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Sénégal : Hissène Habré enterré en l’absence de représentants officiels

août 27, 2021
Lors de l’enterrement de Hissène Habré à Dakar, le 26 août 2021.

L’ancien président tchadien a été inhumé le 26 août au cimetière musulman de Yoff, sans qu’aucun hommage officiel ne lui soit rendu, ni à Dakar ni à N’Djamena, mais en présence de ses proches et de nombreux sympathisants.

Sous le soleil de plomb de l’hivernage, ainsi que l’on nomme l’été sénégalais, Hissène Habré a été inhumé au cimetière musulman de Yoff, le 26 août. L’histoire retiendra que l’ancien président tchadien, mort le 24 août à l’hôpital principal de Dakar, y a rejoint la dépouille mortelle du premier chef de l’État camerounais, Ahmadou Ahidjo, décédé en terre sénégalaise en 1989, quelques mois seulement avant que Habré n’y pose en catastrophe ses valises d’exilé chassé par un putsch.

Aucun hommage officiel

À l’aéroport de Yoff, Habré était arrivé avec un avion vite restitué par le Sénégal au Tchad. Il a fini son périple en terre sénégalaise après quelques années judiciairement tumultueuses et sans jamais avoir reconnu la légitimité d’une justice qui l’avait reconnu coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité et condamné à la prison à vie.

Habré a été accompagné en sa dernière demeure par ses proches parents et des sympathisants. Dans un cercueil en bois luisant, il a été mis en terre à 15 h 41 sans qu’aucun hommage officiel ne lui soit rendu, ni au Sénégal ni au Tchad.

La prière mortuaire avait auparavant été dirigée par l’imam Thierno Mountaga Amadou Bachir Tall à la mosquée omarienne (une branche de la Tijaniyya, confrérie soufie), qui fait face à la mer sur la corniche dakaroise, à hauteur du quartier de la Médina. En treillis noirs et brassards orange, la police a géré les nombreux journalistes et les quelque 200 personnes qui s’étaient réunies au sortir de la prière de Tisbaar pour rendre un dernier hommage à l’ancien président.

Maître de cérémonie

Parmi les VIP reconnus derrière leur masque anti-Covid, un ancien ministre de la Culture sous la présidence d’Abdoulaye Wade, Amadou Tidiane Wone. C’est lui qui a tenu le rôle de maître de cérémonie, donnant de la voix pour organiser le regroupement, demandant aux uns et aux autres le respect des mesures barrières imposées par cette pandémie qui aura eu raison de Hissène Habré – les premiers coups lui ayant été donnés par « notre acceptation de son arrestation, en 2013, dans son pays d’accueil, chez nous au Sénégal, pays de la Teranga », lâche, acerbe, l’une des personnes présentes.

HISSÈNE HABRÉ A ÉTÉ « VICTIME D’UNE GRANDE ESCROQUERIE », SYNONYME DE « MACHINATION »

L’on distingue également dans l’assemblée l’ancien Premier ministre de Macky Sall devenu opposant, Abdoul Mbaye. Dans une autre vie, il fut le banquier d’un Hissène Habré fraîchement débarqué au Sénégal avec plusieurs milliards de F CFA en espèces. Boubou, cape blanche à parements jaunes, lunettes noires et cane de cérémonie, le « Jaraaf » Youssou Ndoye, grand dignitaire des Lébous, est lui aussi présent. C’est dans leur quartier de Ouakam qu’Habré avait élu l’un de ses deux domiciles, devenant un « fils apprécié » de cette communauté.

Avocat emblématique d’Hissène Habré lors de son procès devant les Chambres africaines extraordinaires, le Sénégalais Amadou Ciré Clédor Ly, reconnaissable à sa haute coiffure en bataille et à sa barbe hirsute, qu’il a poivre et sel, a fait le déplacement. Dans une ultime plaidoirie, on l’entend dénoncer, dans cet espace de prière, le sort qui a été réservé à son client, dont le régime a été tenu pour responsable de la mort de près de 40 000 personnes entre 1982 et 1990. Hissène Habré a été, selon Amadou Ciré Clédor Ly, « victime d’une grande escroquerie », synonyme de « machination » et véritable « condamnation à mort ».

