Posts Tagged ‘Laurent Gbagbo’

Côte d’Ivoire : « Le jour où j’ai rencontré Laurent Gbagbo », par Guy Labertit

juin 26, 2022

Militant anti-impérialiste, longtemps “Monsieur Afrique” du Parti socialiste français avant d’entamer une carrière de chanteur, Guy Labertit est l’un des plus proches amis de Laurent Gbagbo.

Guy Labertit, à un meeting du FPI de Laurent Gbagbo à Abidjan, le 21 octobre 2000. © Jean-Philippe Ksiazek/AFP

C’était il y a tout juste quarante ans, mais je m’en souviens encore parfaitement. C’était le dernier lundi de juin 1982. Comme tous les lundis, à 19 heures, j’avais rendez-vous au 14 rue de Nanteuil, dans le 15e arrondissement de Paris, pour assister au comité de rédaction de la revue Libération Afrique que je dirigeais.

À l’époque, je n’étais pas au Parti socialiste – que je n’intègrerai que neuf ans plus tard. J’étais professeur d’espagnol et militant anti-impérialiste, et je m’intéressais déjà beaucoup à l’Afrique : j’avais rencontré le Burkinabè Thomas Sankara et le Tchadien Ibni Oumar Mahamat Saleh.

Ce jour-là, nous avions décidé d’organiser un échange autour de la littérature contemporaine africaine. Nous avions invité les Camerounais Paul Dakeyo et Mongo Beti. Ce dernier était de loin le plus célèbre d’entre nous depuis la publication, en 1954, de son roman Ville cruelle. On cherchait un interlocuteur supplémentaire et nous avons pensé à Laurent Gbagbo. Il avait 37 ans, n’était pas vraiment connu, mais venait de publier Économie et société en Côte d’Ivoire avant 1960, qui n’est pas un roman mais un résumé de sa thèse.

Persona non grata

Il s’est assis de l’autre côté de la table, juste en face de moi. Je le revois encore, il portait des lunettes à grosse monture en écaille noire, ses cheveux drus et rebelles dépassaient d’une sorte de casquette beige.

GBAGBO VOULAIT MONTRER QUE LE RÉGIME D’HOUPHOUËT-BOIGNY PERSÉCUTAIT LES OPPOSANTS

Laurent Gbagbo venait d’arriver en France. Quand était-ce exactement ? Lui-même a toujours été incapable de me dire quel jour il avait quitté Abidjan, mais c’était à la fin de mars 1982. Aussitôt à Paris, il avait demandé le statut de réfugié. Le lendemain de notre rencontre, il apprendrait d’ailleurs le refus de l’administration française de le lui octroyer. Il ne l’obtiendrait que trois ans plus tard, en 1985. Il n’en avait pas vraiment besoin pour rester en France mais il y tenait. C’était politique : il voulait montrer que le régime d’Houphouët-Boigny persécutait ses opposants.

Il avait fui la Côte d’Ivoire car il était considéré comme le principal responsable d’un prétendu complot des enseignants. Pour le pouvoir, c’était surtout un moyen de « casser » les manifestations universitaires. À l’époque, Gbagbo venait de se lancer en politique. Depuis une dizaine d’années, il était surtout connu en tant que leader syndicaliste. Deux ans auparavant, il avait été nommé à la tête de l’Institut d’histoire d’art et d’archéologie africains. Ce n’était pas rien pour lui de quitter la Côte d’Ivoire.

C’était, bien sûr, renoncer temporairement à sa vie dans son pays mais aussi à son statut dans le monde intellectuel abidjanais. Car Laurent Gbagbo est un vrai intellectuel, un homme qui peut encore vous parler en latin. Il s’était enfui par le train Abidjan-Ouagadougou puis avait pris un vol jusqu’à Paris où il était logé chez une amie, avenue du Maine, dans le 14e. Plus tard, il s’installera dans le quartier de Saint-Paul, de l’autre côté de la Seine.

« Une extraordinaire aventure humaine »

Ce lundi de juin, donc, le courant est passé immédiatement entre nous. Laurent et moi, ce n’était pas juste une histoire politique, on était aussi des fous de musique, on en parlait beaucoup. Plus tard, je lui ai d’ailleurs offert une guitare. Ça a été le début d’un long compagnonnage, d’une extraordinaire aventure humaine.

Je me souviens de ce jour comme d’un formidable moment. D’ailleurs, Laurent Gbagbo est resté également ami avec Mongo Beti. En sortant de notre réunion, vers 21 heures, il faisait encore jour et doux – ce sont les plus longues journées de l’année en France. Nous n’avons pas bu un verre mais je lui ai donné mon numéro et, quinze jours plus tard, nous nous sommes revus. Puis encore une fois en septembre.

L’année suivante, il est venu vivre chez moi. Il y est resté pendant cinq ans. Il a fondé le Front populaire ivoirien (FPI), puis a été candidat à la présidentielle et, des années plus tard, est devenu président, avant d’être envoyé  devant la Cour pénale internationale… puis libéré. Nous ne nous sommes jamais quittés.

Avec Jeune Afrique par Anna Sylvestre-Treiner

Côte d’Ivoire : un an après son retour, où en est Laurent Gbagbo ?

juin 18, 2022

BILAN. Le retour de l’ex-président, le 17 juin 2021, présageait une opposition plus franche au pouvoir d’Alassane Ouattara. Un an plus tard, il n’en est rien.

Mis a part quelques deplacements en province dans lesquels il decoche quelques piques au pouvoir, Laurent Gbagbo garde le silence.
Mis à part quelques déplacements en province dans lesquels il décoche quelques piques au pouvoir, Laurent Gbagbo garde le silence.© SIA KAMBOU / AFP

Laurent Gbagbo garde le silence et cela interroge visiblement. Rentré en fanfare le 17 juin 2021 à Abidjan, après son acquittement par la justice internationale, l’ancien président ivoirien se positionne pour l’heure comme un opposant discret. Tout en gardant un œil sur la présidentielle de 2025 ?

