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Le jour où Béchir Ben Yahmed a rencontré Patrice Lumumba

mai 3, 2022

Avant de s’éteindre, le 3 mai 2021, il y a tout juste un an, Béchir Ben Yahmed avait mis un point final à ses Mémoires. Nous lui rendons hommage en publiant cet extrait, dans lequel il relate sa rencontre avec le Premier ministre du Congo, Patrice Lumumba.

Béchir Ben Yahmed dans les années 1970. © Archives personnelles de la famille Ben Yahmed

Béchir Ben Yahmed, un Africain dans le siècle

« J’ai découvert le Liberia en août 1960, alors que l’idée de créer un organisme continental de développement faisait son chemin au sein des nouvelles élites africaines : ce serait la Banque africaine de développement (BAD).

Romeo Horton, le gouverneur de la Banque centrale du Liberia, avait organisé une réunion à cette fin, à laquelle je parti­cipai en tant que représentant de la Tunisie, avec mes compa­triotes Mansour Moalla, qui préparait le lancement de la Banque centrale de Tunisie, et Abdelaziz Mathari, qui présidait toujours la STB [Société tunisienne de Banque][1]. Ma participation à ce trio était un peu incongrue. Je venais du secteur privé, mal accepté à l’époque. En ma double qualité d’ancien de HEC et d’ancien ministre, on m’avait cependant inclus dans la délégation.

Le Liberia était une destination symbolique. Il était, avec l’Éthiopie, le seul pays d’Afrique à ne pas avoir été colonisé (il l’avait été en réalité, par les Noirs d’origine américaine, qui avaient pris l’ascendant sur les « autochtones »). Nous pensions que ces deux États étaient des paradis. Or je découvris à quelques années d’intervalle des pays très pauvres, où les inégalités étaient criantes et les habitants, analphabètes.

FRANTZ FANON, ALORS AMBASSADEUR DU GPRA, ORGANISA NOTRE RENCONTRE

Nous étions donc à Monrovia depuis quelques jours, Mathari, Moalla et moi, quand un télex de la présidence tunisienne nous parvint. Le Premier ministre congolais, Patrice Lumumba, de passage à Tunis, avait demandé à Bourguiba de lui fournir des experts pour l’aider à élaborer un plan de développement et prendre le contrôle de la Banque centrale, encore aux mains des Belges.

Lumumba rentrait chez lui via Accra et Lomé. On nous demanda de nous mettre à sa disposition. Nous nous présentâmes à lui à Accra, où Frantz Fanon[2], ambassadeur du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne), avait organisé notre rencontre. Prenant place à bord de l’Iliouchine du Premier ministre congolais, nous fîmes cap sur Léopoldville (future Kinshasa).

Sincère jusqu’au bout des ongles

Durant tout le vol je restai à ses côtés, lui parlant d’Afrique Action[3], dont je projetai la création, et qui ne l’intéressait pas du tout. Ses pensées étaient ailleurs : son pays, indépendant depuis deux mois, était en proie à de sérieux troubles. Nous avions tous deux la trentaine. Lumumba était, en 1960, ce que serait Thomas Sankara vingt ans plus tard : désireux de construire un grand pays, mais idéaliste et totalement inexpérimenté. Le panafricanisme était en lui. Il m’apparut sincère jusqu’au bout des ongles, à la recherche d’une solution pour l’immense et riche Congo, déchiré par le tribalisme et convoité par les deux grandes puissances de la guerre froide qu’étaient les États-Unis et l’URSS.

À  notre arrivée à Léopoldville, alors que l’usage voulait que les ministres vinssent accueillir le chef du gouvernement à l’aéroport, ils ne furent que quelques-uns à venir à sa rencontre, tous ou presque issus de la même ethnie que lui. Mauvais présage !

