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Du Nigeria à la RDC, une « épidémie de viols de guerre »

mai 31, 2021
Manifestations contre les violences dans l’Est de la RDC, à Kinshasa, en 2012.

Dans une grande enquête, la reporter britannique Christina Lamb rassemble les témoignages glaçants de survivantes de violences sexuelles en temps de conflit. Une arme de destruction massive employée en toute impunité.

« Ça a duré pendant six semaines. Ma vie n’était plus qu’un viol, tremble Rojian, 16 ans. C’est dur à raconter, mais c’est encore plus dur que les gens l’ignorent. » Ancienne esclave sexuelle aux mains de l’État islamique, cette adolescente yézidie est l’une des voix courageuses de l’enquête sur le viol de guerre réalisée dans treize pays par la reporter britannique Christina Lamb.

Près d’une décennie après avoir accompagné la militante pakistanaise des droits humains Malala Yousafzai dans la rédaction de son autobiographie, la correspondante en chef de l’hebdomadaire The Sunday Times recueille dans Nos corps, leur champ de bataille. Ce que la guerre fait aux femmes les témoignages douloureux, souvent insoutenables, de survivantes du génocide contre les Tutsi, de parents de lycéennes nigérianes enlevées par Boko Haram et mariées de force à des jihadistes, de mères de bébés violés dans les villages de RDC…

Humilier et détruire

« Cela n’a rien de sexuel, c’est une manière d’arracher son humanité à la victime et de lui montrer qu’elle n’existe pas », martèle le gynécologue Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018 aux côtés de l’activiste yézidie Nadia Murad, répétant inlassablement que « tant que le poids du tabou reposera sur la victime plutôt que sur l’auteur du crime, rien ne changera »

« Moins onéreuse et tout aussi efficace qu’une balle de kalachnikov », assène Christina Lamb, l’arme est redoutable. Et les objectifs sont glaçants : humilier la femme de l’ennemi, détruire le tissu social, faire fuir la population et même féconder pour changer l’équilibre démographique.

CHAQUE FOIS QU’ON CROISAIT LE CHEMIN DES INTERAHAMWE, ILS NOUS VIOLAIENT

Plus de vingt ans après avoir ouvert son hôpital de Panzi pendant la Deuxième guerre du Congo, le Dr Mukwege continue à « réparer » des femmes profondément traumatisées et mutilées en RDC. Il tente d’étendre son action à la Guinée, au Burkina ou à la Centrafrique. Lorsqu’elle lui rend visite à Bukavu, dans le Sud-Kivu, Christina Lamb trouve un homme « très abattu » face à des cas de plus en plus graves, des enfants toujours plus jeunes.

Si les femmes étaient déjà considérées comme un butin de guerre dans la Grèce antique, et ont payé un lourd tribut dans les conflits du XXe siècle, cette grande reporter, lauréate de quatre British Press Awards et du prix Bayeux des correspondants de guerre, estime qu’une nouvelle « épidémie de viols de guerre » s’est déclarée en 2012 au moment de l’enlèvement des filles de Chibok, puis s’est répandue à travers l’Irak, la Birmanie, le Soudan du Sud et plus récemment en Éthiopie et dans sa région du Tigré.

Les pionnières du Rwanda

L’Afrique ne compte plus – et ne compte pas – ses victimes. Mais elle a vu émerger de véritables pionnières dans la lutte pour la libération de la parole et la reconnaissance du viol comme crime de guerre. « En RDC, de nombreuses femmes se sont levées pour parler de ce qu’elles avaient vécu et se soutenir les unes les autres », souligne Christina Lamb, marquée par son passage à la « Cité de la joie », une organisation fondée par la Belgo-Congolaise Christine Schuler Deschryver, qui aide de jeunes femmes de 18 à 30 ans à reprendre le contrôle de leur vie.

C’est au Rwanda, où 250 000 à 500 000 viols ont été perpétrés entre avril et juillet 1994 selon le rapporteur spécial de l’ONU, que la première victoire judiciaire contre ces crimes de masse a été remportée. À Taba, à l’ouest de Kigali, Victoire Mukambanda a perdu le compte de ses propres cauchemars : « Chaque fois qu’on croisait le chemin des Interahamwe, ils nous violaient. » Mais avec sa sœur, Serafina Mukakinani, elle a osé se présenter en 1998 devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), à Arusha, lors du procès du maire de la ville, Jean-Paul Akayesu.

Un procès historique, qui aboutira à la toute première condamnation pour viol de guerre, malgré les résistances, voire la lâcheté, des juges confrontés au récit des pires tortures, systématiques, parfois collectives, souvent perpétrées devant des proches. « Ils voulaient se boucher les oreilles pour ne plus entendre, raconte l’ancienne haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme Navi Pillay, alors seule juge femme du TPIR. Ils me disaient : “On ne sait pas quoi faire de ces preuves, alors on te les laisse”. »

LES FEMMES DE TABA ONT CHANGÉ L’HISTOIRE DU DROIT INTERNATIONAL

Si vingt-cinq ans après, les femmes de Taba – que Christina Lamb a retrouvées – luttent encore pour leur survie et sont souvent contraintes de cohabiter avec leurs bourreaux, « elles ont littéralement changé l’histoire du droit international », rappelle la journaliste. Un exemple pour les autres victimes en quête de justice, comme les Yézidies.

