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Pour les journalistes afghans, « la mort fait partie du métier »

mai 1, 2018

Des journalistes afghans se refugiant derrière une ambulance à Kaboul le 21 janvier 2018 / © AFP/Archives / SHAH MARAI

Ils se connaissent tous, à force de se retrouver d’attentats en massacres sur des sites dévastés. Jeunes pour la plupart, les reporters afghans ont appris à vivre avec la mort : « Elle fait partie du métier ».

La mort de dix journalistes en une seule journée, lundi en Afghanistan, dont celle du chef de la photo du bureau de l’AFP, Shah Marai, n’entame pas leur résignation à couvrir le conflit qui ronge leur pays, parce qu’ils estiment ne pas avoir le choix.

Comme Shah Marai, tué avec huit confrères au cœur de Kaboul, à chaque explosion ils attrapent leur caméra ou leur bloc-notes et foncent sur le site attaqué où, chaque fois, les attendent les mêmes visions cauchemardesques de corps déchiquetés, de vies brisées.

Lundi, un second kamikaze, posant au journaliste avec un appareil photo à l’épaule, les attendait aussi et s’est fait sauter au milieu des reporters.

Tous étaient conscients du risque d’une deuxième salve qui viendrait faucher les secours accourus sur place.

« La mort est partout, tu ne peux pas savoir où ni quand elle frappera », relève Zakarya Hassani, 27 ans. « J’ai dû faire taire la peur au fond de moi, il le fallait, la mort fait partie du métier, de ma vie professionnelle », confie-t-il à l’AFP.

Pendant trois ans, Zakarya, aujourd’hui free-lance, a travaillé pour la chaîne de télévision 1-TV, qui a perdu un caméraman et un reporter lundi.

Le reporter Ghazi Rassouli, 21 ans, était un proche ami de Zakarya – « le meilleur gars du monde » -, qui devait se marier le mois prochain, comme deux autres victimes.

« Je dois continuer de travailler, je ne peux pas arrêter de penser à ce qui se passe ici car j’y suis, physiquement. Même si je me sens en danger ».

– Pressions familiales –

« Bien sûr que j’ai des pressions de ma famille pour changer de travail. Hier tous m’appelaient en me disant +lâche ce travail avant qu’il ne t’enlève à nous+. Mais pour le moment la réponse est non ».

Zainab, reporter à 23 ans de l’un des plus grands quotidiens du pays, Hasht-e-Subh, a, elle aussi, résisté aux appels pressants de sa mère : « Elle veut que je démissionne, mais je ne peux pas arrêter d’informer; c’est exactement ce que cherchent les talibans et Daech », acronyme arabe du groupe Etat islamique. « Ils auraient gagné ».

Le rédacteur-en-chef de Zainab joint par l’AFP, Parwiz Kawa, souligne « le niveau d’engagement des médias afghans, pour la plupart composés de jeunes gens éduqués qui pensent avoir une responsabilité sociale de continuer d’informer ».

« Les médias afghans ont affiché leur résilience, hier » estime aussi Lotfullah Najafizada, directeur à moins de 30 ans de la chaîne Tolo News, dont un caméraman est mort dans l’attentat, lundi. « Plus de 50 directeurs et rédacteurs-en-chef se sont rassemblés (quelques heures après l’attentat) sur le site de l’attaque, pour dire: Si vous tuez un groupe de journalistes, un autre viendra dans l’heure, encore plus important ».

Mais M. Najafizada dénonce aussi le manque de protection offert par le gouvernement, qui « laisse les journalistes à l’extérieur des barrages, au milieu de la foule ».

Pour Waliullah Rahmani, directeur du site d’information en ligne Khabarnama Media, « la liberté de la presse doit être protégée. Certains de nos journalistes ont déjà quitté leur poste en raison des menaces… Les femmes surtout redoutent d’être prises pour cibles » par les insurgés extrémistes.

Pour Ahmad Farid Halimi, reporter de la chaîne d’information en continu Kabul News, la coupe est pleine. En rentrant lundi soir, ce jeune père de 28 ans a trouvé son épouse en larmes. « Cela fait trois ans que je travaille pour Kabul News, j’ai décidé hier de démissionner ».

« On arrive sur le lieu des attentats, personne ne vérifie si on est vraiment reporters, c’est la responsabilité des forces de l’ordre », accuse-t-il. « Je ne sais pas ce que je ferai demain, mais je ne veux pas mourir pour mon travail ».

