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Rachel Keke, Nadège Abomangoli, Carlos Martens Bilongo… Qui sont les nouveaux députés français d’origine africaine ?

juin 21, 2022

À l’issue du scrutin des 12 et 19 juin qui a largement rebattu la composition de la représentation nationale, de nouvelles figures originaires du continent font leur entrée au Palais Bourbon, incarnant un peu plus la diversité de la société française.

Rachel Keke, élue Nupes de la 7e circonscription du Val-de-Marne © Bruno Levy pour JA

En 2017, Emmanuel Macron promettait « des visages, ceux de la France réelle, […] la France de tous les visages, de toutes les couleurs », lançant dans la course aux législatives un panel de candidats aux parcours professionnels, aux origines socio-économiques et géographiques variés.

Cinq ans plus tard, alors que la nouvelle composition de l’hémicycle consacre une poussée historique du Rassemblement national de Marine Le Pen et voit Emmanuel Macron perdre la majorité absolue, de nouveaux visages font leur apparition. Des profils qui viennent renforcer l’envie de diversité de certains électeurs. En témoigne l’élection de Rachel Keke, femme de chambre franco-ivoirienne qui s’est imposée dans la 7e circonscription du Val-de-Marne. Ou celle du diplomate franco-tunisien Karim Ben Cheïkh dans la 9e circonscription des Français de l’étranger.

Jeune Afrique a ainsi recensé, de manière non exhaustive, 17 députés « d’origine africaine », qu’ils soient binationaux, nés en Afrique ou nés en France de parents Africains. Dix d’entre eux sont issus des rangs d’Ensemble !, la coalition de La République en marche (246 députés au total) et sept de la coalition de gauche, la Nupes (142 députés au total). Jeune Afrique dresse la liste des personnalités les plus marquantes de la nouvelle assemblée.

Ceux qui arrivent

  • Rachel Keke (Nupes)

Cette Franco-Ivoirienne de 49 ans, native d’Abobo, un quartier populaire d’Abidjan en Côte D’Ivoire, s’est faite connaître pour son combat contre le groupe hôtelier Accor. Entre 2019 et 2021, elle incarne le visage et la voix des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles qui mènent une grève historique de deux ans afin d’exiger de meilleures conditions de travail.

Élue dans le Val-de-Marne sous l’étendard de la Nupes, cette insoumise a battu l’ancienne ministre déléguée chargée des Sports Roxana Maracineanu (LREM). Se définissant volontiers comme une guerrière, Rachel Keke entend représenter « les invisibles » et les « essentiels ».

  • Karim Ben Cheïkh (Nupes)
Karim Ben Cheikh
Karim Ben Cheikh

Également candidat de la Nupes, ce Franco-Tunisien de 45 ans s’est distingué en défaisant l’ancienne ministre de l’Égalité hommes-femmes, Élisabeth Moreno, originaire du Cap Vert.

Ce diplomate de carrière est le seul candidat de la gauche à avoir remporté l’adhésion des Français expatriés – neuf circonscriptions des Français de l’étranger sur onze sont tombées dans l’escarcelle de la majorité présidentielle. « Vous avez exprimé un choix clair pour la justice sociale et la défense de nos services publics », a réagi le député de la 9e circonscription des Français de l’étranger, qui comprend le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest.

  • Nadège Abomangoli (Nupes)
Nadège Abomangoli
Nadège Abomangoli

Ce 19 juin, cette native du Congo Brazzaville de 46 ans, candidate de la Nupes, a fait tomber le député sortant Les Républicains (LR) Alain Ramadier à Aulnay-sous-Bois et Bondy (10e circonscription de Seine-Saint-Denis – 93).

Cette ancienne militante de SOS Racisme a été collaboratrice parlementaire entre 2013 et 2015. Nadège Abomangoli a également siégé au Conseil régional d’Île-de-France entre 2010 et 2015, alors qu’elle était encartée au Parti socialiste avant de rejoindre La France insoumise (LFI).

  • Carlos Martens Bilongo (Nupes)
Carlos Martens Bilongo
Carlos Martens Bilongo

Autre insoumis faisant son entrée dans l’hémicycle : Carlos Martens Bilongo, élu à Villiers-le-Bel dans le Val-d’Oise face au candidat MoDem François Pupponi, avec 61,72 % des suffrages.

Cet enseignant en économie de 31 ans, né en France de parents congolais (RDC) et angolais, est très actif dans le milieu associatif, notamment via une structure qui propose aux enfants de tous les milieux des activités sportives et culturels accessibles.

