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Canada-Québec: Les innombrables et difficiles retours au travail après la COVID-19

juin 29, 2022
Une femme se repose dans un fauteuil à l'extérieur.

Geneviève Marcotte, 36 ans, est incapable de retourner travailler plus d’un an après avoir contracté la COVID-19. Photo : Radio-Canada/Alexandre Duval

Ils sont vraisemblablement des milliers, au Québec, à ne pas avoir pleinement récupéré leurs capacités après avoir contracté la COVID-19. Même un an après l’infection, certains sont encore très loin d’un retour au boulot. Et la science commence à comprendre que leur réadaptation est beaucoup plus complexe et plus parsemée d’embûches qu’on le croyait.

À 36 ans, Geneviève Marcotte a dû retourner vivre chez ses parents. Jadis active et amoureuse des voyages, elle peine aujourd’hui à se tenir debout plus d’une dizaine de minutes, à cuisiner, à faire le ménage. Bref, à s’occuper d’elle-même.

Tout ça à cause de la COVID-19, qu’elle a contractée il y a 13 mois, précisément. Ma vie a changé en 24 heures. La veille du jour où j’ai attrapé la COVID, je faisais une randonnée avec des amis, j’étais engagée, j’aimais mon travail. Et 24 heures plus tard, j’ai la COVID et je ne reviens jamais à cet état-là, raconte-t-elle.

Geneviève Marcotte dans la nature, devant une chute d'eau.

Geneviève Marcotte était une femme active, amoureuse des voyages et des randonnées, avant de contracter la COVID-19. Photo : Geneviève Marcotte

Geneviève n’est en effet jamais retournée travailler à son poste de directrice des missions commerciales à l’Université Laval. Elle est étroitement suivie par une équipe de professionnels de la santé, car ses symptômes sont encore nombreux et, surtout, incapacitants.

Ma limite d’énergie est très, très basse. Je dirais que ma batterie est peut-être à 10 %. Si je dépense 12 % d’énergie, j’éprouve un malaise post-effort. C’est là que tous mes symptômes réapparaissent, mais de façon vraiment exagérée, dit-elle.

« Je vais avoir des douleurs musculaires, des sensations de brûlure, de gros maux de tête, un épuisement qui me laisse alitée […] Ce malaise-là peut durer quelques heures, quelques jours, quelques semaines, selon ma dépense énergétique excédentaire. »— Une citation de  Geneviève Marcotte, absente du travail depuis 13 mois

Pour bien se faire comprendre, elle donne l’exemple d’une séance de magasinage qui a duré moins de deux heures, récemment.

Même si elle était accompagnée d’une personne qui la poussait en fauteuil roulant, l’exposition au bruit, à la lumière et à l’ambiance des magasins lui a fait vivre une rechute. Ça m’a pris une semaine à m’en remettre, raconte-t-elle, précisant qu’elle dû être alitée pendant quelques jours.

Geneviève Marcotte regarde un ordinateur et s'adresse à quelqu'un.

Geneviève Marcotte, au cours d’un rendez-vous avec son ergothérapeute par visioconférence Photo : Radio-Canada/Alexandre Duval

Un nouveau paradigme

Des cas comme celui de Geneviève Marcotte, son ergothérapeute de la clinique Iso-Santé Réadaptation en voit beaucoup. Caroline Théberge est visiblement inquiète pour certains, qui stagnent dans leur réadaptation après la maladie.

C’est certain qu’il y en a [pour qui] c’est très dur d’améliorer leur état et […] même, des fois, après un an de suivi en réadaptation, avec tous les outils, le retour au travail est très difficile, indique-t-elle.

Pourquoi est-ce si dur? Parce que les pratiques habituelles de réadaptation ne fonctionnent pas avec les personnes qui ont des symptômes persistants de COVID-19. Les amener à se dépasser est une grave erreur, indique Mme Théberge.

« On se dit bon bien, en se réactivant, ça va aller mieux, on va remonter. Mais avec la COVID longue, c’est l’inverse qui se produit. Dès que les gens repoussent un peu trop leurs limites, ils retombent, ils empirent leurs symptômes. Les gens vivent de l’incompréhension, beaucoup de détresse, du stress. »— Une citation de  Caroline Théberge, ergothérapeute à la clinique Iso-Santé Réadaptation

Caroline Théberge en entrevue vidéo.

Caroline Théberge, ergothérapeute à la clinique Iso-Santé Réadaptation Photo: Zoom/Capture d’Écran

Les services commencent à se développer et à être plus efficaces, mais au début, les gens ne savaient pas! Il y a des endroits pleins de bonne volonté où on proposait des réadaptations plus classiques et où on empirait les cas! dit-elle.

Le professeur Simon Décary, de l’École de réadaptation de l’Université de Sherbrooke, explique que la science montre désormais toute la complexité de ces cas, qui sont encore parfois incompris.

Dans nos études cliniques, c’est la chose la plus complexe à réussir avec les patients, le retour au travail, parce qu’il y a cette balance-là entre le besoin de temps pour la récupération et l’action. Si j’essaie d’accélérer, je sais que je crée des rechutes. Et chaque rechute retarde [le retour au travail], dit-il.

Des milliers de personnes

Le phénomène des patients n’ayant pas retrouvé leur pleine capacité de travail, visiblement répandu, est toutefois difficile à quantifier.

Selon des chiffres obtenus auprès de la CNESST, 501 Québécois reçoivent une indemnisation de revenu depuis plus de six mois en raison de la COVID-19. De ce nombre, presque 80 % sont des travailleurs de la santé.