Une rencontre entre ces deux générations de survivantes a été organisée à New York, à l’initiative de la Free Yezidi Foundation. Les Yézidies y ont repris espoir. Les Rwandaises, elles, auraient préféré n’avoir aucune jeunesse à inspirer. « Je me suis gardée de dire qu’elles m’avaient confié être reparties abattues de voir que, malgré leur courage et tous leurs efforts, les viols continuaient », déplore Christina Lamb.

La journaliste britannique Christina Lamb a mené l’enquête dans treize pays

En toute impunité

D’autant que la voie qu’elles ont ouverte reste très étroite. En vingt ans, la Cour pénale internationale (CPI) n’a prononcé que deux condamnations pour des faits de violence sexuelle, à l’encontre de deux Congolais, l’ancien vice-président et ex-chef rebelle Jean-Pierre Bemba, en 2016 (un verdict annulé deux ans plus tard), et le seigneur de guerre Bosco Ntaganda, surnommé Terminator, en 2019. « C’est si difficile d’obtenir justice, se désespère la reporter britannique. Le viol est sans doute le crime de guerre le plus ignoré au monde. »

Dans l’immense majorité des cas, les poursuites ne sont pas même engagées. Au Nigeria, le mouvement « Bring Back Our Girls » est retombé et les jihadistes de Boko Haram continuent à enlever de jeunes filles au nord-est, à disposer de leurs corps et de leurs esprits en toute impunité. En Irak, lors des procès de jihadistes de Daech, les sévices infligés à leurs esclaves sexuelles ne font pas partie des chefs d’accusation. On intime aux victimes de se satisfaire de condamnations pour terrorisme. Ne valent-elles pas déjà aux coupables la perpétuité ou la mort ?

Mais plus qu’une peine, aussi lourde soit-elle, ces survivantes luttent pour la reconnaissance des viols, « l’une des pires atrocités », selon les juges du procès Akayesu, parce qu’elle entraîne « la destruction de l’esprit, de la volonté de vivre, et de la vie elle-même ».

Pour obtenir la justice, indispensable à la reconstruction, « il faut plus de femmes dans la police et dans les tribunaux, plaide aujourd’hui Christina Lamb. Plus de femmes dans les négociations de paix ». Et plus de femmes pour écrire l’histoire, dont certaines des pages les plus sombres sont passées sous silence par les hommes.

Nos corps, leur champ de bataille. Ce que la guerre fait aux femmes, de Christina Lamb, Harper Collins, 517 pages, 21 €

Avec Jeune Afrique par Julie Gonnet

Nigeria: Mort du chef de l’armée et de celui de Boko Haram

mai 21, 2021
Au Nigeria, le chef de l'armee meurt dans un crash d'avion
Au Nigeria, le chef de l’armée meurt dans un crash d’avion© AFP/Archives/Audu Marte

Le chef de l’armée nigériane, le lieutenant général Ibrahim Attahiru, est mort dans le crash d’un avion militaire avec dix autres officiers vendredi en fin d’après-midi autour de l’aéroport de Kaduna dans le nord du Nigeria, ont annoncé les autorités.

Le militaire âgé de 54 ans avait été nommé à la tête de l’armée le 26 janvier dernier par le président nigérian Muhammadu Buhari, sous le feu des critiques après des mois de grave détérioration de la situation sécuritaire dans le pays le plus peuplé d’Afrique, en proie notamment à une insurrection jihadiste.

L’annonce de son décès intervient alors que des informations sur la possible mort du chef du groupe jihadiste Boko Haram Abubakar Shekau, grièvement blessé mercredi soir après des affrontements avec des jihadistes rivaux, ne cessent de circuler.

Le président Buhari a exprimé « sa profonde tristesse » après le crash de l’avion militaire « qui a enlevé la vie au chef de l’armée, le lieutenant général Ibrahim Attahiru et à d’autres officiers militaires », dans un communiqué vendredi soir.

Dix autres officiers sont morts dans ce crash « qui a eu lieu peu après le décollage à l’aéroport de Kaduna à cause du mauvais temps », selon l’armée, qui précise dans un communiqué, qu’une enquête a été ouverte.

« C’est un coup mortel qui nous est porté à un moment où nos forces armés sont sur le point de mettre fin aux défis sécuritaires auxquels le pays est confronté », a ajouté le président dans son communiqué.

L’armée nigériane combat une insurrection jihadiste dans le nord-est du pays depuis 2009, un conflit qui a fait plus de 40.000 morts et a forcé à la fuite plus de deux millions de personnes.

En mai 2017, M. Attahiru avait pris la tête des opérations contre le groupe jihadiste dans le nord-est du pays, mais il avait été limogé sept mois plus tard alors que les attaques de Boko Haram n’avaient pas diminué.

Neutraliser Shekau

L’armée nigériane, sous financée et accusée de mauvaise gestion, est critiquée de toute part pour son incapacité à mettre un terme aux violences dans le pays, et particulièrement à l’insurrection jihadiste.

Depuis des années, elle tente notamment de neutraliser le leader de Boko Haram, Abubakar Shekau en vain. Elle avait même annoncé à plusieurs reprises sa mort, à tort.

