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Entre réfugiés, passeurs et contrebandiers, à Kassala, près de l’Érythrée

juillet 3, 2021

Reportage. À 15 km de la frontière érythréenne, Kassala est le symbole de tout ce que charrie le récent conflit dans la région du Tigré, au nord de l’Éthiopie.

Parmi les personnes presentes a Kassala, cette famille Rashaida prend la pose.
Parmi les personnes présentes à Kassala, cette famille Rashaïda prend la pose.© Morgane Wirtz

De hautes montagnes raides cisaillent le ciel. À leur pied, une multitude de petites maisons brunes et vertes : Kassala. L’entrée dans cette ville de l’est du Soudan se fait par une large route goudronnée. Sur les bas-côtés, des garages, de longues files devant les pompes à essence et des centaines de 4×4 Toyota Hilux. « Ce sont les véhicules utilisés par les passeurs », explique Hamit Ibrahim, journaliste local. « L’Érythrée est à 15 kilomètres d’ici. Les habitants de Kassala travaillent principalement dans l’agriculture ou dans la contrebande. Ils transportent tout en Érythrée : du sucre, des céréales, du pétrole, tout », ajoute-t-il.

À l’entrée de la ville de Kassala, des centaines de Toyota Hilux témoignent des activités des contrebandiers (juin 2021).© Morgane Wirtz – Hans Lucas

Aaron* est l’un d’entre eux. Il a 28 ans. Grand de taille, le visage ceint d’une fine barbe, il a fui l’Érythrée il y a trois mois. La contrebande de marchandises vers l’Érythrée lui permet de vivre dans sa ville d’accueil. « J’ai une moto. J’importe du sucre, des confiseries, du Coca et de l’eau », explique-t-il. Aaron utilise des routes frauduleuses, loin des postes de sécurité pour voyager. Il change plusieurs fois de vêtements, se couvre d’un turban pour passer pour un Soudanais. « Tu peux gagner de l’argent là-dedans, mais c’est très dangereux. S’ils m’attrapent, ils vont me renvoyer en prison », ajoute-t-il.

« Nous ne voyions pas le soleil »

Aaron avait 18 ans lorsqu’il est entré en prison pour la première fois. Sa faute ? Ne pas s’être présenté à l’entraînement militaire. Depuis 1995, la loi érythréenne impose 18 mois de service national à toute personne atteignant sa dernière année de scolarité. Mais dans la pratique, le service militaire est indéterminé et peut durer jusqu’à 15, 20 ans ou plus. « La prison était une expérience très difficile. Nous étions 400 dans une petite pièce. Nous n’avions pas de place pour dormir. Nous ne voyions pas le soleil », se souvient Aaron. Après huit mois, il a passé son entraînement militaire, puis a servi dans l’armée pendant six ans.

« En février dernier, ils ont voulu nous envoyer dans la région d’Omhajer, pour un entraînement, explique le jeune homme. On ne leur a pas fait confiance, parce qu’on sait qu’il n’y a pas d’entraînements dans cette zone. Ils allaient m’envoyer au Tigré pour me battre. C’est une région très dangereuse. Certains sont morts. D’autres ont été arrêtés », ajoute-t-il. Les troupes érythréennes soutiennent les forces nationales de défense éthiopienne dans le conflit en cours au Tigré. Depuis le 4 novembre 2020, une guerre a éclaté dans cette région au nord de l’Éthiopie, opposant le gouvernement fédéral au gouvernement régional tigréen. « J’ai pensé que si je mourais au Tigré, l’État n’allait pas s’occuper de ma famille. Ils n’allaient rien leur donner. Alors, j’ai décidé de fuir », explique Aaron.

Soldate malgré elle

Aster* aussi a fui l’Érythrée et le service national. Elle vit dans la région de Kassala depuis un an et demi. Elle accepte de parler dans un endroit sécurisé, loin des regards et des oreilles indiscrètes. « J’étais très jeune quand j’ai rejoint l’armée, j’avais 18 ans », commence-t-elle. Les soldats l’ont arrêtée sur son lieu de travail pour l’emmener au camp militaire. Elle y est restée près d’un an. « On apprend tout là-bas. On s’entraîne, on manie les armes », explique Aster. Elle porte un long voile mauve, des boucles d’oreilles et un piercing doré dans la narine. Ses ongles sont vernis et ses yeux finement soulignés de khôl. « Ils tirent sur ceux qui essayent de s’enfuir. Je connais quelqu’un qui est mort alors qu’il tentait de s’échapper », ajoute-t-elle. « Toutes sortes de harcèlements ont lieu pendant l’entraînement militaire. Même les très jeunes filles. Ils désignent une femme qui leur plaît. Leur maison est à côté de la nôtre. Et ils nous appellent. Quand le chef nous demande, nous n’avons pas le choix, nous devons le rejoindre », explique la jeune Érythréenne. Une fois son entraînement terminé, Aster a rallié l’armée. « J’étais soldate. Si quelqu’un faisait quelque chose de mal, nous devions l’arrêter. Ce n’était pas mon choix. Je devais le faire. Les décisions ne sont pas entre nos mains », ajoute-t-elle. Épuisée par ce travail forcé et par les pressions subies de la part de ses collègues – tous des hommes –, Aster a profité d’une période de repos pour s’enfuir. Elle a traversé la frontière à pied, en pleine nuit, accompagnée de quelques amies.

