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Gambie : Adama Barrow en route vers un second mandat

février 2, 2021
Adama Barrow lors du forum économique Russie-Afrique, à Sotchi, en octobre 2019

Alors qu’il vient de lancer officiellement son Parti national du peuple (NPP), le président semble avoir oublié sa promesse de n’effectuer qu’un mandat de transition et se diriger vers une candidature à la présidentielle du 4 décembre.

Le Parti national du peuple (NPP) existe depuis plus d’un an déjà, mais c’est dans la soirée du 30 janvier dernier que la formation du président gambien a été officiellement lancée. Et si Adama Barrow n’a pas formellement annoncé sa candidature à l’élection présidentielle du 4 décembre prochain, nul doute que le chef de l’État sortant a l’intention de briguer un second mandat et de porter les couleurs de ce parti.

La présentation du NPP au stade de l’Indépendance de Bakau, à une dizaine de kilomètres de Banjul, en présence de ses délégués et sympathisants, est ce jour-là assortie d’un discours qui ressemble fort à celui d’un début de campagne. « Le NPP représente le présent et le futur, et c’est le parti de toutes les catégories sociales, fondé sur la notion de véritable citoyenneté démocratique et patriotique », déclare le président.

« Je suis convaincu qu’en me pressant à former un parti politique pour participer à l’élection présidentielle de 2021, le peuple gambien a fait le bilan de ma performance et m’a appelé pour conduire ce voyage historique, affirme-t-il. C’est ce qui a conduit à la naissance du NPP, que nous sommes ici pour lancer officiellement aujourd’hui. »

Promesse oubliée

Adama Barrow paraît désormais déterminé à devenir plus qu’un président de transition. Il semble avoir totalement oublié sa promesse de quitter le pouvoir au bout de trois ans, le temps d’organiser une élection à laquelle il ne se serait pas présenté. C’est pourtant cet engagement qui convainc les Gambiens de l’élire en 2016, afin de tourner la page des décennies de dictature brutale de son prédécesseur, Yayah Jammeh. Porté par le soutien d’une coalition de l’opposition, il promet de ne pas aller au bout des cinq ans prévus par la Constitution.

C’est ce qui permet alors à ce quasi-inconnu de déjouer tous les pronostics et de l’emporter, le 2 décembre 2016, face à Jammeh, avec 43,29 % des voix contre 39,64 % pour son adversaire. Le 19 janvier 2017, il prête serment depuis l’ambassade de Gambie à Dakar, tandis que Yahya Jammeh, poussé hors du pays par une intervention politico-militaire régionale, s’apprête à partir en exil.

« Three years, Jotna » (« Trois ans, ça suffit ») scandent déjà les Gambiens dans les rues de Banjul, en décembre 2019, lui rappelant – en vain – sa promesse. Mais les manifestations sont sévèrement réprimées, le gouvernement qualifie de « subversif, violent et illégal » le collectif qui les a organisées et prend la décision de fermer deux radios nationales.

« Aucun accomplissement »

« C’est très décevant de voir une telle équipe aux manettes du pays », déplore aujourd’hui Almamy Fanding Taal, le porte-parole du Parti démocratique unifié (UDP), l’ancienne formation d’Adama Barrow. Le président a acté la rupture avec son ancien parti quelques mois seulement après son élection, en remerciant le vice-président Ousseinou Darboe, opposant historique à Yahya Jammeh et secrétaire général de la formation. Ce dernier sera, sauf grande surprise, le candidat de l’UDP au scrutin de décembre.

« La coalition de 2016 n’était pas partie pour durer, d’abord parce que l’opposition ne croyait pas en sa victoire. Adama Barrow a été choisi comme candidat parce que tous les cadres du parti [dont Ousseinou Darboe] étaient en prison au moment du scrutin », rappelle Almamy Fanding Taal. Aujourd’hui, l’UDP affirme que le chef de l’État n’a « rien accompli pour la Gambie » et se dit destiné à l’emporter lors du scrutin de décembre. Cette fois, le parti présentera son propre candidat, sans coalition.

Avec Jeune Afrique par Marième Soumaré

En Gambie, la reconquête du « droit à la dépigmentation » ?

juillet 20, 2020

 Damien Glez

© Damien Glez

 

La dépigmentation est-elle un droit de l’homme ? En Gambie, son interdiction pourrait cacher d’autres maltraitances faites aux femmes. Les députés en débattent…

Faut-il vraiment souffrir pour être beau ? Mais qu’est-ce qu’être « beau » ? La femme, en particulier, doit-elle disposer de son corps, y compris lorsqu’il s’agit de mutiler celui-ci ? Les autorités médicales n’ont de cesse d’alerter sur les risques de la dépigmentation volontaire qui fait toujours fureur dans des pays comme le Togo, le Sénégal ou le Mali.