Une fois la liesse populaire accompagnant son retour retombée, l’ex-chef de l’État (2000-2011), âgé aujourd’hui de 77 ans, a rapidement affiché sa volonté de jouer le jeu de la réconciliation. En juillet 2021, il s’est d’abord rendu à Daoukro (centre), chez Henri Konan Bédié, ex-président jadis rival et désormais son allié. Quelques semaines plus tard, il était reçu par le président Alassane Ouattara, une première depuis leur duel à la présidentielle de 2010 qui avait débouché sur une crise meurtrière. L’accolade chaleureuse entre les deux hommes laissait entrevoir « des lendemains heureux », comme l’espérait alors la presse. « L’esprit de revanche, pour un républicain, ça ne marche pas. Pour Laurent Gbagbo, la Côte d’Ivoire passe au-dessus de tout », affirme à l’AFP Justin Koné Katinan, un de ses fidèles lieutenants.

Laurent Gbagbo pris dans le jeu de la réconciliation

Après des années d’incarcération à La Haye, accusé puis acquitté par la Cour pénale internationale de crimes contre l’humanité, le « Woody » (garçon, un de ses surnoms) a toutefois voulu reprendre toute sa place dans le jeu politique ivoirien. En octobre, alors qu’il lance le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), une nouvelle formation politique panafricaniste de gauche, il assure vouloir continuer la politique jusqu’à sa mort. Mais, si la plupart des cadres du Front populaire ivoirien (FPI), son parti historique, l’ont suivi dans cette aventure, quelques poids lourds manquent à l’appel : parmi eux, Simone Gbagbo, ex-première dame, avec laquelle il a demandé le divorce, et Pascal Affi N’Guessan, son ancien Premier ministre, avec lequel il est en rupture politique. « On pensait que sa sortie de prison allait le booster, mais ça n’a pas été aussi facile, il n’a pas su être le rassembleur de la gauche ivoirienne », pointe l’analyste politique Arthur Banga.

Depuis lors, outre quelques piques contre le troisième mandat controversé de son successeur, Laurent Gbagbo se garde généralement de tirer à boulets rouges sur le pouvoir actuel. « À part deux-trois saillies lors de visites à l’intérieur du pays, ce n’est pas le foudre de guerre qu’on attendait », confirme Arthur Banga. Début juin, les députés de son camp ont même voté en faveur d’Adama Bictogo, le candidat de la majorité, à l’élection du président de l’Assemblée nationale. « Nous ne sommes pas une opposition dogmatique », avait alors justifié Hubert Oulaye, un de ses fidèles lieutenants et patron du groupe PPA-CI à l’Assemblée. « Il n’y a pas d’incompatibilité à travailler à la réconciliation et être un opposant. Laurent Gbagbo est un homme de l’opposition et nous avons beaucoup de points de divergences avec le pouvoir », assure le porte-parole du parti, Justin Koné Katinan, citant pêle-mêle l’endettement, la politique de développement ou encore la politique étrangère.

Une discrétion contrainte jusqu’à quand ?

Pour plusieurs observateurs, cette opposition modérée s’explique aussi par l’épée de Damoclès judiciaire qui plane toujours au-dessus de la tête de Laurent Gbagbo. Car, s’il a été acquitté par la justice internationale, il reste condamné par contumace en 2018 en Côte d’Ivoire à vingt ans de prison pour le « braquage » de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) pendant la crise postélectorale de 2010-2011. « Cette condamnation le contraint à la discrétion. Le pouvoir peut à tout moment activer la procédure judiciaire », estime le politologue et essayiste ivoirien Geoffroy Kouao.

Alors, un an après son retour, Laurent Gbagbo a-t-il toujours envie d’être président de la Côte d’Ivoire en 2025 ? « Il a encore ses ambitions et nous l’accompagnerons. Il n’y a aucun débat là-dessus », répond Katinan, martelant que Laurent Gbagbo n’est « pas à la retraite ». « Son âge avancé constitue un handicap politique dans un pays où les jeunes et l’opinion publique sont de plus en plus hostiles à la gérontocratie. Laurent Gbagbo, aujourd’hui, politiquement, c’est plus un nom, un symbole qu’une réalité », tempère M. Kouao.

Les résultats du PPA-CI aux élections municipales et régionales de 2023 seront un premier indicateur du poids politique que pèse encore Laurent Gbabgo en Côte d’Ivoire.

Par Le Point avec AFP

Côte d’Ivoire : décès de Grégoire Touvoly Bi Zogbo, ex-chef d’état-major particulier de Gbagbo

mai 4, 2022

Général de gendarmerie, un temps proche d’Hamed Bakayoko et d’Alain-Richard Donwahi, il avait été l’un des premiers hauts gradés à faire allégeance à Alassane Ouattara en 2011.

Grégoire Touvoly Bi Zogbo, ancien chef d’état-major particulier de Gbagbo © DR

Chef d’état-major particulier de Laurent Gbagbo jusqu’en 2010, le général de gendarmerie Grégoire Touvoly Bi Zogbo, 76 ans, est décédé dans l’après-midi du 2 mai dans une clinique d’Abidjan. « Il se portait bien mais avait subitement commencé à souffrir de difficultés respiratoires fin avril, alors qu’il se trouvait dans sa résidence d’Abidjan. Il s’est éteint quelques jours plus tard, après avoir été transporté dans un établissement hospitalier », a confirmé à Jeune Afrique une source familiale qui a requis l’anonymat.