Centre de réception

Entre 7 500 et 9 000 personnes arrivent chaque année d’Érythrée, indique la Commission gouvernementale soudanaise pour les réfugiés. Depuis le début du conflit au Tigré, 62 166 réfugiés supplémentaires, principalement des Éthiopiens, ont fui vers la région, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Une partie des nouveaux arrivants érythréens est enregistrée et logée au centre de réception de Wedsherify, avant d’être transférée au camp de réfugiés de Shegarab. Devant la porte de métal blanc du centre, un groupe de femmes aux voiles colorés attendent. « Nous n’avons pas de nourriture, aidez-nous », implore l’une d’entre elles, en montrant ses papiers de demande d’asile.

Derrière la grille, un hangar où une soixantaine de lits, certains défoncés, se juxtaposent. Quelques dizaines de réfugiés sont ici. Certains sont malades. Ils demandent des médicaments. Des enfants jouent entre les couchages. « J’ai 13 ans, explique Khalid. Je suis venu tout seul. Mon frère est en Égypte et il est enregistré comme réfugié auprès des Nations unies. Il a entamé la procédure pour être réinstallé aux Pays-Bas. Moi je veux aller au camp de Shegarab et aussi commencer la procédure », affirme-t-il. Il a profité des vacances scolaires pour traverser la frontière à pied. Un petit garçon souriant se tient à côté de lui. « C’est Salomon, un voisin. Il a huit ans, explique Khalid. Lui aussi, il est venu tout seul. Son père est mort et sa mère a une maladie mentale », explique-t-il. Salomon lève ses grands yeux et demande : « Tu m’emmènes avec toi en Europe ? »

Refuge instable

Dans les centres de réception, tout comme dans les camps de réfugiés, la sécurité et la stabilité sont un réel défi. Des membres des renseignements érythréens et soudanais se mélangent aux réfugiés et aux déserteurs érythréens ou éthiopiens. « Ils menacent de nous déporter, de nous renvoyer en Érythrée. Il y a quatre jours, six personnes ont été emmenées dans un véhicule des forces de sécurité. S’ils essayent de nous attraper, nous allons tenter de fuir, à pied, vers une autre région », indiquent des demandeurs d’asile érythréens.

En bordure de la frontière entre le Soudan et l’Érythrée, une voiture de contrebandiers dépasse un convoi (juin 2021).© Morgane Wirtz – Hans Lucas

La situation géopolitique impacte les réfugiés. « Après que la guerre civile éclate en Éthiopie, les autorités soudanaises ont pensé que c’était le moment opportun pour reconquérir la région d’al-Fashaga. Ils ont attaqué la zone et déplacé les Éthiopiens. À présent, les troupes se rassemblent. Peut-être qu’il y aura une guerre entre les deux pays. Cette situation pourrait affecter les réfugiés qui arrivent ici », prévient Hammit Ibrahim, le journaliste local.

Point de départ

La région de Kassala, c’est aussi une zone où vivent de nombreux Rashaïda. Ils habitent de petits villages ou des maisons modestes, devant lesquelles trônent leurs 4×4. « Les Rashaïda sont riches. Ils travaillent dans tout ce qui rapporte de l’argent ; l’or, les dromadaires et le trafic d’êtres humains », explique Hammit Ibrahim. Jusqu’en 2013, des réfugiés étaient régulièrement enlevés dans la région et envoyés au Sinaï où ils étaient torturés contre rançon. « Il y a toujours cela, mais ça arrive moins souvent. Aujourd’hui, c’est vers le centre du Soudan que les victimes sont emmenées et torturées », ajoute le journaliste.

Avec Point avec par Par notre envoyée spéciale à la frontière érythréenne, Morgane Wirtz

[Chronique] Au Sénégal, des passeurs face à la justice

avril 30, 2021
Damien Glez

Après la condamnation du père de Doudou Faye, un adolescent mort en mer, deux passeurs présumés ont été présentés devant les juges, au Sénégal. Un procès qui pourrait avoir valeur d’exemple.

Pour les migrants, c’est une double ou une triple peine. Leur voyage, déjà dramatique en soi, est passé sous silence car les observateurs sont globalement mal informés et parce que le Covid-19 domine la scène médiatique. Cette obsession des pays européens à l’égard de la pandémie en cours est légitime. Elle ne masque cependant pas le fait que l’on continue de mourir en Méditerranée. Ce 22 avril, encore cent trente corps ont retrouvés aux alentours d’un bateau pneumatique retourné, au large des côtes libyennes.

Pour justifier la mise à l’index de ces navigateurs improvisés, on nous sert des réflexions de cet acabit : « Ces migrants ont plus le courage de prendre la mer que celui de résoudre les crises dans leur propre pays » ou : « Les autorités d’origine devraient cesser de détourner le regard ».

