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La Gambie « prête » à juger Yahya Jammeh

mai 25, 2022

Le gouvernement gambien s’est dit disposé à faire juger l’ancien dirigeant, accusé d’une multitude de crimes pendant ses plus de vingt années de règne. Mais la perspective d’un procès semble lointaine.

L’ancien président gambien Yahya Jammeh à Banjul, en novembre 2016. © Thierry Gouegnon/REUTERS

Le gouvernement a accepté les recommandations soumises en novembre 2021 par une commission qui a enquêté sur l’ère Jammeh , « notamment des poursuites contre l’ancien président pour une myriade de crimes commis entre 1994 et 2017″, indique un communiqué du ministère de la Justice.

Mais la comparution de Yahya Jammeh devant des juges semble cependant une perspective lointaine. L’ancien autocrate de 57 ans vit en exil en Guinée équatoriale et il n’y a aucun accord d’extradition entre les deux pays. Le ministre gambien de la Justice, Dawda Jallow, a annoncé lors d’une cérémonie la création d’un parquet spécial chargé des poursuites, et l’intention du gouvernement d’instituer un tribunal au sein du système existant.

Témoignages bouleversants

« Cette cour sera établie en Gambie, avec l’option de tenir des audiences dans d’autres juridictions », a-t-il dit, faisant apparemment référence à l’étranger. Les autorités gambiennes avaient jusqu’à ce mercredi pour répondre au rapport et aux préconisations d’une commission chargée de faire la lumière sur les méfaits perpétrés entre juillet 1994 et janvier 2017, période où Yahya Jammeh, lieutenant arrivé au pouvoir à la faveur d’un coup d’État militaire, a dirigé le pays.

La commission, qui a entendu 393 témoignages accablants ou bouleversants de victimes et de coupables présumés, a dénombré entre 240 et 250 personnes mortes entre les mains de l’État et de ses agents sous Yahya Jammeh. Parmi elles figure le correspondant de l’AFP et grande figure de la presse nationale Deyda Hydara, assassiné par balles le 16 décembre 2004 par les « Junglers », hommes de main du régime. Dans son rapport remis en novembre 2021, la commission a préconisé que Yahya Jammeh et 69 autres personnes, toutes des hommes, soient appelées à rendre des comptes.

Par Jeune Afrique avec AFP 

Gambie : un ancien allié de Yahya Jammeh devient président du Parlement

avril 16, 2022

Le nouveau Parlement gambien a porté à sa présidence Fabakary Tombong Jatta, le président du parti de l’ancien dictateur, à l’instigation de l’actuel chef de l’État, Adama Barrow.

Fabakary Tombong Jatta, secrétaire général de l’APRC, lors d’un discours demandant le retour en Gambie de Yahya Jammeh, le 16 janvier 2020. © ROMAIN CHANSON / AFP

Fabakary Tombong Jatta, 69 ans, chef de l’Alliance for Patriotic Reorientation and Construction (APRC), le parti de Yahya Jammeh, a été déclaré président de l’Assemblée nationale faute de concurrent. Il avait été nommé chef de la majorité parlementaire par l’ancien dictateur en 2007 et l’est resté jusqu’à la fin de l’ère Jammeh en 2017.

Un certain nombre de Gambiens se souviennent de lui comme le député qui avait présenté un texte sur l’instauration de l’état d’urgence dans les derniers mois de la présidence Jammeh, quand ce dernier avait refusé de reconnaître sa défaite surprise à la présidentielle de décembre 2016 contre Adama Barrow.

L’influence de Yahya Jammeh sur la vie politique

Le texte visait à prolonger le mandat de Yahya Jammeh, mais ce dernier avait finalement été contraint à l’exil sous l’effet des pressions diplomatiques et d’une intervention militaire ouest-africaine.

Yahya Jammeh, qui a gouverné la Gambie d’une main de fer pendant plus de 20 ans, continue d’influer sur la vie politique de son pays. Son successeur, M. Barrow, a été réélu en décembre 2021 après un accord entre son parti, le National People’s Party (NPP) et l’APRC. L’accord a été largement considéré comme une manœuvre du président sortant pour attirer les partisans de Yahya Jammeh. De son exil, l’ancien dictateur avait dénoncé cet accord.

Fabakary Tombong Jatta prend la tête de l’Assemblée nationale après les législatives de dimanche. Le NPP du président n’y a remporté que 18 des 53 sièges en jeu. Le chef de l’État a cependant la prérogative de désigner cinq députés supplémentaires, parmi lesquels le président du Parlement. C’est ainsi qu’il a choisi cette semaine Fabakary Tombong Jatta pour présider l’Assemblée.

Commission d’enquête sur les crimes commis sous la dictature

Ses cinq nominations (dont quatre membres du NPP, 22 au total) ainsi qu’une alliance avec l’APRC (3 sièges en comptant le président de l’Assemblée) et un autre petit parti, le National Reconciliation Party (NRP, 4 sièges), confèrent au bloc pro-gouvernemental une majorité de 29 voix sur 58.

Le président Barrow est appelé à se prononcer dans les prochaines semaines sur les recommandations d’une commission chargée d’enquêter sur les crimes commis par l’État et ses agents sous la dictature Jammeh. La commission lui a remis un rapport préconisant que les responsables soient jugés.

