Posts Tagged ‘Langue’

Un livre sur la cuisse

mai 13, 2021

Un livre ouvert sur la cuisse

Est un moment chargé de délices

Permettant de savourer l’intrigue

Avec les ingrédients de la langue

Pour le bonheur secret de la création

Prenant le temps d’offrir la satisfaction

À l’œuvre conçue dans un esprit monastique

Qui nous invite avec des mots sympathiques

En réfléchissant sur le rôle des personnages

Lorsque notre regard se promène entre les lignes

Nous descendons les paragraphes comme la montagne

Au gré du sourire qui irradie le visage du sage

Bernard NKOUNKOU

Cinq mots disparus que nous ferions bien d’employer (à la place des anglicismes)

octobre 8, 2019

 

«Soporatif», «se panader»… Nombreux sont ces termes anciens à s’effacer, petit à petit, des colonnes de nos dictionnaires. Le Figaro vous propose de les découvrir grâce au lumineux ouvrage de Bernard Cerquiglini, Les mots disparus de Pierre Larousse.

The Artist de Michel Hazanavicius avec Jean Dujardin et Berenice Bejo, 2011

Rue des Archives/Rue des Archives/BCA

Il ne s’agit pas de maudire les petits nouveaux qui se fraient un chemin dans les colonnes de nos dictionnaires. Après tout, la langue française évolue. Elle se régénère, s’enrichit parfois, s’appauvrit aussi. On ne peut pas dire que les anglicismes, qui se multiplient dans nos conversations quotidiennes, soient ni particulièrement jolis, ni complètement utiles. Bien sûr, «week-end», «parking», «corner» sont indispensables. Mais «drink», «flop», «too much» le sont-ils tout autant? À ce propos, Le Figaro vous propose de (re)découvrir cinq mots disparus à réhabiliter et à employer… sans modération! Et tout cela, grâce à l’éclairant ouvrage de Bernard Cerquiglini, Les mots disparus de Pierre Larousse.

«Best of». On l’emploie à toutes les sauces. Pour parler des chansons d’un artiste, des phrases cultes des hommes d’État, des films du XXe siècle à voir absolument… Ce mot anglais, ainsi que le précise le Larousse, a pour définition: «sélection des meilleures expressions d’une œuvre ou d’un artiste». Et ses synonymes? Bien sûr, il y a l’anthologie, un florilège ou encore, une compilation. Mais si l’on parle de littérature, l’on peut également utiliser le terme d’«analecte». À savoir: «morceaux en prose ou en vers, choisis dans les ouvrages d’un ou de plusieurs auteurs», note Le Trésor de la langue française. Ce joli mot est emprunté au latin analecta qui vient lui-même du grec signifiant «choses recueillies», issu d’analego, «choisir, recueillir, ramasser». À partir du XVIIIe siècle, il est employé au sens de «recueil».

«Ce qu’il est snob ! Non mais son comportement… C’est too much !» Concernant «snob», il vient de l’anglais snobbish attesté depuis 1840 et qui s’emploie pour parler d’une personne «qui affecte et admire les manières, les opinions qui sont en vogue dans les milieux qui passent pour distingués et qui méprise tout ce qui n’est pas issu de ces milieux», lit-on dans les colonnes du Larousse. Quant à «too much», on pourrait le traduire par: «Il en fait trop». Il existe un joli verbe qui peut s’avérer utile dans les deux cas: «(se) panader». Il signifie «Marcher d’une allure majestueuse et fière avec l’ostentation d’un paon faisant la roue», ainsi que nous le lisons sur le site du CNRTL. Le verbe est dérivé du moyen français penade, «saut d’un cheval, ruade», attesté dès 1460. À la même époque, «pennader» s’emploie en tant que verbe intransitif au sens de «sauter, ruer». Il faut attendre le XVIe siècle pour qu’il prenne le sens de «marcher avec ostentation».

Qu’il est «soporatif»!

Après une journée de travail, quoi de plus rafraîchissant qu’un verre entre collègues? «Tu veux un p’tit drink pour te détendre?» Douche froide. Un drink signifie ici un «verre». Et souvent, un verre d’alcool. Alors, pour éviter l’anglicisme, pourquoi pas proposer un «brandevin»? Mot léger et agréable signifiant «eau-de-vie» et qui nous vient de l’Allemagne. Attesté depuis 1360 sous la forme du moyen allemand brantwin, «eau-de-vie», le terme est composé de brant, abréviation du participe passé gebrant, «brûlé» et de win, «vin». Littéralement, précise Le Trésor de la langue française, «vin brûlé, c’est-à-dire distillé».

