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Canada-Roxham: le commerce payant de l’immigration

septembre 15, 2022

Le transport de migrants vers le chemin Roxham s’est transformé en industrie très lucrative. Enquête s’est infiltrée dans ces réseaux qui prennent de l’ampleur. Bienvenue dans les coulisses de ce commerce du désespoir.

CHAMPLAIN, État de New York – Chaque fin de semaine, la même scène se répète. Une dizaine de migrants débarquent d’une camionnette blanche, immatriculée en Floride, avant de traverser ce petit bout de terre qui sépare les États-Unis du Canada, sous les yeux des policiers canadiens.

Au chemin Roxham, ces véhicules font désormais partie du paysage. Une nouveauté surprenante sur cette célèbre route, mondialement connue, qui accueille des milliers de demandeurs d’asile.

Qui conduit ces camionnettes? D’où viennent-elles? Comment arrivent-elles jusqu’à Roxham?

Ces questions, nous ne sommes pas les seuls à nous les poser. Sur place, des agents canadiens prennent des photos et des vidéos lorsqu’arrivent ces larges voitures, alors que seuls les taxis, en principe, seraient autorisés à transporter des migrants à cet endroit, où il est normalement interdit de traverser la frontière.

On en voit de plus en plus. On n’avait jamais vu ça. Ça nous intrigue vraiment, lance un policier, sous le couvert de l’anonymat.

Janet McFetridge, mairesse de Champlain Photo : Radio-Canada

Assise sur son fauteuil, Janet McFetridge, la mairesse de Champlain, ce petit village rural de l’État de New York qui abrite le chemin Roxham, ne cache pas son désarroi.

Ces camionnettes, c’est nouveau, clame cette ancienne professeure de français, qui vient quasiment tous les jours sur cette route pour distribuer des vêtements ou des mots rassurants aux migrants.

« C’est un grand commerce. Un réseau de beaucoup de personnes différentes et tout le monde en profite financièrement. »— Une citation de  Janet McFetridge, mairesse de Champlain

Janet est devenue, au fil des années, un personnage central de Roxham. Une sorte d’ange gardien pour les demandeurs d’asile. Discrète, elle tient à rassurer tous ceux en quête d’une vie meilleure, au cheminement de leur long périple.

Malheureusement, souffle-t-elle, quand on parle d’argent, certains auraient moins de scrupules.

Photo: Des migrants viennent d’être conduits au chemin Roxham.  Crédit: Radio-Canada

« Je t’amène au Canada »

Enquête a suivi la trace de ces camionnettes blanches et de leurs conducteurs, que l’on pourrait décrire comme des passeurs.

Je te cherche et je t’amène au Canada.

C’est ce que nous a lâché, sans détour, l’un de ces chauffeurs. Grâce à une source, nous avons obtenu son numéro de téléphone et nous nous sommes fait passer pour un migrant kurde, venant d’arriver en Floride.

« C’est très facile [à Roxham]! Je te dépose à l’immigration, tu marches, ils prennent ton bagage. Ils s’occupent des papiers, t’amènent à l’hôtel et tu es au Canada. »— Une citation de  Un passeur

L’homme au bout du fil, très avenant, n’a qu’une seule condition : lui verser cash la somme de 600 $ US, dès notre rencontre. On part vendredi et on arrive samedi soir, détaille-t-il, avant de raccrocher.

Le montant réclamé est dans la fourchette de ce que nous ont déclaré plusieurs migrants ayant eu recours à des services similaires. Il n’y a cependant pas de tarifs fixes, la somme semble varier selon les chauffeurs et l’origine des clients.

Le reportage complet de Romain Schué et de Martin Movilla sera diffusé à Enquête jeudi à 21 h sur ICI Télé.

Nous avons à nouveau pris contact avec ce passeur. Mais cette fois, nous nous sommes présentés comme des journalistes canadiens à la recherche d’informations sur l’arrivée massive de migrants au Canada.

Il a accepté de nous rencontrer, dans son bureau situé à une heure de Miami, à condition de ne pas être identifié.

Face à nous, ses deux téléphones ne cessent de sonner. Il reçoit beaucoup d’appels, nous dit-il en riant. La demande serait forte.

« Il y a beaucoup d’Haïtiens qui vivent ici et qui veulent aller au Canada. »— Une citation de  Un passeur de Floride

Nous ne lui parlons pas de notre appel précédent. Cette fois-ci, il assure demander 500 $ US à ses clients pour faire ce trajet de plus de 2500 kilomètres.