  • Farida Amrani (Nupes)
Farida Amrani
Farida Amrani

Née au Maroc en 1976, arrivée en France à l’âge de deux ans, cette candidate de la Nupes a été élue dans la 1ère circonscription de l’Essone au terme d’une bataille qu’elle mène de longue date.

Battue aux législatives de 2017 par Manuel Valls, qui l’accuse alors de complaisance avec les islamistes, Farida Amrani soupçonne l’ancien Premier ministre de tricherie. Lorsque ce dernier démissionne afin de se lancer à l’assaut de la mairie de Barcelone, elle tente de lui succéder à l’occasion de l’élection législative partielle de novembre 2018. Elle est alors défaite par Francis Chouat, candidat soutenu par Emmanuel Macron. À 45 ans, cette conseillère municipale a pris sa revanche en battant le candidat LREM avec près de 60 % des voix.

Ceux qui partent

  • Saïd Ahamada, (LREM – Ensemble !)

Comme de nombreux députés sortants de la majorité, Saïd Ahmada a fait les frais de la sanction électorale infligée au camp présidentiel lors de ces législatives. Député des quartiers nord de Marseille, entré dans l’hémicycle en 2017 sous les couleurs de La République en marche, il a été évincé dès le 12 juin au profit du Rassemblement national (RN) et de la Nupes.

Né à Saint-Denis de la Réunion, celui qui fut porte-parole de son groupe parlementaire entre 2019 et 2020 est d’origine comorienne.

  • Laetitia Avia, (LREM – Ensemble !)

Figure de la diversité nouvelle de l’hémicycle en 2017, cette avocate de 36 ans est née en France de parents togolais et a été naturalisée à l’âge de 12 ans. Cette ancienne membre de la Commission des lois ainsi que des groupes d’amitié France-Ghana et France-Canada n’a obtenu que 45,92 % des voix face à la candidate écologiste de la Nupes Éva Sas, dans la 8e circonscription de Paris.

  • Brahim Hammouche (MoDem – Ensemble !)

Élu en Moselle en 2017, ce natif de Smaoun, en Algérie, n’a lui non plus pas réussi à dépasser le premier tour du scrutin. Médecin-psychiatre de formation, il cède son siège d’élu LREM à Laurent Jacobelli du Rassemblement national.

  • Jean-François Mbaye (LREM – Ensemble !)

Ce natif de Dakar, au Sénégal, a été largement battu lors du 2e tour du scrutin par la candidate de la Nupes Clémence Guetté (64,2 % des voix) dans la 2ème circonscription du Val-de-Marne. Il avait été élu en 2017 dans les rangs de la majorité présidentielle.

Arrivé en France en 1998 pour ses études, Jean-François Mbaye est le petit-fils d’une ancienne conseillère municipale de l’île de Gorée, dans la capitale sénégalaise.

  • Patrice Anato (LREM – Ensemble !)

Élu dans la 3e circonscription de Seine-Saint-Denis, ce Franco-Togolais né à Lomé en 1976 perd son siège au profit du candidat LFI (Nupes) Thomas Portes. Ce juriste, qui a rejoint LREM en 2016, s’était porté candidat à la présidence de son groupe parlementaire, face à François de Rugy et Christophe Castaner.

Ceux qui restent

  • Danièle Obono (Nupes)

À 41 ans, elle fait partie des rares députés élus dès le premier tour des élections législatives. Elle entame ainsi son deuxième mandat pour la 17e circonscription de Paris. Née à Libreville au Gabon, elle arrive en France à l’âge de onze ans. Elle a notamment largement soutenu la candidature de Rachel Keke.

  • Mohamed Laqhila (MoDem – Ensemble !)

Né à Oulmès, au Maroc, en 1959, ce député de la majorité présidentielle conserve son siège en tant qu’élu de la 11e circonscription des Bouches-du-Rhône. Cet expert-comptable et commissaire aux comptes est membre du groupe d’amitié France-Maroc, lequel comptait plusieurs députés franco-marocains, comme Fiona Lazaar (non-réélue), Nadia Hai (réélue) ou encore Mustapha Laabid (ex-député LREM démissionnaire, poursuivi pour abus de confiance)

  • Huguette Tiegna (LREM – Ensemble !)