En fonction des produits employés – qui vont de la cortisone à l’eau de javel –, le « khessal » ou le « tchatcho » peuvent conduire à des dermatophytes, de la gale, des folliculites, des vergetures, de l’acné, voire à un cancer de la peau.

C’est cet état de fait qui avait conduit un gouvernement de Yahya Jammeh à réprimer la décoloration artificielle de la peau. En 1996, une loi introduisait dans la législation gambienne une interdiction d’importation et d’usage de produits éclaircissants. Depuis lors, des amendes de 400 et 100 dollars frappent respectivement les importateurs et les usagers.

Le drapeau du féminisme

Presque un quart de siècle plus tard, pourquoi les députés gambiens ont-ils ouvert un débat, le 16 juillet dernier, sur un texte visant à abroger la loi de 1996 ? Avant tout argument, certaines femmes, comme la députée Sainey Touray, refusent de « soutenir quelque chose qui est néfaste à la santé ». Elles dégainent des arguments sanitaires de bon aloi, mais aussi le discours sur le néfaste complexe de jeunes filles mues par le fantasme de peaux en apparence métissées. La quête de la peau diaphane confinerait, sur le plan moral, à un reniement identitaire lui-même résidu d’un traumatisme postcolonial et du phénomène de colorisme.

Pour éteindre des accusations de conflits d’intérêt présumé ou de libéralisme aveugle, les tenants de la modification de la loi gambienne brandissent, eux aussi, le drapeau du féminisme. Tout autant qu’elle va dans le sens d’une certaine sécurité de la femme, l’interdiction du blanchiment de la peau ferait courir des risques à celle-ci. Comme l’argumente le député Halifa Sallah, des hommes abuseraient de certaines demoiselles, après avoir menacé de les dénoncer parce qu’elles se seraient éclairci la peau.

Double peine ou triple peine ? Déjà physiquement meurtries par les produits de dépigmentation, des femmes se retrouvent entre le marteau du chantage à la délation et l’enclume d’interpellations elles-mêmes sources de corruption sexuelle. La dépigmentée présumée n’échapperait à la pression de l’un que pour tomber dans la gueule d’un prédateur…

Quel que soit l’avenir des législations africaines réglementant la vente de produits de dépigmentation, le commerce de la peau « blanche » pourra continuer au… noir, des prétextes pathologiques divers pouvant être opposés au flagrant délit d’acné ou de vergeture. Seule l’éducation pourra durablement résoudre la source du phénomène : les canons de beauté pervertis.

Avec Jeune Afrique par  Damien Glez

Damien Glez est dessinateur-éditorialiste franco-burkinabè

Gambie : des victimes du régime de Yahya Jammeh réclament justice dans les rues de Banjul

janvier 26, 2020

Le dernier meeting du président Yahya Jammeh, en novembre 2016 à Banjul (Gambie).

Le dernier meeting du président Yahya Jammeh, en novembre 2016 à Banjul (Gambie). © Jerome Delay / AP / SIPA

 

Des centaines de Gambiens victimes du régime de l’ex-président Yahya Jammeh ont marché samedi dans les rues de Banjul pour « réclamer justice », alors que se multiplient les manifestations des opposants et des partisans de l’ancien homme fort du pays.

Vêtus de t-shirts blancs frappés du slogan #justicemustprevail (la justice doit prévaloir), les manifestants arboraient de grandes photos de victimes assassinées ou portées disparues, dont celle du correspondant de l’AFP Deyda Hydara, tué par balle le 16 décembre 2004 par des séides de l’ex-dirigeant.

Ils ont marché dans la banlieue de Banjul, scandant des slogans tels que « Nous voulons la justice et nous la voulons maintenant ».

Tortures, viols, exécutions extra-judiciaires

Officier arrivé à la tête de la Gambie par un coup d’État en 1994, Yahya Jammeh a dirigé pendant 22 ans un régime de féroce répression, marqué par des cas de tortures, de viols et d’exécutions extra-judiciaires. Il a été poussé à s’exiler en Guinée-Equatoriale en janvier 2017, cédant à une intervention militaire africaine après avoir rejeté sa défaite à la présidentielle face à l’opposant Adama Barrow.

Des milliers de ses partisans ont manifesté à Banjul à la mi-janvier pour réclamer son retour d’exil, estimant que la situation n’avait fait qu’empirer depuis l’arrivée au pouvoir d’Adama Barrow. Le nouveau président est lui-même contesté par une partie de l’opinion, qui réclame son départ, tandis que ses supporters manifestent pour qu’il aille au bout de son mandat de cinq ans.

