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Nialé Kaba : « En Côte d’Ivoire, la confiance des investisseurs ne se dément pas »

juin 18, 2022

ENTRETIEN. Pour la ministre du Plan et du Développement, tout y concourt : la forte croissance, les nombreux chantiers, la diversification de l’économie. Elle explique.

Le nouveau plan quinquennal ivoirien mise sur une croissance de 7,65 % par an pour les cinq prochaines annees, contre 5,9 % en 2016-2020.
Le nouveau plan quinquennal ivoirien mise sur une croissance de 7,65 % par an pour les cinq prochaines années, contre 5,9 % en 2016-2020. © ISSOUF SANOGO / AFP

Quelques heures après avoir lancé son troisième plan de développement quinquennal, le gouvernement ivoirien ne peut que constater l’engouement des bailleurs de fonds et du secteur privé pour ses programmes d’investissements stratégiques. Ce 15 juin, la somme promise au PND, sorte de boussole économique pour l’exécutif, est presque deux fois plus importante que celle espérée. Le pays cherchait à mobiliser 9 335,6 milliards de francs CFA, il en a obtenu bien plus, soit 26 milliards de dollars sous la forme de promesses. Le nez encore dans ses dossiers, Nialé Kaba, la ministre du Plan et du Développement, cheville ouvrière des grands projets de la Côte d’Ivoire, fait le point sur les nouvelles annonces mais aussi sur les raisons concrètes de cette confiance quasi ininterrompue des investisseurs en direction de son pays depuis pratiquement dix ans. Entretien.

Le Point Afrique : La somme promise par les bailleurs de fonds et institutions au plan national de développement du pays est presque deux fois plus importante que celle espérée. Comment l’analysez-vous ?

Nialé Kaba : En effet, au total, nous avons déjà mobilisé 26 milliards de dollars alors que nous en cherchions 15. Soit près de 70 % en plus par rapport à l’objectif que nous avions fixé. Le gouvernement est satisfait de la réponse des bailleurs à notre plan national de développement. Ces annonces démontrent à quel point les investisseurs font confiance à notre pays et surtout au leadership incarné par Son Excellence Alassane Ouattara, président de la République.

Par rapport à ces annonces, il manque la part du secteur privé, dont vous attendez énormément. Est-ce que vous avez déjà connaissance de cette part ou pas encore ?

Le secteur privé a répondu massivement à notre appel. Plusieurs opérateurs se sont manifestés pour bien comprendre la stratégie de développement de la Côte d’Ivoire. Ils ont pu assister à des panels d’échanges pour avoir des informations sur les potentialités d’investissements dans tous les secteurs, notamment dans l’agro-industrie et l’agroalimentaire, les industries textiles, les infrastructures et le transport, le logement, l’énergie et les mines, l’économie numérique, le tourisme, les industries créatives et culturelles, les services sociaux, l’éducation ou encore la santé. La confiance des investisseurs publics comme privés ne se dément pas. Plusieurs projets sont en maturation par les acteurs du secteur privé et seront retracés au fur et à mesure de leur enregistrement, notamment au Centre de promotion des investissements en Côte d’Ivoire (CEPICI).

Que représente désormais le poids du secteur privé dans les investissements totaux du pays ?

Le taux d’investissement du secteur privé se situe, aujourd’hui, à 17,6 %. Il était à 12,8 % en 2012 et nous visons les 30 % d’ici à 2030. Notre pays revient de loin. Entre 2012 et 2016, le premier PND a permis de stabiliser une économie qui était en grande difficulté, de régler les problèmes de sécurité et de rattraper le retard cumulé dans les infrastructures sociales et les infrastructures dédiées à l’investissement. Ce premier PND reposait par conséquent sur l’investissement public.

Avec le plan quinquennal suivant, nous avons assisté à une réelle éclosion du secteur privé et, aujourd’hui, la dynamique est lancée. Vous avez un repère qui est assez intéressant : lors du PND de 2016-2020, la part du secteur privé avait dépassé de 50 % les objectifs d’investissements que nous avions fixés, c’est vous dire à quel point la situation a connu une évolution rapide.

Quels sont les secteurs qui font l’attractivité de la Côte d’Ivoire ou dans lesquels le pays souhaiterait vraiment mobiliser les investisseurs ?

Nous avons défini un certain nombre de filières prioritaires, parmi lesquelles figurent l’agrobusiness et l’agriculture durable, premiers secteurs de compétitivité de la Côte d’Ivoire. Nous avons de nombreuses matières premières. Nous sommes le premier producteur et exportateur de cacao mondial, mais nous n’en transformons que 30 %, nous ambitionnons d’atteindre les 50 % à l’horizon 2025. Nous sommes également le premier producteur de cajous (anacardes), mais nous en transformons moins de 15 %, nous voulons aller plus loin. Nous avons également du coton pour lequel nous ne transformons que 15 %, je peux aussi vous citer l’hévéa, dont nous sommes le premier producteur africain, mais nous n’en transformons que 5 %, etc. La transformation de nos produits agricoles sur place offre d’immenses opportunités.