Abubakar Shekau, ici en 2014 dans une vidéo de propagande de Boko Haram.

Mercredi, ce sont des jihadistes du groupe Etat islamique en Afrique de l’Ouest (Iswap) qui ont réussi à encercler la maison où se trouvait Abubakar Shekau dans la forêt de Sambisa, dans le nord-est du Nigeria.

Selon deux sources proche des services de renseignement, le leader s’est grièvement blessé en tentant de se suicider pour éviter d’être capturé par les jihadistes rivaux liés à l’Etat islamique (EI).

L’une de ces sources a affirmé vendredi soir à l’AFP que Abubakar Shekau était finalement décédé jeudi des suites de ses blessures.

« Shekau est mort hier soir dans le village de Nainawa, il a été enterré dans la nuit, mais sa tombe n’a pas été marquée pour éviter que l’armée nigériane ou les jihadistes rivaux ne puissent l’exhumer », a affirmé à l’AFP cette source.

Un habitant de ce village, situé dans le forêt de Sambisa, a confirmé à l’AFP avoir vu une vingtaine de véhicules de Boko Haram, dont l’un transportant un corps, arriver jeudi soir dans sa localité.

« Nous avons appris aujourd’hui que c’était Shekau qui était dans le véhicule, qu’il est mort hier et qu’il a été enterré dans la nuit », a-t-il déclaré à l’AFP au téléphone.

Ni Boko Haram, ni l’Iswap n’ont pour l’heure annoncé la mort de Abubakar Shekau, mais pour plusieurs médias nigérians et spécialistes de la région, son décès ne fait plus de doute.

La perte de Shekau serait un coup dur pour Boko Haram dont il a été la figure centrale pendant onze ans, mais elle ne signifierait pas la fin de l’insurrection jihadiste.

Au contraire, la prise du fief de Shekau pourrait permettre à l’Iswap, devenu le groupe le plus puissant dans la région, de consolider son emprise sur le territoire, et de mener des attaques encore plus sophistiquées contre l’armée nigériane.

Par Le Point avec AFP

Au Nigeria, le chef de l’armée meurt dans un crash d’avion

mai 21, 2021

Le chef de l’armée nigériane, le lieutenant général Ibrahim Attahiru, est mort dans le crash d’un avion militaire avec dix autres officiers vendredi en fin d’après-midi autour de l’aéroport de Kaduna dans le nord du Nigeria, ont annoncé les autorités. Photo prise le 31 janvier 2021 montrant le chef de l'armée nigériane Ibrahim Attahiru au quartier-général du centre opérationnel Lafiya Dole à Maiduguri, Nigeria© Audu Marte Photo prise le 31 janvier 2021 montrant le chef de l’armée nigériane Ibrahim Attahiru au quartier-général du centre opérationnel Lafiya Dole à Maiduguri, Nigeria

Le militaire âgé de 54 ans avait été nommé à la tête de l’armée le 26 janvier dernier par le président nigérian Muhammadu Buhari, sous le feu des critiques après des mois de grave détérioration de la situation sécuritaire dans le pays le plus peuplé d’Afrique, en proie notamment à une insurrection jihadiste.

Photo prise le 29 janvier 2021 montrant le chef de l'armée nigériane Ibrahim Attahiru dans un lieu non précisé

© KOLA SULAIMON Photo prise le 29 janvier 2021 montrant le chef de l’armée nigériane Ibrahim Attahiru dans un lieu non précisé

L’annonce de son décès intervient alors que des informations sur la possible mort du chef du groupe jihadiste Boko Haram Abubakar Shekau, grièvement blessé mercredi soir après des affrontements avec des jihadistes rivaux, ne cessent de circuler. 

Le président Buhari a exprimé « sa profonde tristesse » après le crash de l’avion militaire « qui a enlevé la vie au chef de l’armée, le lieutenant général Ibrahim Attahiru et à d’autres officiers militaires », dans un communiqué vendredi soir. 

Dix autres officiers sont morts dans ce crash « qui a eu lieu peu après le décollage à l’aéroport de Kaduna à cause du mauvais temps », selon l’armée, qui précise dans un communiqué, qu’une enquête a été ouverte. 

« C’est un coup mortel qui nous est porté à un moment où nos forces armés sont sur le point de mettre fin aux défis sécuritaires auxquels le pays est confronté », a ajouté le président dans son communiqué.

L’armée nigériane combat une insurrection jihadiste dans le nord-est du pays depuis 2009, un conflit qui a fait plus de 40.000 morts et a forcé à la fuite plus de deux millions de personnes.

En mai 2017, M. Attahiru avait pris la tête des opérations contre le groupe jihadiste dans le nord-est du pays, mais il avait été limogé sept mois plus tard alors que les attaques de Boko Haram n’avaient pas diminué.

– Neutraliser Shekau –

L’armée nigériane, sous financée et accusée de mauvaise gestion, est critiquée de toute part pour son incapacité à mettre un terme aux violences dans le pays, et particulièrement à l’insurrection jihadiste. 

Depuis des années, elle tente notamment de neutraliser le leader de Boko Haram, Abubakar Shekau en vain. Elle avait même annoncé à plusieurs reprises sa mort, à tort. 