Normalement, affirme-t-il, je pars vendredi matin et j’arrive à Roxham samedi soir. En chemin, poursuit-il, il lui arrive de prendre des gens à Orlando, à New York ou dans le New Jersey.

Les migrants voyagent à bord de camionnettes de différentes dimensions. Photo : Radio-Canada

Il nous avoue s’être lancé dans ce type d’affaires durant la pandémie et avoir saisi l’opportunité de la réouverture du chemin Roxham l’automne passé. En discutant, il nous indique avoir suivi avec attention les décisions prises par le gouvernement de Justin Trudeau.

Parfois, il peut amener 80 personnes par semaine. C’est simple, si j’ai 10 personnes, je prends une camionnette. Si j’ai 40 personnes, quatre camionnettes. Celles-ci étaient d’ailleurs stationnées devant son bureau.

La concurrence serait forte dans la région. Il y a deux gars qui m’aidaient avant et qui maintenant se sont lancés à leur compte dans une ville voisine. Il y a d’autres chauffeurs aussi, pour ramener des personnes venant de l’Ohio, de la Louisiane ou encore d’Indianapolis, ajoute ce Haïtien d’origine.

Mais est-ce légal? Nous avons détaillé cet épisode à la Gendarmerie royale du Canada (GRC). Leur réponse est sans équivoque.

Des particuliers qui facilitent et conseillent le passage illégal à la frontière peuvent en effet faire l’objet d’accusations au Canada, notamment si l’individu va plus loin que d’offrir un service de taxi ponctuel, écrit par courriel un porte-parole de la GRC.

Ce passeur est bien au courant des risques qu’il prend. Il confie une astuce qu’il a développée pour éviter d’être personnellement identifié par les agents canadiens, à Roxham.

Mes chauffeurs et moi, on ne veut pas aller jusqu’à Roxham. Je laisse la camionnette dans une station-service de Plattsburgh [à 30 minutes de Roxham], à un homme de la région. Je le paie 200 $. Il prend la camionnette, et moi, je l’attends.

Des agents frontaliers américains, à cheval, poursuivent des migrants haïtiens qui traversent le Rio Grande à la frontière du Texas et du Mexique. Photo: AP/Felix Marquez

La fin du rêve américain?

La Floride semble être devenue l’un des points centraux de la migration irrégulière au Canada au cours des derniers mois, où un nombre record de demandeurs d’asile a franchi la frontière cette année.

Plus de 20 000 personnes sont déjà passées par Roxham entre janvier et juillet. Soit plus du total annuel de 2017, lorsque le stade olympique de Montréal avait été ouvert en urgence, durant l’été, pour héberger temporairement des migrants.

En réalité, contrairement à cette vague de demandeurs d’asile vers le Québec, le profil de ceux arrivant au Canada a considérablement changé. Dans un premier temps, ce sont des migrants installés depuis longtemps aux États-Unis qui ont fui les politiques de Donald Trump.

Désormais, de nombreuses personnes traversent directement ce pays, à partir du Mexique, pour se rendre à Roxham. Ici, les migrants sont souvent traités de criminels et d’illégaux, entre guillemets, déplore Paul-Christian Namphy, l’un des responsables de l’organisme floridien Family Action Network Movement.

« Cette idéologie d’extrême droite prend pied ici de plus en plus et on ne sait pas comment ça va se passer avec les prochaines élections. »— Une citation de  Paul-Christian Namphy

Ne soyez pas surpris si les gens, les immigrants, y compris des Haïtiens, vont de plus en plus au Canada. Ça joue politiquement d’une façon très différente, estime-t-il, en faisant référence aux discours de l’ancien président américain ou à d’autres figures républicaines, comme le gouverneur actuel de Floride, Ron DeSantis.

Le gouvernement américain ne traite pas vraiment les Haïtiens d’une façon juste et bien.

Le père Réginald officie en Floride. Photo : Radio-Canada

Le père Réginald Jean-Mary, de l’archidiocèse de Miami, est encore plus direct. Il affirme recevoir tous les jours des migrants en détresse, qui ont traversé toute l’Amérique du Sud pour arriver jusqu’aux États-Unis. Un simple arrêt avant le Canada.

