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Kimpa Vita, étoile révolutionnaire et « Jeanne d’Arc du Kongo »

mars 8, 2018

La prophétesse Kimpa Vita interprétée par une comédienne dans le documentaire « Kimpa Vita, la mère de la révolution africaine », de Ne Kunda Nlaba. © Capture d’écran Youtube

Brûlée vive sur un bûcher, la prophétesse Kimpa Vita a libéré la fierté de l’identité noire et porté une foi émancipatrice sur un continent en proie à l’oppression.

Une allure élancée, une prestance de sainte et « de si grands yeux »… C’est ainsi qu’est décrite au début du XVIIIe siècle Kimpa Vita, grande prophétesse du Kongo, par les missionnaires européens. Si les écrits à son sujet sont si nombreux, « c’est qu’elle inquiète beaucoup les colons portugais et l’inquisition. Suffisamment, même, pour qu’on veuille la tuer », précise l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch.

Kimpa Vita, de son nom chrétien Dona Beatriz, utilise la même arme que celle de ses ennemis : la religion. Un jour, alors qu’elle est à peine âgée de 20 ans, la jeune femme a une révélation. Saint Antoine, un chrétien vénéré par les colons portugais, lui apparaît en vision. Tel un frère, il est noir. Il lui ordonne de retrouver Pedro IV, l’actuel roi du Kongo qui a déserté le royaume, et de le ramener à Mbanza Kongo, la capitale (appelée São Salvador par les Portugais), afin d’unifier le royaume qui souffre de divisions internes.

À cette époque, le Royaume Kongo recouvre un immense territoire du centre de l’Afrique, s’étendant de l’Angola au Gabon actuels, en passant par les deux Congo.

L’intensification de l’esclavagisme

La révélation mystique de Kimpa Vita suscite l’espoir dans cette région colonisée. Trois siècles plus tôt, les colons arrivés par bateaux avaient été traités par le roi comme des partenaires commerciaux. « Il y avait alors une bonne entente entre chefs côtiers et négriers portugais ou hollandais », souligne Catherine Coquery-Vidrovitch.

Conséquence : les missionnaires portugais et capucins, également présents, propagent la religion chrétienne dans le royaume. Le roi se convertit lui-même en 1591.

Jésus-Christ n’est pas blanc, mais noir, et la Terre Sainte est le Kongo

La roue tourne au XVIIe siècle. Alors que les plantations de cannes à sucre deviennent prééminentes en Amérique, « le commerce des esclaves s’intensifie drastiquement, jusqu’à devenir la traite que nous connaissons. L’Africain se transforme en personnage méprisable dans le regard de l’homme blanc, et le Noir est perçu en simple esclave », poursuit l’historienne.

Le début du mouvement antoiniste

Les missionnaires, « ces sorciers » comme les nomme Kimpa Vita, tirent profit de la traite négrière dans les provinces. Que des fidèles de Dieu puissent également être leurs oppresseurs apparaît impensable pour la jeune femme. « La vérité est que Jésus-Christ n’est pas Blanc, mais Noir. Les pères de l’Église sont africains et le Kongo est la Terre Sainte », prêche-t-elle alors dans les villages.

Le baptême ne sert à rien, Dieu ne retient que l’intention

Autoproclamée « envoyée de Dieu », elle fonde le culte antoiniste, qui appelle à lutter contre l’emprise portugaise. Différents miracles lui sont attribués dans les villes et son mouvement attire des milliers de fidèles, jusqu’à la propre femme du roi Pedro IV. Contre le cérémonial, les fétiches ou la prière, elle plaide l’action et l’intention : « Le baptême ne sert à rien, Dieu ne retient que l’intention ». La puissance de son aura effrite massivement les visées des missionnaires portugais et capucins.

Face à l’esclavage, la fierté d’être noir

« Les Blancs sont nés de la pierre de savon et les Noirs d’une sorte de figuier », affirme-t-elle face au racisme des colonisateurs. Selon elle, la parole de Saint Antoine peut redonner vie aux racines de ce figuier. Comme des prémices de la négritude, elle prône la fierté d’être noir et le retour à la culture et aux valeurs traditionnelles. Kimpa Vita souhaite l’émancipation du peuple du Kongo.