«Tout ça pour ça! Ils ont bossé des heures et des heures! Et ça donne un flop!» Comprendre: «faire fiasco», «connaître un échec (cuisant)». Ces expressions, nous les connaissons. Mais il y en a une, quelque peu familière mais intéressante, qui exprime l’idée d’une «entreprise folle suivie d’un échec». Il s’agit d’une «cacade». Au sens premier, dans le langage populaire, le terme signifie «brusque évacuation d’excréments». Et, par métaphore, la «déchéance par effondrement soudain». «Cacade» vient du provençal cagado, «selle». La forme française «caguade» apparaît au XVIe siècle.

Imaginez ceci: vous voilà assis dans un obscur auditorium, écoutant un discours aussi long qu’inintéressant. Votre voisin, agacé, se rapproche et vous souffle dans l’oreille: «C’est so boring !» La locution s’emploie souvent pour désigner une personne, une lecture, quelque chose d’«ennuyeux». Ou bien, ce qui est «soporatif»: qui a la propriété de faire dormir. Au sens premier, on parle plutôt d’une boisson ou d’une substance soporifique. Au figuré, le terme s’emploie pour désigner ce «qui ennuie profondément au point de provoquer le sommeil». Le mot est dérivé du latin sopor, «profond sommeil», et de -fique «qui produit».

Par Le Figaro.fr

Théâtre: le torrent Dieudonné Niangouna coule à flot

mars 3, 2018

 

L’acteur et dramaturge sur les planches pour Shéda. © Patrick aventurier/SIPA

L’impétueux et intarissable homme de théâtre congolais éclabousse la scène internationale du nord au sud. Qu’il fascine ou agace, il emporte beaucoup sur son passage.

Ce qui est bien avec Dieudonné Niangouna, c’est qu’il suffit de préparer quatre questions pour obtenir quarante-cinq minutes de monologue. C’est aussi un peu le problème. L’auteur, comédien et metteur en scène de théâtre, noie l’auditeur sous des flots de mots qu’on tente en vain d’interrompre en levant l’index vers le ciel, comme un écolier (la seule solution pour lui clore temporairement le bec est de parler plus fort que lui).

En fait, la langue de Niangouna rejoint son écriture théâtrale. Et l’on peut soit succomber à l’ivresse de ce trop-plein de verbe, cette orgie de paroles parfois ponctuée de fulgurances poétiques, soit tomber dans un état de léthargie avancé ou se sentir agressé par ce mur de son.

C’est plutôt dans le deuxième état que nous a mis la pièce Et Dieu ne pesait pas lourd…, qu’il a écrite pour son complice Frédéric Fisbach, déjà présent pour sa création Shéda, à Avignon en 2013 (quatre heures trente de spectacle, entracte compris !).

« Ce nouveau texte n’est pas une commande, insiste l’auteur. C’est une demande. Frédéric avait une colère sur laquelle il voulait que je mette des mots. Il voulait être seul sur le plateau pour pouvoir approfondir son travail sur mon écriture parce qu’elle le prend au bide, qu’elle lui permet de crier. Quand il a reçu la pièce, il y a deux ans, il a hurlé : “C’est une montagne !” Je lui ai dit : “Écoute, Fred, tu savais à qui tu faisais la demande !” »

Quelques coupes plus tard, c’est tout de même un monologue tout en vociférations de près de deux heures que propose le comédien à la Maison de la culture de Seine-Saint-Denis, à Bobigny, en banlieue parisienne.

Ancré dans le continent

Niangouna est un torrent. Il va vite, peut-être trop, et sort souvent de son lit. Le matin de l’entretien, il était à l’aéroport, de retour du Cameroun, puis est passé à l’ambassade du Burkina à Paris pour obtenir un visa avant de se rendre comme invité à la Maison de la radio, qui regroupe plusieurs stations : France Inter, France Culture… Quand on lui demande quelle station l’invitait, il avoue ne pas savoir. Le natif de Brazzaville, aujourd’hui âgé de 41 ans (dont vingt-sept de carrière théâtrale), a un pied au nord et un pied au sud.

