Posts Tagged ‘Livres’

Congo-Diaspora/Livres : André Hervé N’kindou Loutonadio signe « L’esquille d’un enseignement spirituel et inexploré » et « Dolisie, terre sacrée »

mars 19, 2022

Les deux ouvrages sont parus aux éditions Le Lys Bleu. « L’esquille d’un enseignement spirituel et inexploré » est un roman ésotérique de 356 pages, alors que dans « Dolisie, terre sacrée » de 243 pages, l’auteur met en exergue les émoluments de l’ambition ordonnée d’un jeune débrouillard, parti du néant pour atteindre le sommet.

DR 1- La couverture du livre « L’esquille d’un enseignement spirituel et inexploré »

« L’esquille d’un enseignement spirituel et inexploré » est le récit de l’initiation d’un profès élu nommé Sobi, qui trouve dans son village natal les réponses à son mal-être et franchit les étapes pour élever son âme selon le Lemba (philosophie d’humanisation kongo), pour enfin restaurer la tradition kongo. Il engendre la quête d’une spiritualité encore inexplorée et, l’auteur, au terme d’un travail de recherche fastidieux, fait surgir quelques ambiguïtés des marchands d’illusion qui plongent le monde à l’ère du Verseau dans l’obscurantisme.

Par un incipit intriguant, André Hervé N’kindou Loutonadio captive d’emblée par sa plume le lecteur qui découvre des savoirs sur l’histoire et la culture kongo, puis s’enchaînent les péripéties mystérieuses et rythmées pour le maintenir en haleine jusqu’à une belle pluie finale très évocatrice. Il propose, pour ainsi dire, un parcours initiatique plein de spiritualité et de recul critique. Un ensemble d’études qui ont le mérite de la clarté et de soulever des questionnements riches pour cette période contemporaine. Ce discours, profondément humaniste, pourrait bien rénover le rapport monolithique à la religion.

« Vous avez livré un roman qui décrit à merveille un monde qui pourrait être le nôtre. Vos personnes ont une épaisseur certaine qui leur confère une cohérence totale. Les dialogues sont riches et permettent au lecteur de s’associer aux protagonistes et de s’insérer dans votre histoire », a apprécié l’éditeur.

DR 2 – Le livre « Dolisie, terre sacrée »

Préfaçant cet ouvrage, Claire Levaillant de Charny pense que ce roman comble une lacune dans le paysage de l’édition religieuse. Il est le premier à proposer un panorama chronologique de l’aventure spirituelle de la spiritualité kongo. C’est une démarche qui rejoint, par exemple, l’apparition conjointe en différents endroits du monde de grands mouvements spirituels à une époque donnée. Le VIe siècle avant Jésus Christ, dit la préfacière, a vu fleurir un Lao-Tseu, un Confucius, les sages des Upanishad sur les bords du Gange, Zarathoustra en Iran, les grands prophètes bibliques Isaïe, Jérémie et Ezéchiel et le début de la philosophie grecque. Une démarche qui prouve aussi à l’envie que les grandes traditions mystiques se rejoignent sur l’essentiel. André Hervé N’kindou Loutonadio a voulu, à travers ce premier roman, rendre hommage à Augustin Niangouna, son éminent professeur de français, peut-être sans le savoir, en lui disant ceci : « Si tu trouves un papier avec des écrits qui traînent par terre, ramasses le, tu trouveras un mot qui t’apportera la lumière quelque part ».

« Dolisie, terre sacrée »

Dans « Dolisie, terre sacrée », bien que né de la fiction, André Hervé N’kindou Loutonadio met en exergue les émoluments de l’ambition ordonnée d’un jeune débrouillard, parti du néant pour atteindre le sommet, après avoir atterri dans une ville immensément riche, dont les autochtones eux-mêmes n’en connaissaient pas vraiment les potentialités. À l’âge où on se cherche dans la vie, Mabina est attiré par la ville de Dolisie où il croit se frayer un chemin pavé d’or. Son rêve se matérialise avec la rencontre de la jeune Lily, originaire de ladite ville.

