Posts Tagged ‘Exemple’

Pourquoi la Chine pourrait suivre l’exemple de la Russie (ou pas)

février 26, 2022
Des soldats au garde-à-vous et une corvette en arrière-plan.

Pour se préparer à une éventuelle invasion, l’armée taïwanaise a mené trois jours de manœuvres aériennes, terrestres et maritimes, comme ici, à Keelung, le 7 janvier 2022. Photo : Getty Images/Sam Yeh

La situation de l’Ukraine, perçue par la Russie comme une partie intégrante de son territoire, n’est pas sans rappeler celle de Taïwan, aux prises avec son puissant voisin chinois qui aimerait bien la ramener dans son giron. Xi Jinping pourrait-il s’inspirer de l’invasion russe et décider, lui aussi, de mener une attaque contre l’île rebelle?

Pas tout de suite, croit Daniel Blumenthal, directeur des études asiatiques à l’American Enterprise Institute, à Washington. Ce ne sera pas dans les semaines ni les mois à venir, note-t-il. Le Congrès du Parti communiste chinois, prévu pour cet automne et lors duquel M. Xi devrait être réélu, est une étape trop importante.

« Il a trop à perdre au cours de la prochaine année. Mais je pense qu’après cela, la pression va augmenter sur Taïwan. »— Une citation de  Daniel Blumenthal, directeur des études asiatiques à l’American Enterprise Institute

Ce qui est sûr, c’est que Xi Jinping observe la situation de près, remarque M. Blumenthal. Il regarde attentivement pour voir comment les États-Unis et l’Organisation du traité de l’Atlantique nordOTAN réagissent à l’agression et, s’il décide que la réaction est faible, cela l’encouragerait certainement à planifier des actions plus agressives contre Taïwan.

C’est également l’avis de Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en Chine. Les Chinois vont étudier la réaction des Américains, ainsi que les sanctions imposées à la Russie pour voir si elles ont du mordant. À partir de cela, la Chine va finaliser ses plans. C’est pour cela qu’il est important que la réaction des Américains et des alliés soit très forte.

Le régime de sanctions à l’encontre de la Russie est encore en évolution, mais déjà les grandes banques ont été visées, ainsi que les secteurs de l’énergie et de la défense. Les importations russes de produits technologiques de pointe, tels que des semi-conducteurs ou des senseurs, sont restreintes. Plusieurs membres de l’élite, dont le président Poutine et son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, ont également vu leurs avoirs dans l’Union européenne gelés.La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen.

La Commission européenne a tenu un sommet de dernière minute pour discuter des mesures à prendre contre la Russie après l’invasion de l’Ukraine, le 25 février 2022, à Bruxelles. Photo: Getty Images/Johanna Geron

Xi Jinping aurait-il raison de croire que la réaction des Occidentaux, et en particulier celle des Américains, serait la même en cas d’invasion de Taïwan?

Il est loin d’être certain que ce serait le cas, estime Emily Holland, professeure adjointe à l’Institut des études maritimes russes du Collège naval de guerre des États-Unis, qui rappelle que l’Ukraine ne fait pas partie de l’Organisation du traité de l’Atlantique nordOTAN.

L’Alliance n’est donc pas tenue de venir à son secours, tandis que Taïwan est un partenaire de facto des États-Unis en matière de sécuritéL’Occident n’a jamais donné de garanties formelles de sécurité à l’Ukraine, alors que les États-Unis sont liés à Taïwan par le Taïwan Relations Act, souligne Mme Holland.

En vertu de cette loi, les États-Unis doivent fournir à Taïwan les moyens de se défendre en cas d’attaque, mais il n’est pas certain s’ils enverraient ou pas des troupes pour l’aider. Les enjeux sont plus élevés à Taïwan, pense l’analyste.

« Pour les États-Unis, Taïwan est un symbole majeur du triomphe du libéralisme; la démocratie et l’économie y sont florissantes. C’est très différent de l’Ukraine, où l’économie a été déprimée par des années de guerre, et la démocratie y est encore naissante et chancelante. »— Une citation de  Emily Holland, professeure adjointe à l’Institut des études maritimes russes du Collège naval de guerre des États-Unis

Les États-Unis, d’ailleurs, ne s’en cachent pas, opine Daniel Blumenthal. Les commentateurs et les responsables américains tentent de faire la distinction entre les réactions potentielles à une invasion de Taïwan et les réactions à d’autres menaces, estime-t-il.