Mercredi, ce sont des jihadistes du groupe Etat islamique en Afrique de l’Ouest (Iswap) qui ont réussi à encercler la maison où se trouvait Abubakar Shekau dans la forêt de Sambisa, dans le nord-est du Nigeria.

Selon deux sources proche des services de renseignement, le leader s’est grièvement blessé en tentant de se suicider pour éviter d’être capturé par les jihadistes rivaux liés à l’Etat islamique (EI). 

L’une de ces sources a affirmé vendredi soir à l’AFP que Abubakar Shekau était finalement décédé jeudi des suites de ses blessures. 

« Shekau est mort hier soir dans le village de Nainawa, il a été enterré dans la nuit, mais sa tombe n’a pas été marquée pour éviter que l’armée nigériane ou les jihadistes rivaux ne puissent l’exhumer », a affirmé à l’AFP cette source.

Un habitant de ce village, situé dans le forêt de Sambisa, a confirmé à l’AFP avoir vu une vingtaine de véhicules de Boko Haram, dont l’un transportant un corps, arriver jeudi soir dans sa localité.

« Nous avons appris aujourd’hui que c’était Shekau qui était dans le véhicule, qu’il est mort hier et qu’il a été enterré dans la nuit », a-t-il déclaré à l’AFP au téléphone. 

Ni Boko Haram, ni l’Iswap n’ont pour l’heure annoncé la mort de Abubakar Shekau, mais pour plusieurs médias nigérians et spécialistes de la région, son décès ne fait plus de doute.

La perte de Shekau serait un coup dur pour Boko Haram dont il a été la figure centrale pendant onze ans, mais elle ne signifierait pas la fin de l’insurrection jihadiste. 

Au contraire, la prise du fief de Shekau pourrait permettre à l’Iswap, devenu le groupe le plus puissant dans la région, de consolider son emprise sur le territoire, et de mener des attaques encore plus sophistiquées contre l’armée nigériane. 

Par msn avec AFP (str-cma/ob)

Boko Haram au Nigeria : Abubakar Shekau grièvement blessé lors d’une attaque

mai 21, 2021
Abubakar Shekau, ici en 2014 dans une vidéo de propagande de Boko Haram.

Des sources au sein des services de renseignements affirment que le chef du groupe jihadiste Boko Haram s’est blessé en tentant de se suicider pour éviter d’être capturé par des jihadistes rivaux.

Après une série de combats contre des membres du groupe rival État islamique en Afrique de l’Ouest (Iswap), Abubakar Shekau – qui dirige le Jamaat Ahl Al-Sunnah Lil Dawa Wal Jihad (JAS) – et plusieurs de ses hommes se sont retrouvés encerclés mercredi 19 mai dans leur bastion de la forêt de Sambisa. « Pour éviter d’être capturé, Shekau s’est tiré une balle dans la poitrine, et elle a traversé son épaule. Il a été grièvement blessé », a affirmé une source au sein des services de renseignements.

Certains de ses combattants auraient réussi à s’enfuir en l’emmenant avec eux, a précisé la même personne. Une deuxième source issue des renseignements a déclaré à l’AFP qu’Abubakar Shekau avait été sévèrement blessé après avoir activé des explosifs dans la maison où il s’était réfugié avec ses hommes. Toutefois, l’armée et les autorités nigérianes n’ont pas encore réagi.

Boko Haram monte en puissance

Depuis le début de l’insurrection, ce chef jihadiste aussi violent qu’insaisissable a été donné pour mort à plusieurs reprises. Un temps silencieux, il avait fait une sortie remarquée en mars 2020 en se montrant menaçant, dans un enregistrement sonore, envers le président Idriss Déby Itno. Le Nigérian, s’exprimant en haoussa, y mettait en garde le chef de l’État tchadien, l’estimant incapable de « combattre ceux qui ont choisi de se battre pour le jihad ». « Il fanfaronne », avait alors commenté pour Jeune Afrique un haut responsable à N’Djamena.

En 2016, Boko Haram s’est scindé en deux factions. L’une, historique, l’Iswap, reconnu par l’organisation État islamique (EI), a son bastion autour du lac Tchad. L’autre, le JAS d’Abubakar Shekau, contrôle le région qui entoure la forêt de Sambisa.

Force est de constater que, malgré cette scission, les deux groupes montent en puissance. Ils combattent l’armée nigériane et ont étendu leurs actions jusqu’au Niger, au Tchad et au Cameroun voisins. La faction historique Iswap, elle, gagne du terrain en lançant des attaques plus sophistiquées.

Par Jeune Afrique avec AFP

[Tribune] Idriss Déby disparu, Macron doit se tourner vers Buhari

avril 26, 2021
Emmanuel Macron et Idriss Déby Itno a l’Elysée a l’occasion du One Planet Summit, en janvier 2021

Après la disparition brutale du président tchadien, la France doit élargir ses alliances africaines pour lutter efficacement contre les mouvements terroristes. Et notamment resserrer ses liens avec le Nigeria.

Le Nigeria est le premier partenaire commercial de la France en Afrique subsaharienne, avec plus de 2 milliards d’euros de volume d’échanges en 2020 et plus de 120 entreprises françaises actives dont Air France, CFAO et Total. En visite à Abuja les 13 et 14 avril derniers, Franck Riester, le ministre délégué chargé du Commerce extérieur et de l’Attractivité a annoncé l’ouverture de la conférence Choose Africa au Nigeria, une initiative pesant 3,5 milliards d’euros lancée par le président Emmanuel Macron destinée à soutenir le développement des start-ups et des PME en Afrique.