En effet, derrière Dolisie, capitale du Niari, ce nom chargé d’histoire, d’aventure et d’exotisme, se profile une ville fascinante, une terre riche de la République du Congo et un peuple que l’on découvre lorsqu’on foule son sol. Dolisie, trois syllabes qui évoquent la chaleur tropicale humide, une richesse de l’or vert, des paysans qui profitent de son don de la nature, une terre fertile, langueur des nuits du Niari, mais aussi des affres de la guerre.

DR 3 – L’écrivain André Hervé N’kindou Loutonadio

Pour son auteur, de nombreux ouvrages ont été publiés sur cette terre légendaire dont le destin a été lié à celui de la France, durant près d’un siècle. Colonialistes et anticolonialistes se sont affrontés en de vains débats. Essais politiques, articles, thèses d’historiens et d’ethnologues, la bibliographie du Niari est riche. Voire très riche. Sa période de développement économique a fait rêver des milliers de lecteurs et hommes d’affaires, qui vibraient aux seules évocations du mot Niari ou de sa capitale Dolisie. Rares sont les familles françaises ou d’autres nationalités qui n’ont vu l’un des leurs, soldats au « Grand Niari », employé des postes à Dolisie, commerçants, enseignants ou élèves, faire leur temps dans cette terre légendaire. Tout a été dit, tout a été écrit sur ce domino africain de l’empire français. « Pendant de longues années, nous avons complètement oublié le rôle joué par cette capitale de l’or vert et l’historique transition du manganèse en direction de Pointe-Noire en passant par Mbinda, Makabana, Mont Mbelo, Dolisie et ensuite Pointe-Noire, la ville océane. Elle ne survivait que dans les manuels d’histoire, dans la mémoire de ceux qui ont connu cette période charnière, de l’exploitation forestière, de l’école de formation des instituteurs de Dolisie, de l’école des eaux et forêt de Mossendjo et de sa rizerie », écrit André Hervé N’kindou Loutonadio.

L(auteur est né le 9 septembre 1952 à Brazzaville (République du Congo). Après un parcours scolaire élogieux, il évolue dans la vie civile dans ses affaires. Opérateur économique dans le bâtiment et travaux publics, génie civil, dans son pays d’origine, il se consacre aujourd’hui à sa passion qu’est la littérature dans ses moments de repos en France, précisément dans la ville de Reims.

Avec Adiac-Congo par Bruno Okokana

De Malcolm X à Dongala, la sélection panafricaine d’un libraire de rue cap-verdien de Saint-Denis

juillet 23, 2020

Luc Pinto Barreto a installé sa librairie éphémère sur le parvis de la gare de Saint-Denis, au nord de Paris, en France.

Luc Pinto Barreto a installé sa librairie éphémère sur le parvis de la gare de Saint-Denis, au nord de Paris, en France. © Dorine Goth

 

Installé en plein air sur le parvis de la gare de Saint-Denis, près de Paris, Luc Pinto Barreto, jeune libraire d’origine cap-verdienne et martiniquaise, nous dévoile une sélection des titres qui ont profondément marqué son histoire.

Bien que les auteurs africains occupent une place prépondérante dans sa librairie, pas question pour Luc Pinto Barreto de qualifier sa démarche de militante : il expose simplement des thèmes qu’il souhaite mettre en avant. Si certains se montraient sceptiques à l’égard de son concept de librairie en plein air, celui que l’on appelle désormais « le Dealer de livres » a su démontrer que son idée bien pensée pouvait fonctionner. Fortement médiatisé pour sa démarche, le jeune homme a reçu le soutien de nombreuses personnalités dont la réalisatrice afro-féministe Amandine Gay.

Son initiative a rencontré un franc succès, et celui qui ne devait rester que quelques semaines sur le parvis de la gare de Saint-Denis, en banlieue parisienne, a décidé de pérenniser son activité et de s’établir de manière constante à partir de septembre prochain. Grâce à un financement participatif, il a pu acquérir un container aménagé qui lui permettra de proposer un volume plus important de livres tout en se protégeant des intempéries. « Les livres m’ont permis de mieux me comprendre. Grâce à eux, j’ai trouvé des réponses », confie-t-il. Luc Pinto Barreto nous dévoile une sélection toute personnelle et panafricaine, bien sûr.

Le Pouvoir noir de Malcolm X, La Découverte, 2008

« Le Pouvoir noir », de Malcolm X, est paru aux éditions La Découverte en 2008.

