi de multiples défaites, particulièrement au cours des cinq derniers mois, et elle est démoralisée. Malgré ses dernières offensives et les frappes aériennes qui ont visé Mekele, la capitale du Tigré, les forces du TPLF ont encore gagné du terrain dans les régions Afar et Amhara, permettant une expansion géographique du conflit dont les répercussions pourraient se faire sentir pendant des décennies.

L’OLA a également fait des progrès significatifs. Ses annonces – de plans de marche sur Addis-Abeba et de formation d’une alliance politique plus large – suggèrent que les rebelles travaillent déjà à une transition post-Abiy.

Celui-ci pourrait tenter de trouver un accord avec ses adversaires, d’autant qu’il est de plus en plus évident qu’il s’agit d’une guerre qui n’aura ni vainqueur ni vaincu, toutes les parties s’étant rendues coupables de violations des droits de l’homme et de possibles crimes de guerre, selon une récente enquête des Nations unies. Même s’il n’est pas exclu qu’Abiy parvienne à sauver son pouvoir, un accord de paix lui offrirait, le cas échéant, la possibilité de négocier son départ et les contours d’une transition en bonne et due forme.

Les dirigeants du Tigré ont insisté sur le fait que leur objectif immédiat était de lever le blocus imposé à leur région, mais leurs visées à plus long terme ne sont toutefois pas claires. Faut-il y voir un indice ? On connaît le nom de l’alliance rebelle qui sera bientôt formée : le Front uni des forces fédéralistes éthiopiennes.

Inquiétude régionale

Cette escalade du conflit, qui a coûté des milliers de vies et entraîné le déplacement de millions de personnes, a d’ores et déjà ébranlé l’Afrique de l’Est. Elle intervient dans un contexte marqué par un récent coup d’État et des contre-manifestations au Soudan voisin et par la pandémie de Covid-19.

Le 4 novembre, le ministre ougandais des Affaires étrangères a fait savoir que Yoweri Museveni avait convoqué une réunion des dirigeants de la région, le 16 novembre, pour discuter de la crise éthiopienne. En octobre, le président ougandais avait fait d’Amama Mbabazi, ancien Premier ministre et candidat malheureux lors de l’élection présidentielle de 2016, son envoyé spécial au Soudan du Sud et en Éthiopie, mais cela n’a permis aucune avancée.

Le 3 novembre, c’est Uhuru Kenyatta qui avait appelé au dialogue entre les belligérants et a proposé l’aide du Kenya pour « assister le processus de la manière que les Éthiopiens eux-mêmes jugerait appropriée. » « Les hommes et les femmes du gouvernement éthiopien, dirigé par mon cher frère, le Premier ministre, ainsi que les hommes et les femmes qui combattent ce gouvernement doivent cesser immédiatement les combats et dialoguer », a-t-il ajouté dans un communiqué.

Le conflit dure depuis un an maintenant, mais les voisins de l’Éthiopie sont jusqu’à présent restés relativement en retrait, en dépit de l’aggravation rapide de la crise humanitaire et du risque d’une plus grande instabilité dans le pays le plus peuplé de la région.

Multiples répercussions

Mais alors que la plupart des dizaines de milliers de personnes qui ont fui les combats dans le Tigré ont trouvé refuge au Soudan, l’extension du conflit plus au Sud, vers Addis-Abeba, pourrait entraîner un afflux de réfugiés vers d’autres pays. Certains ont d’ores et déjà été signalés jusqu’à Nairobi, la capitale du Kenya qui partage, avec l’Éthiopie, une frontière de 861 km de long.

Dans une déclaration publiée le 3 novembre, le porte-parole de la police kenyane, Bruno Shioso, a d’ailleurs déclaré que le pays avait « renforcé la sécurité et la vigilance le long des frontières kenyanes et dans d’autres zones critiques » et demandé à ses citoyens de signaler « les cas suspects d’étrangers sans papiers ».

LA CHUTE POTENTIELLE D’ABIY SIGNIFIERAIT PROBABLEMENT LA FIN DE L’ACCORD DE PAIX PASSÉ AVEC L’ÉRYTHRÉE

La guerre en Éthiopie pourrait également avoir d’autres répercussions régionales. La chute potentielle d’Abiy signifierait très probablement la fin du jeune accord de paix passé avec l’Érythrée. Il pourrait également modifier les relations avec Mogadiscio, où le président Mohamed Abdullahi Mohamed « Farmaajo » est confronté à de multiples crises. Ces derniers mois, le président somalien a travaillé en étroite collaboration avec Addis-Abeba et Asmara, y compris au Tigré, espérant sans doute diminuer la dépendance de son pays vis-à-vis de Nairobi.