Cette députée de la majorité, née en 1982 à Bangassogo au Burkina Faso et arrivée en France en 2009, rempile pour un second mandat. Élue dans la 2e circonscription du Lot, elle doit sa carrière politique à une rencontre en 2015 avec Emmanuel Macron qui, à l’époque où il était encore ministre de l’Économie, a visité les locaux de la start-up où elle travaillait.

  • Amélia Lakrafi (LREM – Ensemble !)

Réélue par les Français de la 10e circonscription de l’étranger, la député de 44 ans continuera de défendre les projets de l’exécutif à l’Assemblée nationale. Née à Casablanca, au Maroc, elle représente les citoyens français établis dans quarante-neuf pays répartis entre l’Est et le Sud du continent africain et le Moyen-Orient.

Avec Jeune Afrique par Manon Laplace et Olivier Marbot

Rachel Kéké, la femme de ménage franco-ivoirienne qui entre à l’Assemblée

juin 20, 2022

Pendant deux ans, elle a été le porte-voix de la grève contre le groupe hôtelier Accor. Le 19 juin, cette Franco-Ivoirienne à la détermination sans faille, candidate aux élections législatives françaises sous les couleurs du parti de Jean-Luc Mélenchon, a été élue députée.

Rachel Kéké se présente aux législatives françaises dans la 7ème circonscription du Val-de-Marne © Bruno LEVY/DIVERGENCE

177. C’est le nombre de voix qui sépare Rachel Kéké de son opposante, l’ancienne ministre des Sports d’Emmanuel Macron, Roxana Maracineanu, lors du second tour des élections législatives. Dans une confrontation aux allures de duel entre David et Goliath, c’est finalement l’outsider qui l’a emporté dans la 7e circonscription du Val-de-Marne, avec 50,3 % des suffrages. Quelques jours avant cette élection, Jeune Afrique avait rencontré cette Franco-Ivoirienne qui, à 48 ans, cumule les casquettes*.

En plus de son emploi de femme de chambre et des obligations parentales qu’impose l’éducation de cinq enfants, Rachel Kéké, qui habite à Chevilly-Larue, en région parisienne, s’est lancée jeudi 19 mai dans la course aux législatives des 12 et 19 juin. « Je suis une guerrière. Des batailles, j’en ai déjà menées. Je suis prête pour celle-là », garantit-elle au téléphone, sur le seuil du collège de sa benjamine, où elle a rendez-vous.

Investie par La France insoumise (LFI), la formation de Jean-Luc Mélenchon, pour représenter la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), la coalition de gauche, dans la 7e circonscription du Val-de-Marne, cette représentante de la société civile n’est pas une inconnue. Entre 2019 et 2021, elle fut la voix et le visage des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles, sis dans le 17e arrondissement de Paris. Des employées en sous-traitance devenues célèbres en France pour avoir mené la grève la plus longue de l’histoire de l’hôtellerie.

Deux ans de bataille

« La sous-traitance est trop souvent utilisée pour priver les travailleurs de leurs droits. Nos conditions de travail étaient tellement pénibles que ça nous a poussées à nous syndiquer et à faire grève », se rappelle l’ex-porte-parole des grévistes. La lutte durera vingt-deux mois, un record. « Les syndicats nous avaient prévenues : un groupe comme Accor ne plie pas facilement. On s’attendait à devoir se battre quelques semaines ou quelques mois », s’amuse-t-elle.

Il faudra finalement près de deux ans, donc, avant d’obtenir gain de cause. Et qu’importent la fatigue, le mépris, les intimidations et les insultes, à l’époque, Rachel Kéké n’entend rien céder. « J’ai tout vu dans cette lutte. On nous a infantilisées, humiliées, insultées. Souvent, on a douté, mais on n’a jamais baissé les bras. » Il faut dire que, pour elle, l’abandon n’est pas une option. « Je tiens ça de ma mère », assure-t-elle, évoquant le souvenir de celle qui, pour nourrir ses sept enfants, était vendeuse de vêtements sur le marché d’Adjamé, à Abobo.

C’est dans cette commune du nord d’Abidjan que Rachel Kéké grandit, puis met au monde son fils aîné, avant de rejoindre Paris à l’âge de 26 ans. Du métissage de son quartier d’origine, où cohabitaient « Ivoiriens, Maliens, Sénégalais, Guinéens, catholiques et musulmans », elle dit retenir la chaleur et la tolérance. La pugnacité aussi, « obligatoire » pour une famille modeste.