Il s’agit du premier livre qui m’aura marqué à jamais

Ce recueil retrace l’itinéraire politique de Malcolm X à travers ses discours depuis 1964, date à laquelle il quitte le mouvement Black Muslims. Luc Pinto Barreto l’a découvert – en version originale – en 2005, année funestement célèbre pour les émeutes qui ont embrasé les banlieues françaises à la suite de la mort de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré. Avec une place de premier choix dans sa petite librairie, les discours du célèbre activiste continuent de résonner encore aujourd’hui tant par ses combats sur les discriminations raciales que par son engagement militant.

Ségou, de Maryse Condé, Robert Laffont, 1984

« Les Murailles de terre », le premier tome de "Ségou", de Maryse Condé, est sorti chez Robert Laffont en 1984.

Maryse Condé est l’une de mes écrivaines favorites, je la recommande régulièrement

L’histoire se déroule dans ce qui était encore le royaume Bambara de Ségou. On y découvre la chute de l’empire africain après l’arrivée des Européens, venus mettre la main sur les terres et les hommes. Composée de deux tomes (Les Murailles de terre et La Terre en miettes), l’œuvre se penche sur les désastres causés par la colonisation et recontextualise les grands mouvements qui font de l’Afrique ce qu’elle est aujourd’hui : l’esclavage, l’islam, le christianisme et l’impérialisme.

Les Petits Garçons naissent aussi des étoiles, d’Emmanuel B. Dongala, Éditions du rocher, 1998

Les Petits Garçons naissent aussi des étoiles, d'Emmanuel Dongala.

Ce livre m’a été conseillé et je ne le regrette pas ! C’est une piste de réflexion sur des questions importantes

Emmanuel B. Dongala soulève dans cet ouvrage la question de la décolonisation et des régimes politiques africains post-coloniaux. Si l’histoire est une fiction, l’auteur nous fait part de ses réflexions sur l’histoire d’un pays que l’on devine être le Congo, à travers le regard d’un jeune garçon.

Afro-communautaire : appartenir à nous-mêmes, de Fania Noël-Thomassaint, Éditions Syllepse, 2019

"Afro-communautaire : appartenir à nous-mêmes", de Fania Noël-Thomassaint, Éditions Syllepse, 2019.

Ce manifeste ouvre la réflexion sur l’identité noire en France et sur la question de l’appartenance aux communautés. Il esquisse un projet politique, celui d’une libération mentale des chaînes qui nous lient encore à l’époque coloniale. Il passe en revue différents mouvements et thèmes qui concernent les Noirs en France : l’afro-féminisme, le panafricanisme, la diversité. L’autrice se positionne contre des idéologies très ancrées à travers un regard sociologique mais révolutionnaire.

Assata, une autobiographie, d’Assata Shakur, éditions Premiers matins de novembre, 2018

"Assata, une autobiographie", d’Assata Shakur, Premiers Matins de Novembre, 2018.

Traduit en français par le collectif Cases rebelles trente ans après sa parution originale, le livre retrace le combat de l’une des figures principales du mouvement emblématique des années 1970 : le Black Panther Party. Avec une préface signée Ramata Dieng, frère de Lamine Dieng décédé à la suite d’une bavure policière, on découvre le portrait d’une femme déterminée dans un pays où règnent le racisme et l’oppression.

Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme, d’Amzat Boukary-Yabara, La Découverte, 2014

« Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme », d’Amzat Boukary-Yabara, a été publié par La Découverte en 2014.

À l’heure où le panafricanisme est porté par des figures telles que l’activiste Kemi Seba, Africa Unite ! revient sur l’histoire d’un mouvement tant intellectuel que politique et culturel. De la révolution haïtienne de 1791 à l’élection du premier président africain-américain aux États-Unis en 2008 en passant par l’indépendance des États africains, l’auteur retrace l’importance de ce phénomène pour le continent et sa diaspora.

Cumbe, de Marcelo d’Salete, Ça et Là, 2016

« Cumbe », de Marcelo D'Salete, a été traduit du portugais (Brésil) par Christine Zonzon et Marie Zéni.