Nommé au poste de chef d’état-major particulier en octobre 2005, sous la présidence de Laurent Gbagbo, le général Touvoly a occupé cette fonction jusqu’à la chute de celui-ci, début 2011. Cette année-là, il a été parmi les premiers hauts gradés à faire allégeance à Alassane Ouattara – une promptitude qui lui a permis de ne jamais être inquiété.

Respecté par les officiers

Grégoire Touvoly Bi Zogbo était un proche d’Hamed Bakayoko, l’ancien Premier ministre décédé en mars 2021, mais aussi d’Alain-Richard Donwahi, ministre des Eaux et forêts jusqu’au dernier remaniement. Il était apparu en public au côté d’Alassane Ouattara en septembre 2020 lors d’une visite dans sa région de Sinfra, dans le centre du pays. Le président ne tarissait pas d’éloges sur ce général soucieux des valeurs républicaines, qui passait son temps entre sa résidence d’Abidjan et Sinfra depuis qu’il avait fait valoir ses droits à la retraite.

EN 2004, IL A SAUVÉ GUILLAUME SORO LORS D’UNE EMBUSCADE À LA RTI

Affable et discret, cet officier de la maréchaussée a occupé, de 2000 à 2005, en pleine rébellion armée, les fonctions de commandant supérieur de la gendarmerie. Il était considéré comme un homme de dialogue et de consensus, et dénotait dans l’entourage de Laurent Gbagbo. Respecté par ses hommes et par les officiers ivoiriens, il conseillait parfois l’actuel patron de la gendarmerie, Alexandre Apalo Toure.

Lors du putsch manqué de septembre 2002, sa résidence abidjanaise avait été attaquée par les insurgés. Mais cela ne l’a pas empêché, deux ans plus tard, de sauver Guillaume Soro lorsque le chef des rebelles, devenu ministre de la Communication, est tombé dans une embuscade lors d’une visite des locaux de la RTI. Selon plusieurs témoins, c’est Grégoire Touvoly Bi Zogbo qui a alors dépêché une escouade de gendarmerie, appuyée par un char, pour lui porter secours.

Avec Jeune Afrique par Baudelaire Mieu – à Abidjan

Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo à Duékoué, où « les Ivoiriens sont devenus fous »

avril 11, 2022

L’ancien chef de l’État ivoirien s’est rendu, ce 8 avril, dans la ville de l’ouest du pays qui fut le théâtre de tueries attribuées aux forces pro-Ouattara lors de la crise postélectorales de 2010-2011.

Laurent Gbagbo, lors de son retour à Abidjan, le 17 juin. © Leo Correa/AP/SIPA

Depuis son retour en Côte d’Ivoire le 17 juin 2021, Laurent Gbagbo multiplie les actes symboliques et les clins d’œil à l’histoire. Son passage éclair à Duékoué, dans le cadre d’une grande tournée dans l’ouest du pays, appartient à cette dernière catégorie. Arrivé le 8 avril en milieu d’après-midi, l’ancien président s’est recueilli sur la fosse commune du quartier Carrefour, y déposant une gerbe de fleurs, avant d’animer un meeting devant des milliers de personnes. Il était accompagné de son épouse Nady Bamba, de plusieurs cadres de son parti, le Parti des peuples africain – Côté d’Ivoire (PPA-CI), et d’une délégation du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI).

Dans cette ville où s’est déroulée, en 2011, l’une des principales tueries attribuées aux forces pro-Ouattara, Gbagbo voulait-il réveiller les vieux démons, comme le lui reprochent certains détracteurs ? Dans son discours, l’ancien président a mis l’accent sur la réconciliation. « La paix en Côte d’Ivoire viendra du pays Wé, parce que ce sont les Wé qui ont le plus souffert », a-t-il déclaré.

IL Y A UN MOMENT OÙ LA CÔTE D’IVOIRE EST DEVENUE FOLLE, OÙ LES IVOIRIENS SONT DEVENUS FOUS

L’ex-président s’est aussi interrogé sur les raisons des graves violences survenues après l’élection présidentielle contestée de novembre 2010, sans s’épancher sur sa part de responsabilité. « Aujourd’hui, je suis venu pleurer, parce que ce qu’il s’est passé est indicible. […] Pour un petit conflit, il y a […] tous ces charniers que nous avons visités, ces nombreux morts. Je ne comprends pas et je souhaite un jour comprendre. Il y a un moment où la Côte d’Ivoire est devenue folle, où les Ivoiriens sont devenus fous. […] On ne peut pas chercher à se massacrer perpétuellement pour des petites questions […]. Les disputes postélectorales, et même pré-électorales, existent dans tous les pays. C’est ça la politique. Mais ce n’est pas pour ça ces milliers de morts.  C’est qu’il y a quelque chose qui a dérapé », a-t-il lancé.

800 victimes

« Ce n’est parce que l’on demande la paix et la réconciliation, que l’on ne veut pas savoir ce qu’il s’est passé dans notre pays afin que cela ne se reproduise plus. Le but n’est pas de remuer le couteau dans la plaie, mais d’apprendre de nos erreurs. Il faut restituer les faits et la réalité historique », a précisé Damana Pikass, le secrétaire général du PPA-CI.

L’ouest de la Côte d’Ivoire fut l’une des régions qui paya un lourd tribut lors de la crise. Verrou stratégique vers le port de San Pedro, la ville de Duékoué fut le théâtre d’un massacre qui marqua les esprits. Déjà, en 2005, des massacres avaient été perpétrés par des milices armées dans les quartiers de Petit Duékoué et de Guitrozon.

Tout bascule à nouveau entre le 29 et le 31 mars 2011, dans le prolongement de la crise postélectorale. Jusque-là bastion des milices pro-Gbagbo, ce carrefour de l’ouest ivoirien tombe aux mains des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), favorables à Alassane Ouattara. Des maisons sont incendiées, des cases pillées, des hommes, des femmes et des enfants assassinés. Selon un rapport du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 800 victimes auraient été dénombrées par les hommes du contingent marocain de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci). Une fosse commune creusée par ces derniers à Carrefour, quartier des autochtones guérés, accueillera des corps ensevelis à la va-vite.