Ultime oraison

Aucun officiel sénégalais n’est en revanche présent, à moins de considérer comme un représentant de l’État le directeur général du quotidien gouvernemental Le Soleil. « Il y a vingt ans, j’avais été présenté à lui, raconte Yakham Mbaye. Depuis, nous échangions souvent. Je retiens de lui un grand patriote, un homme qui considérait l’Afrique comme un seul et unique pays. Et d’ailleurs, je pense que pour lui, un enterrement au Tchad ou au Sénégal ne faisait pas une grande différence ».

Le corbillard noir précédé d’un motard de la police arrive au cimetière, suivi du cortège composé de voitures mais surtout de scooters et de motos Jakarta chevauchés par des Tchadiens enturbannés. La foule se dirige vers l’espace fraîchement défriché, un quadrilatère assez grand pour devenir un caveau familial : ce sera la dernière demeure de Hissène Habré.

AUCUNE DES DEUX FEMMES DE HABRÉ N’A ÉTÉ APERÇUE, PAS MÊME À L’EXTÉRIEUR DU CIMETIÈRE

En ultime oraison, devant les portes du cimetière de Yoff, l’un de ses fils prend la parole. Hamid Hissène Habré se présente comme un « ingénieur qui travaille en France et est né à Dakar ». « Aujourd’hui, devant la dépouille de mon père, je m’incline respectueusement, le cœur douloureux », lance-t-il, ajoutant que Habré a été pour lui « un père aimant ». « Notre devoir, c’est de le réhabiliter et de lui rendre justice », conclut-il. Il sera le seul à avoir pris la parole, ce jeudi 26 août, au nom de la famille. Aucune des deux femmes de Habré n’a été aperçue, pas même à l’extérieur du cimetière.

Hissène Habré avait bénéficié, le 7 avril 2020, d’une autorisation de sortie de prison de 60 jours lors de la « première vague » de Covid-19. Il avait ensuite dû regagner sa cellule au début du mois de juin suivant. Sa famille et ses avocats avaient formulé une demande similaire en avril dernier, mais la justice sénégalaise avait cette fois refusé. L’ancien chef de guerre toubou n’a pas survécu à la dernière offensive du Covid. Entend-il, dans la paix de la mort, les voix de ses anciennes victimes et de leurs familles qui, ces dernières années, n’ont eu de cesse de réclamer les indemnisations que les juges l’avaient condamné à leur verser ?

Avec Jeune Afrique par Ousseynou Nar Guèye

Sénégal-Tchad: Hissène Habré est mort

août 24, 2021

Hissène Habré

Condamné en 2016 à la prison à la perpétuité pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, l’ancien président tchadien s’est éteint à Dakar, à l’âge de 79 ans.

L’ancien chef de l’État tchadien est décédé tôt ce mardi 24 août à l’hôpital principal de Dakar. L’annonce a été confirmée à Jeune Afrique par l’administration pénitentiaire sénégalaise.

Hissène Habré avait contracté le coronavirus dans la prison du Cap Manuel, où il était incarcéré. Il avait été pris en charge dans différents établissements de santé de la capitale sénégalaise, dont l’hôpital Fann, selon une source proche de la présidence.

En exil depuis sa chute fin 1990, Hissène Habré avait été jugé pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité et condamné à la prison à la perpétuité par les Chambres extraordinaires africaines (CAE), en 2016 – sentence confirmée en appel l’année suivante.

Il avait alors commencé à purger sa peine à la prison de Cap Manuel. En avril 2020, il avait bénéficié d’une autorisation de sortie provisoire de deux mois dans le contexte de la pandémie de coronavirus. Il avait alors rejoint son domicile dakarois, où il était en résidence surveillée.

