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Guerre en Ukraine : l’avenir suspendu des étudiants africains qui ont fui en France

juin 8, 2022

TÉMOIGNAGES. De plus en plus d’étudiants étrangers non ukrainiens sont sommés de quitter le territoire français. Ils dénoncent un système d’accueil à deux vitesses.

L'Ukraine comptait en 2020 quelque 61 000 etudiants etrangers, dont 17 379 Africains (d'apres les derniers chiffres disponibles de l'Unesco).
L’Ukraine comptait en 2020 quelque 61 000 étudiants étrangers, dont 17 379 Africains (d’après les derniers chiffres disponibles de l’Unesco). © BEATA ZAWRZEL / Anadolu Agency via AFP

Comme nombre d’Ukrainiens, ils ont fui la guerre et trouvé refuge en France. Mais trois mois après l’exode, les premières décisions d’expulsion tombent pour les ressortissants non ukrainiens, sommés de rentrer chez eux. Un « gâchis humain » et une « fabrique à clandestins  », s’inquiètent les ONG. Inza Touré, 27 ans, incarne à lui seul ces craintes. Cet Ivoirien a quitté Dnipro (centre de l’Ukraine), où il étudiait depuis trois ans les relations internationales, dès le déclenchement du conflit pour arriver à Chambéry, le 3 mars.

Kafkaïen

Il obtient d’abord une autorisation provisoire de séjour d’un mois mais, dès le 23 mai, le préfet de Savoie – département où il est hébergé – lui délivre une obligation de quitter le territoire français (OQTF) sous trente jours. Depuis, Inza Touré est tombé dans l’irrégularité. « Le préfet dit que je n’ai pas fait d’efforts pour démontrer que je veux étudier », raconte-t-il à l’AFP. Pourtant, le jeune homme a entre-temps été admis dans un programme de Sciences Po Grenoble, où il peut reprendre ses études dès la rentrée. « Je suis déçu. Historiquement, mon pays a des liens avec la France, je parle français. Donc je me disais que ça allait être plus facile. Mais pas du tout », confie-t-il.

Dans son arrêté, consulté par l’AFP, le préfet souligne que « l’intéressé ne justifie ni d’une vie privée et familiale ancrée dans la durée en France, ni d’une insertion quelconque dans la société française ».

Alors que plus de 85 000 déplacés ukrainiens ont été accueillis en France de manière légale, les ressortissants étrangers qui vivaient en Ukraine avant le déclenchement du conflit le 24 février ne bénéficient pas des mêmes perspectives. Le texte d’application français de la « protection temporaire » offerte par l’Europe stipule que seuls ceux qui ne peuvent rentrer dans leur pays « dans des conditions sûres et durables » peuvent être pris en charge.

« Le traitement différencié dont font l’objet ces personnes, qui vivent les mêmes traumatismes de l’exil, de la séparation et de l’incertitude de l’avenir que celles qui ont la nationalité ukrainienne, est inacceptable », ont déploré mardi 7 juin dans un communiqué dix-sept associations et ONG, dont Amnesty International ou La Cimade. « Ces personnes commencent à recevoir des OQTF […]. C’est un gâchis humain mais aussi un non-sens politique puisque leurs compétences universitaires et professionnelles ont toute leur place en France », ont poursuivi ces organisations, réclamant une « application non discriminatoire de la protection temporaire ». « C’est une décision kafkaïenne et une fabrique à clandestins », abonde Pierre Henry, président de France Fraternités, association qui a ouvert une permanence juridique à destination des étudiants étrangers ayant fui l’Ukraine. « Il s’agit de moins de 1 000 personnes ! Il faut examiner leurs dossiers avec bienveillance », demande-t-il.

Interrogés sur cette situation, ni le ministère de l’Intérieur ni la cellule interministérielle de crise sur l’Ukraine n’ont donné suite.

Des pays plus souple en Europe ?

Les cas, eux, se multiplient et se ressemblent : après un premier document d’un mois, la demande de renouvellement bute sur un refus préfectoral. Pour Ange Zroho, lui aussi Ivoirien, « ce sera fini le 10 juin », quand son titre actuel va expirer. « J’ai peur, je suis perdu. J’ai l’impression que le compte à rebours est enclenché », raconte l’ancien étudiant en Staps (sport) à Kropyvnytskyi.