« Crimes contre l’humanité »

Le ministre de la Justice, Abubacarr Tambadou, a assuré la semaine dernière que l’ex-président Jammeh serait « immédiatement arrêté » s’il revenait au pays et « poursuivi pour les plus graves affaires », dont des « crimes contre l’humanité » mis en lumière par les auditions de victimes et d’ex-tortionnaires devant une Commission Vérité et Réconciliation mise en place depuis un an.

Les victimes craignent toutefois que justice ne leur soit jamais rendue, malgré les appels pressants d’ONG internationales. « Nous demandons au gouvernement d’agir rapidement, parce qu’une justice tardive n’est pas une justice. Yahya Jammeh doit être arrêté et jugé », a expliqué lors de la manifestation Maron Baldeh, veuve du lieutenant Basiru Barrow, assassiné par la junte en 1994.

Je n’ai pas dormi cette nuit-là

Les association de victimes entendaient également protester contre l’autorisation de manifester accordée au parti de l’ancien président, l’Alliance patriotique pour la réorientation et la construction (APRC). Elles ont remis au gouvernement une pétition réclamant que ce parti soit « suspendu » jusqu’à la fin des travaux de la Commission Vérité, prévue dans un an.

« J’ai été choquée en voyant à la télévision les images de l’APRC réclamant que Jammeh puisse rentrer. Je n’ai pas dormi cette nuit-là », a expliqué Nyima Sonko, veuve du leader de l’opposition Solo Sandeng, arrêté en avril 2016 lors d’un rassemblement pour réclamer des réformes politiques et dont la mort en détention avait galvanisé les opposants, qui s’étaient unis autour de la candidature d’Adama Barrow.

 Par Jeune Afrique avec AFP

Gambie : l’ex-numéro 2 de Yahya Jammeh admet des « responsabilités » dans les exactions commises par l’ancien régime

octobre 24, 2019

 

Le dernier meeting du président Yahya Jammeh, en novembre 2016 à Banjul (Gambie). © Jerome Delay / AP / SIPA

 

Un ancien militaire ayant joué un rôle clé dans le coup d’État qui a porté Yahya Jammeh au pouvoir en Gambie en 1994, et qui l’a fidèlement servi pendant 13 ans, a reconnu lundi 21 octobre des « responsabilités » pour l’arrestation, la torture et l’exécution d’opposants supposés.

Pour la troisième fois en une semaine, Edward Singhateh était entendu par la Commission vérité et réconciliation (TRRC) chargée d’enquêter sur les crimes commis pendant les 22 ans du régime de Yahya Jammeh. Ce dernier, en exil en Guinée équatoriale depuis janvier 2017, échappe pour le moment à la justice de son pays.

Edward Singhateh, né au Royaume-Uni, est l’un des instigateurs du renversement par un groupe de jeunes officiers du régime de Dawda Jawara, en juillet 1994. Ces officiers ont placé Yahya Jammeh à la tête d’un Conseil provisoire des forces armées, avant qu’il devienne chef de l’État et soit élu et réélu jusqu’à sa défaite en décembre 2016 face à l’opposant Adama Barrow.

« Je me sens partiellement responsable »

À l’origine du projet de coup d’État, Edward Singhateha a occupé la fonction de ministre de la Défense, puis de numéro 2 de la junte, avant d’être nommé à plusieurs postes ministériels, servant jusqu’à 2007 sous les ordres de Jammeh.

« Je suis peut-être responsable dès le départ d’avoir placé (Yahya) Jammeh (dans cette position). Donc je me sens partiellement responsable pour tout ce qui s’est passé et j’en éprouve un profond remord », a-t-il déclaré devant la TRRC, face à laquelle il a souligné se présenter « volontairement ».

Tissu de mensonges

Il a reconnu avoir personnellement arrêté en novembre 1994 dans le palais présidentiel deux des leaders de la junte, le vice-président, Sana Sabally, et le ministre de l’Intérieur, Sadibou Heydara, convoqué par Yahya Jammeh qui les soupçonnait de vouloir le renverser. Le premier a été torturé et fait neuf ans de prison. Le second est mort en détention.

Edward Singhateh a affirmé qu’il n’avait pas imaginé que Sana Sabally, dont il allait prendre la place comme numéro 2 du régime après son arrestation, subirait de telles tortures. Mais il a reconnu que l’enquête ayant conduit à sa condamnation était un tissu de mensonges. « Et vous n’avez rien fait ? Vous auriez pu démissionner, partir en exil, comme beaucoup de gens en Gambie », lui a lancé l’un des membres de la commission, Essa Faal. « C’est plus facile à dire qu’à faire », a répondu l’ancien militaire, en concédant que son ex-collègue avait subi une « terrible injustice ».