Le prêtre, durant la messe à laquelle nous avons assisté, demande de prier pour les réfugiés, notamment ceux qui ont connu le drame de Del Rio. En septembre 2021, des milliers d’Haïtiens ont dormi sous un pont, à l’entrée du Texas, après avoir traversé le Rio Grande, le fleuve séparant le Mexique des États-Unis.

Des agents américains ont alors repoussé des migrants, à cheval et avec des lassos, provoquant la colère du président Joe Biden, tout en promettant d’expulser ces personnes dans leur pays d’origine.

Présent sur place, le père Réginald comprend le désir de ces migrants d’immigrer le plus au nord possible. Si on ne les accueille pas ici, ils doivent trouver un lieu qui les accueille.

Ce sont des vrais réfugiés, je les rencontre, ils continuent à souffrir, jure-t-il.

Son église organise tous les mois plusieurs séances d’aide à l’immigration. Lors de notre passage, sur la trentaine de personnes présentes, un tiers nous a dit vouloir venir au Canada le plus vite possible.

Quelques semaines plus tard, Enquête a d’ailleurs retrouvé l’une d’entre elles à Montréal. J’ai payé cash un homme qui m’a amené en camionnette. On était 13 dans le véhicule.

Francisco a réussi à se rendre au Canada par un chemin autre que celui de Roxham. Photo : Radio-Canada

Des milliers de dollars pour des passeurs

La Floride n’est cependant qu’un bout d’une grande carte mondiale où tous les chemins mènent à Roxham. Plusieurs personnes nous ont dit avoir payé des milliers de dollars, dans différents pays, pour les conduire jusqu’à l’État de New York, afin de franchir la frontière canadienne.

Avec sa famille, Francisco a quitté la Colombie il y a quelques mois. Il affirme avoir été menacé par des groupes armés.

« Ça nous a coûté 6000 $ par personne pour arriver ici. C’était toutes mes économies. »— Une citation de  Francisco

Un passeur mexicain s’est occupé de tout. Outre l’avion vers le Mexique et le passage aux États-Unis, il nous a filé le numéro de téléphone d’un Uber de la ville de Plattsburgh qu’on devait contacter avant d’arriver pour nous amener [à Roxham].

Les moyens d’entrée au Canada, sans passer par un poste officiel, sont nombreux. Quasi infinis.

Assis dans un café montréalais, Alex – un nom fictif – nous raconte son arrivée au Canada. Il fait partie de ces rares migrants qui n’ont pas utilisé le chemin Roxham. Et pour cause. Celui-ci était fermé durant la pandémie.

Originaire du Moyen-Orient, ce jeune homme a eu de multiples propositions, depuis son pays d’origine. Il lui suffisait de payer, là encore, quelques milliers de dollars.

On m’a proposé d’aller à Roxham contre 3, 4 ou 5000 $. Je connais des gens qui ont payé.

« Roxham, ça ne ressemble pas à un business. C’est un business. »— Une citation de  Alex

Mais il a opté pour une route différente. Provenant d’une famille fortunée et diplômé d’une université, Alex a eu facilement un visa pour étudier aux États-Unis. Uniquement, glisse-t-il, grâce à ma situation financière.

Alex n’a jamais eu l’intention de rester aux États-Unis. Sur Google, il a repéré des passages permettant de traverser la frontière. Des chemins Roxham bis, tout simplement. Il s’y est rendu en taxi, avant de marcher jusqu’à Montréal.

Des amis à lui ont procédé autrement. Ils ont loué une maison, au bord d’un lac, proche de la frontière. Quelques jours plus tard, ils ont marché sur les galets, avec une allure de touristes, et sont rentrés au Canada.

Le propriétaire, qui était Canadien, leur a loué la maison sachant très bien qu’ils allaient traverser la frontière. Il a juste demandé de tout payer à l’avance, en argent liquide.

Ni Alex ni ses amis n’ont croisé de policiers américains ou canadiens, avant de se rendre à Montréal.

Sur le chemin Roxham Photo: Radio-Canada/Ivanoh Demers

Les Américains « aveugles » volontairement

Comment ces passeurs et chauffeurs peuvent-ils aussi librement traverser les États-Unis pour aller jusqu’au chemin Roxham sans être inquiétés par des policiers américains?