Le danger est d’autant plus grand pour les colons. Les fidèles de Kimpa Vita, désireux d’acquérir leur indépendance, sont aussi formés à l’art de la guérilla. Face à la puissance du mouvement, le roi Pedro IV décide de s’allier avec les Européens, contre la prophétesse.

Ses compagnons d’armes sont arrêtés et Kimpa Vita est retrouvée dans une contrée, en train d’allaiter un bébé. Une aubaine pour ses détracteurs, qui en profitent pour briser le mythe de la Sainte Vierge qu’elle s’était forgé.

Brûlée vive sur le bûcher

Jugée comme hérétique et ennemie du roi, elle est envoyée sur le bûcher le 4 juillet 1706 par les capucins. Elle est brûlée vive à l’âge de 24 ans, dans la ville d’Evolulu, près de Mbanza Kongo, avec son compagnon Barro, et son bébé. Certains virent une étoile scintillante sur le lieu de son exécution. Des Européens l’a surnomment même « la Jeanne d’Arc du Kongo », face à ce destin aussi mystique que funeste.

Kimpa Vita inspira plusieurs mouvements nationalistes dans le pays et au delà des frontières du Kongo. Après sa mort, le mouvement antoiniste subit une véritable répression et ses adeptes furent réduit en esclavage. Telles des graines semées au gré des vents lugubres de la déportation en Amérique, ils ont diffusé la foi émancipatrice portée par celle qui fut un espoir, et une inspiration pour tout un continent.

Jeuneafrique.com par

Églises évangéliques : des gourous dans l’arène de l’Afrique centrale

février 10, 2014
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François Bozizé, membre de l’Église du christianisme céleste, en novembre 2008 à Bangui. © Vincent Fournier / J.A.

La prophétesse Kimpa Vita, le martyr Simon Kimbangu, le pasteur Mukungubila… Religion et politique ont toujours formé un mélange explosif en RDC, mais aussi dans les pays voisins.

« Prophète de l’éternel », Paul-Joseph Mukungubila, 66 ans, est le pasteur katangais dont se sont réclamés les assaillants de Kinshasa et de Lubumbashi le 30 décembre 2013. Un évangélique à l’assaut du régime de Joseph Kabila… La folie de l’entreprise peut faire sourire. Mais le bilan est lourd, très lourd. Plus de 100 morts. Et beaucoup pensent que les attaques simultanées de la radio-télévision nationale, de l’état-major de l’armée et de l’aéroport international de Kinshasa ne peuvent pas avoir été menées par les seuls adeptes de « l’Église du Seigneur Jésus-Christ ». Un commanditaire se cachait-il derrière le prédicateur aujourd’hui en fuite ? En RD Congo, religion et politique se fréquentent depuis longtemps.

Deux dates. 1706 : Kimpa Vita, alias Dona Béatrice, jeune prophétesse du royaume Kongo, est condamnée à mort par les colons portugais et brûlée vive sur un bûcher. 1921 : Simon Kimbangu, le « messie noir » du peuple kongo, qui réussit à sortir les gens de l’Église des Blancs, est condamné à mort par les colons belges. Sa peine est commuée en réclusion à perpétuité. Trente ans plus tard, il meurt en prison. Aujourd’hui, ces deux martyrs sont aux habitants du Bas-Congo ce que Jeanne d’Arc est aux Français : le symbole d’un combat pour une nation.

Zacharie Badiengila, « le grand maître de la sagesse kongo »

Pour gagner les voix de cette province de l’ouest de la RD Congo, le pouvoir de Kinshasa sait qu’il faut passer par Nkamba, la ville natale de Simon Kimbangu, devenue la cité sainte des kimbanguistes. En 1991, Mobutu Sese Seko réhabilite le prédicateur à titre posthume et lui décerne l’ordre national du Léopard. En 2001, Joseph Kabila va saluer le petit-fils de Kimbangu à Nkamba. En retour, les chefs de l’Église kimbanguiste appellent à voter pour le régime en place. Problème : beaucoup de gens du Bas-Congo refusent ce marché. En 2007 et en 2008, ils se révoltent contre l’élection controversée, à Matadi, d’un gouverneur pro-Kabila. Dans la région de Luozi-Manianga, sur la rive droite du fleuve Congo, la répression est sanglante : plusieurs centaines de morts selon l’ONU. Pour la plupart, les victimes sont les adeptes d’un nouveau mouvement mystique, Bundu dia Kongo.