« Né en Afrique, je ne peux être que quelqu’un qui enjambe la Méditerranée », résume-t‑il. Sollicité un peu partout en Europe, il reste ancré dans le continent, au Burkina, au Mali, en RD Congo et au Cameroun, où il anime gratuitement et régulièrement des ateliers théâtre dans des lieux prêtés par des amis pour les besoins de ce « compagnonnage ». « J’ai la responsabilité historique de transmettre à mes sœurettes et frérots », estime-t‑il.

C’est parce que j’ai eu cette parole politique et que j’ai ouvert ma gueule que je ne peux pas retourner au Congo !

Il y a une vraie générosité chez l’artiste. « Il accorde beaucoup d’attention à son équipe, note la comédienne Marie-Charlotte Biais. Il laisse de la place à ses acteurs au moment de la création et sait les écouter. Ce n’est pas quelqu’un d’autoritaire. Le jour de la première, il fait des cadeaux personnalisés à tout le monde : des photos qu’il a prises, des livres, des tee-shirts en lien avec la pièce. Il sait souder un groupe ! »

Au Théâtre de Vidy, à Lausanne, la veille de la première de Nkenguegi, on l’avait vu haranguer ses comédiens en équilibre sur une table au cours d’une soirée très festive. Et pour la création de Shéda, le capitaine avait entraîné toute sa troupe dans la grande banlieue de Brazzaville pour un barbecue improvisé près d’une petite rivière…

Aujourd’hui, le tourbillon est persona non grata dans sa ville natale. Et quand on tente d’aborder le sujet, il se crispe : « Non, je ne veux pas en parler, votre journal va me censurer. » On insiste en l’assurant de retranscrire fidèlement ses propos : « Ce que je vais dire n’est pas publiable. » « C’est vous qui vous autocensurez, alors… » « C’est parce que j’ai eu cette parole politique et que j’ai ouvert ma gueule que je ne peux pas retourner au Congo ! » hurle Niangouna dans la brasserie où a lieu l’entretien.

Ce qui m’empêcherait de dormir, c’est de ne pas faire le travail de citoyen de mon temps, qu’il n’y ait plus de festival, pas d’atelier…

L’auteur a longtemps serpenté en faisant fi des barrages. Il paie de fait son engagement contre le maintien à la présidence de Denis Sassou Nguesso, au pouvoir depuis plus de vingt ans. Dans une lettre ouverte publiée fin 2015, il lançait « Sassoufit » : « Il ne peut pas être acceptable que des mascarades d’élections puissent au nom de toutes les corruptions possibles obstruer la voie (et la voix) à la raison, et qu’ensemble nous puissions rester pantois face à ce simulacre désobligeant ! »

Rapidement, celui à qui l’homme d’État avait pourtant accordé quelques mois auparavant le grand prix des arts et des lettres voyait son action dans le pays compromise. La douzième édition du festival international qu’il dirigeait, Mantsina sur scène, recevait une interdiction de se produire dans les salles et établissements publics. Aujourd’hui, Niangouna n’est plus directeur de l’événement, mais reste dans le comité artistique… à distance. « Ce qui m’empêcherait de dormir, c’est de ne pas faire le travail de citoyen de mon temps, qu’il n’y ait plus de festival, pas d’atelier… », confie-t‑il une fois calmé.

Pour que le théâtre africain « ne soit pas un produit d’exportation »

Niangouna, qui nage souvent à contre-courant, est à l’origine d’une autre controverse. L’année dernière, alors que le Festival d’Avignon faisait un focus sur la scène subsaharienne, il pointait dans un texte violent le fait qu’aucun metteur en scène africain n’était programmé. « Inviter un continent sans sa parole est inviter un mort. C’est une façon comme une autre de déclarer que l’Afrique ne parle pas, n’accouche pas d’une pensée théâtrale dans le grand rendez-vous du donner et du recevoir. »

Il se bat aussi pour que le théâtre africain « ne soit pas un produit d’exportation ». La tentation est grande, explique-t‑il, de vouloir séduire les réseaux théâtraux existant au Nord en copiant une esthétique en vogue. On pourrait lui opposer que lui-même reprend dans ses créations nombre de poncifs du théâtre contemporain occidental : spectacle-­fleuve, rapport au public, parole hystérique… Mais ce serait un long et houleux débat, et les quarante-cinq minutes de l’entretien sont écoulées. Niangouna est déjà sorti de la brasserie, il doit replonger dans le courant de sa vie.

