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Du « super-dinar » au « bolivar fort »: quand les billets se transportent en brouette

août 21, 2018

Retrait de Bolivars dans un distributeur automatique de billets à Caracas, le 20 août 2018 / © AFP/Archives / Federico PARRA

Le Venezuela en 2018, le Zimbabwe en 2008, et avant eux la Hongrie ou encore l’Allemagne: autant d’exemples « d’hyperinflation ». Quelques explications de ce phénomène qui fait flamber les prix et multiplier les zéros sur les billets de banque.

Comment l’inflation devient-elle galopante ?

« En faisant marcher la planche à billets », répond Nicolas Véron, économiste du think tank européen Bruegel. « Quand un gouvernement n’a pas d’argent, c’est très difficile de résister à la tentation de la faire tourner ».

L’hyperinflation est généralement définie comme une hausse des prix de plus de 50% en un mois. Elle se caractérise par un effondrement de l’activité, combiné avec de la création de monnaie.

« Le cas du Venezuela est typique: son Produit intérieur brut a baissé de 40% depuis 2015 (…), tandis que le gouvernement et la banque centrale ont créé depuis fin 2017 des liquidités à ne plus savoir qu’en faire », explique Philippe Waechter, chef économiste chez le gestionnaire d’actifs Ostrum.

« Donc vous avez plein de liquidités, rien à acheter, et comme la monnaie se casse la figure vous ne pouvez rien importer. Et la valeur interne de la monnaie se déprécie très vite parce que personne ne veut la détenir ».

L’hyperinflation est généralement le résultat d’un dérapage des finances publiques, notamment dans des conditions extrêmes, comme les conflits ou les changements de régime.

Certains économistes considèrent ainsi que le premier cas d’hyperinflation au monde fut enregistré dans la France révolutionnaire. « En février 1797, le « mandat » (monnaie fiduciaire alors en circulation, ndlr) ne vaut plus que 1% de sa valeur monétaire initiale », relate l’économiste Jacques Attali dans « Tous ruinés dans dix ans? » (Fayard, 2010). Le Directoire fit brûler la planche à billets sur la place Vendôme et décréter la banqueroute sur les deux tiers de sa dette.

Quelles conséquences ?

Les hyperinflations se traduisent par des rationnements drastiques, comme en Yougoslavie dans les années 1990, ou des magasins vides, comme à Caracas aujourd’hui. « Les Vénézuéliens ont perdu en moyenne 11 kilos en 2017 par rapport à 2016 », commente Philippe Waechter. Et des millions de personnes tentent de fuir le pays.

Au Venezuela, l’hyperinflation est attendue à 1.000.000% fin 2018. Le gouvernement a émis des coupures de plus en plus grosses, jusqu’à 100.000 bolivars, avant d’imprimer de nouveaux billets de banque, entrés en vigueur lundi, avec cinq zéros de moins. Le pays connaît bien le phénomène: il y a dix ans l’Etat vénézuélien avait déjà éliminé trois zéros en lançant le « bolivar fort ». Cette fois, il s’agit du « bolivar souverain ».

L’économie zimbabwéenne, elle, ne s’est ainsi toujours pas relevée de sa crise d’hyperinflation de 2008. Le gouvernement avait introduit un billet de 100.000 milliards de dollars zimbabwéens, juste assez pour acheter… une miche de pain.

La palme de la pire hyperinflation jamais constatée revient à la Hongrie, où, en 1946, les prix pouvaient doubler en 15 heures (Cato Institute).

Quelles solutions ?

Aujourd’hui, les Etats en détresse choisissent pour certains de se tourner vers le Fonds monétaire international (FMI). Mais quelle que soit l’époque, la clef du succès réside dans le rétablissement de la confiance.

En 1923, les images d’Allemands allant chercher leur pain en poussant des brouettes de billets de banque ont marqué les esprits. L’inflation atteint alors jusqu’à 20% par jour, d’après les chiffres compilés par le Cato Institute. La République de Weimar « a pris des engagements forts vis-à-vis de ses créanciers. Elle a tenu ses engagements, et très vite la perception du pays a changé », raconte Philippe Waechter. Mais le phénomène a, selon nombre d’historiens, alimenté la montée du nazisme.

En janvier 1994, la Yougoslavie (Serbie et Monténégro) connait une inflation de 1.000.000% selon les chiffres officiels. Le gouvernement lance un programme de réformes et met en circulation un « super-dinar », valant officiellement un mark allemand. L’inflation sera finalement jugulée.

Face à une inflation élevée, le puissant dollar américain fait souvent office de valeur refuge. « Les footballeurs argentins, et d’autres pays d’Amérique latine, (…) demandaient à être payés en dollars pour être sûrs de maintenir leur pouvoir d’achat. De fil en aiguille la pratique s’est répandue », relate Philippe Waechter. Un phénomène connu sous le nom de « dollarisation », et souvent redoutable à moyen terme.

« Retirer des zéros peut avoir un effet psychologique, mais ça ne sert à rien si d’autres mesures ne sont pas prises », conclut Nicolas Véron.