Le Congo que nous découvrions était désorganisé, divisé, fragile. Léopoldville était en proie à des émeutes. Les Blancs – Belges pour la plupart – s’étaient enfuis. Certains avaient abandonné leurs voitures américaines en pleine rue. Nous logions dans une maison-hôtel où une vingtaine de Congolais assuraient le service. Une matrone belge les commandait d’une manière incroyablement dure. Seule ! Et ils étaient près de vingt, courbant l’échine devant elle !

JE N’AI PAS CONFIANCE EN MES GENS, LES BELGES VONT LES ACHETER

Lumumba décida de réunir immédiatement un Conseil des ministres et, se tournant vers nous : « Puisqu’il y a de la place, vous y participez. » Il ouvrit la séance en s’adressant à notre trio tunisien : « J’ai décidé de demander aux Belges de nous transférer les rênes de la Banque centrale. Albert Delvaux, notre ministre résident à Bruxelles, dirigera la délégation chargée de cette négociation. »

Patrice Lumumba, le Premier ministre congolais, à New York, le 24 juillet 1960. © Allyn Baum/The New York Times-REDUX-REA
Patrice Lumumba, le Premier ministre congolais, à New York, le 24 juillet 1960. © Allyn Baum/The New York Times-REDUX-REA

Un chef de délégation introuvable

Il constitua donc une délégation, dont nous faisions partie ipso facto. Puis, nous prenant à part : « Je n’ai pas confiance en mes gens, les Belges vont les acheter. Je n’ai confiance qu’en vous. Tenez bon et rapportez-moi l’accord. » Il nous donna des billets en première classe de Swissair, qui était à l’époque une grande compagnie aérienne, et nous souhaita bon voyage.

La négociation ne se déroula pas à Bruxelles mais dans un endroit jugé neutre : les locaux des Nations unies à Genève. En nous voyant arriver, les membres de la délégation belge ricanèrent, se demandant sans doute « qui étaient ces Arabes ». Les Congolais, eux, ne vinrent pas. Le métis censé diriger la délégation, Albert Delvaux, était introuvable. Lui et ses amis étaient restés à l’hôtel, si bien que nous nous retrouvâmes seuls face aux Belges. Il n’y eut pas de négociations, et je compris alors que Lumumba avait eu bien raison de ne pas avoir confiance en ses émissaires congolais.

CET HOMME TRÈS EN AVANCE SUR SON TEMPS AURA ÉPOUSÉ L’HISTOIRE. LE 17 JANVIER 1961, EN APPRENANT SA MORT, J’AI PLEURÉ

Moalla et Mathari regagnèrent Tunis écœurés. Je me souviens de m’être senti seul à Genève, humilié, pessimiste quant à l’avenir de l’Afrique. Ne sachant que faire, j’écrivis une lettre d’explication et de démission à Lumumba, la glissai dans une enveloppe avec mon billet d’avion de retour, la postai et repartis pour Tunis. Je suis persuadé qu’il ne l’a jamais reçue, mais que pouvais-je faire d’autre ?

En dépit de ces vicissitudes, Lumumba aura épousé l’Histoire. J’avais été impressionné par son parcours, même si je savais qu’il manquait d’expérience et de moyens, au moins autant humains que financiers.

Le destin de cet homme très en avance sur son temps était presque écrit d’avance. Sans aller jusqu’à imaginer qu’il serait assassiné, je pressentais que l’avenir serait très compliqué.

Cependant, compte tenu de son charisme et de la présence sur place des Nations unies, je crus qu’il pourrait réussir. Le 17 janvier 1961, en apprenant sa mort, j’ai pleuré.

Règlement de comptes postcolonial

En cette époque de guerre froide, Lumumba passait aux yeux des Occidentaux pour un quasi-communiste. N’était-il pas aidé par la Russie ? Sa mort fut le fruit d’un règlement de comptes postcolonial entre, d’un côté, les Soviétiques et, de l’autre, les Occidentaux, auxquels l’officier Désiré Mobutu prêta main-forte.