Par Jeune Afrique avec AFP

Casamance : plus de 6 000 civils fuient les combats en Gambie

mars 20, 2022
Des femmes et des enfants réfugiés dans le village de Bujinha, le 15 mars 2022 en Gambie. © MUHAMADOU BITTAYE/AFP

Après plusieurs jours de combats entre l’armée sénégalaise et les indépendantistes de Casamance, le gouvernement gambien a apporté son soutien aux populations réfugiées.

Plus de 6 000 déplacés et réfugiés ont été recensés en Gambie, fuyant les violences depuis une semaine entre l’armée et des rebelles en Casamance, dans le sud du Sénégal voisin, ont annoncé samedi les autorités gambiennes.

L’armée sénégalaise a annoncé avoir lancé le 13 mars une opération contre des rebelles de Casamance, séparée du nord du Sénégal par la Gambie. »L’objectif principal est de démanteler les bases » du chef militaire rebelle Salif Sadio, situées le long de la frontière nord avec la Gambie, a dit l’armée.

Les personnes fuyant les violences et recensées depuis le 13 mars sont au nombre de 6 350 dont 4 508 déplacés, a indiqué l’Agence nationale gambienne de gestion des crises dans un document officiel.

« Refuge sûr »

« À cause de la situation dans la région de Casamance, au Sénégal, la zone du Foni Kansala est devenue un refuge sûr aussi bien pour les réfugiés que pour les déplacés », a-t-elle déclaré.

Le Foni Kansala, en territoire gambien, est frontalier de la Casamance et proche de la zone où se déroulent des combats entre l’armée sénégalaise et des rebelles du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), qui lutte depuis 1982 pour l’indépendance de cette région.

Priorité à la « paix définitive »

Le gouvernement gambien a promis d’aider les personnes déplacées et le président Adama Barrow a ordonné des patrouilles renforcées près de la frontière, affirmant qu’il protégerait le petit Etat « contre toute menace étrangère ». Les rebelles casamançais, accusés de faire du trafic de bois et de cannabis, se sont souvent réfugiés en Gambie ou en Guinée-Bissau, qui a également une frontière commune avec le Sénégal.

Le conflit de faible intensité s’était de nouveau animé l’an dernier lorsque le Sénégal a lancé une offensive pour déloger les rebelles. Le président sénégalais Macky Sall a fait de la « paix définitive » en Casamance la priorité de son second mandat.

Par Jeune Afrique par AFP

CAN : la Gambie surprend, les favoris ne brillent pas

janvier 27, 2022
Pius Utomi EKPEI / AFP © Le milieu de terrain gambien Musa Barrow (à droite) se bat pour la possession du ballon face au défenseur guinéen Saidou Sow (à gauche) en 8e de finale de la CAN 2022.

Les huitièmes de finale de la Coupe d’Afrique des nations ont fait des dégâts parmi les prétendants au titre : le Nigeria et la Côte d’Ivoire sont tombés, tandis que le Cameroun, le Maroc et le Sénégal se sont qualifiés dans la douleur. La Gambie et la Guinée équatoriale ont quant à elles écarté la Guinée et le Mali.

Le tableau des quarts de finale est désormais connu, et il y en aura pour tous les goûts. La 33e édition de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) permettra d’assister à un derby nord-africain (Maroc-Égypte), un alléchant Tunisie-Burkina Faso – deux sélections très proches l’une de l’autre – et deux affiches a priori plus déséquilibrées (Cameroun-Gambie et Sénégal-Guinée équatoriale).

Les matchs auront lieu les 29 et 30 janvier, et, après le Nigeria et la Côte d’Ivoire sortis en huitièmes, au moins un autre favori – qui des Lions de l’Atlas, qui des Pharaons ? – devra remballer ses ambitions.

La Côte d’Ivoire et la malédiction égyptienne

C’est à chaque fois la même sentence pour la Côte d’Ivoire, quand elle a le malheur de croiser l’Égypte en phase finale de la CAN. À Douala, le 26 janvier au soir, les Éléphants ont regardé les Pharaons s’envoler vers les quarts de finale, à l’issue de la séance des tirs au but (0-0, 4-5 aux t.a.b.). Déjà en 2006 au Caire, en finale de la CAN, les Ivoiriens avaient subi un sort identique (0-0, 2-4 aux t.a.b.), deux ans avant d’exploser (1-4) en demi-finale lors de l’édition 2008 organisée au Ghana.

Cette nouvelle élimination risque de coûter sa place au sélectionneur Patrice Beaumelle, dont le contrat s’achèvera en mars. Le technicien français jouait très gros lors de cette édition, après que son équipe a été éliminée lors du deuxième tour des qualifications pour la Coupe du monde 2022 le 16 novembre par le Cameroun à… Douala (0-1). D’ores et déjà, les supporters ivoiriens ont réclamé son départ immédiat. Le comité de normalisation qui dirige la Fédération ivoirienne de football (FIF) jusqu’à l’élection, en mars, du nouveau président, devrait rapidement se prononcer sur le dossier.

Prestation médiocre

L’Algérie et le Ghana au premier tour, désormais la Côte d’Ivoire, la liste des prétendants au titre continue de fondre. Les huitièmes de finale ont aussi été le spectacle de l’élimination des Nigériens, sortis par une Tunisie au réalisme froid (0-1). On pourrait ajouter le Mali, un outsider considéré comme candidat très présentable au sacre suprême et éjecté par la Guinée équatoriale (0-0, 5-6 aux t.a.b.).