Le Brésil a été l’un des principaux pays esclavagistes, jusqu’en 1888. Venus d’Angola et du Mozambique, les esclaves y étaient essentiellement assignés à l’exploitation de la canne à sucre et des mines d’or. Ce roman graphique retrace, à travers quatre nouvelles, le quotidien de ces hommes et de ces femmes déterminés à se délester du joug de leurs maîtres. Par le biais d’images très fortes, le lecteur se retrouve emporté dans un Brésil où régnaient l’injustice et la cruauté.

Avec Jeun Afrique par Mélany Procolam

Philip Pullman demande un partage plus équitable des profits de la vente de livres

mars 7, 2018

_DX20588
Miki Yamanouchi (CC, BY, ND, 2.0)

Le site du Guardian rapporte que selon l’auteur, les maisons d’édition mettent à mal « l’environnement du monde du livre » en perpétrant cette mauvaise répartition des recettes. Il demande à ce que le partage des revenus générés par les ventes d’un ouvrage soit revu à la hausse en faveur des auteurs. Il accuse également l’industrie du livre de laisser les entreprises se remplir les poches quand les revenus des auteurs eux, diminuent à vue d’œil.

D’après Pullman, « il est parfaitement possible de faire de bons profits tout en rémunérant équitablement ceux qui produisent le travail dont tout le reste dépend. Mais ce n’est pas le cas pour l’instant. J’apprécie chaque éditeur, designer, commercial et publicitaire avec lesquels je travaille ; en revanche, je n’apprécie pas ce que les éditeurs font, de manière générale, à l’écologie du monde du livre. La situation est nuisible, et cela devrait changer. »

En effet, dans un article du Bookseller, le directeur général de la SoA, Nicola Solomon décortique une étude ayant démontré que les marges de profits des maisons d’édition ne cessent d’augmenter, là où, en revanche, le salaire des auteurs est en chute libre.

Entre 2010 et 2013, affirme l’étude de la Société d’Accréditation et de Collection des Auteurs sur la situation des auteurs en Angleterre, les revenus ont chuté de 29%. Alors qu’entre 2008 et 2016 et ce d’après les rapports d’activité, la marge faite par de grandes maisons d’édition telles que Simon & Schuster Inc et Penguin a quasiment doublé.

Se basant sur la récente étude de l’Association des éditeurs, intitulée « La contribution de l’industrie de l’édition à l’économie britannique », Solomon déduit que les auteurs toucheraient à peine 3 % des recettes de la maison d’édition. Il ajoute « une fois que les maisons d’édition se sont payées, les actionnaires de l’éditeur reçoivent près de trois fois la somme versée aux auteurs. Et les auteurs doivent encore payer leurs propres dépenses et agents ».

Stephen Lotinga, directeur général de l’Association des éditeurs, a répondu que « les maisons d’édition reconnaissent totalement que les auteurs devraient être rémunérés équitablement pour leur travail et qu’elles font beaucoup pour supporter le talent des écrivains ».

Le SoA a d’ores et déjà fait plusieurs propositions aux éditeurs pour résoudre la situation quant à la transparence des revenus versés par les éditeurs aux auteurs, illustrateurs et traducteurs, mais également à la révision de la répartition des recettes de manière plus équitable entre les différents acteurs de l’industrie du livre.

Actualitte.com par Fasseur Barbara

 

Ngugi wa Thiong’o: « La culture est une arène de combat »

février 8, 2018

 

Ngugi wa Thiong’o au Festivaletteratura 2012 en Italie. © Niccolò Caranti

Chaque année, l’auteur kényan Ngugi wa Thiong’o est snobé par les jurés du prix Nobel de littérature. Pourtant, son œuvre est l’une des plus importantes d’Afrique, rédigée de surcroît dans une langue africaine, le gikuyu.

Ses livres traduits en français sont rares. Pourtant, l’écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o fait parler de lui chaque année, avant l’attribution du prix Nobel de littérature. En vain. C’est regrettable : cet essayiste, romancier et dramaturge a derrière lui une œuvre d’une rare constance et d’une indéniable pertinence.

