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Côte d’Ivoire : l’intolérance, l’expression d’un jihadisme rampant

juin 27, 2021

Le ministre ivoirien de la défense Tene Birahima Ouattara, le Premier ministre ivoirien Patrick Achi, accompagné par Jean-Yves Le Drian, arrivent à l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme à Jacqueville en Côte d’Ivoire le 10 juin 2021.

Au moment où la menace terroriste au nord de la Côte d’Ivoire se fait plus pressante, les autorités ivoiriennes ne doivent pas uniquement considérer la possibilité d’une réponse militaire. Le climat actuel doit servir de premier signal pour désamorcer cette situation avant la survenue d’un acte violent.

Les terroristes en Afrique de l’Ouest défient les paradigmes sécuritaires des États. Le credo religieux et les tactiques de dissimulation se conjuguent à d’autres facteurs, tels que l’implication de civils dans des projets militaires, l’atomisation et la pluralité des motivations. La guérilla mouvante et imprévisible observée en Côte d’Ivoire apparaît comme la conquête de la nouvelle frontière d’un califat déjà à l’œuvre au Sahel et au nord du Nigeria.

Après le choc de l’attaque de Grand-Bassam en 2016, la Côte d’Ivoire de 2021 se trouve confrontée à un jihadisme « discount » et de pure ruralité. À partir de rien, des groupuscules de quelque dizaines de membres mènent l’offensive et multiplient les gestes d’hostilité à l’égard du pouvoir central, alliant la coercition et la séduction, l’enracinement et la volatilité.

Terreau de la discorde

Les actions violentes, quoiqu’en progression continue, se concentrent, encore, dans la région du Bounkani, précisément le département de Téhini, contiguë au Burkina Faso. La zone concentre un ensemble exceptionnel de vulnérabilités – surnatalité, migration climatique, déforestation, orpaillage, destruction des écosystèmes, choc des modes de vie et des pratiques cultuelles – entre immigrants et autochtones. En s’imbriquant, elles composent un terreau idéal pour une exacerbation des discordes et le développement d’un extrémisme violent.

Depuis le début de l’année, les raids et les sabotages visent les positions de l’armée et les soumettent à rude épreuve. Le recours aux mines sur les routes démontre le niveau de préparation et de virulence des terroristes. La chronologie martiale, au lendemain de l’attaque de Kafolo en juin 2020, accrédite la thèse de la duplicité d’une frange de la population transfrontalière.

Les promesses financières des groupuscules en armes expliquent aussi leur succès auprès des habitants d’extraction modeste, en particulier les moins instruits. Bien en amont des combats, l’activisme de certains entrepreneurs ethno-islamistes se sert des rivalités intercommunautaires pour le contrôle des ressources locales, afin d’instiller l’idée d’une insurrection nécessaire.

D’une manière générale, le terrorisme islamiste inscrit insidieusement le combat dans une temporalité longue. Cette notion échappe à la plupart des services de renseignement. En Côte d’Ivoire, l’islamisme pré-jihadiste pose les jalons de l’action violente. L’intolérance se propage et bouleverse, en sourdine, les usages de convivialité et de diversité culturelle.

Un danger sous-estimé

Le septentrion, foyer du jihad en Côte d’Ivoire, se retrouve au cœur de l’effort du contre-terrorisme. Le pays, en danger, fait l’étalage de ses moyens militaires. Les forces régulières privilégient la réponse de l’engagement que l’ennemi leur impose. Pourtant, la menace dans les pays sahéliens et ceux du Golfe de Guinée vient avant tout de la dissémination d’un conditionnement mental encourageant à tuer et mourir au service d’une idée absolue. Aussi, la perspective du passage à l’acte guerrier, de la part d’un civil que rien ne destinait au martyre, se banalise dans certains discours. Il serait réducteur de n’expliquer la propagation du terrorisme uniquement par l’injustice, la corruption, la misère et l’abandon administratif.

Néanmoins, plus qu’au Burkina Faso, au Mali et au Niger, la Côte d’Ivoire possède le capital culturel, grâce à sa dimension multiconfessionnelle et, au brassage ethnique et culturel de sa population, indispensable à son salut. À condition que ses dirigeants s’en persuadent à temps et établissent – ensemble – les termes de l’union sacrée contre un danger largement sous-estimé, la victoire reste à portée.