Ouérémi reconnu coupable

Depuis, les victimes demandent que justice soit faite. Chargée de faire la lumière sur les crimes de la crise postélectorale, la cellule spéciale d’enquête et d’instruction a divisé son instruction en plusieurs séquences. Un pan entier fut consacré à la prise de Duékoué par les forces pro-Ouattara. En 2014, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), qui s’était constituée partie civile avec d’autres organisations des droits de l’homme, a publié un rapport détaillant la responsabilité de plusieurs chefs de guerre dans ces massacres, notamment celle de Losseni Fofana, d’Eddie Médi et d’Amadé Ouérémi.

Arrêté le 18 mai 2013, le chef de guerre burkinabè a été condamné à la prison à vie en avril 2021 par le tribunal criminel. Il a été reconnu coupable de « crimes contre les populations », « pillages », « séquestrations », « coups et blessures volontaires » et « destructions de biens ». Le tribunal a alors suivi les réquisitions du procureur contre cet ancien réparateur de vélo né en 1964 dans le centre-ouest du pays, reconverti en planteur puis en trafiquant redouté, à la tête d’un groupe d’une centaine d’hommes basé dans la forêt du mont Péko.

Des comzones hors d’atteinte

Ce procès avait malgré tout laissé un goût amer aux organisations de défense des droits humains. Lors des débats, Adamé Ouérémi avait désigné l’ancien comzone de Man, Losseni Fofana, dit « Loss », et l’ancien commandant des FRCI de Kouibly, le lieutenant Coulibaly, dit « Coul », comme ses supérieurs hiérarchiques. « Je n’ai pas commandé, dirigé, donné d’ordres. Je n’ai pas sorti les fusils, pas donné les balles, pas demandé aux [chasseurs] Dozos de m’aider », avait-il soutenu à la barre. Malgré ce témoignage, ni Fofana ni Coulibaly n’ont été entendus lors du procès. Lors de leurs auditions respectives, lues par le président du tribunal, ils avaient affirmé ne pas connaître l’accusé avant son arrestation.

EN 2018, UNE AMNISTIE DÉCRÉTÉE PAR LE CHEF DE L’ÉTAT IVOIRIEN A PERMIS À PLUSIEURS ANCIENS COMZONES D’ÉCHAPPER À LA JUSTICE

Comme d’autres anciens chefs rebelles, Losseni Fofana a été inculpé en 2015 par la justice ivoirienne pour son rôle supposé dans les crimes commis pendant la crise, sans que cela ne débouche sur la tenue d’un procès. En 2018, une amnistie décrétée par Alassane Ouattara a permis à plusieurs anciens comzones d’échapper à la justice. Si aucun n’était nommé dans la décision prise par le chef de l’État ivoirien, les crimes pour lesquels ils étaient poursuivis étaient concernés par cette décision.

Depuis, la procédure est à l’arrêt et Losseni Fofana a poursuivi son ascension au sein de l’armée. En décembre 2021, il a été promu au grade de colonel-major. Après avoir dirigé le bataillon de sécurisation de l’Ouest (BSO), il avait été affecté début 2019 à la tête du 3e bataillon d’infanterie militaire de Bouaké, remplaçant Hervé Touré, alias « Vetcho », un autre ancien commandant de zone des Forces nouvelles de Côte d’Ivoire (FNCI).

Avec Jeune Afrique par Vincent Duhem

Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo en opération séduction auprès des Ébriés

mars 22, 2022
L’ancien président Gbagbo prononce un discours devant les délégués de son nouveau parti, le PPA-CI, à Abidjan le 17 octobre 2021. © Diomande Ble Blonde/AP/SIPA

Neuf mois après son retour à Abidjan, Laurent Gbagbo a assisté à une cérémonie d’hommage rendu par le peuple de la ville. L’occasion de prononcer un discours dans lequel certains ont senti des relents ethnicistes.

Après quelque dix années d’incarcération à la Cour pénale internationale, Laurent Gbagbo n’est semble-t-il pas à neuf mois près. Initialement prévu pour le 17 juin 2021, date du retour de l’ancien président en Côte d’Ivoire, l’hommage des Ébriés a finalement eu lieu le 19 mars à Songon.

Pour l’occasion, un tapis rouge a été déroulé pour l’ex-chef d’État. Tous les villages ébriés du district d’Abidjan étaient représentés, des chefs religieux et quelques politiques également. Les principaux leaders du Parti des peuples africains (PPA-CI) et des représentants du Parti démocratique de Côte d’Ivoire-Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA), tels que Noël Akossi-Bendjo et Éric N’Koumo Mobio étaient de la fête.

« C’est à Abidjan que l’ancien président a été arrêté. Il était important d’invoquer les ancêtres pour que la nouvelle mission qu’il s’est assignée avec son parti soit bénie », souligne un proche de l’ancien président.

Yako

Pour Laurent Gbagbo, l’évènement a été l’occasion de faire passer des messages et de flatter l’électorat de la capitale économique. Tout en remontant à l’époque coloniale, il a dénoncé la raréfaction des terres et la spoliation du peuple ébrié.

« L’urbanisation d’Abidjan a dépouillé totalement les Ébriés. Quand je suis devenu président, j’ai fait ce que j’ai pu pour donner des postes à des fils d’Ébriés. Je me disais : “Si cela arrivait dans mon village, qu’est-ce qu’on serait devenu ?” », a-t-il déclaré dans son discours. « Ce qui est arrivé aux Ébriés, il faut que nous veillions à ce que cela n’arrive pas aux autres peuples de Côte d’Ivoire », a-t-il insisté.