Projets à venir

L’auteur va collaborer avec le Berliner Ensemble dans un spectacle sur l’histoire coloniale allemande au Cameroun. Il prépare une performance pour le festival Ça se passe à Kin, en juin, une création à la Maison de la culture de Seine-Saint-Denis baptisée Trust Shakespeare Alléluia et une grande pièce, Les Immatérielles, pour le Théâtre de la Colline, à Paris. Devant la brasserie, on reste fasciné par le spectacle de la Seine en crue. Le fleuve a fini par envahir les berges et se répandre partout. Difficile de dire ce qu’il restera, destructions ou terres plus fertiles, une fois qu’il aura cuvé sa colère.

Beaucoup de bruit pour rien

Dans le texte de Dieudonné Niangouna Et Dieu ne pesait pas lourd…, un homme seul crache son spleen et sa colère pendant près de deux heures. Contre qui, quoi ? Difficile de répondre. Il se présente comme un acteur, mais ne dit peut-être pas la vérité, convoque contre lui des jihadistes, la CIA, le FBI, s’invente (ou non) une vie entre une cité de banlieue, une discothèque américaine et une prison du désert libyen. En résulte une logorrhée nébuleuse que le comédien et metteur en scène français Frédéric Fisbach tente de ponctuer d’effets visuels et sonores, appelant à la rescousse un mur d’enceintes à plein régime, des fumigènes et des néons clignotants braqués sur le public.

Bizarrement, cet attirail visant à provoquer ou à transmettre une colère laisse indifférent. Peut-être parce que le propos est trop filandreux pour réellement interpeller ou émouvoir. Dieudonné Niangouna assure vouloir faire du théâtre pour « le mécanicien, la vendeuse d’arachides dans la rue ». Dans la salle du théâtre de banlieue, ce soir-là, à en croire le look du public, une seule personne d’origine modeste assistait au spectacle… C’était l’ouvreuse venue pour placer les spectateurs, et elle s’est endormie.

Jeuneafrique.com par

Côte d’Ivoire: petit lexique de la débrouille

décembre 20, 2017

Dom © Dessin de DOM

Akwaba, kpakpatoya, s’enjailler… Voici quelques expressions, issues du nouchi, très utilisées en Côte d’Ivoire.

Bien plus qu’une simple capitale (économique), Abidjan est redevenue « la » grande métropole ouest-africaine. Démesurée, tourbillonnante, elle envoûte autant qu’elle fatigue ses habitants. Dans les artères embouteillées du Plateau, sous les chics palmiers de Cocody ou au gré des rues de la trépidante Yopougon, les Ivoiriens et leurs soixante langues se mélangent à nombre de voisins venus de pays de la sous-région, aux Européens, aux Libanais, aux Chinois, etc. De l’ébrié au dioula et au bété en passant par le français et l’anglais, le vocabulaire y est sans cesse mixé et mouvant, avec pour star le nouchi, un argot issu d’un mélange de plusieurs langues qui donne aux conversations ivoiriennes toute leur saveur. Et pour qui vit ou vient dans la capitale économique, l’« abidjanais » est un langage qu’il vaut mieux maîtriser, sous peine de passer pour un gaou !

Akwaba !

Depuis les panneaux publicitaires jusqu’à vos premières rencontres, chacun vous souhaitera ainsi la « bienvenue » en terre Ébrié. À Abidjan, l’hospitalité est légendaire. Vos vieilles connaissances ne manqueront d’ailleurs pas de vous faire remarquer que « Cela fait deux jours ! » d’un ton teinté à la fois de joie et de reproche – comprenez : « Cela fait longtemps ! »

Si vous arrivez seul, nul doute que, sitôt après avoir quitté l’aéroport ou être descendu de votre gbaka, le minibus abidjanais, vous n’aurez d’autre choix que de demander votre chemin. « C’est en bas là-bas », vous répondra-t‑on souvent en accompagnant ces mots d’un vague geste de la main… Il vous sera généralement difficile d’avoir une indication plus précise pour affronter le dédale de rues et l’étendue de la ville. Bonne arrivée !