Né à l’heure de la colonisation en 1938, emprisonné sous Jomo Kenyatta, il a écrit nombre de ses textes en gikuyu – et défendu cette position avec un essai remarqué, Décoloniser l’esprit, paru en 1986. À l’occasion de la traduction d’un autre essai (Pour une Afrique libre) et d’un recueil de nouvelles (Cette impitoyable sécheresse), Ngugi wa Thiong’o a répondu – par écrit – à nos questions.

JeuneAfrique : Peu de vos livres sont traduits en français. Cela commence à changer. Pourquoi si tard ?

Ngugi wa Thiong’o : Je ne sais pas, mais je suis excité à l’idée que cela change. Mieux vaut tard que jamais. Ma vie littéraire a été enrichie par Rabelais, Montaigne, Molière, Voltaire, Balzac, Rousseau, Camus, Sartre, Fanon, par le biais de la traduction.

Je suis devenu un combattant de la langue

Aujourd’hui, vous écrivez en anglais ou en gikuyu?

Entre 1962 et 1975, mes romans étaient en anglais. Puis, à partir de 1975 et jusqu’à aujourd’hui, j’ai écrit mes fictions, mes pièces de théâtre et ma poésie en gikuyu. Quelques-uns de mes essais et travaux théoriques sont en anglais. Mais j’écris essentiellement en gikuyu.

Votre combat pour les langues africaines compte-t-il autant qu’autrefois dans votre vie? N’avez-vous pas l’impression que les changements sont très lents?

Les vrais changements prennent du temps, ils sont toujours très lents. Mais je suis devenu un combattant de la langue. Je lutte pour les langues africaines et pour toutes les langues marginalisées du monde. Toutes, petites et grandes, ont le droit d’exister.

Boubacar Boris Diop publie des classiques littéraires traduits en wolof dans une maison d’édition française, qu’en pensez-vous?

Génial. J’admire ses efforts. Il devrait y avoir de nombreuses traductions de classiques européens, ou asiatiques, dans les langues africaines.

Les politiques répressives vis-à-vis des langues africaines sont le premier obstacle à leur survie

Ne pensez-vous pas que le problème des langues est aujourd’hui un problème de marchés, les éditeurs considérant que les livres qui ne sont ni en français ni en anglais ne se vendront pas ?

Non, les marchés sont créés de toutes pièces. Les nôtres sont issus de systèmes d’éducation coloniaux qui punissaient les étudiants africains qui parlaient leurs langues sur le campus de l’école et récompensaient ceux qui utilisaient des langues européennes.

Le système colonial s’appuyait sur le présupposé que, pour connaître une langue étrangère, il faut abandonner sa propre langue. Rien n’empêche quelqu’un de connaître et de maîtriser sa langue maternelle en apprenant d’autres langues.

Les politiques gouvernementales répressives vis-à-vis des langues africaines sont le premier obstacle à leur survie. Nous, Africains, devons casser les chaînes psychologiques fabriquées par l’Occident et que nous portons toujours.

Essais, romans, nouvelles, quel est votre mode d’expression favori?

C’est l’écriture de fictions qui me rend le plus heureux, le roman essentiellement. Mais j’écris aussi des pièces, de la poésie et des essais.

Aujourd’hui, sur quoi travaillez-vous?

Essentiellement sur des histoires. Je viens d’en publier deux, Rwimbo rwa Njuki (« chanson d’une abeille ») et Nyoni Nyonia Nyone (« l’oiseau me montre que je pourrai voir »), mais les versions anglaises ne sont pas encore sorties.

À une époque, j’étais obsédé par la littérature russe

Lisez-vous surtout de la littérature «africaine»?

Je lis tout ce que je trouve intéressant, quelle qu’en soit l’origine. À une époque, j’étais obsédé par la littérature russe, Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, Boulgakov, Gorki… Et puis cela a été les écrivains d’Amérique latine. Actuellement, je suis dans les mythologies hindoues, Le Mahabharata et Le Ramayana en particulier.

Un écrivain africain vous impressionne particulièrement en ce moment?

Je suis un grand admirateur de Chimamanda Ngozi Adichie.

Votre essai Secure the Base, qui vient d’être traduit en français, s’appuie sur de solides références marxistes. Pensez-vous que l’analyse marxiste demeure pertinente?

La dialectique marxiste – développée à partir de Hegel et de l’entière tradition dialectique depuis les Grecs – est importante pour comprendre le monde d’aujourd’hui.