Si l’État et les élites prennent la mesure du péril qui vient, en couplant approche préventive et gestion des urgences sécuritaires, la partie pourrait être gagnée. Il faudrait au préalable admettre et traiter la montée de l’extrémisme civil, qui précède l’attentat et, surtout, ne pas gommer le lien entre les deux.

Par  Lassina Diarra

Lassina Diarra est chercheur et spécialiste du terrorisme en Afrique de l’Ouest.

Trois-Rivières(Québec)/Intolérance envers les immigrants: «oui, il y a un climat toxique»

décembre 16, 2019

 

Plusieurs dizaines de familles étaient à la fête de Noël organisée par le SANA Trois-Rivières.
© OLIVIER CROTEAU
Plusieurs dizaines de familles étaient à la fête de Noël organisée par le SANA Trois-Rivières. TROIS-RIVIÈRES — Dimanche après-midi, des dizaines de familles venues d’ailleurs étaient réunies au Centre Landry de Trois-Rivières, pour une fête de Noël organisée par le Service d’accueil des nouveaux arrivants de Trois-Rivières (SANA). Des adultes et des parents, rassemblés dans la joie, le partage et, surtout pour les enfants, l’émerveillement, alors qu’ils ont pu voir le père Noël, recevoir de ses mains un cadeau et prendre part à plusieurs activités organisées pour eux. Plusieurs bénévoles québécois étaient sur place pour les accueillir, leur servir un bon repas et leur parler en toute amitié.

Toutefois, ces nouveaux arrivants ne reçoivent pas que de la bienveillance dans leur quotidien. Alors que la division entourant la loi sur la laïcité est toujours bien présente. Les immigrants ont été particulièrement la cible de commentaires haineux, constatent des intervenants qui les côtoient au quotidien.

Le clown humanitaire Guillaume Vermette, alias Yahou, était au Centre Landry, dimanche après-midi, pour donner un spectacle devant les enfants. Selon celui qui a travaillé dans des camps de réfugiés un peu partout dans le monde, l’intolérance et la haine étaient particulièrement présentes cette année, en particulier sur les réseaux sociaux.

«Oui, il y a un climat toxique, il y a quelque chose qui se passe, c’est sûr. Il y a des mouvements en ce moment, qui se veulent d’intolérance ou raciste, ou qui vont se donner d’autres noms, comme nationalistes, et qui ne sont pas ouverts aux réfugiés. Je le vois et il est fort, mais il y a l’autre côté de la médaille, un mouvement en réponse à tout ça», confirme-t-il.

À ce climat toxique contribue selon lui une intransigeance, tant chez ceux qui manifestent de la méfiance envers les immigrants que chez ceux qui défendent ces derniers. Une polarisation qui est particulièrement visible sur les réseaux sociaux et qui nuit à la communication.

Le clown humanitaire Guillaume Vermette.

© OLIVIER CROTEAU Le clown humanitaire Guillaume Vermette.
«Je trouve qu’on est très polarisés sur des questions, notamment le port du voile et l’accueil des réfugiés, deux sujets délicats. Et j’aimerais ça qu’on soit capable de se parler, peu importe notre opinion sur le sujet. J’ai l’impression que l’absence de communication respectueuse entre les deux côtés rend le sujet encore plus chaud, encore plus complexe. Parce qu’on a sûrement un peu de vérité tous les deux: il n’y a rien de tout blanc ou de tout noir dans la vie. Ce serait le fun qu’on se parle, pour vrai, et les réseaux sociaux n’aident vraiment pas à ça», estime Guillaume Vermette.

«Ça me fait peur»

Le clown humanitaire se dit par ailleurs inquiet des mouvements d’intolérance qu’il a vus naître au Québec, puisqu’il a déjà observé ce phénomène lors de ses passages en Europe. Dans certains pays, ces mouvements ont même mené à l’élection de gouvernements anti-immigration très à droite.

