Posts Tagged ‘Ouvriers agricoles’

Canada-Québec: Deux ouvriers agricoles guatémaltèques fuient leur employeur à Bécancour

juillet 26, 2021

Deux travailleurs agricoles guatémaltèques embauchés par une ferme de Bécancour ont fui leur employeur, il y a quelques jours, sans demander leur reste. L’un des propriétaires, Jocelyn Hébert, ne s’explique toujours pas pourquoi les deux frères, qui travaillaient pour l’entreprise depuis quatre ans, ont pris la poudre d’escampette. Il assure que les hommes étaient bien traités et souligne qu’ils faisaient pratiquement partie de la famille.

Certains ouvriers agricoles étrangers profitent de leur emploi au Québec pour traverser illégalement vers les États-Unis.

© LA PRESSE Certains ouvriers agricoles étrangers profitent de leur emploi au Québec pour traverser illégalement vers les États-Unis.

«J’ai dormi trois ou quatre heures la nuit dernière [dimanche à lundi] en me posant des questions. Ce sont les questionnements qui font mal parce qu’ils étaient bien traités, on les gâtait», confie M. Hébert.

Le principal intéressant avoue qu’il avait développé une relation de confiance avec ses travailleurs et que le désistement s’avère particulièrement blessant.

«On leur prêtait notre camion pour qu’ils puissent se déplacer, on payait leur essence, on les emmenait au restaurant. On leur achetait des cadeaux. On leur a même prêté de l’argent avant qu’ils arrivent pour la saison. Tout le monde les aimait beaucoup, ils nous disaient qu’ils étaient bien. Ils travaillaient bien.»

Ce dernier est presque convaincu que les frères guatémaltèques se sont laissés séduire par des passeurs.

«Je suis déçu, c’est certain. J’espère qu’il ne leur arrivera rien. Oui, il faut combler leur perte, mais ce n’est pas ça qui m’embête présentement», a-t-il précisé.

Des conditions parfois précaires

Pour Michel Pilon, directeur général du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec, il n’y a rien de surprenant. Ce genre de phénomène se multiplie au Québec à cause des mauvais traitements infligés à ces travailleurs par certains entrepreneurs agricoles qui ne respectent pas leurs droits fondamentaux, selon lui.

«Il y a des abus», affirme Michel Pilon en donnant l’exemple d’un salaire de 345 $ par semaine versé à des travailleurs pour 56 à 70 heures de travail par semaine, sans congés fériés et sans vacances, illustre-t-il. Ça, c’est en plus des conditions souvent indécentes dans lesquelles ces ouvriers migrants sont parfois contraints à vivre, dit-il, car le cas des serres Demers n’est pas le seul, affirme Michel Pilon. En mars dernier, rappelons-le, Radio-Canada dévoilait que cette entreprise logeait ses travailleurs de Drummondville dans des logements insalubres infestés de moisissure.

Des fuites d’ouvriers agricoles comme celle qui vient de survenir à Bécancour, «on en voit de plus en plus. J’interviens aussi auprès de travailleurs qui ont été arrêtés à la frontière», dit-il en donnant l’exemple de trois ouvriers étrangers arrêtés récemment du côté de Québec puis ramenés à Montréal. On s’occupe d’eux actuellement, car ils sont 14 jours en quarantaine», dit-il.

Michel Pilon apprenait lundi matin la fuite des deux employés guatémaltèques d’une ferme de Bécancour. Pour l’instant, personne ne sait où ils sont passés, mais à la lumière d’autres cas identiques, le directeur du RATTMAQ est certain qu’ils ont tenté et peut-être réussi à traverser la frontière en direction des États-Unis sans se faire prendre. «Beaucoup réussissent à traverser et à aller du côté américain», affirme-t-il.

«Ces travailleurs-là trouvent qu’aux États-Unis, c’est plus facile de travailler bien qu’ils soient sans papier. C’est moins lourd que ce qu’ils font ici et souvent, du côté américain, et ils ont des familles. Il y a une grosse communauté latino-américaine aux États-Unis. Au lieu de passer par la frontière du Mexique, ils viennent ici; ils s’enregistrent et décident de traverser la frontière», raconte M. Pilon.

Pour y arriver, «ils utilisent des passeurs», explique-t-il. Dans le cas de trois ouvriers agricoles de Québec, des passeurs ont exigé 5000 $ à chacun d’entre eux pour traverser. Quelqu’un de l’autre côté de la frontière devait venir les chercher, mais n’est jamais venu.

«Ils se sont retrouvés dans un petit village américain où ils pouvaient difficilement passer inaperçus et ils se sont fait arrêter par la police», raconte-t-il.

Denis Roy, consultant en immigration pour l’Union des producteurs agricoles, assure que les cas comme ceux de Bécancour et de Québec sont rarissimes et que «dans 99,9 % des cas», l’apport de la main-d’oeuvre étrangère sur les fermes du Québec est un succès, assure-t-il.

Si certains fuient vers les États-Unis, dit-il, c’est que notre voisin du sud détient encore la réputation d’être un Eldorado. Le rêve américain attire encore, analyse-t-il.

«Il n’y a pas une semaine où je ne sors pas des travailleurs à cause d’abus épouvantables», maintient toutefois M. Pilon. «Les employeurs savent que ces travailleurs-là ne connaissent pas leurs droits», explique-t-il. «Ils abusent d’eux au niveau salarial. C’est sans compter la question d’hébergement», renchérit-il.

C’est d’ailleurs le RATTMAQ qui avait dénoncé la situation aux serres Demers. «Il n’y a pas juste Demers. Je peux vous en donner plein. Il y en a partout», dit-il, fort d’un sondage réalisé en janvier dernier auprès des travailleurs et auquel 632 travailleurs ont répondu.

Denis Roy, de son côté, affirme au contraire que les employeurs doivent se conformer aux normes, car ils s’exposent à des amendes très salées en cas contraire. «Ça ne vaut pas la peine pour eux d’essayer», affirme-t-il, d’autant plus que des inspecteurs en bâtiment visitent aux huit mois les fermes qui logent ces travailleurs. «On veut que ce soit un succès pour les employeurs, un succès pour les travailleurs, un succès pour leur famille dans leur pays.»

Quant aux abus en matière salariale, il faudrait faire des vérifications avant de juger, selon lui, car il arrive que les entrepreneurs agricoles avancent de l’argent à leur main-d’oeuvre étrangère, pour faciliter leurs premières journées au Québec.

Denis Roy invite d’ailleurs Michel Pilon et le RATTMAQ à soumettre le nom des endroits où les normes ne sont pas respectées.

Le RATTMAQ assure également une présence à l’aéroport de Montréal où il a pu croiser 18 000 ouvriers agricoles étrangers dans le but de faire connaître ses services. Le RATTMAQ a également réalisé de nombreuses vidéos en espagnol sur sa chaîne YouTube afin de faire connaître aux travailleurs leurs droits.

«On a été consulté sur la question de l’hébergement. On est membre d’une table de concertation avec l’UPA, avec FERME, avec sept ministères, la Commission des droits de la personne, le TUAC. Nous sommes 22 qui y siégeons et on discute de ça», résume-t-il. La CNESST et Immigration Canada en font également partie.

Un règlement sur l’hébergement devrait être adopté d’ici l’automne «qui va nettement améliorer les conditions de vie et d’hébergement des travailleurs agricoles», souligne le directeur général du RATTMAQ.

Avec Brigitte Trahan – Le Nouvelliste, Marc-André Pelletier – Initiative de journalisme local – Le Nouvelliste