Le Cameroun s’est quant à lui sorti du piège comorien (2-1), mais en livrant une prestation médiocre face à un adversaire à qui la CAN a pourtant interdit d’aligner son seul gardien de but valide. L’instance a changé les règles la veille de la rencontre en imposant un isolement de cinq jours aux joueurs, excluant ainsi Ali Ahamada, infecté par le Covid-19 quelques jours plus tôt, mais guéri et testé négatif. Les Comores, qui ont dû se résoudre à aligner un joueur de champ (Chaker Alhadur) et vu leur capitaine Nadjim Abdou expulsé au bout de six minutes, peuvent logiquement penser qu’on ne prête qu’aux riches…

Chez les autres favoris, le Sénégal, toujours aussi peu enthousiasmant, s’est débarrassé sans convaincre du Cap-Vert (2-0). Et le Maroc s’en est remis à un coup-franc génial d’Achraf Hakimi pour éliminer Malawi (2-1).

le Burkina Faso debout, la Gambie et la Guinée équatoriale invités surprises

En 2019, Madagascar, dont c’était la première participation, et le Bénin avaient épaté la galerie en atteignant les quarts de finale. Cette année, la plus grande surprise de la CAN – outre l’élimination du tenant du titre algérien – est la présence des Scorpions gambiens en quart de finale. Malgré sa 150place au classement FIFA , la Gambie a battu la Tunisie (1-0) au premier tour, et réservé le même sort à de décevants Guinéens en huitième de finale (1-0).

Dirigée par Tom Saintfiet, un sympathique Belge ayant entraîné un peu partout dans le monde (Îles Féroé, Malawi, Namibie, Togo, Yémen, Malte, Bangladesh, Éthiopie, Finlande, Trinidad-et-Tobago…), l’équipe ne compte pas de star dans son effectif. Avec son football à la fois décomplexé et rigoureux, elle aura réussi son tournoi, quel que soit le résultat du match face aux Lions indomptables.

La Guinée équatoriale, quant à elle, a déjà atteint les quarts de finale en 2012 et terminé à la quatrième place en 2015. Après avoir réussi l’exploit de battre l’Algérie au premier tour (1-0), cette sélection sans panache mais particulièrement solide (un but encaissé en quatre matchs) a éjecté de la compétition le Mali (0-0, 6-5 aux t.a.b.). Le Sénégal, prochain adversaire du Nzalang Nacional, est prévenu.

Enfin, le Burkina Faso, rarement décevant en phase finale, a souffert pour éliminer le Gabon (1-1, 7-6 aux t.a.b.), à l’issue d’un des matches le plus captivants de cette CAN.

Des quarts de finale non sans nostalgie

Le Cameroun ouvrira le bal face à la Gambie, le 29 janvier à Douala. S’il se qualifie, le pays organisateur affrontera le vainqueur de Sénégal-Guinée équatoriale. La logique tend à imaginer un remake de la finale de 2002, remportée aux tirs au but par les Lions indomptables.

Le même jour, la Tunisie et le Burkina Faso se croiseront à Garoua, et l’histoire rappelle que lors des deux précédentes confrontations entre les Aigles de Carthage et les Étalons, en 1998 et 2017, l’issue a toujours été favorable aux Burkinabè… Les Marocains se souviennent également que le 29 janvier 2017 à Port-Gentil (Gabon), un but de l’Égyptien Kahraba en fin de match les avaient privés d’une place en demi-finale (0-1)…

Avec Jeune Afrique par Alexis Billebault

Gambie : un tribunal africain pour juger Yahya Jammeh ?

janvier 3, 2022
Yahya Jammeh à Banjul © Le dernier meeting de Yayah Jammeh a Banjul. dernier jour de Campagne presidentielle en Gambie © Bangaly Toure pour JA

La justice gambienne réclame officiellement des poursuites contre l’ancien président. À charge maintenant pour son successeur, tout juste réélu à la tête du pays, de mettre la machine judiciaire en marche.

Ses conclusions étaient très attendues. Le 24 décembre, le ministre de la Justice, Dawda Jallow, a rendu public le rapport de la Commission vérité, réconciliation et réparation (TRRC en anglais) et celui-ci resserre encore l’étau autour de Yahya Jammeh. L’autocrate, qui dirigea le pays pendant 22 ans après avoir conquis le pouvoir par un coup d’État, est cité par la justice gambienne comme le responsable de nombreuses exactions commises pendant son régime. Parmi elles, plusieurs crimes contre l’humanité, imprescriptibles.

« L’ampleur des crimes »

Dans ce rapport remis au président Adama Barrow à la veille de l’élection présidentielle du 4 décembre 2021, la TRRC recommande des poursuites à l’encontre du fantasque Jammeh, qui avait mis en place un système autoritaire basé sur la terreur et l’impunité. Aux côtés de près de 70 personnes, dont deux sont aujourd’hui décédées, il est présenté comme le principal responsable de certains crimes commis entre juillet 1994 et janvier 2017. « Avant même de débuter nos enquêtes, nous savions que Jammeh, en sa qualité de dirigeant, était en grande partie responsable des atrocités perpétrées à cette époque, explique le secrétaire exécutif de la TRRC, Baba Galleh Jallow. Mais nous ignorions l’ampleur des crimes en question. »

Après avoir entendu 393 témoins, victimes et ex-membres des escadrons de la mort au cours d’auditions publiques, et au terme de deux ans et demi d’enquête, la commission a conclu que Yahya Jammeh était responsable de détentions extrajudiciaires, d’actes de torture et d’assassinats visant des opposants ou des journalistes. L’ancien président a également été reconnu coupable du viol de plusieurs personnes, dont l’ancienne reine de beauté Fatou « Toufah » Jallow, qui l’avait cité dans son témoignage.