EN AFRIQUE, UN PEUPLE QUI N’A PLUS DE FORÊT EST UN PEUPLE MISÉRABLE

« Regardez Abobo. Regardez Marcory, Port-Bouët, Vridi, Songon [des communes d’Abidjan], tout est parti. Je vous dis yako [désolé] pour ça, je vous dis yako pour cette grande souffrance. En Afrique où les peuples sont paysans, un peuple qui n’a plus de forêt, qui n’a plus de brousse et de surface cultivable est un peuple misérable. Je vous dis yako« , a ajouté Laurent Gbagbo.

Un discours ethniciste ? Un appel au repli identitaire ? Dans l’entourage du président, on rejette cette accusation. « C’est une interpellation pour une prise de conscience collective. L’urbanisation ne doit pas nous faire perdre de vue les intérêts de nos populations », prévient un poids lourd du PPA-CI.

Bilan mitigé

Mais au district de la capitale économique, on relativise l’œuvre de Laurent Gbagbo en la matière et on souligne les réalisations faites depuis 2011. « Les Ébriés ont tout donné pour la construction d’Abidjan, estime Baba Coulibaly, chargé de communication du district d’Abidjan. Lorsqu’Alassane Ouattara a nommé Robert Beugré-Mambé à la tête du district en 2011, il a mis en place un programme de désenclavement des 150 villages Atchan et Akyé. Nous avons bitumé les routes d’accès à ces villages, procédé à l’électrification, l’adduction en eau potable  ainsi qu’à l’assainissement. Grâce à tous ces projets, une localité comme Songon attire de nombreux promoteurs immobiliers. Ce sont des actions concrètes. Mais Laurent Gbagbo, quel bilan peut-il faire de son action pour ces villages ? »

Avec Jeune Afrique

Côte d’Ivoire : les raisons du report du dialogue politique

décembre 22, 2021
Patrick Achi, en août 2021, à Paris © ERIC PIERMONT/AFP

La première séance de travail entre les différents acteurs du dialogue politique ivoirien devait avoir lieu ce mardi. Elle a finalement été reportée au 27 décembre. Un délai supplémentaire a été accordé aux partis politiques afin qu’ils déposent leurs propositions de thèmes à débattre.

Faux départ pour le dialogue politique ivoirien. Prévu ce mardi 21 décembre, la première séance de travail entre les représentants des partis politiques ivoiriens est reportée au lundi 27 décembre. La raison ? Certains n’ont toujours pas transmis au gouvernement leurs propositions de thèmes à débattre, alors que la date butoir avait initialement été fixée au vendredi 17 décembre.

« Cette étape étant un préalable au démarrage des travaux en comité restreint, un cadre de discussion approfondie, les structures concernées sont invitées à mettre tout en œuvre en vue de respecter ce délai », a indiqué le ministre de l’Intérieur, Vagondo Diomandé, dans un courrier transmis aux partis.

Rencontre entre Gbagbo et HKB

Vagondo Diomandé a été désigné par le Premier ministre Patrick Achi pour représenter le gouvernement lors de cette cinquième phase du dialogue politique incluant également des organisations de la société civile. Au cours d’une cérémonie à la primature en début de semaine dernière, ce dernier s’était réjoui d’une « nouvelle étape » dans ce processus de dialogue « ouvert, transparent et inclusif » plusieurs fois interrompu ou boycotté par le passé, auquel tous les partis d’opposition ont répondu présents.

Des représentants du PPA-CI de Laurent Gbagbo et du PDCI d’Henri Konan Bédié seront autour de la table. Les deux anciens chefs de l’État se sont par ailleurs entretenus ce lundi soir à Abidjan, au domicile d’HKB. Les deux alliés ont-ils parlé de l’organisation de ce dialogue politique qui doit notamment permettre de préparer les élections locales prévues en 2023 ? Officiellement, non. Il s’agissait simplement « d’une visite fraternelle » pour se souhaiter de bonnes fêtes.

Avec Jeune Afrique Florence Richard – à Abidjan

Côte d’Ivoire : Patrick Achi relance le dialogue politique

novembre 9, 2021
Patrick Achi à Abidjan, le 5 novembre 2021 © ISSOUF SANOGO/AFP

Alors que Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié marquent leur rapprochement, le Premier ministre ivoirien a annoncé face à la presse, ce lundi 8 novembre, la reprise des négociations entre les différents acteurs politiques.

Le 8 novembre, le technocrate Patrick Achi a remis les habits du politique. Pour la première fois depuis sa nomination à la tête du gouvernement, en mars dernier, il s’est soumis à l’exercice de la conférence de presse pour présenter la vision du gouvernement et la feuille de route des prochains mois. Lancé par le président Alassane Ouattara et mis en œuvre par Amadou Gon Coulibaly et Hamed Bakayoko, les défunts Premiers ministres, le dialogue politique a connu des fortunes diverses. Parfois contesté par l’opposition, voire boycotté, il visait à instaurer un climat plus serein, notamment dans la perspective de l’élection d’octobre 2020. Une « trêve » consistant en une suspension des mots d’ordre d’appels à la grève, des sit-ins et autres modes de protestation avait été finalement actée. Selon nos informations, Patrick Achi cherche à la prolonger.

Gbagbo et Bédié représentés

La relance du processus de dialogue doit se faire avec les représentants des principaux partis d’opposition, mais en l’absence de leur leader. Ni Henri Konan Bédié du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), ni Laurent Gbagbo pour le Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), ne seront autour de la table des négociations. Ce seront leurs collaborateurs qui seront appelés à les représenter.