En plus du risque de mal calculer la réponse américaine, dans le cas de Taïwan, d’autres acteurs pourraient intervenir, pense Guy Saint-Jacques. Le Japon réagirait probablement, souligne-t-il. L’ancien premier ministre japonais Shinzo Abe a dit récemment que, si la Chine envahissait Taïwan, il faudrait qu’il s’en mêle. Et on sait que le Japon a occupé Taïwan pendant très longtemps.

Une urgence à Taïwan est une urgence japonaise, et donc une urgence pour l’alliance nippo-américaine, avait déclaré Shinzo Abe en décembre, au grand dam de Pékin.

Des différences majeures

Que Pékin décide de suivre l’exemple russe pour lancer un assaut sur Taïwan est peu probable, pense quant à lui Michael Cole, chercheur principal à l’Institut Macdonald-Laurier basé à Taipei. Les situations sont très différentes, explique l’analyste. Il n’y a pas, à Taïwan, une large minorité ethnique qui appuie une annexion, comme c’est le cas en Ukraine. Ensuite, Taïwan étant une île, une invasion demanderait une attaque maritime, plus périlleuse que de simplement traverser une frontière, dont la préparation laisserait le temps aux États-Unis et au Japon de déployer leurs effectifs militaires.Des soldats russes en Syrie.

Des soldats russes en Syrie Photo : Reuters/Omar Sanadiki

Enfin, souligne-t-il, les forces militaires chinoises n’ont pas l’expérience qu’ont les Russes en matière d’invasion, comme on a pu le voir, avant l’Ukraine, en Géorgie ou en Syrie.

« Par contre, la Chine pourrait exploiter la situation en Ukraine pour exacerber ses pressions et sa guerre psychologique contre Taïwan : manœuvres militaires encore plus fréquentes, opérations ciblant les îles contrôlées par Taïwan dans la mer de la Chine, campagne de désinformation accrue, etc. »— Une citation de  Michael Cole, chercheur principal à l’Institut Macdonald-Laurier

Pékin pourrait très bien décider de s’en tenir à cela, pense également Daniel Blumenthal. La menace d’invasion est un très bon outil de coercition, note-t-il. L’espoir en Chine est qu’une campagne militaire d’intimidation et de menace suffise à briser la volonté de Washington et de Taipei de résister aux exigences politiques chinoises envers Taipei.

Quoi qu’il en soit, les Taïwanais, eux, sont inquiets. La présidente Tsai Ing-wen a récemment mis en place un groupe de travail pour analyser la situation en Ukraine, envers laquelle elle a réitéré son empathie. La présidente a également appelé à une plus grande vigilance concernant les activités militaires dans la région.

Du côté chinois, on rejette tout lien entre les deux situations : Taïwan n’est pas l’Ukraine, a déclaré la porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois, Hua Chunying, mercredi. Taïwan a toujours été une partie inaliénable de la Chine. Il s’agit d’un fait juridique et historique indiscutable.

Avec Radio-Canada par Ximena Sampson

Cléopâtre ferait-elle un meilleur exemple que Kim Kardashian ?

octobre 6, 2016

Cléopâtre et Kim Kardashian

C’est une étrange injonction, proférée par la directrice du lycée de Wimbledon, à Londres, et largement reprise par la presse britannique, qui en a fait le point de départ d’un débat sur le féminisme moderne.

Pour Jane Lunnon, les filles devraient prendre exemple sur les grandes héroïnes tragiques, ces femmes qui « exercent du pouvoir dans un monde d’hommes », plutôt que sur Kim Kardashian. Son école a lancé un projet, en collaboration avec la troupe Royal Shakespeare Company, pour encourager les élèves à imaginer les héroïnes de Shakespeare dans un environnement contemporain.

L’idée lui est venue après les résultats d’un sondage auprès des élèves du lycée montrant que beaucoup d’adolescentes considéraient Taylor Swift et Kim Kardashian comme des exemples.