La voix des invisibles

Cet héritage, la candidate LFI souhaite le mettre au service des « essentiels ». Ces femmes et ces hommes « invisibles » qui ont « tenu la France » à bout de bras quand tout le pays se confinait face à l’épidémie de coronavirus. Juste avant son élection à l’Assemblée nationale, Rachel Kéké nous confiait vouloir être la voix des « femmes de ménage, des éboueurs, des aides à domicile, des profs mal payés, des agents de sécurité… » « Les hommes et les femmes politiques ne savent pas comment nous vivons. Si nous ne sommes pas à l’Assemblée nationale pour plaider notre propre cause, qui le fera ? » demande celle qui brûle d’obtenir « une rencontre avec le ministre du Travail ».

« Ce qui domine dans certains quartiers, au-delà de la “désespérance”, c’est un problème de confiance. Les gens ont le sentiment d’être systématiquement trahis par ceux qu’ils élisent », renchérit Hadi Issahnane, élu LFI à la mairie de Chevilly-Larue et membre de l’équipe de campagne de Rachel Kéké. La meilleure manière pour rétablir la confiance est de donner des responsabilités à des gens qui n’ont pas de plan de carrière politique. Comme Rachel. Ce sont les luttes qui se sont imposées à elle qui l’ont menée là où elle est. »

Mépris de classe

Si elle reconnaît volontiers que l’idée de faire de la politique lui a d’abord semblé « bizarre », Rachel Kéké l’assure, le challenge « ne [lui] fait pas peur ». Mastodontes de l’hôtellerie, députés, journalistes parfois « méprisants »… Personne n’a réussi à l’intimider. « Elle s’adresse à un PDG de multinationale comme elle s’adresserait à un passant », résume Hadi Issahnane. « [C’est une très bonne chose] si elle fait vibrer les colonnes du Palais Bourbon », abondait Alexis Corbière, début mai, sur un plateau de La Chaîne parlementaire (LCP). La journaliste qui faisait face à ce dirigeant de LFI lui avait alors demandé si Rachel Kéké avait « été formée », au cas où elle entrerait à l’Assemblée.

« C’est méprisant, mais c’est elle qui se ridiculise. On veut me former pour que j’apprenne le prix du kilo de riz ? » ironise l’intéressée. « Il y a eu et il y aura toujours quelques réflexes de classe, des gens qui diront : “Elle est femme de chambre, sait-elle ce qu’est un projet de loi ?” déplore Issahnane Hadi. Mais Rachel parle du concret : la paye, l’école, la souffrance des gens d’en bas. Elle est capable d’aller chercher les classes populaires, les abstentionnistes et tous ceux qui ne se sentent pas représentés. »

« Fière d’être ivoirienne »

Son franc-parler, Rachel Kéké dit le puiser, là encore, dans ses racines ivoiriennes. « Ma famille est de l’ethnie bété. Chez nous, quand c’est bleu, c’est bleu, quand c’est rouge, c’est rouge. Pas d’hypocrisie : on dit les choses comme on les pense et on ne tourne pas autour du pot », revendique-t-elle. « J’ai beaucoup d’admiration pour les femmes comme l’ancienne première dame Simone Gbagbo [épouse du président Laurent Gbagbo, d’origine bété], elle n’a pas peur, elle assume », assure-t-elle.

Tirée de ses origines ou de ses luttes de militante et de cheffe de famille monoparentale, sa détermination lui vaut aujourd’hui d’être appelée à la rescousse par de nombreux mouvements sociaux, de Marseille à Rotterdam en passant par Genève ou la Belgique. Mais avec l’exposition politique viendront quelques coups, prédit-elle. « Je m’attends à être attaquée, mais j’ai l’habitude. Quand on est noire et femme de chambre, on sait se défendre seule », se targue-t-elle, évoquant les injures racistes de certains clients de l’hôtel, à propos desquelles ses responsables « n’ont jamais rien fait ».

Craint-elle les xénophobes et ceux qui agitent à tout-va la question identitaire et la peur du « grand remplacement » ? « C’est derrière nous », veut croire l’aspirante députée. « Éric Zemmour a fait son cinéma sur l’immigration, il a eu 7 % à la présidentielle. Le Pen père n’a jamais réussi à être élu et, pour l’instant, sa fille non plus. Aujourd’hui, il faut que la France se réconcilie pour [que l’on puisse] vivre ensemble », dit-elle. Pour cela, elle entend faire entrer « un peu plus de diversité à l’Assemblée nationale et y apporter les luttes menées jusqu’ici à la porte de l’hôtel Ibis », sans rien renier de son identité. « Je suis fière d’être ivoirienne et je suis fière d’être noire. Je suis fière d’être française aussi. Et c’est ici que je vais me battre jusqu’à ma mort. » Désormais, Rachel Kéké pourra ajouter une corde à son arc, et non des moindres : celle de députée.