Dans ce même essai, vous vous attaquez aux attitudes néocoloniales de pays comme la France, le Royaume-Uni ou les États-Unis, qui sont aussi des puissances nucléaires.

Je pense qu’il est totalement hypocrite de la part de pays qui disposent de quantité d’armes de destruction massive de continuer à dire que le danger vient de ceux qui pourraient les avoir et non de ceux qui les ont déjà. Je défends une campagne internationale pour le désarmement nucléaire.

Existe-t-il une bonne raison pour que les trésoreries de quatorze pays africains indépendants soient sous le contrôle du ministère des Finances, à Paris ?

Vos critiques vis-à-vis des gouvernements africains sont néanmoins assez sévères…

En général, je suis critique envers les systèmes économiques et politiques qui font du continent africain un cadeau qui continue d’être offert à l’Occident. Existe-t-il une bonne raison pour que les trésoreries de quatorze pays africains indépendants soient sous le contrôle du ministère des Finances, à Paris ? Cinquante années après les indépendances ? Les troupes françaises sont partout en Afrique de l’Ouest. Avez-vous déjà vu des troupes africaines de maintien de la paix quelque part en France ?

Pensez-vous que la culture puisse encore être une puissante source d’opposition ?

La culture fait partie intégrante de notre existence économique, politique, sociale et spirituelle. C’est une arène de combat. La culture est à la société humaine ce que les fleurs sont aux plantes. Les fleurs sont belles, elles donnent leur identité à la plante, elles en contiennent aussi les graines d’avenir.

«Décoloniser l’esprit» : avez-vous l’impression de progrès de puisque vous avez employé cette expression ?

On en parle un peu plus. En Afrique du Sud, l’idée de décoloniser les institutions sociales nourrit les combats actuels pour la transformation sociale. Mais il reste un long chemin à parcourir.

Chaque année, votre nom est prononcé avant l’attribution du prix Nobel. Est-ce une reconnaissance que vous espérez? 

J’apprécie qu’autant de personnes pensent que mon travail mérite ce prix. Mais je n’ai rien à dire en la matière.

L’Afrique devrait-elle créer son propre prix littéraire ?

Il y a des prix littéraires en Afrique, mais ils ne sont ni aussi riches ni aussi connus que le Nobel.

Vous vivez actuellement aux États-Unis. Est-ce en raison de l’agression que vous avez subie en 2004 au Kenya ? Vous sentez-vous exilé ?

Ma femme, Njeeri wa Ngugi, et moi-même travaillons pour l’université de Californie, à Irvine. En dépit des attaques passées, nous avons l’intention de prendre notre retraite au Kenya. Quand nous y sommes retournés récemment, nous avons été bien reçus par le président Uhuru Kenyatta.

Après tout, en 1977-1978 j’ai été emprisonné pour des mots

Pensez-vous que le monde littéraire a perdu de son pouvoir politique en raison de stratégies de carrière individualistes ?

Le mot n’a jamais perdu de son pouvoir. Après tout, en 1977-1978 j’ai été emprisonné pour des mots. La littérature est aujourd’hui en concurrence avec la télévision, le cinéma, internet. Mais les technologies numériques ouvrent de nouveaux horizons, de nouvelles possibilités.

Je peux seulement espérer que ceux qui ont des oreilles m’entendront

Vous êtes très critique envers les démocraties occidentales. De quel système politique rêvez-vous?

Je rêve d’un monde sans faim, sans maladies, sans ignorance, sans prisons, sans mendicité… Je voudrais voir un monde où le progrès ne se mesure pas au style de vie des millionnaires mais à celui de tous ceux qui permettent à nos usines de tourner et à nos fermes de produire.

En tant qu’intellectuel, pensez-vous être entendu des hommes politiques africains ?

Je peux seulement espérer que ceux qui ont des oreilles m’entendront. Mais surtout je veux que les gens apprécient de me lire. Je suis heureux quand je croise un étranger qui me dit à quel point une de mes œuvres a influencé sa vie.