Romandie.com avec(©AFP / (21 août 2018 16h10)

Zimbabwe: le grand retour du spectre de l’hyperinflation

septembre 30, 2017

Des unités de la police anti-émeutes dans les rues d’Harare le 29 septembre 2017 après des manifestations contre la situation économique / © AFP / Jekesai NJIKIZANA

Elles avaient disparu des rues d’Harare depuis des années, les voilà de retour. Les files de voitures en quête de carburant s’étirent à nouveau dans la capitale du Zimbabwe et avec elles les craintes d’une nouvelle descente aux enfers de l’économie du pays.

Dennis Zhemi la redoute spécialement depuis la semaine dernière, quand il a trouvé sa station-service déserte, cuves vides.

Et plus encore après être tombé nez-à-nez, dans la foulée, sur une quarantaine de véhicules alignés à l’arrêt devant les pompes d’un autre distributeur pétrolier.

Ce jour-là, Dennis Zhemi a abandonné sa voiture au bord de la panne sèche et sauté dans un minibus pour rejoindre son bureau.

« Ça m’a immédiatement rappelé la crise de 2008, lorsque nous étions obligés de dormir dans nos voitures en faisant la queue pour de l’essence », raconte ce cadre supérieur de 43 ans. « Alors j’ai prié en silence pour ne pas revivre ça ».

Il y a une dizaine d’années, une vague d’hyperinflation sans précédent a balayé le pays, anéantissant les bas de laine des petits épargnants, vidant les rayons des magasins et les stations-service.

L’effondrement de la monnaie nationale a causé une hausse vertigineuse des prix qui a atteint jusqu’à 500 milliards de pour cent et forcé le gouvernement à adopter le dollar américain comme monnaie d’échange.

Chômage de masse, manque de liquidités, l’économie du pays ne s’en est jamais remise. A nouveau menacé d’asphyxie financière, le Zimbabwe a émis il y a presque un an des « bond notes ».

Mais cette nouvelle monnaie n’a jamais eu la confiance des acteurs économiques ni de la population du pays.

– « Premières pénuries » –

Théoriquement de la même valeur que le dollar américain, le cours de ces « billets d’obligation » a vite dévissé. Au marché noir, les revendeurs de la gare routière d’Harare exigeaient cette semaine entre 1,37 et 1,50 « bond note » pour un dollar.

L’effet de cette dévaluation sauvage s’est vite fait sentir. Anticipant une reprise de l’inflation, la population a commencé à se ruer sur les magasins pour constituer des stocks.

« Nous avons déjà noté les premières pénuries de produits de première nécessité », constate Peter Mutasa, le président de la Confédération des syndicats du Zimbabwe.

« Cette situation, c’est à cause du manque de crédibilité des +bond notes+ », explique-t-il. « Nous sommes contraints d’en revenir au troc car il n’y a plus de réserves d’argent dans les banques ».

Dans un petit supermarché de la capitale, chaque produit compte désormais plusieurs étiquettes. Un savon y est vendu un dollar américain. Mais son prix passe à 1,30 s’il est réglé en billets d’obligation ou par carte bancaire.

Pour contrecarrer la valse des étiquettes, les acheteurs multiplient les achats de précaution, les rayons se vident et les prix montent.

Dans le même supermarché de Harare, le prix de 2 litres d’huile de cuisine est passé de 3,18 à 5 dollars en l’espace de quelques jours, et même à 7 dollars si elle est payée par carte bancaire.

Sans surprise, le manque de plus en plus criant de liquidités n’a pas tardé non plus à ralentir l’activité.

Il y a quelques semaines encore, la friperie de Brenda Mpofu lui rapportait jusqu’à 200 dollars les jours fastes. Aujourd’hui, elle s’estime heureuse les soirs où elle en a empoché 20…

– « Fauteurs de troubles » –

« J’avais les moyens de payer mon loyer, d’acheter de quoi manger et m’habiller et d’envoyer mes enfants à l’école sans trop de mal », déplore-t-elle, « mais ces jours-ci, j’y arrive à peine ».

Pour s’en sortir, Brenda Mpofu s’est résolue à quitter la capitale pour la campagne, où elle échange ses fripes contre du maïs, avant de le revendre contre d’autres produits.

Dans les villes comme dans les villages, la colère commence à monter dans la population.

Vendredi, la police a dû user de gaz lacrymogènes pour disperser une manifestation réunie à l’appel du mouvement Tajamuka (Nous sommes agités), à la pointe de la contestation contre le régime du président Robert Mugabe.

Rendu largement responsable par ses adversaires de la faillite économique du pays à cause de sa réforme agraire du début des années 2000, le chef de l’Etat a reconnu publiquement cette semaine la gravité de la situation. « Certains sont pressés de manipuler le cours des devises de façon à provoquer l’inflation et une ruée sur les achats », a-t-il accusé, en pointant du doigt des « fauteurs de troubles de l’intérieur » qui souhaitent provoquer sa chute.

Malgré une santé déclinante, M. Mugabe, 93 ans, qui règne d’une main de fer depuis trente-sept ans sur le Zimbabwe, a décidé de briguer un nouveau mandat l’an prochain.

A en croire l’économiste Prosper Chitambara, cette élection présidentielle risque fort de peser sur le climat financier. « La situation politique génère beaucoup d’incertitudes, d’où la réémergence des marchés parallèles et d’un système à prix multiples », constate-t-il, « et en se rapprochant du scrutin, cette incertitude ne va qu’augmenter ».

Romandie.com avec(©AFP / 30 septembre 2017 11h04)