Avec Jeune Afrique par Manon Laplace

(*) Nous republions cet article, initialement paru le 26 mai 2022, au lendemain de l’élection de Rachel Kéké, dimanche 19 juin.

Rachel Kéké, la femme de ménage franco-ivoirienne qui veut entrer à l’Assemblée

mai 26, 2022

Pendant deux ans, elle a été le porte-voix de la grève contre le groupe hôtelier Accor. Les 12 et 19 juin, cette Franco-Ivoirienne à la détermination sans faille représentera le parti de Jean-Luc Mélenchon lors des législatives françaises.

Rachel Kéké se présente aux législatives françaises dans la 7ème circonscription du Val-de-Marne Rachel Keke, cheffe de file, de liste de la 7eme circonscription du Val-de-Marne, militante syndicale ,mouvement social des femmes de ménage de l’Ibis Batignolles , Convention Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale , NUPES, Paris Mai 2022 © Bruno LEVY/DIVERGENCE

Rachel Kéké est une femme occupée. À quarante-huit ans, l’infatigable Franco-Ivoirienne cumule les casquettes. En plus de son emploi de femme de chambre et des obligations parentales qu’impose l’éducation de cinq enfants, cette habitante de Chevilly-Larue, en région parisienne, s’est lancée ce jeudi 19 mai dans la course aux législatives des 12 et 19 juin. « Je suis une guerrière. Des batailles, j’en ai déjà menées. Je suis prête pour celle-là », garantit-elle au téléphone, sur le seuil du collège de sa benjamine, où elle a rendez-vous. 

Investie par La France insoumise (LFI), la formation de Jean-Luc Mélenchon, pour représenter la NUPES, la coalition de gauche, dans la 7e circonscription du Val-de-Marne, cette représentante de la société civile n’est pas une inconnue. Entre 2019 et 2021, elle fût la voix et le visage des femmes de chambres de l’hôtel Ibis Batignolles, sis dans le 17e arrondissement de Paris. Des employées en sous-traitance devenues célèbres en France pour avoir mené la grève la plus longue de l’histoire de l’hôtellerie. 

Deux ans de bataille

« La sous-traitance est trop souvent utilisée pour priver les travailleurs de leurs droits. Nos conditions de travail étaient tellement pénibles que ça nous a poussé à nous syndiquer et à faire grève », se rappelle l’ex-porte-parole des grévistes. La lutte durera vingt-deux mois, un record. « Les syndicats nous avaient prévenues : un groupe comme Accor ne plie pas facilement. On s’attendait à devoir se battre quelques semaines ou quelques mois », s’amuse-t-elle. 

Il faudra finalement près de deux ans, donc, avant d’obtenir gain de cause. Et qu’importe la fatigue, le mépris, les intimidations et les insultes, à l’époque, Rachel Kéké n’entend rien céder. « J’ai tout vu dans cette lutte. On nous a infantilisées, humiliées, insultées. Souvent, on a douté, mais on n’a jamais baissé les bras. » Il faut dire que pour elle, l’abandon n’est pas une option. « Je tiens ça de ma mère », assure-t-elle, évoquant le souvenir de celle qui, pour nourrir ses sept enfants, était vendeuse de vêtements sur le marché d’Adjamé, à Abobo.

C’est dans cette commune du nord d’Abidjan que Rachel Kéké grandit, puis met au monde son fils aîné, avant de rejoindre Paris à l’âge de 26 ans. Du métissage de son quartier d’origine, où cohabitaient « Ivoiriens, Maliens, Sénégalais, Guinéens, Catholiques et Musulmans », elle dit retenir la chaleur et la tolérance. La pugnacité aussi, « obligatoire » pour une famille modeste.

La voix des invisibles

Cet héritage, la candidate LFI souhaite le mettre au service des « essentiels ». Ces femmes et ces hommes « invisibles » qui ont « tenu la France » à bout de bras quand tout le pays se confinait face à l’épidémie de coronavirus. Si elle décroche un siège à l’Assemblée nationale, Rachel Kéké entend être la voix des « femmes de ménages, des éboueurs, des aides à domicile, des profs mal payés, des agents de sécurité… ». « Les hommes et les femmes politiques ne savent pas comment nous vivons. Si nous ne sommes pas à l’Assemblée nationale pour plaider notre propre cause, qui le fera ? », demande celle qui trépigne d’obtenir « une rencontre avec le ministre du Travail ».