La Gendarmerie royale du Canada nous a dit être dans l’impasse. Ces questions ne relèvent pas de nous, puisque la question des enquêtes aux États-Unis relève des Américains, nous a-t-on souligné

Mais plusieurs sources nous ont confié que le gouvernement américain ferme les yeux sur cette situation. Un sentiment partagé par l’avocat en immigration, Richard Kurland.

Les Américains font nada, zéro, et j’admire la logique. Pourquoi allouer les ressources nécessaires pour empêcher le flot vers le Canada? Parce que l’objectif de leur système, c’est d’expulser ces gens, croit cet expert.

« Les Américains sont aveugles de façon volontaire. »— Une citation de  Richard Kurland, avocat en immigration

Richard Kurland, avocat en immigration Photo : Radio-Canada/Romain Schué

Pourtant, le Service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis jure travailler en collaboration avec la police canadienne sur ce sujet.

Nous travaillons avec la GRC pour empêcher autant que possible les passages frontaliers illégaux, souligne un porte-parole.

« Nous continuerons de déjouer les plans de ceux qui tentent d’entrer illégalement dans l’un ou l’autre pays. »— Une citation de  Service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis

Le sujet est cependant plus complexe. Ancien agent affecté à la frontière canadienne, désormais à la retraite, Norman Lague connaît parfaitement cette situation.

Quand je travaillais à la frontière, on a demandé au procureur américain la possibilité d’appliquer une sorte d’accusation fédérale à ces personnes [qui conduisent des migrants vers le Canada], se souvient celui qui dirige depuis peu un café, à quelques kilomètres du chemin Roxham.

Norman Lague, ancien agent affecté à la frontière canadienne Photo : Radio-Canada/Romain Schué

Alors que les migrations irrégulières ont repris de l’ampleur et que ce commerce du transport s’est professionnalisé, Norman Lague reconnaît que la loi américaine manque de mordant. Ils transportent quelqu’un d’un point A à un point B, dans le territoire américain, et il n’y a rien dans la loi qui réponde exactement à ça, estime-t-il.

En attendant, ce ne sont ni les passeurs ni tous ceux qui en tirent un revenu conséquent qui s’en plaindront.

Radio-Canada par Romain Schué Avec la collaboration de Martin Movilla

Entre réfugiés, passeurs et contrebandiers, à Kassala, près de l’Érythrée

juillet 3, 2021

Reportage. À 15 km de la frontière érythréenne, Kassala est le symbole de tout ce que charrie le récent conflit dans la région du Tigré, au nord de l’Éthiopie.

Parmi les personnes presentes a Kassala, cette famille Rashaida prend la pose.
Parmi les personnes présentes à Kassala, cette famille Rashaïda prend la pose.© Morgane Wirtz

De hautes montagnes raides cisaillent le ciel. À leur pied, une multitude de petites maisons brunes et vertes : Kassala. L’entrée dans cette ville de l’est du Soudan se fait par une large route goudronnée. Sur les bas-côtés, des garages, de longues files devant les pompes à essence et des centaines de 4×4 Toyota Hilux. « Ce sont les véhicules utilisés par les passeurs », explique Hamit Ibrahim, journaliste local. « L’Érythrée est à 15 kilomètres d’ici. Les habitants de Kassala travaillent principalement dans l’agriculture ou dans la contrebande. Ils transportent tout en Érythrée : du sucre, des céréales, du pétrole, tout », ajoute-t-il.

À l’entrée de la ville de Kassala, des centaines de Toyota Hilux témoignent des activités des contrebandiers (juin 2021).© Morgane Wirtz – Hans Lucas

Aaron* est l’un d’entre eux. Il a 28 ans. Grand de taille, le visage ceint d’une fine barbe, il a fui l’Érythrée il y a trois mois. La contrebande de marchandises vers l’Érythrée lui permet de vivre dans sa ville d’accueil. « J’ai une moto. J’importe du sucre, des confiseries, du Coca et de l’eau », explique-t-il. Aaron utilise des routes frauduleuses, loin des postes de sécurité pour voyager. Il change plusieurs fois de vêtements, se couvre d’un turban pour passer pour un Soudanais. « Tu peux gagner de l’argent là-dedans, mais c’est très dangereux. S’ils m’attrapent, ils vont me renvoyer en prison », ajoute-t-il.