Les Américains collaborèrent avec ses assassins, parce que, pour eux, il était procommuniste ou risquait d’être manipulé par les communistes. Or le Lumumba que j’ai connu était certes de gauche, et plus pro-Russe que pro-Américain, mais avant tout un « non-aligné ». Un homme libre.

Ce nouveau contact avec un leader d’Afrique subsaharienne m’avait conforté dans mon projet de créer un journal panafricain pour les « Noirs » et les « Arabes ». Plus j’avançais, plus je sentais qu’il n’y avait pas de « différence de civilisation » entre eux. Durant tous mes échanges avec Lumumba, je m’étais senti en parfaite harmonie. Ce sentiment de fraternité ne s’explique pas. Il était profondément ancré en moi. »

Extrait de J’assume, de Béchir Ben Yahmed, éd. du Rocher, 2021, 525 p., 24,90 euros.


[1] Diplômé de HEC tout comme Béchir Ben Yahmed, Abdelaziz Mathari fut chef de cabinet du président tunisien Habib Bourguiba, puis fonda la Société tunisienne de banque (STB) avec BBY et Serge Guetta.
[2] Psychiatre et essayiste français, auteur, entre autres, des Damnés de la Terre, le Martiniquais Frantz Fanon (1925-1961) est l’un des fondateurs du courant de pensée tiers-mondiste et une figure majeure de l’anticolonialisme.
[3] Cet hebdomadaire, qui succède à L’Action (1955-1958), sera en effet fondé par Béchir Ben Yahmed le 17 octobre 1960. Il change de nom et devient Jeune Afrique le 21 novembre 1961.

RDC : la cérémonie de restitution des restes de Lumumba reportée à juin

janvier 6, 2022
Patrice Lumumba, ramené à Léopoldville, le 2 décembre 1960. © Rue des Archives

Le 17 janvier, la Belgique devait officiellement rendre aux proches de l’ancien Premier ministre l’une de ses dents, prélevée sur son corps après son assassinat, en 1961. Pour expliquer le report de la cérémonie, la présidence congolaise met en avant les mesures de restriction liées à la pandémie de Covid-19.

La cérémonie de restitution, par la Belgique, d’une « relique » de l’ex-Premier ministre congolais, Patrice Émery Lumumba, a été reportée à juin 2022, a annoncé la présidence congolaise le 5 janvier.

Héros de l’indépendance devenu le premier chef de gouvernement du Congo en juin 1960, Patrice Lumumba avait été renversé quelques mois plus tard lors d’un coup d’État. Il avait été exécuté, le 17 janvier 1961, par des séparatistes de la région du Katanga, avec l’appui de mercenaires de l’ancienne puissance coloniale belge.

La Belgique devait remettre au président Félix Tshisekedi une dent qu’un commissaire de police belge affirme avoir prélevée sur le corps de Lumumba lorsqu’il a contribué à le faire disparaître. Cette restitution devait avoir lieu le 21 juin 2021, mais la cérémonie et les hommages qui devaient l’accompagner avaient été une première fois reportés en raison d’une hausse « exponentielle » des cas de Covid-19. Ils avaient ensuite été fixés au 17 janvier 2022, jour du 61e anniversaire de la mort de Lumumba.

Dissous dans l’acide

« La cérémonie de restitution et de rapatriement des restes de l’ancien Premier ministre, Patrice Lumumba, est reportée à juin prochain, à une date proche des festivités de célébration de l’indépendance de la RDC, le 30 juin », a fait savoir un conseiller du président Tshisekedi. « Plusieurs raisons justifient ce report. La principale porte sur les restrictions qui s’appliquent dans le cadre de la lutte contre la propagation du Covid-19 », a-t-il ajouté, promettant « une communication officielle dans les prochaines heures ».