L’administration d’Abiy Ahmed a jusqu’à présent résisté aux pressions de la communauté internationale et aux appels au dialogue. Le Premier ministre éthiopien pourrait-il assouplir ses positions ? L’envoyé spécial des États-Unis pour la Corne de l’Afrique, Jeffrey Feltman, est arrivé à Addis-Abeba, le 4 novembre, pour plaider en faveur d’un cessez-le-feu, mais ses chances de succès sont faibles.

Avec Jeune Afrique par Morris Kiruga – The Africa Report

Éthiopie : Abiy Ahmed, un Nobel au bord du gouffre ?

novembre 6, 2021
Damien Glez © Damien Glez

Deux ans après avoir reçu le prix Nobel de la paix, le Premier ministre éthiopien est cité parmi les possibles auteurs de crimes de guerre dans la région du Tigré. Et certains observateurs anticipent déjà sa chute.

« Oups… » répètent à l’envi ceux qui, en 2019, virent en Abiy Ahmed un apôtre de la paix et de de la coopération internationale. À l’époque artisan d’une « initiative déterminante visant à résoudre le conflit frontalier avec l’Érythrée », le Premier ministre éthiopien, lauréat du prix Nobel de la Paix, est aujourd’hui cité parmi les acteurs présumés de « crimes contre l’humanité » dans le cadre de la guerre au Tigré.

Le comité norvégien s’est-il précipité ? Dix ans avant Abiy Ahmed, Barack Obama avait reçu le même prix, pour des intentions plus que pour des actes. Et en 2017, Associated Press se demandait s’il était possible de retirer le prix attribué à la Birmane Aung San Suu Kyi…

Ce 3 novembre 2021, la Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU et de la Commission éthiopienne des droits de l’homme affirment, dans un rapport conjoint, que tous les belligérants de la crise au Tigré auraient participé « à des degrés divers » à des massacres de civils, des exécutions extra-judiciaires, des enlèvements, des cas de détentions arbitraires, des violences sexuelles ou des actes de torture.

Vers un putsch éthiopien ?

Si l’on devait considérer qu’Abiy Ahmed a usurpé la médaille norvégienne, devrait-il expier en rendant son tablier, sachant qu’il risque de voir bouclée, par l’est, la ceinture continentale des putschs guinéo-malo-tchado-soudanais ? Car pour l’Armée de libération oromo (OLA), alliée aux Tigréens du TPLF, la prise d’Addis-Abeba est « une question de mois, si ce n’est de semaines ».

Alors que les rebelles revendiquent la prise de villes situées à 400 km de la capitale, le scénario de la chute commence à être évoqué par des observateurs indépendants. Le Premier ministre éthiopien avait pourtant proclamé sa victoire militaire dès le 28 novembre 2020.

CERTAINS MÉDIAS ÉVOQUENT UN POUVOIR CENTRAL QUI VACILLE ET UN CHANGEMENT DE RÉGIME PAR LES ARMES

Alors que son gouvernement a déclaré, le 2 novembre, l’état d’urgence sur l’ensemble du pays, certains organes de presse internationaux évoquent un pouvoir central qui « vacille » et un « pays tout entier qui risque de basculer avec un changement de régime par les armes, inédit depuis 1991 ». Dans les coulisses, la même trompette alarmiste est embouchée par des diplomates, ceux-là même qui louaient le rôle stabilisateur du pays dans la Corne de l’Afrique, notamment depuis le mandat d’Ahmed et sa main tendue vers l’Érythrée.

Un esprit de dialogue que les griots du régime ne reconnurent plus lorsque fut déclenchée, il y a un an, l’offensive militaire contre la province septentrionale du Tigré. Les communications étant coupées dans une grande partie du nord éthiopien et l’accès des journalistes y étant restreint, c’est l’Histoire qui séparera, au fil des années, le bon grain du Prix Nobel de l’ivraie du chef de guerre. Mais c’est une survie bien plus immédiate qui occupe Abiy Ahmed.