Le retour de ce dernier, le 17 juin dernier, après dix années de démêlés judiciaires à la Cour pénale internationale, a changé la donne politique. Si Laurent Gbagbo soigne ses relations avec Alassane Ouattara, qu’il a rencontré en juillet, il s’est surtout affiché auprès d’Henri Konan Bédié ces derniers temps. Les deux opposants disent envisager une alliance forte contre le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), au pouvoir, en vue de la prochaine présidentielle, en 2025.

Avec Jeune Afrique par Baudelaire Mieu – à Abidjan

Francis Akindès : « Il y a une ambiguïté dans le discours de Laurent Gbagbo »

octobre 23, 2021
Laurent Gbagbo, lors du lancement de son nouveau parti, le PPA-CI, à Abidjan, le 17 octobre 2021. © SIA KAMBOU/AFP

L’ACTU VUE PAR… Chaque samedi « Jeune Afrique » invite une personnalité à décrypter un sujet d’actualité. Le chercheur Francis Akindès analyse la manière dont le retour sur le devant de la scène politique de l’ancien président ivoirien rebat les cartes.

L’élection de Laurent Gbagbo à la tête de sa nouvelle formation politique, le Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), et les prises de parole de l’ancien président ivoirien, en tribune ou dans la presse, marquent le retour sur le devant de la scène d’un animal politique. Quatre mois après son retour à Abidjan, suite à son acquittement par la Cour pénale internationale (CPI) au terme d’une décennie de procédure, l’ancien président ivoirien laisse planer le doute sur ses intentions de se lancer dans la course à la présidentielle, quitte à considérer que l’éventuelle instauration d’une limite d’âge pour les candidats ne le concerne pas.P

De ses demandes portant sur le retour des exilés à ses positions vis-à-vis d’Alassane Ouattara et d’Henri Konan Bédié, en passant par les conséquences politiques de la rupture de ses relations avec l’ancienne première dame Simone Gbagbo et l’épée de Damoclès que constitue sa condamnation à 20 ans de prison dans l’affaire du « casse de la BCEAO », Francis Akindès, sociologue et enseignant à l’Université de Bouaké, décrypte les conséquences du retour de l’ancien président, bien décidé selon lui à prendre « une revanche personnelle ».

Francis Akindes.
Francis Akindes. © DR

Jeune Afrique : Que vous inspire le retour en politique de l’ancien président ivoirien, quatre mois après être rentré à Abidjan et après dix ans d’absence ?

Francis Akindès : Cela correspond à deux choses. D’abord, Laurent Gbagbo montre son intérêt pour le champ politique dont il a été l’un des principaux animateurs pendant plusieurs décennies. Par son absence, pour les raisons que l’on connaît, un vide s’est créé. Il a manqué à l’opposition, dont il est resté une figure tutélaire. Il revient donc prendre la place qu’il considère être la sienne.

La deuxième chose est qu’il a une revanche personnelle à prendre. Primo, par rapport à son extraction brutale de l’arène politique en 2010 ; secondo, vis-à-vis de son ancien colistier, Pascal Affi N’Guessan, qui a repris les rênes du Front populaire ivoirien (FPI). Comme il l’a dit lui-même, il lui laisse « l’enveloppe » FPI… Et tertio, à l’ancienne première dame Simone Gbagbo, il entend montrer que c’est lui, le chef.

Simone Gbagbo, qui n’a pas été associée à la création de ce nouveau parti, a depuis lancé son propre mouvement. Quelle conséquence, pour Laurent Gbagbo ? 

Ce que Laurent Gbagbo aura d’abord à gérer, c’est le morcellement notable du mouvement qui l’a accompagné jusque-là. Le PPA n’hérite pas de toutes les composantes du FPI historique, car Affi N’Guessan va en prendre une partie. Et Simone Gbagbo également, car une frange de l’électorat lui est favorable et lui restera fidèle.

Le nouveau parti de Laurent Gbagbo part avec des boulets au pied, puisqu’il ne profite pas de la mécanique et du système du FPI, constitué initialement par ces trois protagonistes. Cela a un coût politique que Laurent Gbagbo devra gérer.

Lors de ce congrès, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, d’Henri Konan Bédié) et le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP, d’Alassane Ouattara) étaient représentés. Faut-il y voir une étape importante dans le processus de réconciliation ou une entente de façade ?

On peut lire la chose de deux manières. La première est que chacun des partis politiques fait l’effort, et montre des signes en faveur de ce processus de réconciliation. Mais en même temps, ils ne perdent pas le nord. Chacun a son agenda politique et son couteau dans le dos… Le moment venu, malgré le fait que l’on se réunisse dans le même lieu, le temps d’un week-end pour se congratuler, les dissensions et les oppositions vont renaître et le combat continuer.

LE RENOUVELLEMENT DES GÉNÉRATIONS EST UNE PROBLÉMATIQUE MAJEURE AU SEIN DE LA CLASSE POLITIQUE IVOIRIENNE QUI PEINE À FAIRE PLACE AUX PLUS JEUNES

Laurent Gbagbo a de nouveau réclamé le retour des exilés et la libération des « prisonniers politiques ». Il a également affirmé que rien, pas même une limitation de l’âge à 75 ans pour être candidat à la présidentielle, ne l’empêcherait de concourir s’il le souhaitait… Ce positionnement ne risque-t-il pas de fragiliser les signes d’un apaisement avec Alassane Ouattara, observés depuis le retour de l’ancien président ?

La question du retour des exilés et celle de la libération des prisonniers ont été mises sur la table dès la rencontre entre Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo, le 26 juillet. Il n’y a rien de nouveau.

Celle sur la la limitation de l’âge des candidats à la présidentielle, probablement à 75 ans, cela avait été annoncé par le président Ouattara juste après sa réélection. Si cette hypothèse de limite d’âge était entérinée, cela signifierait que les trois leaders, Gbagbo, Bédié et Ouattara sortent de la course politique. Et l’on assistera, de fait, au renouvellement des générations politiques tant attendu par les Ivoiriens, fatigués de voir les mêmes visages de « frères » ennemis politiques depuis plus de trente ans.