«J’ai peur que ça prenne des proportions que j’ai vues dans d’autres pays, des pays européens, des pays qui nous ressemblent beaucoup, que ces mouvements ici deviennent aussi importants que des mouvements que j’ai vus en Grèce. J’ai vu des parents, des gens bien normaux, lancer des roches sur des enfants qui avaient des voiles, faire preuve d’une violence psycho et physique envers des enfants, simplement parce qu’ils ont un bout de vêtement sur la tête. Oui, ça me fait peur», concède-t-il.

Selon lui, pour éviter les dérives qu’il a observées en Europe, la clé est dans la communication. «Ça passe par l’éducation, la sensibilisation et la discussion. Il faut qu’on jase», conclut-il avec le sourire.

Le directeur général du SANA Trois-Rivières, Ivan Suaza, reconnaît également avoir observé une montée de l’intolérance au cours de l’année. Il l’attribue à un manque d’information et de connaissance sur la situation des réfugiés auquel la désinformation qui a lieu sur les réseaux sociaux contribue. «Oui, l’année a été difficile. On a vécu toutes sortes d’affaires, mais je pense que la vie est faite de ça. Le bon côté, c’est que ça nous a permis d’approcher les gens et de leur expliquer comment ça fonctionne (l’immigration). Et quand des théories bizarres sortent sur Facebook, des gens viennent nous voir pour nous demander: c’est quoi cette histoire? Et on leur explique», souligne-t-il.

Le clown humanitaire Guillaume Vermette a escorté le père Noël jusqu’aux enfants réunis au Centre Landry.

© OLIVIER CROTEAU Le clown humanitaire Guillaume Vermette a escorté le père Noël jusqu’aux enfants réunis au Centre Landry.
 

D’un naturel optimiste, M. Suaza croit d’ailleurs que l’intolérance envers les immigrants vient avant tout d’une méconnaissance de leur réalité.

«Les gens sortent tous leurs démons. Ils parlent ouvertement de ce qui ne leur plaît pas et des fois, ils sont maladroits et souvent, ils ne sont pas capables de reconnaître que ce qu’ils expriment, en fait, ce sont des craintes. Ils attaquent simplement des personnes ou une culture. Mais quand on s’assoit ensemble, ces personnes-là se rendent compte que les immigrants travaillent, ont des familles et les mêmes besoins que tout le monde. Alors, leur attitude et leurs points de vue commencent à changer. Il faut se permettre de connaître les gens», croit-il.

Un Noël comme les autres

Ce climat de tension sociale n’est toutefois pas une grande source d’inquiétude chez les nouveaux arrivants qui ont recours aux services du SANA, assure cependant M. Suaza. «Les gens ne s’attendaient pas à avoir des réactions négatives à leur arrivée, c’est certain. Mais il y en a beaucoup d’entre eux qui ont déjà vécu des situations bien plus négatives (dans leur pays d’origine), comme des menaces de mort et des tentatives de meurtre», rappelle-t-il.

À l’activité de Noël du SANA, les familles présentes étaient tout simplement heureuses de voir leurs enfants s’amuser et d’avoir l’occasion de discuter entre elles et avec les bénévoles.

«On trouve ça vraiment parfait, ça permet aux gens de se retrouver, de partager et d’avoir un réseau entre eux. Ça permet aussi aux enfants d’avoir une activité de Noël avec d’autres enfants. Ça donne cette chaleur», dit Aimé Akoba, originaire de la Côte d’Ivoire, nouvellement arrivé à Trois-Rivières, après avoir vécu plusieurs temps en Alberta.

Ivan Suaza, directeur général du SANA Trois-Rivières.

© OLIVIER CROTEAU Ivan Suaza, directeur général du SANA Trois-Rivières.
Si M. Akoba a eu le temps de s’habituer au froid qui s’installe avec le début de l’hiver, après plusieurs années passées au Canada, ce n’est pas le cas de tout le monde. Mexicaine d’origine, Béatrice est arrivée à Trois-Rivières avec ses enfants depuis un peu plus d’un an.

«Il fait vraiment froid! Mais mes enfants aiment beaucoup la neige, ils sont vraiment contents», raconte-t-elle.

Matthieu Max-Gessler – Le Nouvelliste