« Nous ne voyions pas le soleil »

Aaron avait 18 ans lorsqu’il est entré en prison pour la première fois. Sa faute ? Ne pas s’être présenté à l’entraînement militaire. Depuis 1995, la loi érythréenne impose 18 mois de service national à toute personne atteignant sa dernière année de scolarité. Mais dans la pratique, le service militaire est indéterminé et peut durer jusqu’à 15, 20 ans ou plus. « La prison était une expérience très difficile. Nous étions 400 dans une petite pièce. Nous n’avions pas de place pour dormir. Nous ne voyions pas le soleil », se souvient Aaron. Après huit mois, il a passé son entraînement militaire, puis a servi dans l’armée pendant six ans.

« En février dernier, ils ont voulu nous envoyer dans la région d’Omhajer, pour un entraînement, explique le jeune homme. On ne leur a pas fait confiance, parce qu’on sait qu’il n’y a pas d’entraînements dans cette zone. Ils allaient m’envoyer au Tigré pour me battre. C’est une région très dangereuse. Certains sont morts. D’autres ont été arrêtés », ajoute-t-il. Les troupes érythréennes soutiennent les forces nationales de défense éthiopienne dans le conflit en cours au Tigré. Depuis le 4 novembre 2020, une guerre a éclaté dans cette région au nord de l’Éthiopie, opposant le gouvernement fédéral au gouvernement régional tigréen. « J’ai pensé que si je mourais au Tigré, l’État n’allait pas s’occuper de ma famille. Ils n’allaient rien leur donner. Alors, j’ai décidé de fuir », explique Aaron.

Soldate malgré elle

Aster* aussi a fui l’Érythrée et le service national. Elle vit dans la région de Kassala depuis un an et demi. Elle accepte de parler dans un endroit sécurisé, loin des regards et des oreilles indiscrètes. « J’étais très jeune quand j’ai rejoint l’armée, j’avais 18 ans », commence-t-elle. Les soldats l’ont arrêtée sur son lieu de travail pour l’emmener au camp militaire. Elle y est restée près d’un an. « On apprend tout là-bas. On s’entraîne, on manie les armes », explique Aster. Elle porte un long voile mauve, des boucles d’oreilles et un piercing doré dans la narine. Ses ongles sont vernis et ses yeux finement soulignés de khôl. « Ils tirent sur ceux qui essayent de s’enfuir. Je connais quelqu’un qui est mort alors qu’il tentait de s’échapper », ajoute-t-elle. « Toutes sortes de harcèlements ont lieu pendant l’entraînement militaire. Même les très jeunes filles. Ils désignent une femme qui leur plaît. Leur maison est à côté de la nôtre. Et ils nous appellent. Quand le chef nous demande, nous n’avons pas le choix, nous devons le rejoindre », explique la jeune Érythréenne. Une fois son entraînement terminé, Aster a rallié l’armée. « J’étais soldate. Si quelqu’un faisait quelque chose de mal, nous devions l’arrêter. Ce n’était pas mon choix. Je devais le faire. Les décisions ne sont pas entre nos mains », ajoute-t-elle. Épuisée par ce travail forcé et par les pressions subies de la part de ses collègues – tous des hommes –, Aster a profité d’une période de repos pour s’enfuir. Elle a traversé la frontière à pied, en pleine nuit, accompagnée de quelques amies.

Centre de réception

Entre 7 500 et 9 000 personnes arrivent chaque année d’Érythrée, indique la Commission gouvernementale soudanaise pour les réfugiés. Depuis le début du conflit au Tigré, 62 166 réfugiés supplémentaires, principalement des Éthiopiens, ont fui vers la région, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Une partie des nouveaux arrivants érythréens est enregistrée et logée au centre de réception de Wedsherify, avant d’être transférée au camp de réfugiés de Shegarab. Devant la porte de métal blanc du centre, un groupe de femmes aux voiles colorés attendent. « Nous n’avons pas de nourriture, aidez-nous », implore l’une d’entre elles, en montrant ses papiers de demande d’asile.

