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Mois de l’histoire des Noirs: Les inspirations de Maka Kotto sur trois siècles

janvier 30, 2021

MONTRÉAL — Le premier personnage qu’évoque Maka Kotto comme inspiration est né au 19e siècle. Le roi Rudolf Douala Manga Bell, martyr et héros national du Cameroun, son pays d’origine, a marqué l’imaginaire de tout un pays pour son combat contre la Prusse, puissance coloniale de l’époque et ce, bien qu’on l’avait évincé des livres d’histoires lorsque l’ex-ministre péquiste était à l’école.

© Fournis par La Presse Canadienne

«Rudolf Douala Manga a été, dans ma tendre enfance, un modèle de référence porté dans le coeur de nos grand-mères, qui nous racontaient de façon passionnée ses aventures et ses stratégies de résistance face à l’occupant.»

«Ce n’est pas une histoire qu’on nous a apprise à l’école. Ce sont nos grands-parents, nos arrière-grands-parents, qui nous apportaient cette mémoire et qui nous la transmettaient.»

Interrogé sur les modèles historiques qui l’ont inspiré dans le cadre d’une série de portraits réalisés par La Presse Canadienne pour souligner le Mois de l’histoire des Noirs, Maka Kotto commence ainsi par le roi Rudolf. Celui-ci devait être exécuté sur l’échafaud pour haute trahison en 1914 à l’âge de 40 ans après s’être opposé à la délocalisation des Camerounais de l’ethnie Douala de la côte, la Prusse voulant réserver la côte atlantique, à la hauteur de l’estuaire du fleuve Wouri sur le golfe de Guinée, aux seuls blancs colonisateurs.

«Il était inconcevable pour les autorités prussiennes qu’un Autochtone, fut-il roi, s’oppose au prolongement de l’autorité du Kaiser dans cette terre occupée. Dans la mémoire collective, ce fut une sorte de Moïse pour les gens qui habitent le littoral du Cameroun.»

Mandela et Mulroney

Maka Kotto peut nommer plusieurs héros panafricanistes et indépendantistes ayant touché sa corde sensible, mais l’incontournable Nelson Mandela s’impose aussitôt dans la conversation: «Il a été LE modèle d’identification pour plusieurs de ma génération.» 

«C’est le monde entier que Mandela a inspiré par la suite avec sa vision, comme Gandhi à son époque. Mandela est sorti de prison et beaucoup de suprémacistes blancs pensaient qu’il irait sur le chemin de la vengeance, mais non, pas du tout. Il a appelé à la paix, tendant la main à son ancien geôlier, (l’ex-président sud-africain) Frederik de Klerk». M. Kotto n’ose imaginer «le péril auquel on aurait été exposé, si d’aventure Mandela avait pris le chemin de la vengeance…»

Par contre, il ne peut parler de Mandela sans évoquer aussitôt l’ex-premier ministre Brian Mulroney: «Mandela est important à la fois pour les Africains et le Canada parce qu’il y eut un premier ministre canadien (Brian Mulroney) qui s’est tenu debout pour affronter Margaret Thatcher qui pour des intérêts stratégiques, ne tenait absolument pas à ce que les choses bougent en Afrique du Sud relativement à l’apartheid. »

Il place d’ailleurs M. Mulroney dans cette lignée d’inspiration: «Je ne sais pas s’il est conscient du fait que le rôle qu’il a joué dans la libération de Mandela a compté pour l’ensemble du continent africain, avec l’effet papillon. C’est un élan d’humanisme», laisse-t-il tomber. 

«C’est la faute à Bernard!»

Le cheminement politique de Maka Kotto, une fois arrivé au Québec, est demeuré tributaire de l’influence de Mandela, mais il a pris une tournure qu’il n’aurait jamais prévue.

«Quand je suis arrivé au Québec, je portais ces valeurs pour lesquelles Mandela s’est battu. Moi, c’était la justice sociale, la lutte contre le racisme, contre la ségrégation, c’est ça qui m’a toujours animé. Surtout la notion de justice.»

Ce que peu de gens savent, c’est qu’il est rapidement devenu membre du Parti libéral du Québec: «Les amis qui m’ont accueilli au Québec étaient essentiellement des fédéralistes. La lecture que j’avais du mouvement souverainiste à l’époque était celle que j’avais du Front national en France, qui avait un discours très explicite relativement aux immigrants. Réflexe pavlovien aidant, je me suis dit: OK, c’est l’autre camp, plus diversifié, qui correspond davantage à mes valeurs.» 

C’est à la suite de multiples échanges avec le comédien Julien Poulin et le cinéaste Pierre Falardeau «que j’ai compris que le fait de comparer le mouvement souverainiste au Front national était une erreur de lecture de ma part».

«C’est au contact de l’authenticité de la conception nationaliste québécoise que j’ai vu l’écart. Ce n’est pas un nationalisme d’exclusion ou de haine. C’est un nationalisme d’affirmation. Nous sommes en posture de survie», explique-t-il évoquant le caractère minoritaire du Québec en termes de langue et de culture en Amérique: «J’ai pris parti pour le faible, entre guillemets.»

Entre comprendre la réalité du nationalisme québécois et faire le saut en politique active, d’abord au Bloc québécois et ensuite au Parti québécois, il y a un pas énorme à franchir, pas qu’il impute au dernier de la série de ses personnages inspirants, feu l’ex-premier ministre Bernard Landry.

«C’est la faute à Bernard! C’est lui qui m’a envoyé au fédéral avec le Bloc. Il m’a demandé de rencontrer Gilles Duceppe. Il a servi d’entremetteur. Bernard m’a approché parce qu’il avait entendu parler de mes interventions sur la place publique relativement aux enjeux en lien avec l’intégration, la diversité.» 

Le terme d’entremetteur est particulièrement bien choisi puisque «c’est en arrivant à Ottawa que (ma conjointe) Caroline St-Hilaire et moi nous sommes rencontrés»!

Par Pierre Saint-Arnaud, La Presse Canadienne