Nialé Kaba, ministre du Plan et du Développement de la Côte d’Ivoire, a répondu aux questions du Point Afrique depuis Abidjan, par téléphone.© DR

Ce PND veut inciter les investisseurs qui achètent nos produits à l’extérieur à les transformer localement, au moins à un premier niveau. Le but est ensuite de faire en sorte que d’autres investisseurs puissent s’intéresser à ces secteurs, parce que les marchés existent, nous les avons identifiés et ils sont demandeurs de ces produits.

Quel rôle a joué le marché intérieur ivoirien ces dernières années et quelles sont vos ambitions pour soutenir les investissements locaux ?

Le marché intérieur s’est montré robuste, parce que nous avons une classe moyenne qui se développe. Dans notre stratégie, nous voulons développer, par exemple, les marchés de matériaux de construction, la chimie ou encore la plasturgie plastique. Ce sont des filières embryonnaires qu’il faudrait soutenir et développer, et qui s’adressent à la fois au marché intérieur et au marché sous-régional.

La Côte d’Ivoire exporte dans toute la sous-région ouest-africaine de nombreux produits en plastique, notamment, que ce soit des assiettes, des seaux, des chaussures, etc. Il y a une industrie naissante, ici, que nous voulons voir se développer au même titre que d’autres filières comme la pharmacie.

Dans un tout autre domaine, nous voulons faire de la Côte d’Ivoire un hub énergétique et pétrolier. Vous savez, avec les découvertes récentes d’hydrocarbures au large de notre pays, nous espérons augmenter la production d’énergie, et la rendre accessible à un coût raisonnable. Ainsi, nous pouvons parvenir à un développement plus important du secteur minier et à une transformation locale plus poussée dans ce secteur.

Nous voulons également attirer les investisseurs vers le secteur du vivrier, notamment le riz, le manioc et le maïs. C’est un secteur qui a pris de l’ampleur avec le développement que connaît le pays. Ce sont des produits de forte consommation, autour desquels nous menons des initiatives pour moderniser leur production, parce qu’en l’état le vivrier n’est pas très compétitif. Notre priorité est de mécaniser la production. J’ai évoqué le riz, pour lequel nous avons déjà lancé des projets d’aménagement rizicole à grande échelle. Vous vous souviendrez que, récemment, nous avons même eu un ministère en charge du développement du riz et nous avons ici l’Agence pour le développement de la filière riz en Côte d’Ivoire (Aderiz), qui est en charge du secteur riz. En effet, le riz est la denrée la plus consommée par la population ivoirienne, il revêt un caractère important pour la politique de sécurité alimentaire du pays. L’objectif du gouvernement est donc d’assurer une parfaite maîtrise de la chaîne de valeur riz à travers la production et la valorisation. En réalité, l’État apporte déjà un premier investissement avec l’aménagement de certains bas-fonds rizicoles sur lesquels les planteurs et agriculteurs privés sont installés afin de travailler dans des conditions de rentabilité acceptables.

Nous voulons faire la même chose pour le maïs et le manioc, qui sont deux produits alternatifs au blé, dont le prix a explosé. Vous savez que les Ivoiriens consomment beaucoup de pain. Aujourd’hui, notre ambition est de substituer le blé par nos céréales ou tubercules dans la fabrication de la farine à pain. L’enjeu est de passer à une production à grande échelle.

Avez-vous intégré la création de chaînes de valeur dans votre plan d’action ?

Pour l’agriculture vivrière et les produits cités, nous avons une stratégie de développement de chaînes de valeur au niveau local. L’État a choisi les agropoles, ou pôles agro-industriels, parce qu’elles permettent d’installer des plateformes équipées où vous avez à la fois le producteur, le transformateur, l’acheteur, le fournisseur d’intrants. Cette stratégie sera déployée dans les différentes régions du pays selon leurs spécificités. La première agropole est déjà fonctionnelle et est installée à Yamoussoukro. La prochaine va être lancée au nord, à Korhogo, puis une autre à l’est, à Bondoukou, et à Man, à l’ouest. Au total, nous en aurons neuf sur toute l’étendue du territoire, ce qui va à la fois permettre de répondre à ces questions de production en masse de produits vivriers mais également d’accélérer le développement équilibré du pays.

Pour maintenir ce niveau d’attractivité des investissements, la Côte d’Ivoire doit répondre à un certain nombre de défis, comme la formation, la lutte contre la corruption, l’inclusion. Que faites-vous sur ces volets ?

Sur le volet de l’inclusion et donc de la solidarité, beaucoup de choses ont été faites. Cela se traduit par le recul du taux de pauvreté, qui est passé de 55,4 % en 2011 à 39,4 % aujourd’hui. En réalité, c’est la première fois depuis l’instauration de cet indicateur, dans les années 1970, que nous avons une inflexion à la baisse. Nous espérons voir ce taux de pauvreté divisé par deux à l’horizon 2030.