À la différence de Kimbangu, Zacharie Badiengila, le fondateur de cette secte, ne se voit pas comme un prophète, mais comme « le grand maître de la sagesse kongo ». Cet ancien professeur de chimie, âgé de 68 ans, se veut à la fois le fils spirituel de Kimbangu et l’héritier politique de Joseph Kasa-Vubu, premier président du Congo indépendant, comme lui originaire du Bas-Congo. Surtout, celui qui deviendra député sous le nom de Ne Muanda Nsemi est le premier leader de RD Congo à revendiquer une identité à la fois mystique et politique. « Regardez le dalaï-lama au Tibet, dit-il. On peut être à la fois chef spirituel et chef politique. »

Le pasteur Ntumi traitait les malades mentaux de Brazzaville par la prière

Cette double identité est aussi assumée par Frédéric Bintsamou, alias Pasteur Ntumi, 49 ans. Cette fois, nous sommes au Congo-Brazzaville, dans le Pool, à la frontière avec la RD Congo, tout près de la région de Luozi-Manianga – le fief de Bundu dia Kongo. Avant 1997, le pasteur Ntumi traitait les malades mentaux de Brazzaville par la prière. Au plus fort de la guerre civile, il se réfugie en forêt, puis rallie derrière sa soutane violette les miliciens Ninjas qui ont fui la capitale. Après plusieurs années de rébellion, Ntumi accepte de négocier. Le président Denis Sassou Nguesso lui offre le poste de délégué général chargé « de la promotion des valeurs de paix et de la réparation des séquelles de guerre ». Depuis 2007, le pasteur a troqué la robe pour le costume. Il est rentré dans le rang.

En fait, comme dans la RD Congo voisine, plusieurs figures du Congo-Brazzaville se piquent de mysticisme. Mystérieusement disparu dans une prison coloniale française en 1942, le nationaliste André Matsoua ne prêchait aucune parole du Christ. Mais après sa mort, ses partisans de la région du Pool en font un martyr et lui vouent un véritable culte religieux. En 1960, le premier président du Congo indépendant, l’abbé Fulbert Youlou, est un prêtre catholique que le Vatican a interdit de sacerdoce ; ses partisans l’appellent « Jésus-Matsoua ». De même, pendant la guerre de 1997, Bernard Kolélas, le leader politique du Pool et des quartiers Bacongo et Makelekele de Brazzaville, suscite chez les Ninjas un attachement mystique. Au plus fort de la bataille, chaque ethnie se réfugie derrière son Église.

« La prolifération des cultes est un désaveu pour l’État africain »

La Centrafrique n’est pas épargnée par ce phénomène, avec l’Église du christianisme céleste, fondée à Porto-Novo (Bénin) en 1947 et importée par François Bozizé. En 2001, quand celui-ci passe à la rébellion, le président Ange-Félix Patassé expulse cette chapelle « conspirationniste ». Mais dès sa victoire de 2003, le président Bozizé en fait la première Église africaine de Centrafrique. « François Bozizé est celui que Dieu a choisi pour sauver ce pays », proclament alors ses pasteurs. Reste qu’en 2013 Dieu ne peut empêcher la chute…

« La prolifération des cultes est un désaveu pour l’État africain », écrit le journaliste et essayiste Stephen Smith dans L’Atlas des religions. De fait, comme à l’époque coloniale, plusieurs mouvements mystiques d’Afrique centrale sont aujourd’hui des espaces de contestation de l’État. Parfois autonomiste – notamment au Bas-Congo -, parfois purement politique, cette résistance est très mal tolérée.

En RD Congo, le pasteur Kutino Fernando, favorable à l’opposant Jean-Pierre Bemba, a été arrêté en 2006 puis condamné à dix ans de prison pour tentative d’assassinat. En Angola, les prêtres catholiques de l’enclave de Cabinda, dont le charismatique Jorge Casimiro Congo, dit Padre Congo, sont régulièrement suspendus de sacerdoce par leur hiérarchie de Luanda, elle-même sous pression du pouvoir. Sur les rives du fleuve Congo, le messianisme peut être explosif.

Jeuneafrique.com par Christophe Boisbouvier