SI YAHYA JAMMEH EST EFFECTIVEMENT POURSUIVI POUR DES CRIMES CONTRE L’HUMANITÉ, IL PEUT ÊTRE ARRÊTÉ ET JUGÉ PARTOUT DANS LE MONDE

Celui qui se définissait comme un « dictateur du développement », convaincu d’avoir trouvé le remède contre le sida, a aussi été reconnu coupable de la mort de 41 malades ayant reçu un faux traitement contre le VIH – des actes de violences sexuelles faisaient partie de ce « remède miracle ».

Une cour basée à Dakar ?

« Si Yahya Jammeh est effectivement poursuivi pour des crimes contre l’humanité, cela signifie qu’en vertu du principe de juridiction universelle, il peut être arrêté et jugé partout dans le monde », insiste Baba Galleh Jallow. Dans son rapport, la TRRC estime que la « meilleure option » serait la création d’une cour hybride, soutenue par la Cedeao ou l’Union africaine, et basée à Dakar. Proche de la Gambie et donc des preuves, le Sénégal dispose également des infrastructures nécessaires depuis la mise en place des Chambres africaines extraordinaires qui avaient jugé et condamné le Tchadien Hissène Habré.

Une telle option « est susceptible de recevoir plus de soutien international », juge la commission, et comporte moins de risques d’instabilité. « Le retour [de Jammeh à Banjul] est un véritable risque pour le pays. Il a encore énormément de soutiens ici », rappelle Baba Galleh Jallow.

Des soutiens qui ont donné de la voix à la veille de la présidentielle, lorsque l’ancien dirigeant a opéré un retour sur la scène politique gambienne. Depuis la Guinée équatoriale, où il vit en exil depuis 2017, il s’est en effet prononcé contre l’accord électoral conclu entre son parti et celui de son successeur. Et sa réaction a été si vive qu’elle a provoqué la scission de sa formation politique. « Si Jammeh avait fait partie de cette alliance électorale, il aurait été plus compliqué pour l’exécutif de mettre en œuvre nos recommandations, se réjouit Baba Galleh Jallow. En se retirant de l’accord, il facilite les choses. »

Demandes d’amnisties

Le président et son ministre de la Justice doivent remettre avant le 25 mai 2022 un livre blanc qui définira leur stratégie pour mettre en œuvre les recommandations de la TRRC. Un professionnel gambien et un expert international recruté pour l’occasion feront partie d’une « task force » destinée à en dessiner les contours. La TRRC a également soumis au président une série de conseils pour réformer et renforcer le système judiciaire ainsi que les forces de sécurité, et enclencher le processus de réparation à destination des victimes.

CERTAINS POURRAIENT-ILS PASSER ENTRE LES MAILLES DU FILET MALGRÉ LA GRAVITÉ DES CRIMES QUI LEUR SONT REPROCHÉS ?

Avant de définitivement cesser ses travaux, la commission devra s’atteler à une dernière – et épineuse – tâche : étudier les demandes d’amnisties des personnes nommées dans son rapport. Selon le ministre de la Justice, toute personne citée qui aurait témoigné devant la TRRC « sans rien omettre de sa responsabilité dans des violations de droits humains » et « exprimé du remords » dispose d’une période de deux semaines pour faire une demande d’amnistie. Plusieurs requêtes ont déjà été déposées, mais les responsables présumés de crimes contre l’humanité ne peuvent, a priori, pas bénéficier d’une telle mesure.

Certains pourraient-ils passer entre les mailles du filet malgré la gravité des crimes qui leur sont reprochés ? À Banjul, les regards sont braqués sur Saul Badji, ex-commandant de la garde présidentielle et pilier de l’ancien régime. Ce proche de Jammeh est revenu en Gambie au lendemain de la présidentielle du 4 décembre. Un timing qui interroge. « C’est inquiétant que des soldats exilés aux cotés de Jammeh en Guinée équatoriale soient revenus juste après la réélection d’Adama Barrow », observe une source proche de la commission, qui rappelle que Saul Badjie a été « directement mis en cause dans plusieurs exécutions extrajudiciaires, dont le meurtre brutal de deux hommes d’affaires américano-gambiens ou dans l’exécution de neuf prisonniers ».

En dépit de ces inquiétudes, le monde de la justice espère que le travail colossal établi par la TRRC créera un précédent dans les mécanismes de justice transitionnelle. L’avocat américain Reed Brody évoque un modèle « historique » et salue l’effort de « transparence » du ministre de la Justice qui a choisi de rendre public la totalité du rapport. « La mise en place de cette commission a requis énormément de préparation et un soutien financier conséquent, conclut Baba Galleh Jallow. En nous inspirant des autres mécanismes de justice transitionnelle dans le monde, nous avons créé un modèle Gambien qui fera date. »

Avec Jeune Afrique par Marième Soumaré

Présidentielle en Gambie : six candidatures validées

novembre 7, 2021
Adama Barrow lors du forum économique Russie-Afrique, à Sotchi, en octobre 2019 © Valery Sharifulin/TASS/Sipa USA/SIPA

Quinze dossiers de candidature à l’élection présidentielle prévue le 4 décembre ont été rejetés et six autres validés, dont celui du président sortant, Adama Barrow.