Kpakpatoya

Des rues les plus chics aux glôglôs, les quartiers populaires, les Ivoiriens adorent les kpakpatoya, ces commérages qui rythment les journées. « On dit quoi ? » vous demandera-t-on régulièrement pour savoir comment vous allez. « Ya foye ! » faut-il répondre pour dire qu’« il n’y a rien » (c’est‑à-dire que tout va bien).

Attention tout de même à ne pas chercher de palabre, par exemple en estimant que la go d’un autre est kpata (« la fille d’un autre est belle »). Même s’il s’agit d’un compliment, un compagnon jaloux pourrait mal le prendre. Si vous l’entendez dire « je vais le dja » (« je vais le tuer »), il sera temps de quitter (« partir ») au plus vite, car vous aurez compris que ya drap (« il y a un problème »).

S’enjailler

La réputation des Abidjanais n’est plus à faire : ici, on aime s’enjailler. Dès la tombée de la nuit, les maquis, petits restaurants, sortent chaises et tables en plastique. Autour d’un poulet sauce ou d’un poisson braisé, d’alloco (bananes frites) et d’attiéké (semoule de manioc), tout le monde sirote des bières : la 66 (en référence au nombre de centilitres) est l’une des plus prisées, mais les grands buveurs s’arrachent la Drogba, du nom de la superstar du football ivoirienne, qui est évidemment la plus grande des bouteilles (1 litre).

Plus tard dans la soirée, il faut aller danser sur du coupé-décalé, ce désormais célébrissime genre musical ivoirien qui tire son nom de la réputation sulfureuse de ses premiers chanteurs (au début des années 2000), considérés comme des bandits qui coupent (« arnaquent ») avant de décaler (« s’enfuir »). Afin de passer une bonne soirée, mieux vaut choisir un lieu choco (« chic »), qui ne ment pas (« bien fait »), plutôt qu’un endroit gâté. Il est également important de ne pas être moisi, donc d’avoir de l’argent. Vous pourrez alors admirer les boucantiers sapés comme jamais.

C’est doux, dêh !

Après quelques semaines, nul doute que vous maîtriserez sans peine le vocabulaire local. Vous pourrez ainsi compétir avec de vrais Abidjanais (« vous mesurer à eux »). Il sera peut-être alors temps pour vous de demander la route. Pour cela, nul besoin de carte ou de GPS, l’expression signifie « partir ». Mais vous reviendrez vite, car Abidjan est doux, dêh !

Jeuneafrique.com par Anna Sylvestre-Treiner

Le pidgin peut devenir la langue de réconciliation des Camerounais

décembre 22, 2016

Notre chroniqueur Abdourahman Waberi a rencontré le commissaire d’exposition camerounais Bonaventure Ndikung. Celui-ci plaide pour l’usage du pidgin comme langue nationale.

 Le commissaire d’exposition camerounais Bonaventure Soh Bejenh Ndikung
Le commissaire d’exposition camerounais Bonaventure Soh Bejenh Ndikung Crédits : (c) Abrie Fourie
Dans le monde de l’art international qui compte désormais des artistes et des commissaires d’exposition africains de renom, les Camerounais se signalent par leur production artistique mais également par leur rôle de passeur indispensable. On connaît en France le rôle du pionnier Simon Njami, il convient de saluer le dynamisme de Koyo Kouoh ou de Christine Eyene. C’est depuis Berlin que le talentueux et fringant Bonaventure Soh Bejenh Ndikung met en valeur les créateurs extra-européens. Retour sur son parcours et sur le rôle inattendu qu’il confie au pidgin. Cette langue syncrétique dérivant des langues européennes peut devenir selon lui un ciment de la société camerounaise voire un socle panafricain.

Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, vous êtes natif de Bamenda et c’est à Berlin que vous est devenu ce que l’homme que vous êtes. Un agitateur culturel, un passeur. D’où vous vient ce talent…

Je suis né en 1977 à Yaoundé, une ville décrite comme francophone. J’ai grandi à Bamenda une ville considérée anglophone. Au-delà de ces étiquettes, dans notre maison, les gens parlaient toutes sortes de langues. Le ngemba, le lamnso, le weh, le beti et même le français et l’anglais avaient droit de cité. Mon père qui a étudié au Congo est revenu avec des vinyles de Franco, de Tabu Ley Rochereau, deMbilia Bel aussi également avec le lingala. J’ai vécu dans ce monde polyglotte.