« Ce qui domine dans certains quartiers, au-delà de la “désespérance”, c’est un problème de confiance. Les gens ont le sentiment d’être systématiquement trahis par ceux qu’ils élisent », renchérit Hadi Issahnane, élu LFI à la mairie de Chevilly-Larue et membre de l’équipe de campagne de Rachel Kéké. La meilleure manière pour rétablir la confiance est de mettre aux responsabilités des gens pour qui la politique n’est pas un plan de carrière. Rachel incarne cela. Ce sont les luttes qui se sont imposées à elle qui l’ont menée là où elle est. »

Mépris de classe

Si elle reconnaît volontiers que l’idée de faire de la politique lui a d’abord semblé « bizarre », Rachel Kéké l’assure : le challenge « ne [lui] fait pas peur ». Mastodontes de l’hôtellerie, députés, journalistes parfois « méprisants »… Personne n’a réussi à l’intimider. « Elle s’adresse à un PDG de multinationale comme elle s’adresserait à un passant », résume Hadi Issahnane. « [C’est une très bonne chose] si elle fait vibrer les colonnes du Palais Bourbon », abondait Alexis Corbière, début mai, sur un plateau de La Chaîne parlementaire (LCP). La journaliste qui faisait face à ce dirigeant de LFI lui avait alors demandé si Rachel Kéké avait « été formée », au cas où elle entrerait à l’Assemblée.

« C’est méprisant, mais c’est elle qui se ridiculise. On veut me former pour que j’apprenne le prix du kilo de riz ? » ironise l’intéressée. « Il y a eu et il y aura toujours quelques réflexes de classe, des gens qui diront : “Elle est femme de chambre, sait-elle ce qu’est un projet de loi ?” déplore Issahnane Hadi. Mais Rachel parle du concret : la paye, l’école, la souffrance des gens d’en bas. Elle est capable d’aller chercher les classes populaires, les abstentionnistes et tous ceux qui ne se sentent pas représentés. »

« Fière d’être ivoirienne »

Son franc-parler, Rachel Kéké dit, là encore, le puiser dans ses racines ivoiriennes. « Ma famille est de l’ethnie bété. Chez nous, quand c’est bleu, c’est bleu, quand c’est rouge, c’est rouge. Pas d’hypocrisie : on dit les choses comme on les pense et on ne tourne pas autour du pot », revendique-t-elle. « J’ai beaucoup d’admiration pour les femmes comme l’ancienne première dame Simone Gbagbo [épouse du président Laurent Gbagbo, d’origine bété], elle n’a pas peur, elle assume », énumère-t-elle. 

Tirée de ses origines ou de ses luttes de militante et de cheffe de famille monoparentale, sa détermination lui vaut aujourd’hui d’être appelée à la rescousse par de nombreux mouvements sociaux, de Marseille à Rotterdam en passant par Genève ou la Belgique. Mais avec l’exposition politique viendront quelques coups, prédit-elle. « Je m’attends à être attaquée, mais j’ai l’habitude. Quand on est noire et femme de chambre, on sait se défendre seule », se targue-t-elle, évoquant les injures racistes de certains clients de l’hôtel, face auxquelles ses responsables « n’ont jamais rien fait ».

Craint-elle les xénophobes et ceux qui agitent à tout-va la question identitaire et la peur du « grand remplacement » ? « C’est derrière nous », veut croire l’aspirante députée. « Éric Zemmour a fait son cinéma sur l’immigration, il a eu 7 % à la présidentielle. Le Pen père n’a jamais réussi à être élu et pour l’instant, sa fille non plus. Aujourd’hui il faut que la France se réconcilie pour vivre ensemble », dit-elle. Pour cela, elle entend faire entrer « un peu plus de diversité à l’Assemblée nationale et y apporter les luttes menées jusqu’ici à la porte de l’hôtel Ibis », sans rien renier de son identité. « Je suis fière d’être ivoirienne et je suis fière d’être noire. Je suis fière d’être française aussi. Et c’est ici que je vais me battre jusqu’à ma mort. »

Avec Jeune Afrique par Manon Laplace