La France a toujours entretenu des relations fluides et engagées avec le Nigeria sur le plan économique. Le président Muhammadu Buhari fait ainsi partie de la petite dizaine de chefs d’État africains invités à participer au sommet sur le financement des économies africaines prévu à Paris le 18 mai, à l’initiative du président français.

Nouveau commandement

Mais au delà de ces intérêts économiques, le Nigeria peut aussi être pour la France un partenaire stratégique dans le domaine de la sécurité. Comme ses voisins du Sahel, le Nigeria est confronté à la montée de l’insécurité, et en particulier de la menace islamiste et du banditisme. Mais sa puissance démographique – 200 millions d’habitants – et son influence dans la région lui confèrent un poids politique et sécuritaire immense. Les relations entre Paris et Abuja doivent donc s’intensifier.

L’EUROPE A SOUVENT NÉGLIGÉ LA PLACE CENTRALE DU NIGERIA DANS LA LUTTE CONTRE BOKO HARAM

Des efforts concertés entre les deux pays ont été déployés pour coordonner la réponse aux menaces sécuritaires au sein de la Force multinationale mixte (FMM) autour du lac Tchad. La France, consciente de l’importance de la stabilité de cette région, y participe, en particulier dans le domaine du renseignement. Elle contribue ainsi à l’élaboration de réponses régionales aux différents défis menaçant le Sahel.

Mais cette participation est marginale. Les puissances européennes ont jusqu’ici souvent négligé la place centrale du Nigeria dans la lutte contre Boko Haram, qu’Abuja mène avec nos alliés traditionnels du Niger, du Tchad et du Cameroun depuis plusieurs années. Avec Muhammadu Buhari, le pays a pourtant réduit le territoire de la secte islamiste dans le nord-est.

En début d’année, le chef d’État nigérian a concrétisé son ambition de redéfinir l’approche stratégique de son pays dans cette zone, n’hésitant pas pour cela à limoger ses chefs d’état majors. Leurs successeurs ont commencé à travailler étroitement à la mise en place du premier commandement conjoint des opérations spéciales du Nigeria, une structure militaire cohérente. Lorsque le président Buhari quittera son poste en 2023, il devrait ainsi laisser derrière lui un État plus sûr et mieux équipé pour faire face à l’insurrection islamiste.

Retrait graduel ?

Serait-il maintenant temps pour la France de réajuster sa stratégie dans la région ? Le président Macron sait qu’un nombre croissant de spécialistes et – dans une moindre mesure – l’opinion publique doutent de la pertinence de la présence de troupes françaises sur le sol sahélien. Cette approche militaire lourde doit éviter les écueils rencontrés par nos alliés américains au Moyen-Orient.

UN PARTENARIAT RENOUVELÉ AVEC ABUJA PERMETTRAIT À PARIS DE REDÉFINIR SON NIVEAU D’ENGAGEMENT SUR LE TERRAIN

Il faut dès lors que Paris trouve des alliés fiables, au-delà du G5 Sahel. Un partenariat renouvelé avec Abuja serait pertinent pour plusieurs raisons. La France serait ainsi en meilleure posture pour collaborer avec l’armée nigériane, acteur-clé dans la lutte contre Boko Haram et pour la sécurité de l’Afrique de l’Ouest dans son ensemble.

Cela donnerait aussi l’occasion au président Macron de concrétiser son désir, exprimé régulièrement, de solidifier les liens avec les grandes puissances africaines qui se trouvent en dehors de la sphère d’influence habituelle de Paris, tout en offrant à la France l’opportunité de redéfinir son niveau d’engagement sur le terrain et peut-être préparer un retrait graduel.

La réponse aux défis posés par les militants islamistes nécessite une approche collective. L’échec à les contenir intensifierait indéniablement le chaos dans toute la région. La mort brutale du président Déby, alors que le Tchad est la pierre angulaire de la sécurité de la région, montre à l’évidence qu’un élargissement des alliances dans la lutte contre les mouvements terroristes est une nécessité. Il est temps de rallier les bonnes volontés et les moyens pour stabiliser la situation afin que la crise soit gérée directement par les acteurs locaux.

Par  Dominique Trinquand

Général 2S, ancien chef de la mission militaire française auprès de l’ONU

Nigeria : les Itsekiris en émoi après le vol des couronnes royales

avril 12, 2021
La mort de l’Ogiame Ikenwoli, olu (roi) du Warri, le 5 avril, a ouvert la course à sa succession sur le trône.

Les deux couronnes ont disparu en pleine querelle de succession à la tête du royaume du Warri. Une affaire qui vient troubler la tranquillité de la ville éponyme, centre névralgique de l’industrie pétrolière du Nigeria.

C’est un véritable choc. En pleine bataille pour la succession de l’olu (roi) du Warri, les deux couronnes royales vieilles d’au moins quatre siècles se sont évaporées dans la nature.