En 2000, le commissaire de police belge Gérard Soete avait raconté avoir découpé et dissous dans de l’acide les corps de Lumumba et de deux de ses proches, Joseph Okito et Maurice Mpolo, assassinés en même temps que lui. Dans un documentaire diffusé sur la chaîne allemande ARD la même année, il avait précisé avoir conservé des dents de Lumumba et les avait montrées.

En septembre 2020, la justice belge avait répondu favorablement à la demande de la famille de Patrice Lumumba de lui restituer une dent attribuée au leader congolais et saisie chez la fille de Gérard Soete. En 2001, au terme d’une commission d’enquête parlementaire, la Belgique avait reconnu sa « responsabilité morale » dans la mort de Lumumba.

Par Jeune Afrique avec AFP

RDC : face au rebond du Covid, Tshisekedi reporte l’hommage à Lumumba

juin 12, 2021
Félix Tshisekedi devant un portrait de Patrice Lumumba, figure de l’indépendance, assassiné dans l’ex-Katanga en janvier 1961.

La RDC va reporter à janvier 2022 une série d’hommages à son « héros national » Patrice Lumumba, initialement prévus en juin, en raison d’une hausse « exponentielle » des cas de Covid-19, a annoncé samedi le président Félix Tshisekedi.

« Il faut privilégier la santé de nos compatriotes. Et donc malheureusement je suis au regret d’annoncer le report de cette cérémonie », a déclaré le chef de l’État lors d’un point presse. La cérémonie est « reportée au 17 janvier de l’année prochaine », 61e anniversaire de la mort du héros de l’indépendance Patrice Lumumba, exécuté avec deux frères d’armes par des séparatistes du Katanga, avec l’appui de mercenaires de l’ancienne puissance coloniale belge. « Il y aura la même chose, des hommages en Belgique », a poursuivi le président.

Inhumation de la relique

Selon le programme initial, la Belgique devait restituer le 21 juin au président congolais une « relique » de Patrice Lumumba lors d’une cérémonie à Bruxelles, présidée par le Premier ministre Alexander De Croo.

Dans le détail, la RDC doit récupérer auprès de la justice belge une dent qui aurait été prélevée sur le corps de Patrice Lumumba par un commissaire de police belge, qui prétend avoir contribué à faire disparaître le corps. Des hommages étaient ensuite prévus au Sankuru, la région natale de Lumumba dans le centre du pays, puis à Kisangani, avant l’inhumation de la relique à Kinshasa.

« Le nouveau programme de la récupération, du rapatriement et de l’inhumation de la dépouille aura lieu du 8 au 17 janvier de l’année prochaine », a déclaré le président.

Multiplier les variétés de vaccins

Le chef de l’État a annoncé « dans les jours qui viennent des mesures assez draconiennes pour faire face à cette recrudescence (des cas de Covid-19) qui a la particularité d’être plus virulente que les deux premières vagues ». « Les cas de contamination sont en augmentation exponentielle, dangereusement exponentielle, et les cas de décès également », a déclaré le président, ajoutant que « nos hôpitaux sont saturés.

La RDC a enregistré 254 nouveaux dont 210 dans la capitale Kinshasa, et trois décès, selon le dernier point épidémiologique en date de vendredi. Depuis mars 2020, le pays d’au moins 80 millions d’habitants a officiellement cumulé 34 949 cas, pour 834 décès.

La RDC a lancé le 21 avril une campagne de vaccination après avoir reçu 1,7 million de doses d’AstraZeneca. « AstraZeneca a posé des problèmes et continue à en poser, à la fois d’effets secondaires mais également de confiance », a estimé le chef de l’État. « Il serait mieux que nous multiplions les variétés de vaccins et nous avons très bon espoir d’en avoir de Pfizer, des Chinois et des Russes », a-t-il dit. « J’espère que d’ici la fin de l’année non seulement la RDC mais aussi toute l’Afrique sera vaccinée à 60% de sa population ».

Par Jeune Afrique avec AFP