Refus de liberté provisoire

Une nouvelle demande avait été déposée par son entourage en avril dernier. Cette fois-ci, l’administration pénitentiaire avait refusé de lui accorder une remise en liberté provisoire, jugeant que les risques médicaux encourus ne le justifiaient pas.

Le 23 août, son épouse, Fatime Raymonde Habré, avait confirmé par communiqué que l’ancien président avait été contaminé par le Covid-19. « Le président Macky Sall, informé, a immédiatement mobilisé les moyens humains pour diligenter les soins. Le président Habré est dans un hôpital public sénégalais, qui dispose d’un plateau technique de qualité à même de traiter un cas aussi sérieux », avait-elle annoncé.

Au pouvoir de 1982 à 1990, il avait été renversé par Idriss Déby Itno, lui-même décédé en avril dernier. Une commission d’enquête tchadienne a chiffré à 40 000 le nombre des victimes de la répression sous son régime. Réfugié au Sénégal, il y avait été arrêté en 2013 et inculpé par un tribunal spécial instauré en coopération avec l’Union africaine (UA).

Le nouveau président tchadien, Mahamat Idriss Déby Itno, a réagi en adressant ses « sincères condoléances à sa famille et au peuple tchadien ». Se disant attristé par la nouvelle et regrettant qu’Habré n’ait pas été vacciné contre le coronavirusReed Brody, l’ancien porte-parole de Human Rights Watch qui a, pendant des années, milité pour que l’ancien président soit jugé, ajoute qu’il « restera dans l’Histoire comme l’un des dictateurs les plus cruels, un homme qui a massacré son propre peuple pour prendre le pouvoir et s’y maintenir, brûlé des villages entiers, envoyé des femmes servir d’esclaves sexuels pour son armée et construit des prisons secrètes pour infliger des tortures épouvantables à ses ennemis ».

Avec Jeune Afrique par Marème Soumaré

Habré refuse de comparaître à la reprise de son procès à Dakar

septembre 7, 2015

Dakar – Le président tchadien déchu Hissène Habré a de nouveau refusé de se présenter à la barre lundi, à la reprise de son procès pour crimes contre l’humanité devant un tribunal spécial africain à Dakar après 45 jours d’interruption.

L’audience a rapidement été suspendue par le président de la Cour, le Burkinabè Gberdao Gustave Kam, pour faire comparaître de force l’accusé qui se trouvait au dépôt du tribunal.

L’accusé ne veut pas venir à la salle d’audience, avait annoncé le procureur Mbacké Fall à l’ouverture de l’audience, demandant au tribunal d’user des prérogatives du Code de procédure pénale pour faire comparaître l’accusé.

Comme au premier jour du procès le 20 juillet, un huissier a donc été envoyé à Hissène Habré pour sommation à comparaître immédiatement.

Le procès devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE), tribunal spécial créé en vertu d’un accord entre le Sénégal et l’Union africaine (UA), a été ajourné de 45 jours dès le lendemain de son ouverture pour permettre aux avocats commis d’office pour la défense de prendre connaissance du dossier.

L’ex-chef de l’Etat refuse de se défendre devant ce tribunal qu’il récuse et rejette tout contact avec ses trois avocats commis d’office.

En détention depuis deux ans au Sénégal, où il a trouvé refuge en décembre 1990 après avoir été renversé par l’actuel président tchadien Idriss Deby Itno, Hissène Habré est poursuivi pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et crimes de torture. Il encourt entre 30 ans de prison ferme et les travaux forcés à perpétuité.
La répression sous son régime (1982-1990), exercée en particulier par la très redoutée Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), sa police politique, a fait 40.000 morts, selon les estimations d’une commission d’enquête tchadienne.