Par Jeune Afrique avec AFP

Gambie: le président nomme deux ministres de l’ère Yahya Jammeh

juin 30, 2018

 

Adama Barrow à Dakar le 21 janvier 2017. © AP/SIPA

 

Deux ministres qui avaient exercé sous le régime de l’ancien homme fort de Gambie Yahya Jammeh ont été nommés dans le cadre d’un remaniement ministériel par le président gambien Adama Barrow, a annoncé samedi la présidence.

Deux anciens ministres des Finances et des Affaires étrangères sous Jammeh, Mam Bury Njie et Momodou Tangara ont été respectivement nommés aux mêmes fonctions.

La présidence n’a fourni aucune explication, se contentant de préciser uniquement dans un tweet que celles-ci entraient « immédiatement en vigueur ».

En outre, la vice-présidente de la Gambie, petit pays d’Afrique de l’ouest, Fatoumata Jallow Tambajang, a été remplacée par l’ancien chef de la diplomatie, Ousainou Darboe, qui est également le dirigeant du Parti démocratique uni (UDP), la plus grande formation politique du pays.

Peu après son arrivée au pouvoir, le président Barrow avait essuyé des critiques après avoir nommé Mme Tambajang, 68 ans, au poste de vice-présidente.

La Constitution prévoit une limite d’âge fixée à 65 ans pour tout candidat à l’élection présidentielle et au poste de vice-président.

Huit ministres ont été remplacés dans ce premier remaniement ministériel d’importance depuis que le président Adama Barrow a pris ses fonctions en janvier 2017.

Ancien militaire, Yahya Jammeh est parvenu au pouvoir par un putsch sans effusion de sang en 1994 dans cette ex-colonie britannique enclavée dans le Sénégal, à l’exception d’une étroite façade côtière.

Il s’était ensuite fait largement élire et réélire sans interruption jusqu’à sa défaite en décembre 2016 face à Adama Barrow, candidat de l’opposition.

Après six semaines d’une crise à rebondissements provoquée par son refus de céder le pouvoir, il a finalement quitté le pays le 21 janvier 2017 à la suite d’une intervention militaire de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et d’une ultime médiation guinéo-mauritanienne.

Jeuneafrique.com avec AFP

Gambie: l’ex-président Yahya Jammeh mis en cause dans la disparition et le meurtre de 50 migrants

mai 17, 2018

 

Le président gambien Yahya Jammeh, le 30 juin 2011, devant le Centre de conférences de Sipopo à Malabo, en Guinée équatoriale, avant la session d’ouverture du 17ème Sommet de l’Union africaine. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

D’après les résultats d’une enquête menée par les ONG Trial International et Human Rights Watch, publiés le 16 mai, l’ex-homme fort de Banjul serait responsable de l’exécution d’une cinquantaine de migrants échoués en Gambie en 2005. Un rapport d’enquête conjoint de la Cedeao et de l’ONU datant de 2008 avait pourtant innocenté le régime de Yahya Jammeh.

L’ex-président Yahya Jammeh sera-t-il traduit devant la justice ? Alors que la mobilisation s’organise pour que son cas suive la jurisprudence Habré, 50 nouveaux crimes lui sont imputés, selon des éléments d’enquête rendus publics ce mercredi 16 mai par les ONG Trial International et Human Rights Watch .

Selon ces deux organisations, le 22 juillet 2005, date anniversaire de la prise de pouvoir en Gambie de Yahya Jammeh, une cinquantaine de migrants en route vers l’Europe – dont une majorité de Ghanéens mais également des Nigérians, des Sénégalais, des Ivoiriens et des Togolais – échouent à Barra, en Gambie. Ils sont aussitôt arrêtés par la police. Les forces de sécurité gambiennes sont alors en état d’alerte, car elles ont reçu des informations selon lesquelles un coup d’État serait en préparation. Les corps de huit d’entre eux seront finalement retrouvés. La trace des autres se perd en Gambie.

Selon Trial International et Human Rights Watch, les migrants en perdition auraient été assassinés par les « Junglers », une unité paramilitaire issue de la garde présidentielle gambienne. Les témoignages de l’unique survivant du naufrage (un Ghanéen) et des anciens responsables de la sécurité gambienne ont permis aux ONG de pointer les responsabilités de la « brigade de tueurs de Jammeh », dont les chefs recevaient directement leurs instructions de l’ancien chef de l’État.

Des preuves compromettantes détruites ?

Ces accusations viennent directement contredire les conclusions d’un rapport d’enquête conjoint de la Cedeao et de l’ONU. Datant de 2008, celui-ci n’a jamais été rendu public. Les organisations régionale et internationale avaient estimé que le gouvernement gambien n’était pas « impliqué directement ou indirectement » dans les assassinats et les disparitions, qui étaient le fait d’« éléments incontrôlés » au sein des services de sécurité gambiens, « agissant pour leur propre compte ».