Romandie.com avec (©AFP / 01 mai 2018 15h56)                

Mannequin, un métier en pleine expansion en Afrique

janvier 18, 2018

 

Sur les podiums ou dans les magazines, les modèles du continent sont de plus en plus courtisés, mais peu parviennent encore à en vivre.

Des apprentis mannequins participent à un cours de défilé à l’agence de Fatim Sidimé, à Abidjan, le 20 décembre 2017. Crédits : SIA KAMBOU / AFP

« Allez ! On regarde droit devant soi. On jette la jambe ! On garde la ligne ! », ordonne le chorégraphe Franck Akesse aux apprentis mannequins lors d’un cours de défilé de l’agence de Fatim Sidimé, un modèle ivoirienne, à Abidjan. Femmes ou hommes, les aspirants aux podiums paient 15 000 francs CFA (23 euros) par mois pour cette formation de six mois, avec l’espoir de vivre plus tard de ce métier.

« Depuis que je suis toute petite, j’ai toujours voulu être mannequin », assure Kelly Godo, 21 ans, étudiante en master de droit, qui a le soutien de sa famille et rêve d’un avenir dans le mannequinat : « J’aimerais bien devenir une nouvelle Naomi Campbell ou une Awa Sanoko. Il faut apprendre et travailler, mais j’espère que ça va marcher. »

Les silhouettes africaines ont le vent en poupe. La Soudanaise Alek Wek, l’Ethiopienne Liya Kebede ou encore l’Angolaise Maria Borges trustent les couvertures de magazines comme les podiums. Selon un rapport du site spécialisé sur la mode The Fashion Spot, en 2017, pour la première fois de l’histoire, un quart (25,4 %) des mannequins engagés pour les défilés du printemps à New York, Paris, Londres et Milan n’étaient pas blancs, dont 10,3 % étaient noirs et 7 % asiatiques. Et, en 2016, parmi les 20 top models les mieux payées au monde, il y en avait trois non blanches.

Des formes plus arrondies

Malgré l’absence de chiffres plus précis, les professionnels sont plutôt optimistes, jugeant leur métier « en pleine expansion » à tous les niveaux. Les mannequins africains « s’exportent » bien et il y a aussi beaucoup de travail « à domicile » : les capitales africaines sont devenues des rendez-vous importants de la mode, avec des fashion weeks et des défilés internationaux à Abidjan, Lagos, Nairobi, Dakar, Yaoundé, Johannesburg, Accra… Des shows notamment retransmis sur la chaîne Fashion Africa TV, consacrée presque uniquement aux défilés en Afrique.

« La mode pèse dans les économies et on n’a plus rien à envier à l’Occident, on peut tout faire, souligne le styliste le plus célèbre de Côte d’Ivoire, Reda Fawaz. Les mannequins sont intégrées dans le système. Il y en a pour les défilés, pour la pub, pour les visuels… Nous, les créateurs, on essaie de les valoriser. Et elles peuvent vivre de leur travail. »

La croissance de la mode en Afrique a fait naître une nouvelle demande pour des mannequins aux formes plus arrondies. « Certains créateurs estiment que les mannequins qui font vendre sont celles qui répondent aux normes de leur clientèle », explique Fatim Sidimé, qui a monté une agence de communication et de mannequinat : « La femme africaine est en général très arrondie » et certains optent ainsi pour des mannequins « plus en chair ».

Les cachets pour les défilés sont variables. Une mannequin reconnue peut toucher entre 100 000 et 200 000 francs CFA par créateur. Mais le métier en Afrique n’est pas toujours rémunérateur. Bien que très courtisé par les créateurs et marques, l’élégant Ivoirien Jean-Paul Daffot ne peut vivre uniquement de la mode et doit exercer un deuxième métier. « Je suis à la fois top model et directeur général d’une société de construction », affirme-t-il, évoquant la concurrence des amateurs, qui font baisser les cachets.

« On a parfois du mal à se faire payer »

Mandjalia Gbané, Miss Côte d’Ivoire 2017, peut quant à elle s’offrir un an sans défiler grâce à son titre. « Mais il y a beaucoup de problèmes, confie-t-elle. On a parfois du mal à se faire payer, certains paient mal et tirent les cachets vers le bas. » Des mannequins en Afrique peuvent ainsi défiler pour 10 000 ou 20 000 francs CFA, voire « pour rien ou des promesses », explique-t-on dans le secteur.

« Il y a un avenir dans le mannequinat, mais il fallait structurer la profession et c’est ce qu’on fait en ce moment », commente Fatim Sidimé, qui dit réunir régulièrement créateurs, mannequins et mêmes politiciens. Ce métier, « c’est dur, mais c’est comme ça dans tous les secteurs ». Et si certains mannequins ne font que « deux ou trois shows » en un mois, ils peuvent toutefois être payés « plus qu’un citoyen lambda », souligne-t-elle.