Derrière la grille, un hangar où une soixantaine de lits, certains défoncés, se juxtaposent. Quelques dizaines de réfugiés sont ici. Certains sont malades. Ils demandent des médicaments. Des enfants jouent entre les couchages. « J’ai 13 ans, explique Khalid. Je suis venu tout seul. Mon frère est en Égypte et il est enregistré comme réfugié auprès des Nations unies. Il a entamé la procédure pour être réinstallé aux Pays-Bas. Moi je veux aller au camp de Shegarab et aussi commencer la procédure », affirme-t-il. Il a profité des vacances scolaires pour traverser la frontière à pied. Un petit garçon souriant se tient à côté de lui. « C’est Salomon, un voisin. Il a huit ans, explique Khalid. Lui aussi, il est venu tout seul. Son père est mort et sa mère a une maladie mentale », explique-t-il. Salomon lève ses grands yeux et demande : « Tu m’emmènes avec toi en Europe ? »

Refuge instable

Dans les centres de réception, tout comme dans les camps de réfugiés, la sécurité et la stabilité sont un réel défi. Des membres des renseignements érythréens et soudanais se mélangent aux réfugiés et aux déserteurs érythréens ou éthiopiens. « Ils menacent de nous déporter, de nous renvoyer en Érythrée. Il y a quatre jours, six personnes ont été emmenées dans un véhicule des forces de sécurité. S’ils essayent de nous attraper, nous allons tenter de fuir, à pied, vers une autre région », indiquent des demandeurs d’asile érythréens.

En bordure de la frontière entre le Soudan et l’Érythrée, une voiture de contrebandiers dépasse un convoi (juin 2021).© Morgane Wirtz – Hans Lucas

La situation géopolitique impacte les réfugiés. « Après que la guerre civile éclate en Éthiopie, les autorités soudanaises ont pensé que c’était le moment opportun pour reconquérir la région d’al-Fashaga. Ils ont attaqué la zone et déplacé les Éthiopiens. À présent, les troupes se rassemblent. Peut-être qu’il y aura une guerre entre les deux pays. Cette situation pourrait affecter les réfugiés qui arrivent ici », prévient Hammit Ibrahim, le journaliste local.

Point de départ

La région de Kassala, c’est aussi une zone où vivent de nombreux Rashaïda. Ils habitent de petits villages ou des maisons modestes, devant lesquelles trônent leurs 4×4. « Les Rashaïda sont riches. Ils travaillent dans tout ce qui rapporte de l’argent ; l’or, les dromadaires et le trafic d’êtres humains », explique Hammit Ibrahim. Jusqu’en 2013, des réfugiés étaient régulièrement enlevés dans la région et envoyés au Sinaï où ils étaient torturés contre rançon. « Il y a toujours cela, mais ça arrive moins souvent. Aujourd’hui, c’est vers le centre du Soudan que les victimes sont emmenées et torturées », ajoute le journaliste.

Avec Point avec par Par notre envoyée spéciale à la frontière érythréenne, Morgane Wirtz

[Chronique] Au Sénégal, des passeurs face à la justice

avril 30, 2021
Damien Glez

Après la condamnation du père de Doudou Faye, un adolescent mort en mer, deux passeurs présumés ont été présentés devant les juges, au Sénégal. Un procès qui pourrait avoir valeur d’exemple.

Pour les migrants, c’est une double ou une triple peine. Leur voyage, déjà dramatique en soi, est passé sous silence car les observateurs sont globalement mal informés et parce que le Covid-19 domine la scène médiatique. Cette obsession des pays européens à l’égard de la pandémie en cours est légitime. Elle ne masque cependant pas le fait que l’on continue de mourir en Méditerranée. Ce 22 avril, encore cent trente corps ont retrouvés aux alentours d’un bateau pneumatique retourné, au large des côtes libyennes.

Pour justifier la mise à l’index de ces navigateurs improvisés, on nous sert des réflexions de cet acabit : « Ces migrants ont plus le courage de prendre la mer que celui de résoudre les crises dans leur propre pays » ou : « Les autorités d’origine devraient cesser de détourner le regard ».

Rétines anesthésiées

Certes, la politique migratoire des Occidentaux a des fondements légitimes, et chaque clandestin à une histoire spécifique. Il est clair néanmoins que les migrants ne sont pas seulement victimes d’être nés dans une zone à risques. Ils le sont aussi de mirages européens, souvent sciemment fabriqués, puis, au cœur de leur périple, de malveillances criminelles. En novembre 2017, des images montrant des migrants vendus comme esclaves, en Libye, l’avaient démontré, au moment où la récurrence des naufrages finissait d’anesthésier la rétine des téléspectateurs blasés.

Quid du rôle des Africains qui poussent d’autres Africains découragés à abandonner leurs terres ? À la suite d’un fait divers particulièrement dramatique, la justice sénégalaise, un parent complice et de présumés passeurs assument leurs responsabilités.