Romandie.com avec©AFP / 07 septembre 2015 12h05)

Procès Habré : « J’étais enceinte de quatre mois, deux gendarmes sont venus me demander de les suivre »

juillet 19, 2015

Ginette Ngarbay a accouché de sa fille dans une des prisons du régime Habré. © Rémi Carayol, pour J. A

Ginette Ngarbay a accouché de sa fille dans une des prisons du régime Habré. © Rémi Carayol, pour J. A

En 1985, lorsqu’elle est arrêtée pour avoir donné à boire à des rebelles, Ginette Ngarbay est enceinte et c’est dans la prison des « Locaux » qu’elle donnera naissance à sa fille. Deuxième témoignage de la série de Jeune Afrique sur les victimes d’Habré dont le procès s’ouvre lundi à Dakar.

Le voir. L’entendre. Ginette Ngarbay n’en peut plus d’attendre ce moment. Pour savoir à quoi ressemble celui qu’elle considère comme son bourreau. Et pour que justice soit rendue, tout simplement. « Habré doit reconnaître ses crimes, dit-elle. C’est lui le responsable de tout ce qui m’est arrivé. Il a exterminé toutes les ethnies sauf la sienne. C’est un homme sans foi ni loi. Mais je suis prête à lui pardonner. »

Ginette est originaire de Sahr, la grande ville du sud, où Habré et ses hommes ont maté dans le sang les rebelles peu de temps après sa prise du pouvoir. Aujourd’hui, elle a cinquante ans. Elle en avait trente de moins le jour de son arrestation – autant dire que c’était encore une enfant. C’était en février 1985. « J’habitais chez ma grande sœur à N’Djamena. J’étais enceinte de quatre mois. Deux gendarmes sont venus me demander de les suivre. Ils ne m’ont pas dit pourquoi. Il y avait des arrestations tous les jours à l’époque. Une voisine a dit : ‘C’est ton tour aujourd’hui ?’ Je les ai suivis. »

Torturée à l’électricité

Bientôt, la voilà à la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), la police politique du régime. Puis dans un bureau, face à un homme « gros » et dont la chemise est « tachée de sang ». C’est là qu’elle comprend ce qu’on lui reproche : elle aurait servi à boire, dans le sud, à des rebelles. Elle est donc leur complice !

Pendant une semaine, Ginette est torturée à l’électricité. Ses moments de répit, elle les passe dans une cellule de 10m² dans laquelle s’agglutinent une trentaine de femmes. Deux mois plus tard, elle est envoyée dans une autre prison célèbre : « les Locaux ». C’est là, dans un enclos à ciel ouvert où se trouvent une quinzaine de femmes, qu’elle accouchera, quelques mois plus tard. Seule. Sans aucune autre assistance que celle de ses co-détenues. « Je n’ai jamais vu de médecin, juste une infirmière une fois. C’était horrible ». Le nom de sa fille ? Majoie, « parce qu’elle a survécu ».

Libérée comme elle avait été incarcérée : un beau matin, sans aucune explication

Majoie a vécu les dix-huit premiers mois de sa vie dans cette prison infâme où l’on manque de tout : d’eau, de nourriture, de médicaments. Elle a appris à y marcher. Elle n’a découvert la liberté qu’en janvier 1987, quand sa mère a été libérée comme elle avait été incarcérée : un beau matin, sans aucune explication. Et elle n’a revu son père que bien des années plus tard. Celui-ci, croyant Ginette disparue, a refait sa vie ailleurs…

Ginette a mis des années à s’en remettre. « Longtemps, je suis restée prostrée chez mes parents ». Aujourd’hui, elle est l’une des militantes les plus actives au sein de l’Association des victimes de crimes du régime Habré. Elle se souvient encore des prénoms de celles qui, aux « Locaux », l’ont quittée avant de regoûter à la liberté : Hadidja, Kaldouna, Koumi.

Jeuneafrique.com par – Envoyé spécial