L’angoisse et le vertige de la clandestinité, après des années de vie « impeccable » en Ukraine, donnent même des idées de trajet retour à Yassine M., 25 ans dont six sur les bancs de l’Institut de médecine de Dnipro. Les ambitions de ce Marocain ont été coupées net « à quelques mois » de devenir médecin. Il voudrait désormais « terminer (ses) études » en France, quitte à « reprendre en troisième année ». Mais faute de papiers, le chemin s’obscurcit.

Rentrer au Maroc, comme le suggèrent les autorités françaises ? Impossible, balaye-t-il. Mais « retourner en Ukraine, j’y pense ». « D’autres sont déjà rentrés et me disent que la vie là-bas est normale », se persuade-t-il, faisant référence à l’Ouest ukrainien. En attendant un rendez-vous de la dernière chance en préfecture, il a déjà trouvé une « porte de sortie » : le 25 mai, il a obtenu du Portugal la protection temporaire que la France lui refuse. « Ça a été très facile », sourit-il enfin. « Quelques clics et en trois jours, on le reçoit par e-mail. »

Par Le Point avec AFP

Canada-Étudiants africains francophones refusés au Québec : « C’est un scandale! »

décembre 1, 2021

Depuis plusieurs années, les cégeps et les universités du Québec se heurtent à un problème commun et constant : les demandes de permis d’études provenant d’Afrique francophone sont massivement refusées par Ottawa.

Immigration Canada rejette massivement, depuis plusieurs années, les demandes de permis d'études provenant de certains pays d'Afrique francophone, au grand désarroi de nombreux établissements québécois.

© Ivanoh Demers/Radio-Canada Immigration Canada rejette massivement, depuis plusieurs années, les demandes de permis d’études provenant de certains pays d’Afrique francophone, au grand désarroi de nombreux établissements québécois.

«C’est un scandale!», s’emporte Sylvain Blais, le directeur général du Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue.

L’an passé, les cégeps ont accueilli près de 5000 étudiants étrangers, dont plus de deux tiers de Français. Un nombre en hausse constante depuis une décennie.

Le nombre d’Africains est cependant famélique. On compte par exemple autant de Camerounais accueillis dans le réseau collégial public que de Chinois, soit environ 4 % des effectifs internationaux.

«Inacceptable», «discriminatoire», «un bourbier»

Au Québec, comme l’a expliqué Radio-Canada la semaine passée, le taux de refus de ces dossiers est nettement plus élevé que dans le reste du Canada.

En moyenne, tous pays confondus, 61 % des demandes de permis d’études visant un établissement québécois, qui avait déjà donné son accord à l’étudiant, ont été rejetées en 2020. Des chiffres bien différents de l’Ontario (47 %) et de la Colombie-Britannique (37 %), les deux autres provinces qui accueillent le plus d’étudiants étrangers au pays.

Ces données varient encore lorsqu’on se penche sur la citoyenneté de ces étudiants. L’immense majorité des demandes provenant du Sénégal, du Cameroun, de la Côte d’Ivoire, du Togo, de la Guinée, de l’Algérie ou de la République démocratique du Congo – des pays où la langue française est couramment utilisée – sont refusées par Immigration Canada.

Le ministre Fraser troublé

Selon l’entourage du nouveau ministre fédéral de l’Immigration, Sean Fraser, ce dernier aurait été troublé par ces récentes révélations. Il est au fait de l’enjeu, il se penche sur la question et a demandé des pistes de solution, car les chiffres semblent indiquer un problème», nous a-t-on glissé.

L’ensemble des universités et des cégeps contactés par Radio-Canada ignoraient jusqu’à maintenant ces données et l’ampleur de ces refus.

«C’est inacceptable et scandaleux», affirme, avec véhémence, le président de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay.

«Cette situation nuit à l’image des cégeps» qui tentent de recruter des étudiants à travers le monde «pour assurer la vitalité de nos programmes», reprend-il.

«On se bat, mais on fait face à une action bureaucratique indescriptible et un bourbier qui met vraiment à mal nos efforts», reprend Bernard Tremblay.