L’une d’elles avait été portée pour la première fois par l’Ogiame Atuwatse, qui régna de 1625 à 1643. Selon des sources locales, il s’agirait d’un cadeau offert par le roi du Portugal au jeune Atuwatse (surnomé Dom Domingos par les Portugais) en 1611, au moment où ce dernier allait rentrer à Warri après un séjour éducatif dans le royaume ibérique. Depuis lors, quatorze souverains ont porté cette couronne devenue symbole de royauté chez le peuple itsekiri.

Querelle de succession

Tout débute avec l’annonce, le 5 avril, du décès de l’Ogiame Ikenwoli, olu (roi) du Warri, une nouvelle qui ouvre la course à sa succession sur le trône. Le fils du défunt, Tsola Emiko, est toutefois rapidement désigné. Mais la décision est aussitôt contestée par un groupe rival, qui estime que la procédure normale a été violée, un édit datant de 1979 disqualifiant le prince Tsola Emiko.

L’opposition au prince Tsola Emiko est menée par le Chief Ayiri Emami, proche conseiller du roi défunt. D’après l’opposition, pour être roi du Warri, il faut être né soit d’une mère originaire du royaume. Ayant remis en question la légitimité du prince Emiko à être désigné roi, le dignitaire a été suspendu de ses fonctions d’ologbotsere (sorte de Premier ministre). Il a immédiatement rejeté cette suspension, arguant que seul un roi en exercice a le pouvoir de le démettre. Emami assure que les canons de la tradition n’ont pas été respectés lors de la désignation du nouveau roi et entend poursuivre la contestation. S’exprimant dans une chaîne de télévision locale, il a déclaré n’avoir aucun problème personnel avec le prince Emiko, mais vouloir uniquement que « les traditions soient respectées ».

C’est dans ce contexte tendu que les deux couronnes ont disparu de l’Aghofe, le palais royal des Itsekiris.

CE SONT DES OBJETS DE GRANDE VALEUR, DÉCORÉS DE DIAMANT ET D’ARGENT

Ce sont des objets de grande valeur, décorés de diamant et d’argent. Hormis leur valeur matérielle, elles présentent aussi une valeur symbolique et revêtent une grande importance historique et culturelle. L’une des couronnes est destinée au roi (Ogiame), l’autre à la reine (Olori). En leur absence, impossible de procéder à l’oyoekoro, la cérémonie d’installation du nouveau monarque prévue en juillet prochain.

Muhammadu Buhari s’en mêle

L’affaire a suscité l’intervention du chef de l’État nigérian. Dans un message transmis via son cabinet, Muhammadu Buhari « appelle la nation itsekiri à résoudre les différends » liés à la désignation de son nouveau roi.

La situation géographique de Warri fait de cette crise une question importante pour le Nigeria. Le royaume, dont la création date d’avant la colonisation anglaise et la naissance du Nigeria, se confond de nos jours avec la ville portuaire éponyme, capitale de l’État du Delta. Située dans le sud-est du Nigeria, elle constitue le cœur de l’industrie pétrolière et le poumon économique du pays.

La police nigériane a lancé des recherches pour retrouver les couronnes disparues.

Avec Jeune Afrique par Patrick Nelle

Plus de 1800 détenus s’échappent après l’attaque d’une prison dans le sud-est du Nigeria

avril 5, 2021

Plus de 1800 détenus se sont échappés lundi 5 avril d’une prison de l’Etat d’Imo, dans le sud-est du Nigeria, après une attaque perpétrées par «des hommes armés», ont déclaré les services pénitentiaires nigérians.

«La prison d’Owerri (…) a été attaquée vers 02h15 du matin, lundi 5 avril, par des hommes armés non-identifiés et ont libéré de force 1.844 détenus», a indiqué Francis Enobore, le porte-parole des services pénitentiaires nigérian dans un communiqué, indiquant que les assaillants avaient utilisé des explosifs.

Par Le Figaro avec AFP

Nigeria: sept villageois et trois soldats tués par des hommes armés

mars 17, 2021

Au moins dix personnes, dont trois militaires, ont été tuées mardi dans une attaque perpétrée par des hommes armés dans un village de l’État de Zamfara, dans le nord-ouest du Nigeria, ont indiqué mercredi 17 mars des habitants à l’AFP.

Les assaillants sont arrivés à moto et ont envahi le village de Kabasa, ouvrant le feu sur ses habitants. «Les bandits ont tué sept personnes dans le village», a déclaré Saminu Usman, habitant de Kabasa. Des soldats stationnés dans la localité voisine de Magami ont été déployés dans le village pour les affronter. «Trois soldats ont été tués dans ce combat avec les bandits», a ajouté Saminu Usman. Ce bilan a été confirmé à l’AFP par un deuxième habitant, Bube Badamasi.

Les autorités locales ont confirmé à l’AFP l’attaque, déplorant la perte de vies humaines, mais sans donner le nombre exact de victimes.

«Bandits»

Depuis une dizaine d’années, des groupes criminels, appelés «bandits» par les autorités, terrorisent les populations du nord-ouest et du centre du Nigeria. Ils attaquent des villages, volent du bétail et enlèvent sur les routes des personnalités locales ou des voyageurs contre rançon. Ils rayonnent depuis des camps situés dans la forêt de Rugu qui s’étend sur les États de Zamfara, Katsina, Kaduna ainsi que sur des parties du Niger. L’armée nigériane s’est déployée dans la région en 2016 et un accord de paix avec certains de ces hommes armés a été signé en 2019 mais les exactions se sont poursuivies.

