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Conte : Le Manguier et la Mangue

juin 10, 2014

Un Manguier tropical, au feuillage dense et vert foncé, après le passage de la pluie et les caresses du soleil, devenait beau et luisant.

Durant sa saison annuelle de production, il portait au bout de chaque branche, de nombreuses belles filles qui, à l’adolescence, avaient au visage de petits boutons et de menus tétons. Elles grandissaient joyeusement et se nourrissaient de la sève qui partait depuis les racines enfouies au sol.

Quand arriva l’âge de la maturité, à l’été des tropiques, les filles changeaient de couleurs passant du vert, au jaune ou au rouge. Elles dégageaient un bon parfum de jeunesse qui attirait les yeux des hommes. Belles mangues appétissantes, elles se balançaient sur chaque branche, chargées d’une succulence enivrante, envoûtante et tonifiante.

Le Manguier était fier de porter au bout du bras de ses branches, des belles filles, qui étaient arrivées en âge de se marier. Il avait aussi accordé la liberté à toutes ses filles de convoler en justes noces, selon le choix de la demande de leur main. Mais certaines filles du Manguier préféraient quitter la maison paternelle au passage du vent, tombant doucement au sol pour attendre le premier venu, qui les conduirait à la destination de leur satisfaction.

Un jour, un commerçant de fruits exotiques vint voir le Manguier pour lui demander s’il avait encore dans son giron des mangues mûres. Il répondit que toutes sont parties et qu’il ne restait plus que l’aînée de sa cour végétale. Si seulement, elle lui plaisait, il n’hésiterait pas de la libérer au lieu de continuer de la garder en exposition sous son feuillage. Il appela sa fille de prendre soin de son corps et de réserver à son prétendant un accueil, sans précédent.

Non contente d’aller partager la vie d’un commerçant, elle rentrait dans la chambre secrète du feuillage, et se transforma en mangue verte. Dès qu’elle se présenta devant son prétendant, celui-ci répondit qu’elle n’était pas encore en âge de se marier, car elle dégageait une allure verdâtre encore amer. Le Manguier chercha à convaincre le commerçant qu’elle était l’aînée de toutes les filles qui ont quitté la maison paternelle. Il repartit avec tous ses cadeaux, penaud, sans prendre dans l’arc du coude de son bras, sa belle préférée.

Le Manguier reprocha à sa fille pourquoi avait-elle repoussé les avances du commerçant en se comportant ainsi et en tombant dans l’enfance de l’immaturité. Elle lui dit que son heure n’était pas arrivée pour quitter les bras de son père.

La Mangue repartit dans sa chambre et utilisa tous ses produits de beauté. Elle se baigna avec une belle mousse de lavande, s’enduit le corps de beurre de karité, se farda les joues de belles crèmes, passa un bon crayon de rouge à lèvres, qui rendait sa silhouette scintillante avec des yeux éclatants, pétillants de lumière. Elle changea de lieu d’exposition et se tenait, désormais, à l’entrée du portail de la maison paternelle pour être bien vue, à tout passant désireux de s’intéresser à elle.

Voilà qu’un ambassadeur itinérant en mission de résidence diplomatique cherchait une femme avec qui il vivrait dans son nouveau poste d’affectation, se présenta chez le Manguier. Car chaque fois qu’il se rendait au travail, il était attiré par le charme de la Mangue qui le captivait d’un regard étonnant et fascinant. Elle faisait battre son cœur, au point, où un matin, il évita de justesse un accident pour avoir trop longtemps scruté le visage de la belle fille aînée du Manguier.

De retour du travail, il se présenta au domicile de son père pour demander la main de la Mangue qui était une femme idéale de son genre. Une préférence qu’il caressait depuis sa jeunesse jusqu’à l’âge adulte, aujourd’hui devenu haut fonctionnaire. Il trouvait que cette belle créature comblerait ses rêves et le rendrait heureux. Elle constituerait le bonheur de sa vie et de sa sécurité sentimentale. Il prit rendez-vous auprès du Manguier pour rencontrer sa fille.

Avertie par son père, la Mangue se cacha sous le feuillage verdoyant et abondant qu’aucun regard ne pouvait la distinguer et la repérer.

Quand arriva l’ambassadeur chez le Manguier, après une conversation fructueuse, il appela sa fille. Elle ne répondait pas. Il se déplaça pour voir dans sa chambre, il ne la trouva pas. Il partit regarder dans son coin habituel de repos. Point de présence de mademoiselle qui s’était fait pousser des ailes. Il revint désolé et confus, présentant ses excuses à l’ambassadeur, prétextant qu’elle était sortie. Le diplomate rentra chez-lui, sans serrer la main de la dulcinée.

Plongé dans une colère noire, le Manguier rentra dans sa chambre pour s’étendre brièvement, fixant et pointant les yeux au plafond pour éloigner l’ombre de la honte qui trottait dans son esprit. Dans ce petit sommeil d’évasion, il rêvait d’une présence insolite dans le bois. Il entendait sa fille qui jouissait aux caresses d’une chauve-souris. Sursautant de son lit, il vint s’asseoir au salon puis vit sa fille qui déhanchait devant lui. Il lui posa la question où s’était-elle cachée pendant la visite de l’ambassadeur? Silencieuse, elle rognait ses ongles, le visage légèrement griffé, par la chauve-souris. Elle prétexta prendre son plaisir habituel de la promenade dans le bois. Son père n’accepta pas d’avaler la pilule de son mensonge si amer.

– Tu préfères prendre plaisir de passer ton temps avec des chauves-souris que de saisir l’opportunité de ta chance dans la flamme encore bienveillante de ta beauté. Continues de t’accrocher à l’enfance sous le toit paternel et à demeurer dans la jeunesse quand arrive irrésistiblement les germes de la vieillesse.

Après avoir traversé la fleur de l’âge, la Mangue perdit toute sa beauté. Aucune personne ne posait plus son regard sur elle. Elle était devenue fade et laide. Elle avait perdu son éclat et son charme. Aucun maquillage de sa peau ne la réussissait plus. Les rides gagnaient son visage. La sève qui alimentait ses nerfs était obstruée par des parasites qui rongeaient son épiderme. La branche sur laquelle elle se tenait se ratatinait. Des termites avaient occupé le couloir de son rattachement au tronc paternel. Ne pouvant plus rien faire, elle avait finalement séché au bout de son appartement, loin de tout conseil paternel.

Un soir de la saison tropicale, un vent violent d’une grande tornade secoua le Manguier. Forcer par la puissance de l’orage, la branche du bras de son père ne réussit à la retenir. Elle se fracassa, céda, tomba au sol et succomba, dans le regret total de sa beauté qui rayonnait dans tout le quartier et dans toute la ville.

La beauté de jeunesse est un flacon de parfum ouvert, qui s’évapore et finit par perdre sa fragrance d’utilité.

© Bernard NKOUNKOU