Les responsables de la sécurité gambiens auraient reçu des pressions en haut lieu afin de ne pas parler aux enquêteurs

Pour Bénédict de Moerloose, responsable du département « droit pénal et enquêtes » au sein de Trial International, l’enquête de l’époque n’avait pas pu se faire dans des conditions adéquates, les responsables de la sécurité gambiens ayant reçu des pressions en haut lieu afin de ne pas parler aux enquêteurs. Ils avaient de plus détruits des preuves compromettantes tels que les registres de police et des livres de bord des forces navales gambiennes.

Vers un extradition de Yahya Jammeh ?

Les regards se tournent désormais vers les autorités ghanéennes pour rouvrir l’enquête. Selon Bénédict de Moerloose, la Gambie n’est pas dans les conditions pour demander l’extradition de Yahya Jammeh, exilé en Guinée équatoriale après la chute de son régime. « C’est au Ghana d’agir. Il a désormais les bases juridiques pour le faire. Le pays est stable, c’est une démocratie durable et sa justice a les moyens de lancer ce genre d’enquête », affirme l’avocat.

La société civile ghanéenne soutient très fortement la demande d’extradition de l’ancien homme fort de Gambie. Les autorités du pays sont également mobilisées. Le chef de la police ghanéenne, qui s’exprimait ce mercredi lors d’une conférence de presse, l’a affirmé : « Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir afin que cette démarche aboutisse ».

Mais le président de la Guinée équatoriale représente un obstacle de poids. Teodoro Obiang Nguema s’est positionné en protecteur de l’ancien chef de l’État et a affirmé en janvier dernier qu’il n’accepterait aucune demande d’extradition. Les ONG comptent donc désormais sur un isolement du président Obiang sur la scène diplomatique. Elles espèrent notamment que les pays de la Cedeao dont les migrants sont ressortissants – le Ghana, le Nigeria, le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Togo – soutiennent l’initiative. « C’est désormais une question politique », estime Bénédict de Moerloose.

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La Gambie rejoint le Commonwealth après quatre ans d’absence

février 8, 2018

 

Le président gambian Adama Barrow après son arrivée à l’aéroport de Banjul en Gambie, jeudi 26 janvier 2017. © Jerome Delay/AP/SIPA

Après un peu plus de quatre ans d’absence, la Gambie se tourne de nouveau vers le Commonwealth. Une décision prise par le nouveau président Adama Barrow, qui marque une rupture avec la politique de son prédécesseur Yahya Jammeh.

Après avoir quitté le Commonwealth en 2013, la Gambie est de retour dans l’organisation internationale. La secrétaire générale Patricia Scotland accueillera le 53e membre de l’organisation ce jeudi 8 février à Londres, lors d’une cérémonie de levée de drapeaux aux côtés de l’ambassadeur gambien au Royaume-Uni, Francis Blain.

L’ancien dictateur gambien, Yahya Jammeh, avait annoncé en 2013 le départ immédiat du pays de l’association d’États, dont la plupart sont des anciennes colonies britanniques. « La Gambie ne fera jamais partie d’une institution néo-coloniale », avait-il alors expliqué dans un communiqué.

Le gouvernement gambien est ravi d’être de retour parmi cette famille qu’est le Commonwealth

Le nouveau gouvernement d’Adama Barrow, arrivé au pouvoir après les élections de décembre 2016, avait assuré sa détermination à sortir le pays de l’isolation sur le plan international, qui avait tâché le règne de son prédécesseur.

« Le gouvernement gambien est ravi d’être de retour parmi cette famille qu’est le Commonwealth et tient à remercier les 52 chefs d’État qui ont accepté notre adhésion », a expliqué à Jeune Afrique le porte-parole du ministère des Affaires étrangères.

« Nous étions impatients du retour de la Gambie »

La Gambie avait rejoint le Commonwealth en 1965 après avoir obtenu son indépendance du Royaume-Uni. Peu après son investiture début 2017, le président Barrow avait annoncé son intention de rejoindre le Commonwealth. Une décision confirmée quelques mois plus tard par un vote unanime à l’Assemblée.

« Nous étions impatients du retour de la Gambie et étions ravis quand, après sa victoire aux urnes l’année dernière, le président Barrow a annoncé son retour », a précisé Patricia Scotland, la secrétaire générale du Commonwealth, dans un communiqué.

Depuis, le président gambien avait enchaîné les rencontres avec ses homologues : d’abord au Sénégal, puis en France et en Chine. En décembre, c’est le président Allemand, Frank-Walter Steinmeier, qui se rendait à Banjul.