Je suis arrivé à Berlin en 1997 où j’ai fait des études scientifiques conclues par un doctorat en biotechnologie médicale. En gagnant ma vie comme ingénieur, j’ai pu nourrir mon amour pour les arts.

Mon père anthropologue avait une bibliothèque assez sophistiquée. Senghor, Angelou, Ngugi, Anta Diop, Fanon, Achebe veillaient là en compagnie d’innombrables magazines culturels, politiques qui m’ont donné une vision du monde que je n’ai assimilée que beaucoup plus tard. Les débats sur la négritude et le panafricanisme bercèrent mon enfance.

L’envie de franchir le pas… ?

A Berlin, un jour de 1997 j’entends à la TV qu’un Nigérian a été nommé directeur artistique d’un truc appelé Documenta. Jusqu’alors les Africains sur les chaînes allemandes se limitaient aux politiciens corrompus, aux victimes des famines et des guerres et aux footballeurs. Ce type s’appelait Okwui Enwezor. Et c’est la première fois que j’entendais parler du métier de curateur dit commissaire d’exposition même si je passais beaucoup de temps à traîner avec des artistes et à lire des livres sur l’histoire de l’art. Parce qu’il n’y avait pas d’espace pour montrer les œuvres et les artistes non occidentaux sans exotisme ni fétichisation, j’ai commencé à mettre sur pied un centre d’art appelé SAVVY Contemporary et plus tard le journal éponyme. Des artistes, des critiques, des philosophes, des commissaires d’Afrique, d’Asie, des Caraïbes, des Amériques et d’Europe ont vite fait de rejoindre pour enrichir cet espace de réflexion qui est aussi un sanctuaire où l’hospitalité et la convivialité restent des vertus cardinales. Je suis aujourd’hui Curator at large (Commissaire d’expo spécial) pour Documenta 14 qui aura lieu à Athènes et à Kassel en 2017 tout en animant SAVVY Contemporary.

On a été surpris par cette partition du Cameroun en deux blocs linguistiques. Quel effet cela fait-il d’être coupé en deux ?

Le Cameroun traverse depuis longtemps une longue crise historique, politique et identitaire. Frantz Fanon nous a appris combien le colonialisme ne se contente d’imposer ses lois sur le présent et à l’avenir du peuple dominé mais qu’il défigure son passé pour le détruire. C’est exactement ce qui s’est passé au Cameroun. Bien avant 1884 et la Conférence dite du Congo à Berlin, les Allemands avaient jeté leur dévolu sur ce pays. Ladite conférence ne fit que confirmer le coup de force. Je vous passe les grandes étapes de cette histoire que tout le monde connaît ou devrait connaître : la domination allemande jusqu’en 1919, le mandat de la Société des Nations et le partage de l’ex-colonie allemande entre Français et Britanniques, la résistance nationaliste, impulsée par l’UPC, l’indépendance et l’union des deux entités pour former la République Fédérale du Cameroun. Cette réunification a été synonyme de retrouvailles mais aussi le début d’une malédiction. Très vite, les Camerounais anglophones ont demandé à être traités équitablement par les autorités du pays, très majoritairement francophones. Ce mécontentement s’est accru après le référendum du 20 mai 1972 qui a conduit à la transformation du Cameroun en un système étatique unitaire. Le Cameroun dit anglophone a perdu son autonomie et sa population a été marginalisée, discriminée, et dénigrée par le pouvoir central. En effet, on peut dire qu’il y a eu au Cameroun une sorte de racialisation à travers le prisme linguistique. Les effets de ces politiques de domination, d’absorption et d’assimilation se retrouvent dans les secteurs culturel, scolaire ou judiciaire. Partout on s’efforce d’imposer aux « Anglophones » des normes et des systèmes « francophones ».

Toujours la mentalité coloniale…

Oui, il faut revenir à nos savoirs et nos histoires endogènes. Nous percevoir de nouveau comme des gens très divers qui parlaient et parlent encore des centaines de langues et mangeaient et mangent encore des centaines de type de nourritures très variées bien avant l’entreprise coloniale. Il faut restaurer le système juridique qui doit incorporer les règles et lois héritées des Français et des Britanniques et celles léguées par nos royaumes, chefferies, communautés et autres sultanats.