Lors des Awards africains du mannequinat, en décembre 2017 à Abidjan, la ministre ivoirienne de l’éducation nationale, Kandia Camara, a appelé de ses vœux la création d’une école de mannequinat, soulignant que c’était un secteur pourvoyeur d’emplois. A 18 ans, la lycéenne Gnimimeto Koné, 1,83 m et déjà très remarquée sur les podiums, assure qu’elle ne va pas arrêter ses études mais regarde clairement vers la mode : « J’adore ça, dit-elle. A chaque défilé, on touche. J’espère devenir un grand mannequin international. »

Lemonde.fr avec AFP

France: Eboueur et fier de l’être

mai 1, 2016

Christophe Clerfeuille est devenu éboueur après avoir été chauffeur routier, gérant de bar et buraliste.

Christophe Clerfeuille est devenu éboueur après avoir été chauffeur routier, gérant de bar et buraliste. Cocottesminute Production
« Sur l’échelle sociale, on est tout en bas. Le regard des gens change dès que tu parles de ton métier. Tu descends d’un étage. L’éboueur qui vous dit qu’il n’a jamais ressenti le mépris, il ment. Il faudrait qu’un directeur de banque vienne à notre place, qu’il sente ce qu’on ressent. C’est indescriptible. J’ai un collègue, Charles, qui a défilé comme soldat sur les Champs-Elysées. Dans les rues, l’année d’après, avec la tenue jaune, je peux vous dire que plus personne ne l’applaudissait…

Il y a tellement d’a priori sur nous : on fait grève, on est des fainéants, des privilégiés, des bons à rien, bons qu’à un métier de merde. Quand on leur ­demande ce qu’ils font, certains collègues répondent « agent technique à Bordeaux Métropole ». Mais si on n’assume pas, on ne changera pas les mentalités ! On voit des gens se boucher le nez avec leur écharpe quand ils passent à côté du camion, même quand c’est la collecte des papiers et que ça ne sent rien. On a de beaux camions, des tenues nickel, mais c’est une histoire de perception.

« Avec les égoutiers, on a le métier avec la plus faible espérance de vie. Ça m’a choqué. »

Faut voir sur quoi on tombe quand on tape « éboueur » sur Google ! Que du négatif ! Des histoires de grèves, de faux éboueurs qui vendent des ­calendriers. Heureusement, maintenant, on trouve aussi notre association, le Collectif Ripeurs. Je l’ai créée en 2013 pour valoriser le métier, qui est ingrat mais en même temps noble. J’y ai rencontré des bons mecs, des courageux, parce qu’il faut l’être, courageux, au cul du camion. J’ai eu envie de les mettre en avant. Je venais de lire le livre de deux chercheurs, Delphine Corteel et Stéphane Le Lay, Les Travailleurs des ­déchets [Erès, 2011]. Ce qu’ils écrivaient, je le vivais, alors j’ai accroché. Et puis, je suis tombé sur des chiffres : avec les égoutiers, on a le métier avec la plus ­faible espérance de vie. Après la ­retraite, un cadre a encore vingt années dont il peut profiter. Nous, on en a quinze. Ça m’a choqué.

Moi, j’ai postulé parce que je n’en pouvais plus de travailler dans des atmosphères de conflit. J’ai grandi à Pessac (Gironde) dans une famille ouvrière compliquée. On voyait mon père très rarement. Jusqu’à mes 16  ans, j’ai eu un gros problème de santé. J’ai passé des mois à l’hôpital, des journées entières de solitude à regarder les murs. J’avais trop manqué l’école pour pouvoir continuer, alors je suis devenu chauffeur routier. Mais comme je suis un fanatique des ­Girondins de Bordeaux, j’ai eu le projet de monter un pub pour supporteurs.