Damien Glez

Avec Jeune Afrique par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Ethiopie: la bataille de Dessie se poursuit entre Tigréens et armée fédérale

octobre 31, 2021
Ethiopie: la bataille de Dessie se poursuit entre Tigreens et armee federale
Ethiopie: la bataille de Dessie se poursuit entre Tigréens et armée fédérale© AFP/Archives/EDUARDO SOTERAS

La bataille pour la ville de Dessie, au sud du Tigré, se poursuivait dimanche entre soldats éthiopiens et rebelles tigréens, selon des résidents interrogés par l’AFP, malgré les communiqués de victoire publiés la veille par les deux parties.

Des coups de feu et des tirs d’artillerie ont été rapportés par des habitants qui ont reçu de soldats éthiopiens la consigne de rester terrés chez eux.

Samedi, les rebelles du Front de libération du Peuple du Tigré (TPLF), qui affrontent depuis un an l’armée fédérale éthiopienne, ont affirmé avoir pris le contrôle de la localité stratégique de Dessie, en région Amhara, voisine du Tigré, ce qu’a démenti le gouvernement éthiopien.

Selon des résidents, les soldats éthiopiens qui avaient quitté Dessie dans la nuit de vendredi à samedi, ont fait leur retour.

« Les soldats nous ont dit qu’il y avait de nouveau des combats et nous ont dit de ne pas sortir », a affirmé à l’AFP un résident, qui s’est seulement identifié sous le nom de Mohammed.

Un autre habitant de Dessie, qui s’est présenté sous le nom de Desta, a ajouté qu’il avait vu des soldats se battre dans les rues.

« Ils tirent, mais j’ai dû fermer ma fenêtre pour ne pas être repéré et pris pour cible », a-t-il assuré.

Une autre habitante de la ville, Yemesirach, a indiqué qu’elle entendait des détonations et qu’elle était « à la maison, terrifiée ».

Mobilisation en Amhara

Un communiqué des communications militaires éthiopiennes a indiqué diamnche que « les forces armées sur le front continueront de nettoyer le groupe de terroristes ».

« Ils se battent pour éliminer la force d’invasion une bonne fois pour toutes », ajoute le communiqué de l’armée éthiopienne.

Le TPLF n’a pas répondu aux demandes de commentaires adressées par l’AFP.

La plus grande partie du nord de l’Ethiopie est interdite aux journalistes, rendant pratiquement impossible une vérification indépendante des informations transmises par les deux parties.

Un responsable éthiopien à appelé dimanche ses concitoyens à se mobiliser pour la bataille et la région Amhara, où se trouve Dessie, a renouvelé ses appels à la population pour défendre leurs terres.

« Tout Ethiopien en capacité de se battre doit se mobiliser », a affirmé Legesse Tulu, le ministre éthiopien de la Communication et porte-parole du gouvernement.

L’administration centrale de la région Amhara a pour sa part « appelé tous les citoyens de la région habilité au combat à s’enregistrer au cours des trois prochains jours ».

Dessie, située juste au sud du Tigré, à 400 km au nord d’Addis Abeba, a reçu ces derniers mois de milliers de déplacés des combats entre forces du TPLF et celles de l’armée fédérale et de ses alliés amhara.

Samedi, des milliers d’habitants de Dessie avaient commencé à fuir la ville pour gagner celle de Kombolcha, plus au sud.

La région du Tigré a pour sa part subi ces deux dernières semaines des bombardements aériens quasi quotidiens de l’aviation éthiopienne, visant, selon Addis Abeba, des infrastructures militaires des rebelles tigréens.

Selon le TPLF, ces bombardements ont visé des zones civiles. Des sources hospitalières à Mekele, la capitale du Tigré, ont fait état d’une dizaine de morts et les Nations unies ont rapporté trois victimes le 18 octobre.

Les hostilités ont provoqué de nombreux déplacements de populations et, selon les Nations unies, placé quelque 400.000 personnes au bord de l’état de famine.

Les grandes organisations humanitaires dénoncent régulièrement les entraves à l’acheminement de l’aide au Tigré, soumise à ce que l’ONU qualifie de « un blocus de facto ».

Par Le Point avec AFP

Rwanda, Cameroun, Nigeria… S’unir ou périr

septembre 30, 2021
Commémoration du génocide des Tutsi, à Kigali, en avril 2019 © Ben Curtis/AP/SIPA

Vingt-sept ans après le génocide, Kigali créé un ministère de l’Unité nationale et de l’Engagement civique. Preuve qu’au Rwanda comme au Cameroun, au Nigeria ou en Éthiopie, les rancœurs du passé menacent toujours la cohésion sociale.