Le Cégep de Matane recrute désormais, en grande majorité, des étudiants français.

© Boris Firquet/Radio-Canada Le Cégep de Matane recrute désormais, en grande majorité, des étudiants français.

Face à cette problématique, des établissements ont confié à Radio-Canada avoir abandonné l’idée d’attirer des étudiants africains. C’est le cas par exemple du Cégep de Matane.

«On a consacré beaucoup d’efforts en Afrique du Nord, pour très peu de résultats. On a toujours été confrontés à la difficulté d’avoir ces permis», raconte Brigitte Lavoie, qui s’occupe du développement international de l’établissement.

Même constat dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. C’était 99 % d’énergie pour 1 % de rendement», se désole France Voisine, directeur adjoint des études du Cégep de Saint-Félicien.

«C’est une aberration totale, surtout au moment où il y a des besoins de main-d’œuvre», affirme Sylvain Blais.

«C’est incohérent», souligne pour sa part Sabrina Potvin, coordonnatrice au Cégep de Jonquière. Ce dernier a récemment haussé le ton pour déplorer le refus d’Immigration Canada visant des étudiants ghanéens, qui avaient pourtant obtenu une bourse d’excellence du Québec.

«C’est un non-sens et c’est préoccupant. On a besoin d’une explication. Est-ce qu’on recrute pour rien dans certains pays? On a besoin de savoir», lance-t-elle.

Un traitement différent pour l’Inde et la Chine

Face au nombre important de demandes de résidences temporaires provenant de l’Inde et de la Chine, Immigration Canada a lancé, dès 2018, un programme d’intelligence artificielle pour traiter les demandes de visas touristiques. Ce système, qui a pour objectif d’éliminer certains biais discriminatoires, a, depuis, été élargi à l’étude des demandes de permis d’études de ces deux pays, qui se comptent, annuellement, par dizaines de milliers.

Avant la pandémie, en 2019, le taux d’acceptation des demandes de permis d’études étaient de 64 % pour l’Inde et de 85 % pour la Chine.

Ce programme d’intelligence artificielle est différent de l’outil informatique utilisé par les agents d’immigration pour analyser les dossiers provenant d’autres pays. En 2018, pour accélérer le traitement de ces demandes, Immigration Canada a lancé Chinook. Il s’agit d’un système qui réunit différentes informations dans une feuille de calcul Excel, avant que l’agent ne prenne une décision finale.

Un plan» réclamé à Immigration Canada

Plusieurs universités tiennent un discours similaire. Ce phénomène n’est pas nouveau», regrette le chancelier de l’Université de Montréal, Frantz Saintellemy.

Ce dernier cite l’un des principaux motifs de refus avancés par Immigration Canada : la crainte, par les agents, que l’étudiant ne retourne pas dans son pays d’origine. Mais dans les faits, dit-il, c’est le genre d’immigrants qu’on veut. «Il aura développé des compétences, il se sera intégré. On veut qu’ils restent le plus longtemps possible.»

Pierre Cossette, qui est recteur de l'Université de Sherbrooke, préside le Bureau de coopération interuniversitaire (BCI).

© /Radio-Canada Pierre Cossette, qui est recteur de l’Université de Sherbrooke, préside le Bureau de coopération interuniversitaire (BCI).

Il y a un manque d’arrimage dans l’application des stratégies des gouvernements provinciaux et fédéral», constate Pierre Cossette, recteur de l’Université de Sherbrooke et président du Bureau de coopération interuniversitaire.

Ce n’est pourtant pas la première fois qu’un tel problème est soulevé. Au printemps, un rapport gouvernemental du Comité permanent de la citoyenneté et de l’immigration avait mis en exergue cet enjeu.

Différents témoins ont relaté des exemples identiques, et les membres de ce comité avaient recommandé à Immigration Canada d’examiner les taux d’acceptation des étudiants étrangers dont les demandes sont traitées en Afrique, plus particulièrement dans les pays d’Afrique francophone» et d’élaborer un plan pour augmenter les taux d’acceptation des étudiants de cette région».

Une telle recommandation a-t-elle été suivie? Immigration Canada n’a pas répondu à nos questions.

Avec Radio-Canada par Romain Schué