« La plupart des dossiers (rejetés) ne remplissent pas les exigences constitutionnelles », a déclaré Makan Khan, porte-parole de la Commission électorale indépendante (CEI), interrogé par l’AFP. Il a cité parmi les manquements le non-respect du parrainage par des électeurs.

L’article 47 du code électoral stipule que chaque candidat doit soumettre une liste de parrainage d’au moins 200 électeurs inscrits dans chaque circonscription. Parmi les dossiers qui n’ont pas été acceptés, huit ont été présentés par des candidats indépendants, selon le porte-parole de la CEI.

L’ombre de Yahya Jammeh

Six dossiers ont été validés, dont ceux du président sortant Adama Barrow du National People’s Party (NPP) et d’Ousainou Darboe du Parti démocratique unifié (UDP). Les autres sont Mama Kandeh du Congrès démocratique de la Gambie, Halifa Sallah de l’Organisation démocratique du peuple pour l’indépendance et le socialisme (PDOIS), ainsi que les indépendants Essa Mbaye Faal et Abdoulie Ebrima Jammeh.

Le président Barrow, 56 ans, a déclaré officiellement sa candidature à sa propre succession jeudi, à quelques jours du démarrage officiel de la campagne électorale, le 9 novembre. L’élection du 4 décembre, la première depuis le départ de Yahya Jammeh, est considérée comme un test de la transition démocratique du pays.

Yahya Jammeh, défait en décembre 2016 par Adama Barrow, a conservé un soutien considérable qui pose la question du maintien de son influence. Le NPP de Barrow a ainsi formé une alliance électorale avec l’APRC de Jammeh en septembre, une décision considérée comme un stratagème électoral par certains et dénoncée par les militants des droits humains. Jammeh a par la suite rejeté cette décision – qui, selon lui, avait été prise à son insu – et ses partisans ont créé un parti rival.

Par Jeune Afrique avec AFP

Gambie : Yahya Jammeh n’a pas dit son dernier mot

octobre 20, 2021
Yahya Jammeh lors de l’élection présidentielle de décembre 2016, à Banjul © Jerome Delay/AP/SIPA

À moins de deux mois de la présidentielle, l’ancien chef de l’État n’a pas renoncé à peser sur la scène politique gambienne. Depuis Malabo, il rejette l’alliance conclue entre son parti et celui d’Adama Barrow, candidat à un nouveau mandat.

À plusieurs milliers de kilomètres de Banjul et après plusieurs années d’absence, Yahya Jammeh n’a rien perdu de sa capacité à faire parler de lui. Il aura suffit d’un coup de fil, relayé à ses partisans réunis dans son village de Kanilai, le 16 octobre, pour que l’ancien président gambien revienne au centre du jeu. Depuis Malabo, où il réside depuis sa défaite à l’élection présidentielle de décembre 2016, Yahya Jammeh a convoqué une réunion « d’urgence » pour parler de l’accord scellé début septembre entre son parti, l’Alliance patriotique pour la réorientation et la construction (APRC), et le Parti national du peuple (NPP) du président Adama Barrow.

Selon des propos rapportés par des médias locaux, Yahya Jammeh s’est opposé à cet étrange attelage et a ordonné le limogeage des responsables de son parti. Le numéro un, Fabakary Tombong Jatta, a aussitôt été démis de ses fonctions.

Alliance contre-nature

Cela ne suffira pas à remettre en cause l’accord du mois de septembre, assure-t-on pourtant dans l’entourage d’Adama Barrow. « Ce qu’a dit Jammeh ne change absolument rien. Fabakary Tombong Jatta est le chef légalement reconnu de l’APRC et ses décisions engagent le parti », assure Mambanyick Njie. Le secrétaire administratif du NPP précise par ailleurs que la majorité n’a pas signé avec Yahya Jammeh mais avec l’APRC. « Ses déclarations ne représentent rien de plus qu’une opinion individuelle. La position  de “guide suprême” qu’il occupe est simplement un titre honorifique, insiste-t-il. S’il ne veut pas faire partie de notre coalition, il n’a qu’a créer un nouveau parti. »

ON SENT BARROW DE PLUS EN PLUS ENTOURÉ PAR LES PROCHES DE JAMMEH, QUASI-PHAGOCYTÉ

Adama Barrow sous-estime-t-il l’influence de celui qui dirigea pendant plus de vingt ans la Gambie d’une main de fer et qu’il battit à la surprise générale, le 1er décembre 2016 ? « Barrow est assez sûr de lui et s’imagine qu’il peut utiliser le camp de son prédécesseur, observe un observateur à Banjul. En vérité, chacun des deux bords a l’impression d’utiliser l’autre. »

Avant même de conclure une alliance contre-nature avec l’APRC, Adama Barrow avait déjà accepté de s’entendre avec des dignitaires de l’ancien régime. « Cela a débuté avec des technocrates, pas forcément impliqués dans les exactions. Puis il a négocié avec des responsables encore plus liés à Yahya Jammeh, décrit notre interlocuteur. On le sent de plus en plus entouré par ces proches, quasi-phagocyté. »

Retour en arrière ?

Quasi-inconnu lorsqu’il remporte la présidentielle en 2016 grâce à l’appui d’une vaste coalition de l’opposition, Adama Barrow ne pourra pas être réélu sans appui, et il le sait. Son tout jeune parti, officiellement lancé en début d’année, n’est pas assez puissant pour le maintenir seul à la tête de l’État. Il a donc tout intérêt à se rapprocher de l’APRC et de son vivier de voix, majoritairement diolas (l’ethnie de Yahya Jammeh), qui peut faire basculer la balance en sa faveur lors du scrutin à un tour prévu le 4 décembre prochain.