Il y a quelque chose d’étonnant avec le Rwanda. Il s’y passe toujours quelque chose. Ce pays est souvent, pour le meilleur ou le pire, à la une de l’actualité. Pourtant, vu de l’intérieur, on a le sentiment que l’essentiel passe au travers des radars médiatiques. Récemment, par exemple, le gouvernement a annoncé la création d’un ministère de l’Unité nationale et de l’Engagement civique. L’information a été relativement peu commentée à l’extérieur du pays. Il est vrai que le décès de la star locale du rap « Jay Polly » à la même période dans un hôpital de Kigali, où il avait été conduit en urgence alors qu’il était détenu depuis plusieurs mois dans un établissement pénitentiaire, constituait, pour les pourfendeurs du pouvoir rwandais, une occasion de tirer une nouvelle fois à boulets rouges sur un régime qui provoque chez certains une aversion irrationnelle.

Pourtant, la question de l’unité nationale est centrale dans le projet de transformation du Rwanda. Elle a occupé l’esprit des architectes de sa renaissance après le génocide perpétré contre les Tutsi. Les fameuses « discussions du village Urugwiro » qui, entre mai 1998 et mars 1999, réunirent toutes les forces vives d’une nation pas totalement pacifiée pour plancher sur les fondements de la reconstruction, identifièrent « l’unité nationale » comme l’un des socles du nouveau Rwanda. La nouvelle Constitution consacra « l’unité » comme l’un des « piliers du développement ».

Comment « faire nation » ?

L’impératif de l’unité répondait évidemment à l’histoire récente : l’instrumentalisation politique des divisions avait conduit le pays au bord de l’anéantissement. L’enjeu, sur le papier, était simple : s’unir ou périr. Dans les faits, c’était une autre histoire : comment « faire nation » avec des compatriotes dont une partie avait été actrice du génocide ? Comment faire émerger une communauté de destin dans un pays qui, depuis son indépendance, s’était précisément bâti sur l’idée de destins irréconciliables ?

Les fondateurs du nouveau Rwanda avaient visiblement conscience de la difficulté du problème. Mais ils estimaient que le pays bénéficiait d’atouts spécifiques qui, naturellement, favoriseraient l’œuvre d’unification : une langue unique, des coutumes communes, etc. Or, la présence de ces facteurs n’avait pas empêché la désintégration du pays. Dans sa fameuse conférence sur la nation, Ernest Renan rappelle à juste titre que si « la langue invite à se réunir ; elle n’y force pas. Les États-Unis et l’Angleterre, l’Amérique espagnole et l’Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation… Il y a quelque chose de supérieur à la langue : c’est la volonté ».À LIREPaul Kagame : « Le jour où j’ai fui le Rwanda pour échapper aux génocidaires »

Puisqu’il est question de « volonté », difficile de dire que les nouvelles autorités en ont manqué dans leur objectif de réconciliation du peuple rwandais après la tragédie de 1994 : des actes de vengeance de militaires issus des rangs de l’armée du FPR ont été sanctionnés ; la mention ethnique sur les cartes d’identité a été abolie, des officiers issus de l’armée du régime génocidaire ont été intégrés à la nouvelle force, des anciens miliciens Interahamwe réfugiés dans les forêts congolaises ont été réadmis dans la société, etc.

LA RÉCONCILIATION N’A PAS EMPÊCHÉ LE DÉVELOPPEMENT D’UN NÉGATIONNISME VIRULENT

Et pourtant, d’une certaine manière, la création même d’un ministère consacré à l’unité nationale, vingt-sept ans après le génocide, témoigne de ce que les efforts entrepris depuis presque trois décennies ont été insuffisants. La réconciliation par la réforme du système politique n’a pas empêché le développement d’un négationnisme virulent. Mais qui aurait pu imaginer à l’époque qu’un génocide dont toutes les preuves existent aurait pu être relativisé, contextualisé, nié ? On peut penser que dans l’esprit des cadres du Front patriotique rwandais [FPR], la question de la réconciliation des mémoires historiques ne se posait pas : le génocide contre les Tutsi était une réalité objective. Mais dès lors que, contre toute attente, des mémoires s’affrontent autour de la place et du sens de cet évènement fondamental, sur quelles bases fonder « l’unité nationale » ? Dans quelle mesure l’unité peut-elle être accomplie sans un récit historique partagé ?