D’ailleurs, une étude de l’Institut national de santé publique du Québec s’inquiétait récemment de ces absences prolongées dans le réseau de la santé, craignant que cela finisse même par nuire aux soins offerts à la population.

Or, les chiffres de la CNESST ne sont que la pointe de l’iceberg, car ils ne concernent que les personnes ayant contracté la maladie sur leur lieu de travail.

Celles qui ont été infectées ailleurs, comme Geneviève Marcotte, sont généralement indemnisées par une compagnie d’assurances privée et ne sont pas recensées dans les statistiques.

Radio-Canada a tenté d’obtenir des estimations auprès de l’Association canadienne des compagnies d’assurances de personnes, mais ces données n’existent pas, nous a-t-on répondu.

Le professeur Décary est cependant catégorique : les gens qui sont complètement ou partiellement absents du travail en raison de symptômes persistants de COVID-19 au Québec sont très nombreux.

« Est-ce que je crois qu’il y a des milliers de personnes qui n’ont pas retrouvé leur pleine capacité de travail depuis l’infection? Oui, ça, j’en suis assez certain. »— Une citation de  Simon Décary, professeur à l’École de réadaptation de l’Université de Sherbrooke

Même les données de la CNESST lui paraissent sous-estimer la gravité de la situation. Quand je vois le nombre de cas qui restent [absents du travail] à six mois, d’après ce que je connais des impacts fonctionnels de cette maladie-là, je me dis qu’il y a des gens qui sont retournés au travail et qui n’étaient pas prêts.

Le jugement facile

Nathalie Belleau fait partie des cas indemnisés par la CNESST. Infirmière dans le réseau public, elle a contracté la COVID-19 en décembre 2021. Pendant trois mois, elle n’a pas pu retourner travailler du tout.

Depuis mars, elle est en retour progressif, à raison de trois demi-journées de quatre heures chacune par semaine. Difficulté à suivre les conversations, diminution de l’endurance, maux de tête, maladresse, douleurs au thorax : sa liste de symptômes est longue.

Heureusement, elle se dit bien épaulée par son équipe de professionnels de la santé, mais elle admet que, pour les gens auxquels la COVID longue n’est pas familière, tout cela peut sembler exagéré. Je pense que les gens, quand ils voient ça, ils posent rapidement un jugement, dit-elle.

Nathalie Belleau, portant son uniforme et un masque.

Nathalie Belleau, infirmière, ne peut travailler que 12 heures par semaine, divisées en trois quarts de travail. Photo : Nathalie Belleau

À titre d’ergothérapeute, Caroline Théberge est à même de témoigner de ce scepticisme, car elle l’a observé au sein même du réseau de la santé. Or, le soutien des patients est crucial, selon elle.

[Au début de la pandémie], j’avais beaucoup de clients pour lesquels il fallait écrire de longues lettres aux médecins afin d’expliquer la problématique, l’approche de réadaptation, [parce] que les gens nous disaient : « Je ne me sens pas cru, mon médecin ne me backe pas là-dedans. »

La collaboration des employeurs est aussi importante, selon Mme Théberge, parce que les modalités de retour au travail pour les personnes atteintes de la COVID longue sont parfois inhabituelles.

Quand […] on arrive avec des retours au travail de deux fois quatre heures par semaine, même si l’employeur comprend que ça peut être thérapeutique à ce stade-là de réintégrer le travail, il ne sait pas trop quoi donner comme tâches. Des fois, même la personne ne se sent pas si utile que ça, illustre-t-elle.

Un cas historique

Le professeur Simon Décary croit quant à lui que les assureurs devront aussi faire preuve de compréhension, car ils auront sans doute à verser des indemnités plus longtemps.

Cette avenue reste cependant la meilleure, selon lui, parce que si on essaie d’aller trop rapidement et qu’on transforme cette personne-là en un cas avec un handicap permanent […] ça va coûter énormément plus cher à long terme, incluant le coût sociétal, dit-il.

D’ailleurs, M. Décary croit qu’on est collectivement face à un cas historique pour ce qui est des assurances et du retour au travail et qu’on a sous-estimé les effets de la COVID-19 sur le marché de l’emploi.

« Ce n’est pas terminé. Les données scientifiques nous montrent qu’on peut avoir un cas de COVID longue à trois mois malgré une triple vaccination et une infection à Omicron. »— Une citation de  Simon Décary, professeur à l’École de réadaptation de l’Université de Sherbrooke

Un homme porte un veston et des lunettes.

Simon Décary, professeur à l’École de réadaptation de l’Université de Sherbrooke Photo : Simon Décary

En décembre dernier, le ministère de la Santé et des Services sociaux estimait qu’environ 23 000 Québécois pourraient avoir besoin de ses services dans les cliniques consacrées à la COVID longue.

Geneviève Marcotte, elle, espère qu’elle pourra reprendre le travail. Mais devant le temps qui s’étire, les questions fusent et les réponses manquent encore.

Quand je vais arriver au bout de toutes ces ressources-là, si je ne suis pas encore capable de travailler, qu’est-ce qui va se passer? Est-ce que je vais avoir du soutien? Est-ce que la société va s’occuper de moi? Ça va être quoi, mon filet?

Depuis le début de la pandémie, la CNESST a offert des indemnisations de revenu totalisant 94 millions de dollars à plus de 55 000 personnes ayant contracté la COVID sur leur lieu de travail.

Il n’a cependant pas été possible de savoir quel montant a été versé uniquement aux travailleurs qui éprouvent des symptômes persistants de COVID-19 et dont le retour au travail est partiellement ou complètement compromis.

Avec Radio-Canada par Alexandre Duval