« Le début a été dur. Je dormais avec des bandes enduites de crème anti-inflammatoire sur les bras, les tibias. »
Avec ma femme, on a pris un bar en location-gérance à La Réole [en ­Gironde], dans la campagne. On était sur une jolie place en pierre, mais ce n’était pas vraiment l’esprit pub.
A 7 heures du matin, le premier client attendait son rosé. Quand je refusais d’en servir un qui était soûl, il manquait de me casser une carafe sur la tête. Un gars m’a braqué avec une arme. J’en ai retrouvé un autre tué par balle devant ma porte, un dimanche ­matin. J’ai tenu un an, puis j’ai travaillé dans un gros bureau de tabac près de la gare de Bordeaux, ouvert toute la nuit. Là, c’était les SDF, les toxicos, les ­insultes permanentes. On s’est fait menacer, braquer, tout casser, j’ai dû me battre. J’allais bosser avec la boule au ventre.
Alors, dans la partie « gestion de conflits » de l’entretien d’embauche pour devenir éboueur, je crois que j’ai assuré, même si je ne connaissais pas le boulot. J’avais un oncle éboueur, mais il ne parlait pas, c’était le gars qui dormait tout l’après-midi. Quand je suis arrivé au dépôt, avec deux cents personnes dans une salle et le calme, ça m’a plu direct. Pourtant, le ­début a été dur. Pas le fait de se lever à 4 heures, mais physiquement. Je dormais avec des bandes enduites de crème anti-inflammatoire sur les bras, les tibias. Ça a fini par s’arranger. Et au bout de trois ans, je suis passé chauffeur.
Éboueur, c’est un métier à risques. On est dans la jungle urbaine. Avec les ­engueulades, les coups de klaxon, les gens qui font n’importe quoi. Parfois, les gars ont juste le temps de sauter du marchepied avant qu’une voiture qui veut doubler et qui évalue mal les distances s’encastre dedans. On devient tout blanc, on se dit « ça aurait pu être mes jambes ».
Quand arrive 7 heures, les gens sont prêts à rouler sur les trottoirs pour nous dépasser, sans voir les collègues. Derrière le ­camion, les gars se bousillent toutes les articulations à courir, sauter, traîner des poubelles de 50 kg sur des sols irréguliers. Ils inhalent tellement de produits toxiques que, quand ils se mouchent, c’est noir. Les poumons trinquent. Au ­moment de prendre leur retraite, ils sont cassés. Mon oncle est décédé un an après. On meurt dans l’indifférence générale.
« Lors de la tournée, il y a des petits qui nous attendent derrière la fenêtre. Plus grands, ils nous aiment moins, on les réveille. »
Je ne suis pas malheureux. Je ­gagne bien ma vie, 1 800 euros, avec les primes. Je me sens privilégié parce que je suis au service de la population. Il arrive qu’on me dise merci ! Le flic qui met des prunes, il n’a pas cette chance. On nous colle des petits mots sur les poubelles : « On a fait la fête ce week-end, veuillez nous excuser si ça déborde » ou « Notre petit-fils déménage, il vous remercie de vos coucous matinaux qui ont enchanté ses matins ».
Lors de la tournée, il y a des petits qui nous attendent derrière la ­fenêtre. Plus grands, ils nous aiment moins, on les réveille… Quand il pleut, on se motive en pensant que, dans le virage, il y a le petit. Il y a aussi les gens âgés qui nous guettent, on les aide à rentrer leur poubelle. En campagne, certains préparent le pain et le pâté.
Au moment des étrennes, on rencontre tout le monde. Dans certaines villes, c’est interdit. Mais c’est nous enlever le seul moment de proximité. Les gens mettent un visage sur les silhouettes aperçues au loin. Ils sont conscients de ce qu’on fait pour eux. Nous, on se sent valorisés. Comme quand, une fois par an, avec l’association, on collecte dans les dépôts de l’argent pour les enfants ­atteints de leucémie. Là, au moins, on ne nous associe pas à une grève…
Le plus souvent, les éboueurs, on essaie de les cacher. Pas à Bordeaux. J’interviens dans les collèges. Les jeunes viennent à reculons, mais ça se passe super bien. Avec ça, on espère qu’il y aura moins de poubelles renversées sur les trottoirs. En septembre, comme l’an dernier, la ville organisera même une opération « portes ouvertes ». Pas au dépôt, cette fois-ci, mais sur les quais, avec nos camions. On offre de la barbe à papa aux enfants. On nous remercie toute la journée. Ce jour-là, les éboueurs sont les rois du monde. »

Lemonde.fr par Pascale Krémer

Dans la sphère du travail

septembre 12, 2010

Sous le pont de mon travail
les heures passent à l’envol
quand je pense à la maison
j’ai hâte de retrouver la toison

Dans les bottes du chantier
je marche au pas du métier
avec les contraintes de la tâche
qui à aucun prix ne me lâchent

Quand sonne le moment de la pause
je vais prendre au goûter ma bonne dose
du café noir du Nespresso de l’entreprise
avant que je ne m’enferme dans l’emprise

Au temps rythmé de la reprise
je courre avec ma main grise
reprendre ma place au boulot
afin de redresser les poteaux.

Bernard NKOUNKOU