Avantages économiques et politiques

Les membres du Commonwealth ont accès à des avantages économiques et politiques : l’organisation fournit, par exemple, un soutien pour améliorer la compétitivité en matière de commerce, ou encore des règles d’immigration assouplies à destination du Royaume-Uni.

Un soutien économique non négligeable pour le petit pays, qui a hérité d’une dette d’un milliard de dollars de son prédécesseur, d’après le gouvernement. Une commission d’enquête a d’ailleurs été créée, dans le but de recouvrer une partie des millions de dollars qui manquaient dans les caisses de l’État après le départ de Yahya Jammeh.

Jammeh avait aussi annoncé son intention de sortir de la Cour pénale internationale (CPI), qui traduit en justice les personnes accusées de crimes contre l’humanité, mais le nouveau président Barrow avait annulé la sortie.

Accusé d’une multitude d’abus contre les droits humains, le régime de l’ancien président avait vu l’aide financière accordée par l’Union européenne (UE) au pays gelée. Un symbole de confiance en la « Gambie nouvelle », à peine le dictateur s’envolait vers Malabo que l’UE accordait 225 millions d’euros d’aide au pays.

À la suite du retour de la Gambie dans le Commonwealth, les représentants du pays sont invités au sommet des chefs d’État du Commonwealth en avril prochain à Londres.

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Gambie: l’inculpation d’un universitaire fait craindre le retour des méthodes de Jammeh

février 1, 2018

 

L’universitaire Ismaila Ceesay, Mazzini, à Banjul ce jeudi 1er février 2018. © Anna Pujol Mazzini pour Jeune Afrique

L’arrestation et l’inculpation de Ismaila Ceesay pour « incitation à la violence » a déclenché une levée de boucliers au sein de la société civile gambienne, qui craint de voir poindre des méthodes comparables à celles de l’ancien dictateur Yahya Jammeh, un an après sa chute.

La nuit a été longue pour le Dr Ismaila Ceesay. Après des heures d’interrogation par la police et une nuit en détention, l’universitaire a été libéré tôt, ce jeudi matin, sous les cris et les chants de quelques dizaines de ses étudiants, ainsi que de journalistes et d’activistes, qui s’étaient réunis devant les quartiers de la police nationale à Banjul.

Critiques sur la défiance des militaires envers le nouveau pouvoir

La veille, Ceesay a été inculpé pour « incitation à la violence ». En cause : une interview qu’il a accordé au journal The Voice, dans laquelle l’universitaire a critiqué le manque de confiance entre le président et chef des armées, Adama Barrow, élu en décembre 2016, et les militaires.

« Il y a des soldats qui ne sont pas satisfaits et qui se sentent rejetés par l’administration. Cela peut engendrer des mutineries », a-t-il alors mis en garde.

Depuis janvier 2016, suite à l‘intervention militaire de la Cedeao face au refus de Yayah Jammeh de quitter le pouvoir après avoir été défait aux urnes en décembre 2016, la responsabilité de la sécurité du pays est en effet partagée entre l’armée gambienne et les forces régionales de la Cedeao.

Actuellement, 500 hommes sont toujours déployés sur le territoire gambien. Une présence militaire étrangère qui fait grincer des dents.

À Banjul, le palais présidentiel et ses alentours sont surveillés par les troupes sénégalaises de la Cedeao. © Sylvain Cherkaoui pour JA

 

Manifestation devant les locaux de la police

Après avoir été convoqué à un poste de police, mercredi en début d’après-midi, Ismaila Ceesay a été interrogé pendant trois heures, puis détenu jusqu’en début de soirée. Là, des étudiants et journalistes se sont réunis devant les locaux de la police pour demander des comptes.

A peine connue, la nouvelle de l’arrestation du Dr Ceesay a enflammé les réseaux sociaux. Le hashtag #FreeDrCeesay était le plus utilisé dans le pays, dans la nuit de mercredi à jeudi.

Les professeurs d’université ont alors appelé à une grève, exigeant la remise en liberté « inconditionnelle » d’Isamaila Ceesay. L’association des étudiants a pour sa part appelé à une manifestation de soutien, et exigé des « excuses » de la police. cédant à la pression, la police a accepté, mercredi soir, la remise en liberté de l’universitaire. Sauf que ce dernier a d’abord refusé de quitter les lieux sans explications ou excuses de la part des forces de police.

Jeudi matin, alors que beaucoup de membres de la société civile attendaient des explications de la part des autorités, le bureau de l’inspecteur général de police a affirmé par voie de communiqué que l’interrogatoire du Pr. Ceesay avait pour but de « clarifier des propos en liens avec une enquête en cours ».

En interpellant l’enseignant, la police a « fait son travail, car elle a de bonnes raisons de croire que la sécurité nationale est en danger », a insisté David Kujabi, son porte-parole.