« J’ai trouvé ça un peu inquiétant », a dit Jane Lunnon lors d’un congrès des directeurs d’écoles des plus grandes institutions privées. L’histoire ne dit pas si cette relecture féministe des héroïnes de Shakespeare lui a été inspirée par la ville qui accueillait le congrès : Stratford-upon-Avon, ville d’origine du célèbre dramaturge.

Féminismes, pouvoir et téléréalité

Shakespeare is watching.

Shakespeare is watching. © Dylan Martinez / Reuters / REUTERS

L’argumentation de Jane Lunnon n’est pas binaire. Elle pense que le « problème n’est pas tellement que Kim Kardashian soit un exemple pour les jeunes filles, mais qu’elle devienne le seul exemple ». « L’absence de variété dans les modèles à suivre pour les jeunes filles dans la société occidentale a été largement documentée », dit-elle. D’où l’idée d’aller chercher des histoires de femmes fortes et indépendantes ailleurs que sur les écrans. Dans la littérature, par exemple.

Car comme Cléopâtre, Kim Kardashian utilise son image pour réussir : « Cléopâtre vend le mythe de Cléopâtre et Kim Kardashian fait peu ou prou la même chose. » La différence cruciale, selon Jane Lunnon, se situe dans le fait d’être capable d’incarner le pouvoir. Cléopâtre est aussi la reine d’Egypte, « au-delà de son amour pour les hommes », Jules César puis Marc Antoine.

A cette démonstration, le contre-argument est simple. Kim Kardashian, qui a accédé à la notoriété par l’émission de téléréalité L’incroyable famille Kardashian, ne se contente pas d’être l’épouse du rappeur Kanye West. C’est aujourd’hui une richissime businesswoman qui a su jouer sur son statut d’icône populaire pour devenir l’une des femmes les plus influentes du monde (à tel point que son braquage à Paris est une information reprise partout). En montrant sa plastique parfaite et en investissant à fond l’image de la femme-objet ? Certes.

Un certain courant du féminisme admet un argument que l’on pourrait résumer ainsi : l’hyperféminité, dans un monde dominé par les hommes, est aussi une façon de retourner le rapport de domination à son avantage. A condition d’user du pouvoir ainsi gagné. C’est un peu ce qui s’est produit pour Beyoncé, artiste maîtrisant parfaitement les mécanismes à l’œuvre dans sa propre ascension, si réducteurs soient-ils, qui a attendu d’avoir atteint l’apogée de sa carrière pour assumer un point de vue politique, notamment en faveur de l’égalité raciale.

Cordelia, jouée par Pauline Knof à Vienne en 2013...

Cordelia, jouée par Pauline Knof à Vienne en 2013… © Heinz-Peter Bader / Reuters / REUTERS

Une image plus complexe de la féminité

... et Beyoncé.

… et Beyoncé. © Andrew Kelly / Reuters / REUTERS

Autre argument de Jane Lunnon : l’image standardisée d’un corps féminin est érigée en modèle par les jeunes filles, alors que les héroïnes shakespeariennes, elles, offraient une image plus complexe de la féminité, avec ses défauts, et ses forces.

Elle évoque Béatrice, dans Beaucoup de bruit pour rien, Rosalinde dans Comme il vous plaira, et Viola dans La Nuit des Rois.

« Leur capacité à affronter les défis, les dilemmes, la douleur, leur capacité à aimer, à être vigoureuses et à trouver de la ressource, leur capacité de résilience (…) c’est un message très fort. »

Il y a cependant un léger problème, c’est que cette « résilience » se révèle justement face aux terribles épreuves auxquelles font face les héroïnes shakespeariennes, qui, pour la plupart, finissent plutôt mal.

Un internaute s’est chargé de dresser une liste assez édifiante. Ophélie de Hamlet se noie. Juliette se plante un couteau dans le cœur car la famille de Roméo ne veut pas d’elle. Cordelia (Le Roi Lear) est assassinée, Desdémone (Othello) est tuée par son propre mari, et la fameuse Cléopâtre, reine d’Egypte, femme de pouvoir, se suicide en se faisant mordre par un serpent. Un rêve d’avenir.

Lemonde.fr par  Violaine Morin, Journaliste au Monde