Des livres trop peu traduits

En 2018, les éditions Passage(s) vont publier une série de livres de l’auteur kényan. « C’est lorsque Nicolas Pien et moi avons noté, il y a un an, qu’une fois de plus l’Afrique avait été oubliée par le jury Nobel, que Ngugi wa Thiong’o était peu traduit et que ses livres étaient pratiquement introuvables, que nous avons décidé de creuser la question, explique l’anthropologue Dominique Lanni, des éditions Passage(s).

C’est ainsi que nous avons appris que la plupart des droits pour les œuvres de Ngugi ne couraient plus. Nous avons lu une partie importante de sa bibliographie et contacté l’auteur et ses agents afin d’acquérir les droits permettant de présenter plusieurs aspects de son œuvre de dramaturge, de nouvelliste et de romancier. »

Du théâtre au roman

Les éditeurs publieront en 2018 Combattants et martyrs (nouvelles), Le Procès de Dedan Kimathi (théâtre), Ne pleure pas, mon enfant (roman). Cette impitoyable sécheresse (nouvelles), paru en 2017, contient sept textes qui forment une bonne introduction à l’œuvre du Kényan, tant par leur classicisme formel que par leur enracinement profond dans les cultures de la région.

Jeuneafrique.com par

Les Africains veulent lire des auteurs africains : effet de mode ou lame de fond ?

mars 26, 2017

Au Kenya, malgré un prix du livre élevé, de jeunes libraires en ligne diffusent le goût de la littérature du continent et voient leurs commandes grimper.

Vendeur de livres à Lagos. Crédits : Akintunde Akinleye/REUTERS
Tout est parti d’un constat amer. « Il est souvent très difficile, voire quasiment impossible, de se procurer des livres d’auteurs africains au Kenya », soupire Magunga Williams. Ce blogueur de 26 ans est pourtant un lecteur vorace de la littérature de son pays et a fortiori de son continent. « Mis à part dans une poignée de librairies de Nairobi, vous ne tomberez quasiment que sur des auteurs européens et américains, et non sur des auteurs kényans contemporains. »

Pour conjurer cet état de fait, le jeune homme a créé il y a tout juste un an sa propre librairie en ligne, proposant quasi exclusivement des auteurs africains. « Au début, j’ai commencé avec dix auteurs. Mais la demande est très forte : aujourd’hui je propose près de 400 titres et reçois sans arrêt de nouvelles commandes, se réjouit M. Williams.

« La majorité des Kényans n’est pas capable de citer plus de trois écrivains de leur propre pays ». Magunga Williams

Chez Magunga Bookstore, le nom officiel du site, on trouve les classiques de la littérature du continent : Chinua Achebe, J. M. Coetzee, Tahar Ben Jelloun, Nuruddin Farah ou le Kényan Ngugi wa Thiongo – donné gagnant chaque année pour le prix Nobel –, mais aussi les prodiges de la nouvelle génération « afropolitaine » telle la star Chimamanda Ngozi Adichie, l’Américano-Ethiopien Dinaw Mengestu et la Kényane Yvonne Adhiambo Owuor.

« Leur seul point commun, c’est qu’ils écrivent ! Il n’y a pas une écriture africaine comme il n’y a pas une écriture européenne » », rappelle M. Williams. Le succès aidant, ce dernier se pose déjà ses premières questions de logistique. « Pour l’instant, j’arrive à stocker tous les livres chez moi sur quelques étagères… Cela risque de ne plus suffire très longtemps ! rit-il. Mon expérience prouve en tout cas qu’il y a une vraie soif pour la littérature africaine au Kenya ! »

Nouvelle génération de lecteurs

L’initiative de Magunga Williams est loin d’être isolée. « Nous sommes à un tournant, s’enthousiasme même Anne Ebosso, organisatrice du festival Storymoja pour la littérature est-africaine, parrainé par Auma Obama, demi-sœur de l’ancien président américain. Notre festival fête cette année ses dix ans, preuve qu’il y a un vrai public qui nous suit ! Au Kenya, il y a de plus en plus de blogs de littérature, de groupes de discussion et de lecture autour de la littérature africaine », poursuit-elle. La 19e édition de la Foire internationale du livre de Nairobi (NIBF) a ainsi attiré en 2016 plus de 22 000 visiteurs et chacun attend avec impatience en 2017 la remise du prix Jomo Kenyatta pour la littérature, qui récompense tous les deux ans depuis 1974 des auteurs kényans en anglais et en kiswahili.