Ces derniers mois, ces gangs – qui agissent a priori pour l’appât du gain et sans raison idéologique – ont multiplié les attaques visant des écoles, provoquant l’émoi dans le monde entier. Fin février, ils avaient enlevé 279 adolescentes dans leur école située dans l’État de Zamfara, avant de les libérer quatre jours plus tard. Jeudi encore, des hommes armés ont pris d’assaut un établissement scolaire, dans l’État de Kaduna, kidnappant 39 étudiants. Une opération militaire est toujours en cours pour les secourir.

Par Le Figaro avec AFP

Libération des 42 personnes enlevées d’une école du nord du Nigeria

février 27, 2021

LAGOS, Nigéria — Les 42 personnes, dont 27 étudiantes, enlevées la semaine dernière d’une école du nord du Nigeria, ont été libérées.

© Fournis par La Presse Canadienne

C’est ce qu’a indiqué l’attachée de presse du gouverneur de l’État de Niger (à ne pas confondre avec le pays voisin), Mary Noel-Berje, à l’agence The Associated Press, samedi.

«Les otages libérés sont arrivés dans la capitale de l’État (Minna). Nous les avons accueillis», a souligné Mme Noel-Berje.

Les étudiantes, les enseignants et des membres de leur famille avaient été enlevés par des hommes armés d’une école secondaire de Kagara.  

L’annonce de leur libération survient au lendemain de l’enlèvement de 317 filles d’un pensionnat du nord du Nigeria, dans l’État de Zamfara.

Un résident a raconté que les ravisseurs avaient également attaqué une base militaire et un point de contrôle, situés à proximité, pour empêcher les militaires d’intervenir.

Plusieurs groupes armés, les «bandits» comme les surnomment le gouvernement, sont connus pour réclamer des rançons ou la libération de leurs proches de prison lors de ces kidnappings de masse.

Le président du Nigeria, Muhammadu Buhari, a affirmé vendredi que la priorité de son gouvernement était d’assurer le retour des adolescentes et des autres otages, et ce, sans qu’il y ait de menace à leur vie ou à leur sécurité.

«Nous ne succomberons pas au chantage de bandits et de criminels qui ciblent des personnes innocentes dans l’espoir d’empocher d’énormes rançons, a-t-il affirmé. Que ces bandits, kidnappeurs et terroristes ne se fassent pas d’illusion. Ils ne sont pas plus puissants que le gouvernement», a ajouté le président nigérian.

Quoi qu’il en soit, le Nigeria a connu plusieurs enlèvements de masse au fil des ans, dont celui de 276 adolescentes d’une école secondaire de Chibok, dans l’État de Borno, en avril 2014 par le groupe djihadiste Boko Haram qui avait fait les manchettes. Plus d’une centaine de ces filles manquent toujours à l’appel.

En décembre dernier, 344 étudiantes d’une école secondaire de Kankara ont été enlevées puis libérées par la suite.

Par Sam Olukoya, The Associated Press. avec La Presse Canadienne

Nigeria : Tade Thompson, le psychiatre stellaire

janvier 14, 2021
Portrait de l’auteur de science-fiction anglais Tade Thompson, photographié à Londres le 20 septembre 2018.

Le prolifique auteur nigérian, dont la trilogie « Rosewater » a reçu le prix Arthur C. Clarke l’an dernier, vient de voir ses « Meurtres de Molly Southbourne » couronnés par le Grand prix de l’imaginaire.

L’œuvre de Tade Thompson n’en finit pas de remporter des distinctions. Ses Meurtres de Molly Southbourn, déjà couronnés des prix Nommo et Julia Verlanger, viennent de décrocher le Grand prix de l’imaginaire. Rosewater, sa trilogie de science-fiction, avait déjà été récompensée par le très prestigieux prix Arthur C. Clarke l’an dernier.

Né à Londres de parents yorubas, un groupe ethnique surtout présent au Nigeria, cet auteur à l’œuvre prolifique (il écrit aussi des polars, notamment Making Wolf), est avant tout psychiatre à Portsmouth, en Angleterre. Des tropismes qu’il a su marier dans Rosewater, roman haletant qui se déroule au Nigeria dans un futur proche, où la Terre a été colonisée par de mystérieux extraterrestres.

La ville de Rosewater s’est ainsi développée autour d’un étrange dôme qui s’élève vers le ciel « comme une immense masse de chair ». Une fois par an, l’imposante structure s’ouvre, et des malades incurables se découvrent mystérieusement sauvés : « Plus de tuberculose, plus de VIH, plus rien », se réjouit un personnage.

Un miracle annuel qui ressuscite quelques morts au passage, créant des cohortes de « réanimés » sans âme, errant dans les rues – et qu’il faut ensuite abattre. Le phénomène « répare » aussi parfois des blessés de façon hasardeuse, voire monstrueuse. « Un type » se retrouve ainsi avec « cinq mains gauches et trois pieds », l’« œil unique et désespéré ».