Si les langues séparent d’un côté, elles peuvent unir de l’autre

Je pense que l’enjeu n’est pas la langue, mais son instrumentalisation. Pour ma part je ne suis pas spécialement attaché à ces langues coloniales. Le fait que je les parle ne fait pas de moi un Anglophone ou un Francophone. Je reste un Ngembaphone et plus largement un Bantouphone.

Mais les choses étant ce qu’elles sont et les influences du passé demeurant, je préconise comme langue nationale le pidgin qui est peut-être la langue la plus parlée au Cameroun. Cette langue syncrétique porte les empreintes de l’histoire coloniale mais également les traces de nombreuses langues locales. Je préconise le pidgin comme méthode et comme mode de vie. De plus, les Camerounais peuvent communiquer avec les Nigérians, les Ghanéens, les Libériens à travers leurs sortes de pidgin pas si éloignées du nôtre. Si nous nous lançons dans la pratique des autres pidgins à l’œuvre dans d’autres parties du continent nous serons sur la bonne voie. Le pidgin nous servira non seulement de catalyseur mais aussi d’espace de partage et de convivialité.

Au confluent de nos regards

septembre 22, 2015

 

 

Au frottement conjoint de chaque nez

A la jointure de nos lèvres éclatées

Ta langue succulente effleure la mienne

Dans la joie d’une fusion éolienne

 

Lorsque ton souffle pénètre mes narines

Je capte les ondulations de ta poitrine

Car dans la vibration des émotions

Tu me sers à foison ta délectation

 

Au confluent et à la croisée de nos regards

Jaillit la lumière du premier et bon départ

De notre contact charnel et pulsionnel

Prenant appui sur nos jambes en éventail

 

Bernard NKOUNKOU

Dans l’île de ta main

mars 1, 2012

Deux pigeons picorent dans ta paume

Quand ton sourire et ton regard rament

Jusque dans l’île verte de ta main

Pour découvrir la joie des colombins

 

Goûtant au plaisir du langage des vagues

Tes jambes dans l’eau prennent langue

Jusqu’à ta belle remontée sur la plage

D’où s’étend en vaste éclair ton image

 

Forte est ton image qui attire les oiseaux

Comme une déesse bleue qui sort de l’eau

Au loin tu provoques la tempête au matelot

Qui perd la tête depuis son beau bateau.

Bernard NKOUNKOU

Au coeur parfumé du jardin

août 11, 2011

Au coeur parfumé du jardin d’été
tu avais un beau regard bleu de
moineau et un joli sourire vert
de papillon doré et bien bronzé

Quand ton baiser plongeait entre
les pétales de ma bouche amicale
tu en retirais avidement le suc
floral d’un amour paradisiaque

Brassant entre ta langue et les
cuves de tes lèvres la mousse du
baiser chaud et aromatisé de musc
je m’ennivrais de ton alcool sentimental.

Bernard NKOUNKOU

Dans la lumière de tes yeux

mai 10, 2011

Dans tes yeux bleus
j’ai vu la belle lumière
de mon âme étincellante

Sur le croissant de tes lèvres
j’ai parcouru avec ma langue
la distance parfumée du baiser

Sur la colonne vertébrale de ton nez
j’ai capté en douceur le souffle vital
de ton haleine assaisonnée d’idylle

Entre nos deux langues épicées
la saveur aromatisée du goût buccal
a transformé nos salives en aimant.

Bernard NKOUNKOU

L’agonie de la langue

octobre 18, 2010

La langue perd l’orthographe
Sous le regard du photographe
Qui ne filme pas bien les mots
Lui causant beaucoup de maux

Le cerveau manque de mémoire
Dans ce monde plein d’histoires
Qui écorchent la bonne écriture
Sacrifiant le destin de sa droiture

Fusillée sur la grande toile du net
Manquant vite un brin de toilette
Elle souffre parfois de négligence
Sous le coup de la désobéissance

La langue est vraiment malmenée
Dans ce foutu monde déchaîné
Elle sollicite un grand secours
Pour son amour de toujours.

Bernard NKOUNKOU