Rétines anesthésiées

Certes, la politique migratoire des Occidentaux a des fondements légitimes, et chaque clandestin à une histoire spécifique. Il est clair néanmoins que les migrants ne sont pas seulement victimes d’être nés dans une zone à risques. Ils le sont aussi de mirages européens, souvent sciemment fabriqués, puis, au cœur de leur périple, de malveillances criminelles. En novembre 2017, des images montrant des migrants vendus comme esclaves, en Libye, l’avaient démontré, au moment où la récurrence des naufrages finissait d’anesthésier la rétine des téléspectateurs blasés.

Quid du rôle des Africains qui poussent d’autres Africains découragés à abandonner leurs terres ? À la suite d’un fait divers particulièrement dramatique, la justice sénégalaise, un parent complice et de présumés passeurs assument leurs responsabilités.

LE CONDAMNÉ AVAIT ÉVOQUÉ LE RÊVE DE SON FILS : DEVENIR FOOTBALLEUR PROFESSIONNEL

Le fait divers, c’est le décès de Doudou Faye, un Sénégalais de 14 ans mort en mer, en novembre 2020, alors qu’il tentait de gagner les Canaries. Le 8 décembre suivant, le tribunal de Mbour, à 80 km au sud de Dakar, condamnait son père, Mamadou Lamine Faye, à deux ans de prison, dont un mois ferme, pour avoir financé la traversée fatale à hauteur de quelques centaines d’euros. À la barre, le condamné avait évoqué le rêve de son fils : devenir footballeur professionnel.

Au lendemain de cette condamnation aussi sévère qu’inédite, les juges ont continué à démêler l’écheveau des responsabilités. Le 27 avril dernier, deux passeurs présumés, Omar et Lamine Guèye, ont été entendus pendant plus d’une heure au même tribunal de Mbour, avant que l’audience ne soit renvoyée au 4 mai.

Confusion d’identité ?

Suspectés de « trafic de migrants » et de « mise en danger de la vie d’autrui », les deux hommes nient en bloc tout lien avec le décès du footballeur en herbe. Un report d’audience permettra de déterminer s’il y a eu confusion d’identité. La procédure se doit d’être irréprochable, tant son issue sera historique pour toutes les victimes de la tragédie migratoire africaine. En 2020, près de 2 000 personnes seraient mortes sur la route maritime qui sépare les côtes de l’Afrique de l’Ouest de celles des Canaries.

Par  Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Immigration clandestine : près de 900 passeurs présumés arrêtés depuis début 2014

août 11, 2015

    Des migrants arrivants en Italie, août 2015. © Gabriele Francois Casini/AP/SIPA


Des migrants arrivants en Italie, août 2015. © Gabriele Francois Casini/AP/SIPA

Dans un bilan publié le 11 août, le quotidien italien Avvenire annonce que plus de 880 passeurs présumés ont été arrêtés par les autorités italiennes depuis janvier 2014. En revanche, aucun leader n’a été appréhendé.

Sur la longue liste de personnes arrêtées figurent 279 Égyptiens, 182 Tunisiens, 77 Sénégalais, 74 Gambiens, 41 Syriens, 39 Érythréens, 29 Marocains, 24 Nigérians et 22 Libyens. Si 800 d’entre eux sont juste « des hommes peu scrupuleux placés aux commandes avec un téléphone satellitaire et une matraque », environ 80 sont soupçonnés d’avoir eu plus de responsabilités, dont un Érythréen accusé d’avoir contribué à l’organisation de 23 voyages, précise ce journal catholique.

Des arrestations insatisfaisantes

Toutefois, ces opérations n’ont pas abouti à l’arrestation des leaders recherchés au niveau international, et ce, malgré le renforcement de la coopération avec les différents pays du pourtour méditerranéen à l’exception de la Libye. Seuls les petits exécutants sont aux mains des autorités italiennes.

Parmi les personnes les plus recherchées, l’Avvenire cite l’Éthiopien Ermias Gharmiay, soupçonné d’avoir accumulé jusqu’à 63,5 millions d’euros en affrétant des bateaux, dont celui dans lequel 366 migrants sont morts en octobre 2013 au large de Lampedusa en Italie, et qui opère depuis la Libye.

Une politique efficace ?

Après le naufrage ayant fait plus de 200 morts le 5 août, cinq passeurs présumés ont également été arrêtés. Selon des survivants, ils ont fait usage de couteaux, matraques et ceintures pour frapper les passagers, en particulier ceux de la soute qui tentaient de monter sur le pont. Les arrestations de passeurs présumés sont très fréquentes après les secours en mer, les migrants désignant souvent parmi eux celui ou ceux qui étaient aux commandes de leur embarcation.

Début juillet, un passeur tunisien ayant survécu au naufrage de Lampedusa a été condamné à 18 ans de prison pour homicides involontaires. Bien que les passeurs risquent de lourdes condamnations, l’efficacité de cette mesure est contestable et les flux de migrants en restent au même stade. Depuis janvier 2014,  270 000 migrants sont arrivés en Italie par la mer.

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