Pirate mental fortuné

Mais cette présence extraterrestre n’a pas que des effets dramatiquement grotesques. Kaaro (dont le le nom signifie « bonne journée » en yoruba) a ainsi gagné le pouvoir de lire les pensées d’autrui. Devenu « dénicheur », il retrouve les objets que les gens ont perdus. « J’ignore que ce don a une origine extraterrestre – pour moi, c’est plutôt quelque chose qui est lié au mysticisme, à la spiritualité ou au juju. »

« Adolescent télépathe sans objectif, [Kaaro devient] un pirate mental fortuné », avant que la puissante Femi Alaagomeji l’intègre à la section quarante-cinq (S45), une police secrète de l’État. Pour « lire des informations dans le cerveau des autres gens », il pénètre dans la xénosphère, « une banque de données globale [située] dans l’atmosphère elle-même » grâce à un lien psychique constitué de « filaments fongiques – qui entretiennent de nombreux liens avec des champignons que l’on trouve naturellement sur la peau humaine – et de neurotransmetteurs extraterrestres ».

Couverture du livre « Rosewater ».

LA PLUPART DES GENS NE LE SAVENT PAS ; LE MONDE A CHANGÉ DE PLUSIEURS FAÇONS IMPERCEPTIBLES

« Rosewater est l’histoire d’une invasion extraterrestre extrêmement lente… par des microbes. La plupart des gens ne le savent pas ; le monde a changé de plusieurs façons imperceptibles », résume Tade Thompson. « Quand Armoise [le nom donné à la créature inconnue] apparaît, raconte un personnage, nous ne sommes même pas impressionnés, alors que nous savons qu’il s’agit de l’événement le plus fabuleux dans l’histoire de la Terre. Nous avons déjà été colonisés. C’est un peu la même chose, que les envahisseurs viennent d’un autre continent ou d’une autre planète. »

Les Africains effacés de la science-fiction

Une réaction diamétralement opposée à celle des États-Unis, dont on « n’a plus de nouvelles depuis quarante-cinq ans ». Un comble dans un genre littéraire dominé par les Américains depuis les origines. « Dans la science-fiction, les Africains ont été effacés, assène l’auteur nigérian. Sauf comme exemples du primitif, du brut, du nègre magique avec une sagesse populaire qui n’existe que pour aider le protagoniste blanc dans son voyage. »

Même s’il éprouve « une forte ambivalence à l’idée d’être présenté comme un écrivain africain, car cela crée une sous-catégorie et que ces catégories existent justement parce qu’il y a oppression », Tade Thompson affirme vouloir explorer le continent à travers l’extrapolation de la science parce qu’il n’a pas « lu beaucoup de science-fiction pure et simple venant d’Afrique ».

JE VEUX TOUT ÉCRIRE. JE VEUX FAIRE MON ROMAN POLICIER, MA FANTAISIE, MON HORREUR, MA SCIENCE-FICTION, MA PEINTURE

Il entraîne ainsi son narrateur, Kaaro, dans les « résidus de la conscience commune de [leur] nation. Le sang et la sueur des esclaves représentent une sorte de soupe, composée par leurs angoisses à l’idée d’être arrachés à leur terre natale, par la culpabilité des esclavagistes, la douleur prolongée de la colonisation, les émeutes, les manigances de la CIA, la guerre civile, le génocide des Igbos, les massacres tribaux, le terrorisme »…

Dieux yorubas et sorciers technologistes

Thompson, qui a passé son enfance au Nigeria, met le pays au premier plan et puise dans sa culture yoruba pour imaginer l’univers de Rosewater, où l’on croise, pêle-mêle, des dieux yorubas, des « sorciers technologistes » et des oiseaux cyborgs… Et même « un ectoplasme. Un vrai, avec des neurotransmetteurs et des xénoformes » – ces parasites microbiologiques qui transforment secrètement le monde.

Soit une explication parfaitement rationnelle à un phénomène habituellement qualifié de sorcellerie. Car attention, « Rosewater est totalement de la science-fiction. Ce n’est pas de la magie, il n’y a rien qui ne soit expliqué scientifiquement, rien n’y est du réalisme magique », souligne Tade Thompson. Qui se démarque ainsi clairement de sa consœur africaine-américaine Nora K. Jemisin et de ses Livres de la Terre fracturée.

Tade Thompson, psychologue de métier, projette la psyché humaine en images plus que tangibles sur les parois de cette sphère extraterrestre qu’est la xénosphère. Dans cet espace télépathique, l’agent du S45 voit « les idées jaillir en faisceaux ». Et ceux qui ne pensent pas y apparaissent « suspendus, comme figés dans l’ambre ». Chaque réceptif y navigue à travers un avatar : une « flaque de liquide couleur pêche », un serpent qui « mesure près de quatre mètres de longueur », ou un « moine avec une masse sombre sous la capuche »… Kaaro, lui, est un griffon.

Les histoires de Thompson ont ainsi beaucoup trait à l’identité et à l’aliénation. Elles questionnent la place de chacun dans le monde : « Il n’écrit jamais dans un genre pur. Il subvertit toujours les choses », s’enthousiasme Luke Speed, agent de l’auteur nigérian chez Curtis Brown. Car Thompson ne s’interdit rien : « Je veux tout écrire. Je veux faire mon roman policier, ma fantaisie, mon horreur, ma science-fiction, ma peinture. »

Avec Jeune Afrique par Sabine Clerc