Lire aussi :   Salon Livre Paris. Alain Mabanckou : « La fiction est la grande aventure africaine »

Pas de doute : le « lire africain » séduit aujourd’hui une nouvelle génération de lecteurs. « Les jeunes nés dans les années 2000 ne se reconnaissait pas dans la vieille garde type Achebe ou Ngugi et leurs questionnements trop datés, explique Ahmed Ali, directeur de la librairie Prestige, l’une des plus anciennes et des mieux fournies de Nairobi. Mais des écrivains plus jeunes, avec des problématiques plus contemporaines ont poussé les millenials à s’approprier la littérature de leur continent, comme Chimamanda au Nigeria, qui est aussi un véritable phénomène au Kenya, ou Yvonne Adhiambo Owuor, qui a écrit en 2014 Dust [non traduit], sans doute le meilleur livre kényan de la décennie. »

Deux enfants sud-africains en 2015.

Deux enfants sud-africains en 2015. Crédits : Siphiwe Sibeko/REUTERS

A Prestige, on a dû faire de la place : les livres d’auteurs africains occupent aujourd’hui deux pleines étagères contre un petit coin de présentoir il y a seulement dix ans et représentent maintenant la moitié des ventes en fiction de la librairie. « Et la quasi-totalité de notre clientèle est kényane, alors que nous étions auparavant une boutique pour Wazungus [Blancs] et expatriés ! », se réjouit M. Ali. De l’avis général, ce renouveau remonte à l’année 2002, date de l’obtention par l’écrivain kényan Binyavanga Wainaina et son livre Discovering Home [non traduit] du prestigieux prix Caine, décerné chaque année à une nouvelle en langue anglaise écrite par un auteur africain. Usant de sa notoriété (et des 11 500 euros de récompense), Binyavanga créa l’année suivante Kwani ? : une association hyperactive promouvant la littérature kényane.

Prix du livre trop élevé

Grâce au soutien et au souffle de Kwani ?, deux autres écrivaines nationales – Yvonne Adhiambo Owuor et Okwiri Oduor – ont depuis remporté le prix Caine. Mais malgré l’engouement d’une partie de la jeunesse aisée, la grande majorité des Kényans se tiennent loin de la littérature. « On dit souvent “Si vous voulez cacher quelque chose à un Kényan, alors mettez-le dans un livre”. Il n’ira jamais le chercher ! », se désole Anne Ebosso. Si l’on en croit le World Culture Index, les Kényans passeraient en moyenne moins de quatre heures par semaine à la lecture d’un livre, loin des Sud-Africains qui en passent plus de six. « La majorité des Kényans n’est pas capable de citer plus de trois écrivains de leur propre pays », reconnaît Magunga Williams.

La faute selon lui d’abord à la langue anglaise, dans laquelle la plupart des livres sont imprimés, mais qui, à la différence du kiswahili, demeure la langue des élites. « C’est aussi à cause de la manière dont on enseigne la littérature à l’école, qui est très ennuyeuse et scolaire et ne transmet pas l’envie de lire aux élèves. » Vient enfin la question du prix : au Kenya, un livre neuf se négocie souvent plusieurs dizaines d’euros – inabordable dans un pays où le salaire minimum est d’à peine 100 euros. « Imprimer au Kenya est très cher : il faut importer l’encre, le papier… et la TVA sur les livres est très élevée : 16 % depuis 2013 !, se désole Ahmed Ali. Du coup, les principaux éditeurs, comme East African ou Moran, n’impriment que des manuels scolaires… Et il faut malheureusement importer la plupart des livres de fiction africains depuis Londres ou Paris. »

Le libraire veut pourtant croire que les éditeurs kényans se mettront bien un jour à imprimer des auteurs kényans. « Il suffirait que le gouvernement baisse les taxes de moitié pour les inciter à le faire ! », soutient-il. Magunga Williams de son côté, voit déjà plus loin et cherche un local pour accueillir une vraie librairie et un atelier d’écriture. « J’ai un nom en tête : Rugano, ça veut dire histoire en langue kikuyu ! », sourit-il.

Lemonde.fr