LE CONDAMNÉ AVAIT ÉVOQUÉ LE RÊVE DE SON FILS : DEVENIR FOOTBALLEUR PROFESSIONNEL

Le fait divers, c’est le décès de Doudou Faye, un Sénégalais de 14 ans mort en mer, en novembre 2020, alors qu’il tentait de gagner les Canaries. Le 8 décembre suivant, le tribunal de Mbour, à 80 km au sud de Dakar, condamnait son père, Mamadou Lamine Faye, à deux ans de prison, dont un mois ferme, pour avoir financé la traversée fatale à hauteur de quelques centaines d’euros. À la barre, le condamné avait évoqué le rêve de son fils : devenir footballeur professionnel.

Au lendemain de cette condamnation aussi sévère qu’inédite, les juges ont continué à démêler l’écheveau des responsabilités. Le 27 avril dernier, deux passeurs présumés, Omar et Lamine Guèye, ont été entendus pendant plus d’une heure au même tribunal de Mbour, avant que l’audience ne soit renvoyée au 4 mai.

Confusion d’identité ?

Suspectés de « trafic de migrants » et de « mise en danger de la vie d’autrui », les deux hommes nient en bloc tout lien avec le décès du footballeur en herbe. Un report d’audience permettra de déterminer s’il y a eu confusion d’identité. La procédure se doit d’être irréprochable, tant son issue sera historique pour toutes les victimes de la tragédie migratoire africaine. En 2020, près de 2 000 personnes seraient mortes sur la route maritime qui sépare les côtes de l’Afrique de l’Ouest de celles des Canaries.

Par  Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Immigration clandestine : près de 900 passeurs présumés arrêtés depuis début 2014

août 11, 2015

    Des migrants arrivants en Italie, août 2015. © Gabriele Francois Casini/AP/SIPA


Des migrants arrivants en Italie, août 2015. © Gabriele Francois Casini/AP/SIPA

Dans un bilan publié le 11 août, le quotidien italien Avvenire annonce que plus de 880 passeurs présumés ont été arrêtés par les autorités italiennes depuis janvier 2014. En revanche, aucun leader n’a été appréhendé.

Sur la longue liste de personnes arrêtées figurent 279 Égyptiens, 182 Tunisiens, 77 Sénégalais, 74 Gambiens, 41 Syriens, 39 Érythréens, 29 Marocains, 24 Nigérians et 22 Libyens. Si 800 d’entre eux sont juste « des hommes peu scrupuleux placés aux commandes avec un téléphone satellitaire et une matraque », environ 80 sont soupçonnés d’avoir eu plus de responsabilités, dont un Érythréen accusé d’avoir contribué à l’organisation de 23 voyages, précise ce journal catholique.

Des arrestations insatisfaisantes

Toutefois, ces opérations n’ont pas abouti à l’arrestation des leaders recherchés au niveau international, et ce, malgré le renforcement de la coopération avec les différents pays du pourtour méditerranéen à l’exception de la Libye. Seuls les petits exécutants sont aux mains des autorités italiennes.

Parmi les personnes les plus recherchées, l’Avvenire cite l’Éthiopien Ermias Gharmiay, soupçonné d’avoir accumulé jusqu’à 63,5 millions d’euros en affrétant des bateaux, dont celui dans lequel 366 migrants sont morts en octobre 2013 au large de Lampedusa en Italie, et qui opère depuis la Libye.

Une politique efficace ?

Après le naufrage ayant fait plus de 200 morts le 5 août, cinq passeurs présumés ont également été arrêtés. Selon des survivants, ils ont fait usage de couteaux, matraques et ceintures pour frapper les passagers, en particulier ceux de la soute qui tentaient de monter sur le pont. Les arrestations de passeurs présumés sont très fréquentes après les secours en mer, les migrants désignant souvent parmi eux celui ou ceux qui étaient aux commandes de leur embarcation.

Début juillet, un passeur tunisien ayant survécu au naufrage de Lampedusa a été condamné à 18 ans de prison pour homicides involontaires. Bien que les passeurs risquent de lourdes condamnations, l’efficacité de cette mesure est contestable et les flux de migrants en restent au même stade. Depuis janvier 2014,  270 000 migrants sont arrivés en Italie par la mer.

Jeuneafrique.com