Mais ce faisant, le président gambien joue un jeu dangereux. L’accord noué avec l’APRC a choqué l’opinion gambienne, peu convaincue par l’argument du NPP selon lequel l’APRC n’a commis aucun crime « en tant que parti ». En particulier les nombreuses victimes du régime Jammeh, qui attendent fébrilement le rapport de la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC), mandatée par Barrow lui-même pour faire la lumière sur les crimes commis par son prédécesseur et ses proches. La remise des conclusions de la TRRC au chef de l’État, initialement prévue le 30 juillet dernier, a été reporté sine die et n’aura vraisemblablement pas lieu avant l’élection.

ADAMA BARROW VIENT EN QUELQUE SORTE RENDRE À YAHYA JAMMEH UNE SORTE DE LÉGITIMITÉ

« En se rapprochant de l’APRC, Adama Barrow vient en quelque sorte rendre à Yahya Jammeh une sorte de légitimité », tacle Almami Fanding Taal, un cadre du Parti démocratique unifié (UDP) autrefois allié au président sortant.

L’accord APRC-NPP va-t-il ouvrir un boulevard pour l’emblématique Ousainou Darboe, éphémère vice-président de Barrow, qui est aujourd’hui son plus sérieux challenger ? L’opposant ne manque pas une occasion de réaffirmer son engagement à poursuivre Jammeh pour ses crimes. « Organiser les audiences [de la TRRC] était facile, mais la remise du rapport est une autre paire de manches. La façon dont le travail de la Commission a pris du retard est très décevante », remarque Almami Fanding Taal.

Si les victimes et les militants des droits humains attendent ce rapport avec impatience, c’est parce qu’il devrait servir de base à des poursuites contre Yahya Jammeh et ses alliés. Faut-il craindre qu’Adama Barrow soit tenté de mettre sa promesse de justice sous le tapis ? Les dignitaires du NPP ne se sont pas privés de dire publiquement que l’ancien président pouvait avoir tout à gagner dans cette alliance entre les deux partis. Ils ne font pas non plus mystère de leur volonté de voir ses biens lui être restitués. Les adversaires politiques de Barrow l’accusent, quant à eux, d’avoir profité de son séjour en Guinée, en août dernier, pour négocier avec Jammeh via certains de ses proches qui se trouvaient à Conakry.

« Barrow montre enfin son vrai visage »

« Cet accord ne favorise pas le droit à la vérité, mais il est illusoire de penser que Jammeh pourrait revenir l’année prochaine en Gambie avec une promesse d’impunité. Ce serait poser les bases d’une grave instabilité pour le pays », estime l’avocate des droits humains Fatou Jagne Senghore. Elle évoque néanmoins une « alliance de tous les dangers ».

Les récents propos de Yahya Jammeh à ce sujet pourraient être un moyen de mettre la pression sur son successeur. « En fin politique, il a compris que cette alliance ne garantissait pas son retour et qu’une transhumance de l’APRC vers le NPP pouvait représenter un danger pour lui », analyse l’avocate. Elle a surtout jeté le discrédit sur Adama Barrow, déjà vivement critiqué pour avoir failli à sa promesse de ne rester à la tête de l’État que trois ans. Ce 16 octobre, la société civile organisait une marche intitulée Never again (« Plus jamais ça ») dans les rues de la capitale pour réaffirmer sa volonté de voir les recommandations de la TRRC respectées. Un message directement envoyé au gouvernement gambien.

« Barrow montre enfin son vrai visage, conclut Fatou Jagne Senghore. Il a remporté l’élection de manière démocratique, mais il est parvenu au pouvoir car le pays voulait tourner la page de ces années de dictature. Cela choque les Gambiens de voir qu’il utilise ces mêmes leviers démocratiques pour valider une alliance contre-nature, qui vient remettre en cause tous nos acquis depuis le départ de Yahya Jammeh. »

Avec Jeune Afrique par Marième Soumaré

Gambie: Jammeh offrira-t-il un second mandat à Adama Barrow ?

septembre 14, 2021
Adama Barrow est au pouvoir depuis janvier 2017.

Trois mois avant la prochaine présidentielle, le parti du chef de l’État et celui de son prédécesseur ont annoncé qu’ils allaient s’allier.

La politique réserve souvent bien des surprises et, en ce début du mois de septembre, l’inattendu s’est produit à Banjul. Le 5, Fabakary Tombong Jatta, le secrétaire général de l’Alliance patriotique pour la réorientation et la construction (APRC), a annoncé qu’un accord venait d’être trouvé avec le Parti national du peuple (NPP, au pouvoir).

À trois mois de la prochaine élection présidentielle, dont la date a été fixée au 5 décembre, les formations du président Adama Barrow et de son prédécesseur, Yahya Jammeh, ont donc décidé de s’allier, et l’époque où le second contestait la victoire du premier avant d’être contraint par les troupes de la Cedeao à embarquer dans un avion à destination de Malabo paraît n’être plus qu’un lointain souvenir.

Rester au pouvoir

Faut-il pour autant s’en étonner ? Avant le scrutin de décembre 2016, Barrow avait reçu le soutien de la Coalition 2016, un bloc de huit partis menés par le Parti démocratique unifié (UDP), auquel appartenait Barrow à l’époque. Mais l’UDP lui a retiré son appui en septembre 2019. En cause : les querelles internes qui ont rapidement opposé Barrow à Ousseinou Darboe, opposant historique à Jammeh et figure emblématique du parti, mais aussi la volonté assumée du chef de l’État de se maintenir au pouvoir au-delà des trois années qu’il s’était engagé à effectuer. C’est dans ce contexte que le NPP a vu le jour, en décembre 2019.