Ismaila Ceesay, après sa remise en liberté, avec des militants, lors d’une réunion de soutien, le 1er février 2018 à Banjul. © Anna Pujol Mazzini pour Jeune Afrique

 

Nous croyions avoir créé une nouvelle Gambie. Mais il est toujours possible de se faire arrêter pour ses opinions

Près de quarante activistes et journalistes étaient réunis dans la banlieue de Banjul ce jeudi matin pour décider des actions à prendre pour lutter contre ce qu’ils qualifient de « violation de la liberté d’expression ». Ismaila Ceesay, présent à cette réunion après une nuit sans sommeil, se dit déçu : « Après 22 ans à lutter contre une dictature, nous croyions avoir créé une nouvelle Gambie. Mais il est toujours possible de se faire arrêter pour ses opinions. »

Pour les militants présents lors de cette réunion de soutien au Pr Ceesay, l’arrestation présente des similarités déconcertantes avec les tactiques de l’ancien président Yayah Jammeh, connu pour des arrestations arbitraires et les disparitions d’opposants. Un avis qui trouve un large écho sur les réseaux sociaux.

« Cela confirme qu’en Gambie, le système n’a pas changé », affirme ainsi Madi Jobarteh, directeur adjoint de TANGO, l’Association gambienne des organisations non-gouvernementales.

« Les gambiens doivent être préparés à se battre pour un changement réel de système, pour la protection des droits humains et de la démocratie, assène ce militant. toutes les lois qui étaient utilisées pour empiéter sur les droits humains sont toujours en place. »

Jeuneafrique.com par Jeune Afrique – Anna Pujol Mazzini, à Banjul

Nana-Jo N’Dow: « Il faut un maximum de témoignages de victimes de Yahya Jammeh »

octobre 30, 2017

Yahya Jammeh saluant ses derniers supporteurs avant de prendre l’avion pour Malabo en Guinée, le 21 janvier 2017. © Jerome Delay/AP/SIPA

Nana-Jo N’Dow, fille d’un opposant gambien disparu sous le régime de Yahya Jammeh, est une des figures de la campagne récemment lancée en Gambie pour juger l’ancien président, exilé en Guinée équatoriale depuis son départ du pouvoir, en janvier dernier. Interview.

Du 19 au 21 octobre, plusieurs ONG gambiennes et internationales de défense des droits humains se sont réunies à Banjul avec un objectif : parvenir à juger Yahya Jammeh pour les nombreux crimes présumés commis par son régime, de 1994 à 2017.

Nana-Jo N’Dow est la fille d’un ex-opposant à Jammeh, disparu en 2013. Avec d’autres victimes, elle se bat pour obtenir justice et pour que l’ex-président finisse devant un tribunal, comme le Tchadien Hissène Habré.

Jeune Afrique : Qu’est-il arrivé à votre père, Saul Ndow, en 2013 ?

Nana-Jo N’Dow : Mon père était un homme d’affaires, notamment actif dans le domaine de l’import-export. Il était aussi un opposant à Yahya Jammeh. En avril 2013, il est allé à un rendez-vous d’affaires à Dakar avec Mahawa Cham, un ancien député. Nous avons ensuite perdu leur trace. Dans leurs auditions par les enquêteurs, Bubacarr Jarju et Suwandi Camara, deux anciens mercenaires à la solde de Jammeh, ont déclaré qu’ils avaient retrouvé Cham et mon père à Ziguinchor et qu’ils les avaient ensuite livré à des Jungulers [des « escadrons de la mort » à la solde de l’ex-président gambien] quelque part en Casamance. Pour le reste, nous ne savons pas ce qu’il s’est passé.

Pensez-vous qu’il puisse être toujours en vie ?

Non, je suis sûre qu’il a été tué. Mon père était voulu mort ou vif par Jammeh, qui le recherchait depuis des années. Parmi les Jungulers auxquels il a été livré, deux se trouvent aujourd’hui en Guinée équatoriale avec Jammeh. Et un troisième, le colonel Bojang, est recherché pour meurtres et tortures. Cela m’étonnerait que ces hommes aient gardé mon père en vie.

Quels ont été les principaux crimes commis par le régime de Yahya Jammeh ?

Il y a eu de nombreux cas de disparitions forcées, de meurtres, de tortures… Environ 400 victimes se sont inscrites auprès du Centre gambien pour les victimes de violation des droits humains. Mais de nombreuses autres victimes ne se sont pas encore fait connaitre, en particulier dans les villages gambiens. Convaincre ces personnes de se mettre en relation avec l’association était un des objectifs de la conférence de presse que nous avons organisée le 21 octobre à Banjul. Nous avons aussi l’intention d’organiser des tournées dans les différentes régions de Gambie pour inciter les gens à nous rejoindre. Cela n’est pas facile, car nous partons de loin : certaines personnes ont toujours peur – ou honte – de dire qu’elles ont été victimes de Jammeh. La parole va mettre du temps à se libérer.