Déjà, Alassane Ouattara envoie des signaux en faveur du renouvellement, en promouvant des jeunes dans les différents appareils politiques et administratifs et en rajeunissant son gouvernement. Il avait lui-même fait la promesse de ne pas se représenter, échaudé qu’il fut par cette affaire de troisième mandat – qu’il dit avoir assumé malgré lui – et que ses partisans qualifient plutôt de « premier mandat de la troisième République ». La nuance est importante.

Du côté du PDCI et du FPI, ce renouvellement a beaucoup plus de mal à s’opérer. C’est une problématique majeure au sein de la classe politique ivoirienne. Tous partis politiques confondus, celle-ci laisse le sentiment d’éprouver des difficultés à faire de la place aux plus jeunes, surtout à la porte du pouvoir exécutif. Gbagbo s’est dit prêt à passer le flambeau à une autre génération tout en affirmant qu’il fera de la politique jusqu’à sa mort. Quel paradoxe ! Surtout que l’ancien président n’a pas habitué ses militants à faire de la politique en deuxième ligne. C’est une véritable ambiguïté dans son discours, de nature à poser quelques problèmes.

IL VA FALLOIR QUE LE PPA-CI NOUS EXPLIQUE CE QU’IL MET DANS LE MOT SOCIALISME

Comment qualifieriez-vous la nature des relations entre Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié ?

Ils tentaient déjà, alors que l’ex-président était en prison, un rapprochement. Mais il ne faut pas qu’ils fassent de la politique sur des malentendus. Je ne vois pas comment des activités politiques peuvent être menées dans le cadre d’une promesse d’alliance aussi floue. Ils se voient, mettent en scène leurs rencontres. Mais, pour l’instant, il n’y a rien de concret. Rien n’est politiquement lisible.

Et dans l’histoire politique récente de ce pays, on nous a habitués aux alliances qui se font et se défont au gré des intérêts du court terme.

Laurent Gbagbo a une épée de Damoclès au-dessus de la tête : sa condamnation à 20 ans de prison dans l’affaire dite du « braquage de la BECEAO ». Il n’a, pour le moment pas bénéficié d’une amnistie, pourtant souvent évoquée. Cela vous étonne-t-il ?

Selon le pouvoir, la justice a tranché. Et elle a la possibilité d’exhumer cette décision pour bloquer toutes avancées de Laurent Gbagbo en cas de débordements. Tous les analystes de la scène politique ivoirienne le savent. Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, sur cette question, se regardent en chiens de faïence, en attendant qui dégainera le premier. La question des usages politiques possibles de cette décision de justice est un non-dit dans leur relation.

Le PPA-CI insiste sur sa dimension panafricaniste. Est-ce un positionnement qui relève de la stratégie politique en opposition au libéralisme du gouvernement ou d’une réelle conviction pour Laurent Gbagbo ?

Je n’ai pas compris l’alignement de ces trois mots au PPA : socialisme, panafricanisme et souverainisme. D’abord, que veut dire être socialiste aujourd’hui dans un monde où cette idéologie, intrinsèquement en perte de vitesse quasiment partout dans le monde, ne permet plus de penser et d’organiser l’action politique ? Les mots, en politique, ont une importance. Il va bien falloir que le PPA-CI nous explique ce qu’il met dans son socialisme, alors que les politiques économiques en Côte d’Ivoire, même du temps de la gouvernance de Laurent Gbagbo, entre 2000 et 2010, ont toujours été d’inspiration néolibérale.

Idem pour le panafricanisme et le souverainisme. Quel lien le PPA fait-il entre panafricanisme et souverainisme ? Ce sont des mots qui ont vraiment besoin d’être clarifiés, car on a l’impression d’avancer dans un clair-obscur. Et puis, que veulent dire ces termes dans le contexte politique ivoirien actuel ? On aimerait bien le savoir.

Avec Jeune Afrique par Florence Richard – à Abidjan

Côte d’Ivoire : avec un nouveau parti, Laurent Gbagbo signe son grand retour en politique

octobre 16, 2021
Laurent Gbagbo, en juin 2021. © Leo Correa/AP/SIPA

L’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo lance ce week-end un nouveau parti politique pour « réunir la gauche », avec l’élection présidentielle de 2025 en ligne de mire.

« C’est le grand retour de Laurent Gbagbo sur la scène politique », se félicite Justin Koné Katinan, porte-parole de l’ancien chef de l’État. Depuis son arrivée à Abidjan le 17 juin, acquitté par la justice internationale qui le jugeait pour crimes contre l’humanité dans la sanglante crise post-électorale de 2010, Laurent Gbagbo n’a pourtant jamais été très loin de la politique.

Visite chez l’ex-président et ancien rival Henri Konan Bédié, rencontre de « réconciliation » avec le chef de l’État Alassane Ouattara, rupture consommée avec son ancien Premier ministre Pascal Affi N’Guessan : il a occupé le paysage politique ivoirien. « Assumons de faire de la politique », avait-il lancé dès le 10 juillet dernier, lors de sa visite chez Henri Konan Bédié.

Le Front populaire ivoirien (FPI), son parti historique fondé dans la clandestinité en 1982, étant désormais aux mains de Pascal Affi N’Guessan, Laurent Gbagbo a choisi de donner un nouveau souffle à son retour en créant sa propre formation.

Panafricanisme

Près de 1 600 délégués sont attendus au prestigieux Hotel Ivoire d’Abidjan pour rédiger le manifeste et les textes de cette nouvelle formation qui devrait s’appeler « Parti des Peuples Africains – Côte d’Ivoire » (PPA-CI). Dans le nom comme dans le logo – deux mains entrelacées dans une carte d’Afrique – qui seront proposés dimanche, l’accent est mis sur la dimension panafricaine du parti. La souveraineté de l’Afrique face aux puissances occidentales devrait d’ailleurs faire partie des thèmes phares du congrès ce week-end.