Le lourd prix de l’unité

Cette question va bien au-delà du Rwanda. Au Cameroun, par exemple, la question historique est revenue au cœur du débat national avec la résurgence de « la crise anglophone ». Là aussi, l’un des enjeux est celui du récit national – et donc de l’unité du pays : peut-il y avoir cohésion nationale sans mémoire historique nationale ? Quel contrat social dans un climat de rancœurs historiques ? Au Nigeria, la parenthèse ouverte par la guerre du Biafra n’a jamais été refermée ; l’héritage de cette tragédie pose toujours la question de l’unité du pays, d’autant plus que, entre-temps, d’autres considérations politico-historiques ont conduit à l’émergence de revendications sécessionnistes dans diverses autres régions du territoire. Et que dire de l’Éthiopie, dont une terrible guerre civile menace la survie ?

Constituer une nation est difficile. Le prix de « l’unité » est souvent lourd. C’est peut-être la raison pour laquelle les gouvernements confrontés à des problèmes de cohésion nationale choisissent soit de fermer les yeux, soit d’instrumentaliser les divisions – souvent pour le pire. En raison de son histoire, le Rwanda n’a pas d’autre choix que celui d’affronter le problème, puis d’y apporter une solution – et peut-être, comme dans d’autres domaines, d’inspirer le continent.

Yann Gwet

avec Jeune Afrique par Yann Gwet

Essayiste camerounais. Diplômé de Sciences Po Paris, il vit et travaille au Rwanda.

Éthiopie : les rebelles du Tigré accusent l’UA de « partialité »

août 29, 2021
Des soldats tigréens à Mekele au lendemain de la reprise de la capitale du Tigré, le 29 juin 2021.

Les rebelles tigréens ont accusé dimanche l’Union africaine (UA) de « partialité » à la suite de la désignation par l’organisation panafricaine d’un médiateur dans ce conflit qui déchire le nord de l’Éthiopie depuis près d’un an.

« Il serait naïf de penser que cette mission puisse marcher », a affirmé sur Twitter le porte-parole des rebelles Getachew Reda, trois jours après la nomination de l’ancien président nigérian Olusegun Obasanjo comme représentant de l’UA dans la Corne de l’Afrique avec pour mission de « promouvoir la paix, la sécurité, la stabilité et le dialogue politique ».

« Résoudre une crise requiert au moins la reconnaissance de l’existence, sinon de l’importance, d’un problème, écrit le porte-parole des rebelles tigréens. Nous avons du mal à comprendre comment on peut attendre un rôle constructif de la part d’une organisation qui a donné tout son sens au mot partialité. »

Conflit dévastateur

Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a pour sa part rejeté à plusieurs reprises toute proposition de médiation avec les leaders tigréens, affirmant qu’il ne s’agissait que d’une « opération limitée de maintien de l’ordre ». Abiy Ahmed avait envoyé l’armée au Tigré, région la plus septentrionale du pays, en novembre 2020 pour renverser les autorités dissidentes issues du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF).

Selon le prix Nobel de la paix 2019, cette opération répondait à des attaques contre des camps de l’armée fédérale ordonnées par le TPLF. La victoire devait être rapide, mais la région s’est enfoncée dans un conflit dévastateur, marqué par de nombreuses exactions contre les civils.

L’UA dans une position délicate ?

Fin juin, les forces pro-TPLF ont repris la capitale régionale Mekele, puis l’essentiel du Tigré et poussé dans les régions limitrophes de l’Amhara et de l’Afar pour mettre fin à ce qu’elles décrivent comme un blocus humanitaire du Tigré et pour empêcher les forces pro-gouvernementales de se regrouper.

LES ALLIÉS DE L’ÉTHIOPIE ONT EMPÊCHÉ TOUTE DISCUSSION SUR LE SUJET AU CONSEIL DE SÉCURITÉ DES NATIONS UNIES

Le conflit s’est avéré un sujet délicat pour l’Union africaine, basée à Addis Abeba, et les alliés de l’Éthiopie ont empêché toute discussion sur le sujet au Conseil de sécurité des Nations unies. Selon l’ONU, le conflit a déjà placé quelque 400 000 personnes dans une situation proche de la famine.

Olusegun Obasanjo avait déjà mené en juin au titre de l’UA une mission d’observation des élections générales qui ont débouché sur une large victoire des partisans d’Abiy Ahmed, malgré l’absence de scrutin pour raisons de sécurité dans un quart du pays, dont le Tigré.

Par Jeune Afrique avec AFP