Les autorités gambiennes semblent se concentrer d’abord sur les questions de réconciliation nationale

Comment comptez-vous procéder pour juger Yahya Jammeh ?

Il faut d’abord rassembler toutes les preuves contre lui. Il nous faut donc un maximum de témoignages de victimes. Nous allons mettre en place une base de données qui permettra aux victimes de s’inscrire facilement et de recenser les différents crimes qu’elles ont subis. Nous voulons aussi préserver leur anonymat quand elles le souhaitent, car certaines ne veulent pas que leur identité soit rendue publique.

La justice gambienne a-t-elle ouvert une enquête sur ces crimes commis par le régime Jammeh ?

Non. Les autorités gambiennes semblent se concentrer d’abord sur les questions de réconciliation nationale. Pour l’instant, poursuivre Jammeh en justice ne fait pas partie de leurs priorités.

Teodoro Obiang Nguema n’a rien à gagner à protéger Yahya Jammeh

N’est-il pas utopiste d’envisager un procès contre Yahya Jammeh tant qu’il bénéficie de la protection des autorités de Guinée équatoriale ?

Non, je ne pense pas. Je suis parfaitement consciente que cela va prendre des années, mais je pense que Teodoro Obiang Nguema n’a rien à gagner à protéger Yahya Jammeh. Sans oublier qu’il a aussi ses propres problèmes à gérer, comme la récente condamnation de son fils dans l’affaire des biens mal acquis en France.

Comment faire plier les autorités équato-guinéennes ?

Nous comptons solliciter l’Union africaine (UA) et tous les pays qui ont de l’influence sur Obiang. Nous allons essayer de lui imposer une pression judiciaire et financière de l’extérieur. Il finira par plier, car Jammeh ne lui apporte rien.

Espérez-vous organiser ce procès de Yahya Jammeh en Gambie ?

La majorité des victimes veulent que justice soit rendue dans leur pays. Elles souhaitent que ce procès se tienne en Gambie, autant pour y assister que pour le symbole que cela représente. Actuellement, la Gambie n’est pas encore prête à organiser un tel procès, mais elle le sera peut-être dans quelques années.

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Gambie: des victimes veulent un « procès Jammeh », sur le modèle du procès Habré

octobre 6, 2017
Le président gambien Yahya Jammeh © Sunday Alamba/AP/SIPA

Les 19 et 20 octobre, des ONG gambiennes et internationales de défense des droits humains se réuniront à Banjul pour se pencher sur les crimes commis sous le régime de Yahya Jammeh entre 1994 et 2017.

C’était en avril dernier. Après la condamnation en appel de Hissène Habré à la prison à perpétuité par les Chambres africaines extraordinaire (CAE) à Dakar, une délégation de victimes de l’ex-dictateur tchadien s’envolait pour Banjul. Parmi elles, les Tchadiens Souleymane Guengueng et Clément Abaïfouta, ou encore le Sénégalais Abdourahmane Gueye.

Accompagnés par leurs avocats Reed Brody et Jacqueline Moudeïna, ils ont rencontré plusieurs victimes gambiennes de crimes commis sous le régime de Yahya Jammeh, dont Fatima Sandeng, la fille de l’opposant Solo Sandeng mort en détention en avril 2016.

Espoir de justice

De cette rencontre est née l’espoir, pour ces victimes gambiennes, d’obtenir à leur tour justice contre leur bourreau présumé, contraint à l’exil en Guinée équatoriale le 21 janvier dernier. Ces derniers mois, environ 250 d’entre elles se sont regroupées au sein du Centre gambien pour les victimes de violations des droits humains.

Réfléchir à la meilleure stratégie pour juger Yahya Jammeh et ses complices

Les 19 et 20 octobre, cette ONG organise une rencontre à Banjul avec Equatorial Guinea Justice (la principale organisation équato-guinéenne – en exil – de défense des droits humains) et différentes ONG internationales (Human rights watch, Trial international, Sherpa…).

Objectif ? « Aider les victimes à se regrouper et réfléchir ensemble à la meilleure stratégie pour juger Yahya Jammeh et ses complices », répond Reed Brody, avocat américain de Human rights watch (HRW), qui a joué un rôle central dans la condamnation de Habré.

Les organisateurs de cette rencontre le reconnaissent eux-même : la bataille judiciaire qui s’annonce contre Yahya Jammeh sera longue et difficile. Selon eux, une des premières étapes sera notamment de trouver les moyens d’augmenter la pression sur le président équato-guinéen Teodoro Obiang Nguema pour le contraindre à « lâcher » son protégé gambien.

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