IL EST DANS L’INTÉRÊT DE BARROW DE S’ENTENDRE AVEC LE PARTI DE JAMMEH POUR ÉVITER LA DÉBÂCLE

Mais Adama Barrow a besoin de renforcer son assise électorale avant la présidentielle et les législatives, qui auront lieu en avril 2022. « Le président et le NPP ont pressenti la défaite et pensent que le salut pourrait venir d’un accord avec l’APRC, tacle Amadou Scattred Janneh, membre du bureau exécutif de l’UDP. Cette alliance est purement opportuniste. » « Il est dans l’intérêt de Barrow de s’entendre avec le parti de Jammeh pour éviter la débâcle », confirme un bon connaisseur de la politique gambienne, en rappelant que depuis les législatives de 2016, c’est l’UDP qui est majoritaire à l’Assemblée.

Poursuivre Jammeh – ou pas

Cette alliance soulève par ailleurs d’autres questions. Fabakary Tombong Jatta, le porte-parole de l’APRC, a en effet indiqué que le retour de Jammeh à Banjul, « de manière pacifique et dans la dignité », était l’un des points du protocole d’accord. Et que vont devenir les travaux de la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC) ?

Celle-ci a été créée en 2019 pour faire la lumière sur les crimes commis sous la présidence de Jammeh, de juillet 1994 à janvier 2017. À son arrivée au pouvoir, Adama Barrow s’était engagé à lutter contre l’impunité. La TRRC doit lui présenter ses recommandations le 30 septembre prochain, et le chef de l’État aura la responsabilité de décider si Jammeh doit être poursuivi ou non. Prendra-t-il le risque de s’aliéner son allié ? C’est peu probable, répondent les organisations des droits humains, qui rappellent qu’en juillet, Fabakary Tombong Jatta avait dit souhaiter que « le rapport final de la TRRC soit mis à la corbeille ».

CES CRIMES NE PEUVENT PAS ÊTRE AMNISTIÉS

Pourtant, selon un sondage Afrobarometer rendu public au lendemain de l’annonce de l’union APRC-NPP, 73 % des Gambiens interrogés estiment que « les auteurs de crimes et de violations des droits humains pendant le régime de Jammeh devraient être jugés par un tribunal ». « Je peux comprendre le désarroi des Gambiens qui ont été torturés, violés ou qui ont perdu des êtres chers et qui se demandent maintenant si justice sera jamais rendue », réagit Reed Brody, membre de la Commission internationale de juristes. Lui-même insiste sur le fait que « les gouvernements ont l’obligation légale d’enquêter et de poursuivre les actes de torture et les crimes contre l’humanité, et [que] ces crimes ne peuvent pas être amnistiés ».

En mai dernier, Karim Khan avait affirmé sur Twitter, alors qu’il s’apprêtait à devenir le nouveau procureur de la Cour pénale internationale (CPI), que justice devait être faite en Gambie. Le pays est en effet État-parti du statut de Rome. Et ce notamment grâce aux efforts d’Adama Barrow qui est revenu, en février 2017, sur la décision de Jammeh de quitter la CPI. À cette époque, il mettait un point d’honneur à veiller à ce que les “crimes” de son prédécesseur soient punis. Pas sûr que ce soit toujours le cas.

Par Jeune Afrique avec Achraf Tijani

Gambie : Adama Barrow en route vers un second mandat

février 2, 2021
Adama Barrow lors du forum économique Russie-Afrique, à Sotchi, en octobre 2019

Alors qu’il vient de lancer officiellement son Parti national du peuple (NPP), le président semble avoir oublié sa promesse de n’effectuer qu’un mandat de transition et se diriger vers une candidature à la présidentielle du 4 décembre.

Le Parti national du peuple (NPP) existe depuis plus d’un an déjà, mais c’est dans la soirée du 30 janvier dernier que la formation du président gambien a été officiellement lancée. Et si Adama Barrow n’a pas formellement annoncé sa candidature à l’élection présidentielle du 4 décembre prochain, nul doute que le chef de l’État sortant a l’intention de briguer un second mandat et de porter les couleurs de ce parti.

La présentation du NPP au stade de l’Indépendance de Bakau, à une dizaine de kilomètres de Banjul, en présence de ses délégués et sympathisants, est ce jour-là assortie d’un discours qui ressemble fort à celui d’un début de campagne. « Le NPP représente le présent et le futur, et c’est le parti de toutes les catégories sociales, fondé sur la notion de véritable citoyenneté démocratique et patriotique », déclare le président.

« Je suis convaincu qu’en me pressant à former un parti politique pour participer à l’élection présidentielle de 2021, le peuple gambien a fait le bilan de ma performance et m’a appelé pour conduire ce voyage historique, affirme-t-il. C’est ce qui a conduit à la naissance du NPP, que nous sommes ici pour lancer officiellement aujourd’hui. »

Promesse oubliée

Adama Barrow paraît désormais déterminé à devenir plus qu’un président de transition. Il semble avoir totalement oublié sa promesse de quitter le pouvoir au bout de trois ans, le temps d’organiser une élection à laquelle il ne se serait pas présenté. C’est pourtant cet engagement qui convainc les Gambiens de l’élire en 2016, afin de tourner la page des décennies de dictature brutale de son prédécesseur, Yayah Jammeh. Porté par le soutien d’une coalition de l’opposition, il promet de ne pas aller au bout des cinq ans prévus par la Constitution.