Voilà pour les objectifs quantitatifs. Maintenant, la solidarité, c’est également l’accès à l’eau potable pour tous, à l’éducation, l’accès à la santé. Nous avons des objectifs chiffrés qui nous permettent de suivre l’atteinte des objectifs de développement durable (ODD). Par exemple, sur l’électricité, nous voulons atteindre une couverture totale du territoire à l’horizon 2025.

Sur l’eau, toute la population devrait avoir accès à l’eau potable à l’horizon 2030, même dans les zones les plus difficiles et les plus reculées.

La santé est aussi importante et la couverture maladie universelle se met en place progressivement. Nous avons également une politique visant à mailler tout le territoire avec des hôpitaux de premier contact, tout en développant de grands hôpitaux dans les villes. Vingt-deux hôpitaux généraux ont déjà été construits et nous menons une politique de réhabilitation des CHU dans les grandes villes. Les chiffres ne font pas tout, il faut également qu’ils puissent se traduire en bien-être pour les populations.

Le secteur de l’éducation en Côte d’Ivoire est en quête de transformation, avec d’immenses défis. Le PND incite-t-il les investisseurs à regarder aussi ces besoins urgents pour améliorer le niveau de formation dans le pays ?

70 % de la population ivoirienne a moins de 35 ans. C’est un immense défi en termes d’emploi, d’éducation et de formation. Pendant la période de crise que la Côte d’Ivoire a traversée, l’école a été fortement perturbée et nous avons eu une cohorte de personnes qui ne sont maintenant plus en âge de retourner à l’école mais qui sont déjà en âge de travailler et n’ont donc pas pu achever d’une façon correcte un cursus scolaire.

La problématique de l’éducation pose aussi des défis en termes d’infrastructures : il faut construire beaucoup plus de salles de classe, offrir un meilleur encadrement puisqu’il faut des formateurs qui eux-mêmes doivent être suffisamment bien formés.

C’est le premier poste de dépense budgétaire de l’État, alors les ambitions sont grandes. Grâce au PND, nous allons poursuivre la politique de construction de salles de classe : 21 000 d’ici à 2025. Cette fois, l’État veut mettre l’accent sur l’enseignement technique et professionnel, pour que tous ceux qui ne parviennent pas à achever un cursus scolaire traditionnel ne soient pas rejetés dans la société.

Au-delà, nous allons poursuivre le développement des pôles scientifiques d’innovation qui sont en train de se créer avec des universités et de grandes écoles publiques pour pouvoir offrir également une main-d’œuvre très qualifiée aux entreprises qui s’installent. Les demandes de formation continue se multiplient aussi. Nous avons, par exemple, l’École nationale supérieure de statistiques et d’économie appliquée d’Abidjan (ENSEA), dépendant de notre ministère du Plan qui prend dans les banques de jeunes cadres en actuariat.

Abidjan concentre tout de même 80 % de l’activité économique du pays. Comment comptez-vous freiner la persistance des disparités socio-économiques et géographiques ?

Effectivement, c’est une problématique importante. Nous avons commencé à changer de paradigme avec la conception des agropoles, l’objectif est bien de développer des pôles compétitifs dans les régions en regardant leurs potentialités et en mettant en place des infrastructures qui permettent à chaque région de développer tout son potentiel. L’État a déployé des mesures incitatives, comme des avantages fiscaux, pour attirer les investisseurs dans les zones industrielles régionales afin qu’ils investissent dans des produits pour lesquels nous voulons de la transformation locale. À terme, cette stratégie doit nous permettre de développer des industries dans toutes les régions du pays, et plus seulement à Abidjan.

L’autre volet pour accroître l’attractivité des régions est de décentraliser les universités. Il y en a une actuellement à Bouaké, Korhogo, Daloa et Man, et d’autres universités sont en projet.

Le Covid-19 a révélé des fragilités du système économique ivoirien, parmi lesquelles figure le secteur informel. Comment amener des acteurs de l’informel vers le formel ?

La dernière étude sur l’emploi a montré que la part de l’informel a baissé en 2019. Nous étions en dessous de 90 % avant le Covid-19. Ce qu’il faut retenir, c’est que l’État a pris à bras-le-corps cette question et mène des initiatives pour donner accès à des financements, offrir des formations, des schémas d’encadrement aux PME et aux très petites entreprises. Toutes ces actions commencent à produire leurs effets et de plus en plus de petites entreprises informelles se formalisent pour pouvoir bénéficier de cette assistance. Il y a également toutes les initiatives que mène le ministère de la Promotion de la jeunesse et de l’Emploi des jeunes en collaboration avec le ministère de l’Enseignement technique, de la Formation professionnelle et de l’Apprentissage ou encore celui des PME : l’objectif de notre stratégie est que la prise en charge du secteur informel permette aux acteurs économiques, notamment en faveur des jeunes, de se formaliser.

Avec Le Point propos recueillis par Viviane Forson