SIMONE GBAGBO ENVOIE DES SIGNAUX CES DERNIÈRES SEMAINES POUR FAIRE CAVALIER SEUL

Pas question pour autant de délaisser la politique nationale en Côte d’Ivoire. Dans l’entourage de l’ancien président, le mot d’ordre est clair : ce nouveau parti vise à recréer un débat politique dans un pays où l’opposition est considérablement affaiblie depuis 10 ans.

« Nous voulons constituer un parti d’opposition politique normal qui apporte une critique. Pour que le débat quitte la violence et devienne essentiellement politique », clame Justin Koné Katinan. « On attend de voir si ce sera une opposition réelle ou un parti en quête du pouvoir. On verra comment ils vont procéder, quel sera leur programme alternatif », estime l’analyste politique Sylvain N’Guessan.

Avec Simone Gbagbo ?

Reste à savoir quelles personnalités politiques ivoiriennes rejoindront cette plateforme. Une grande partie des cadres et anciens ministres du FPI vont suivre leur ancien leader dans cette nouvelle aventure, mais quelques inconnues demeurent.

Simone Gbagbo d’abord. L’ex-Première Dame, dont Laurent Gbagbo a demandé le divorce à son retour en Côte d’Ivoire envoie des signaux ces dernières semaines pour faire cavalier seul, à l’image du lancement d’une plateforme la soutenant.

Charles Blé Goudé, ensuite. L’influent pilier du régime de Gbagbo (2000-2011), dont il a été le co-accusé à la Haye, est toujours bloqué aux Pays-Bas depuis son acquittement, faute de passeport, mais entretient le mystère sur son rôle lors de son retour en Côte d’Ivoire.

Enfin Guillaume Soro, ancien chef de la rébellion qui a aidé Alassane Ouattara à accéder au pouvoir contre Laurent Gbagbo et aujourd’hui tombé en disgrâce, condamné à perpétuité en juin pour « complot » et actuellement en exil. De quoi laisser la porte entrouverte à celui qui incarne désormais une frange de l’opposition au chef de l’État.

« Ceux qui veulent nous rejoindre savent à quoi s’en tenir. Nous sommes un parti de gauche, et ceux qui s’y retrouvent peuvent venir », glisse Justin Koné Katinan. Le lancement de ce parti, quatre mois après le retour de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire, est en tout cas une première étape vers la présidentielle de 2025. Un projet de l’exécutif visant à limiter l’âge des candidats à 75 ans pourrait toutefois constituer un obstacle aux ambitions de Laurent Gbagbo. En 2025, il aura 80 ans.

Par Jeune Afrique avec AFP

Côte d’Ivoire : Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo de nouveau réunis

octobre 6, 2021
Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo le 6 octobre 2021 © Aissatou Diallo

Pour la deuxième fois depuis le retour de l’ancien président socialiste, en juin, les deux hommes se sont entretenus ce mercredi à Abidjan, marquant encore leur rapprochement.

« Le président Bédié est en deuil. Nous sommes venus le saluer et lui présenter nos condoléances », a simplement déclaré Laurent Gbagbo au sortir d’un échange d’une demi-heure avec Henri Konan Bédié, à Abidjan. Le patron du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) a récemment subi la disparition de plusieurs membres de son entourage, dont celle de son frère aîné, Marcelin Koffi Bédié, le 27 septembre, et celle de l’ancien Premier ministre Charles Konan Banny, mort des suites du Covid-19 à Paris le 10 septembre, et dont la dépouille a été rapatriée dans la capitale économique le 23 septembre.

« Rencontre fraternelle »

Alors que beaucoup cherchent les marques d’une éventuelle alliance entre les deux hommes, chacune de leur rencontre est scrutée. Mais Laurent Gbagbo a qualifié cette visite à la résidence de Bédié de « non-politique ». « C’est une rencontre fraternelle », a-t-il insisté. Leurs épouses, Henriette Bédié et Nady Bamba, étaient aussi présentes et ont eu un échange en tête-à-tête avant de les rejoindre.

Henri Konan Bédié était notamment entouré de poids lourds du PDCI, dont le secrétaire exécutif du parti, Maurice Kakou Guikahué, et le coordonnateur général du comité politique, Allah Kouadio Rémi. Laurent Gbagbo, quant à lui, a fait le déplacement avec plusieurs fidèles dont Assoa Adou, l’ancien secrétaire général de son parti.

Depuis son retour d’exil le 17 juin, c’est la deuxième fois que l’ancien prisonnier de la Cour pénale internationale rend visite à Henri Konan Bédié. Le 10 juillet dernier, il avait été chaleureusement accueilli à Daoukro, fief du Sphinx, en signe d’un rapprochement entre les deux anciens ennemis.

Futur parti

Quelques jours plus tard, le 27 juillet, il avait été invité par Alassane Ouattara à la présidence. Les deux hommes, qui ne s’étaient pas revus depuis le 25 novembre 2010, à l’occasion d’un débat télévisé avant le second tour de la présidentielle, avaient parlé de réconciliation nationale et évoqué une éventuelle rencontre à trois, avec Bédié.

Rentré d’un voyage privé en Europe le 30 septembre, Laurent Gbagbo s’attèle aux derniers préparatifs du congrès constitutif de son futur parti, qui se tiendra les 16 et 17 octobre à l’hôtel Ivoire. Selon nos informations, plusieurs VIP et responsables politiques y prendront part. Mais aucun des deux présidents n’a dit si Henri Konan Bédié y sera convié.

Avec Jeune Afrique par Aïssatou Diallo