C’est ce qui permet alors à ce quasi-inconnu de déjouer tous les pronostics et de l’emporter, le 2 décembre 2016, face à Jammeh, avec 43,29 % des voix contre 39,64 % pour son adversaire. Le 19 janvier 2017, il prête serment depuis l’ambassade de Gambie à Dakar, tandis que Yahya Jammeh, poussé hors du pays par une intervention politico-militaire régionale, s’apprête à partir en exil.

« Three years, Jotna » (« Trois ans, ça suffit ») scandent déjà les Gambiens dans les rues de Banjul, en décembre 2019, lui rappelant – en vain – sa promesse. Mais les manifestations sont sévèrement réprimées, le gouvernement qualifie de « subversif, violent et illégal » le collectif qui les a organisées et prend la décision de fermer deux radios nationales.

« Aucun accomplissement »

« C’est très décevant de voir une telle équipe aux manettes du pays », déplore aujourd’hui Almamy Fanding Taal, le porte-parole du Parti démocratique unifié (UDP), l’ancienne formation d’Adama Barrow. Le président a acté la rupture avec son ancien parti quelques mois seulement après son élection, en remerciant le vice-président Ousseinou Darboe, opposant historique à Yahya Jammeh et secrétaire général de la formation. Ce dernier sera, sauf grande surprise, le candidat de l’UDP au scrutin de décembre.

« La coalition de 2016 n’était pas partie pour durer, d’abord parce que l’opposition ne croyait pas en sa victoire. Adama Barrow a été choisi comme candidat parce que tous les cadres du parti [dont Ousseinou Darboe] étaient en prison au moment du scrutin », rappelle Almamy Fanding Taal. Aujourd’hui, l’UDP affirme que le chef de l’État n’a « rien accompli pour la Gambie » et se dit destiné à l’emporter lors du scrutin de décembre. Cette fois, le parti présentera son propre candidat, sans coalition.

Avec Jeune Afrique par Marième Soumaré

En Gambie, la reconquête du « droit à la dépigmentation » ?

juillet 20, 2020

 Damien Glez

© Damien Glez

 

La dépigmentation est-elle un droit de l’homme ? En Gambie, son interdiction pourrait cacher d’autres maltraitances faites aux femmes. Les députés en débattent…

Faut-il vraiment souffrir pour être beau ? Mais qu’est-ce qu’être « beau » ? La femme, en particulier, doit-elle disposer de son corps, y compris lorsqu’il s’agit de mutiler celui-ci ? Les autorités médicales n’ont de cesse d’alerter sur les risques de la dépigmentation volontaire qui fait toujours fureur dans des pays comme le Togo, le Sénégal ou le Mali.

En fonction des produits employés – qui vont de la cortisone à l’eau de javel –, le « khessal » ou le « tchatcho » peuvent conduire à des dermatophytes, de la gale, des folliculites, des vergetures, de l’acné, voire à un cancer de la peau.

C’est cet état de fait qui avait conduit un gouvernement de Yahya Jammeh à réprimer la décoloration artificielle de la peau. En 1996, une loi introduisait dans la législation gambienne une interdiction d’importation et d’usage de produits éclaircissants. Depuis lors, des amendes de 400 et 100 dollars frappent respectivement les importateurs et les usagers.

Le drapeau du féminisme

Presque un quart de siècle plus tard, pourquoi les députés gambiens ont-ils ouvert un débat, le 16 juillet dernier, sur un texte visant à abroger la loi de 1996 ? Avant tout argument, certaines femmes, comme la députée Sainey Touray, refusent de « soutenir quelque chose qui est néfaste à la santé ». Elles dégainent des arguments sanitaires de bon aloi, mais aussi le discours sur le néfaste complexe de jeunes filles mues par le fantasme de peaux en apparence métissées. La quête de la peau diaphane confinerait, sur le plan moral, à un reniement identitaire lui-même résidu d’un traumatisme postcolonial et du phénomène de colorisme.

Pour éteindre des accusations de conflits d’intérêt présumé ou de libéralisme aveugle, les tenants de la modification de la loi gambienne brandissent, eux aussi, le drapeau du féminisme. Tout autant qu’elle va dans le sens d’une certaine sécurité de la femme, l’interdiction du blanchiment de la peau ferait courir des risques à celle-ci. Comme l’argumente le député Halifa Sallah, des hommes abuseraient de certaines demoiselles, après avoir menacé de les dénoncer parce qu’elles se seraient éclairci la peau.

Double peine ou triple peine ? Déjà physiquement meurtries par les produits de dépigmentation, des femmes se retrouvent entre le marteau du chantage à la délation et l’enclume d’interpellations elles-mêmes sources de corruption sexuelle. La dépigmentée présumée n’échapperait à la pression de l’un que pour tomber dans la gueule d’un prédateur…

Quel que soit l’avenir des législations africaines réglementant la vente de produits de dépigmentation, le commerce de la peau « blanche » pourra continuer au… noir, des prétextes pathologiques divers pouvant être opposés au flagrant délit d’acné ou de vergeture. Seule l’éducation pourra durablement résoudre la source du phénomène : les canons de beauté pervertis.

Avec Jeune Afrique par  Damien Glez

Damien Glez est dessinateur-éditorialiste franco-burkinabè