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Sénégal : David Diop met la France des Lumières face à l’esclavage

novembre 28, 2021
L’écrivain David Diop à Paris, en septembre 2018. © JOEL SAGET/AFP

Dans son nouveau roman, « La Porte du voyage sans retour », l’auteur sénégalais installé à Pau raconte le voyage du botaniste français Michel Adanson au Sénégal, dans les années 1750.

Après Frère d’âme, prix Goncourt des lycéens en 2018 et Booker Prize International en 2021, David Diop publie aux éditions du Seuil La Porte du voyage sans retour. Dans un style totalement différent de celui de son livre précédent, l’écrivain d’origine sénégalaise raconte le voyage au Sénégal, au XVIIIe siècle, du savant français Michel Adanson (1727-1806). Partiellement inspiré de personnages réels, ce texte à l’écriture précise raconte l’évolution d’un homme des Lumières façonné par les préjugés de son époque et dont les certitudes sont progressivement mises à mal par l’amitié et, surtout, par l’amour.

Jeune Afrique : Comment vous est venue l’idée de ce livre ?

David Diop : J’en ai eu l’idée il y a une quinzaine d’années, quand j’ai lu le récit de voyage que Michel Adanson a publié en 1757, racontant ses quatre ou cinq années passées au Sénégal au début des années 1750. Trois ans après son retour, il rédige un texte qui devait faire office d’introduction générale à son Histoire naturelle du Sénégal. J’ai été frappé par l’originalité de son regard et par la qualité de son écriture. Il sait raconter son voyage et se mettre en scène avec les « Nègres du Sénégal », comme il les appelle. Et comme il est savant, il observe leur société de façon méthodique.

Quand j’ai lu son texte et que j’ai vu des mots, des noms, des réalités que j’ai moi-même connues au Sénégal, cela m’a extrêmement intéressé, au point que c’est de lui qu’est partie mon idée de créer un groupe de recherche sur les représentations européennes de l’Afrique aux XVIIe et XVIIIe siècles. Sur place, il essaie de savoir – c’est d’ailleurs une instruction qui lui était donnée par les frères Jussieu, membres éminents de l’Académie royale des sciences de Paris – quelles pouvaient être les propriétés des plantes qu’il était venu décrire.

Michel Adanson, c’est avant tout un botaniste.

Oui, et il fait l’épreuve de ces plantes par son corps. C’est une attitude propre aux philosophes et aux savants des Lumières, l’expérimentation. Son autre originalité, c’est qu’il apprend le wolof parce qu’il a compris que les propriétés de ces plantes sont connues par un petit groupe de personnes, hommes ou femmes, que les traducteurs de l’époque n’étaient pas en mesure de comprendre.

Comment avez-vous travaillé sur ce personnage bien réel pour bâtir votre fiction ?

J’ai prélevé des indices. Un jeune historien sénégalais qui s’appelle Ousmane Seydi a attiré mon attention sur le fait qu’au Muséum d’histoire naturelle de Paris sont conservés des brouillons rédigés par Michel Adanson. Lesquels contiennent des contes et des légendes en wolof qu’il a conservés dans le but d’écrire son Histoire naturelle du Sénégal. Il ne s’agissait pas seulement pour lui de classifier des plantes, mais aussi de décrire des hommes et leurs sociétés.

Y trouve-t-on l’histoire d’amour que vous nous racontez ?

Non, mais dans ses brouillons en wolof retranscrit, il y a des échanges entre un homme venant d’ailleurs et une jeune fille qui refuse ses avances de façon très pudique. Évidemment, cette donnée m’a laissé la liberté d’imaginer qu’il avait pu tomber amoureux. Mais c’est un prétexte, car je voulais cette histoire d’amour pour que ce jeune philosophe du siècle des Lumières mette à l’épreuve sa représentation humaniste du monde au contact de la réalité crue de l’esclavage. Le meilleur moyen de le confronter à cette réalité, c’était de le faire tomber amoureux d’une jeune femme promise à l’esclavage.

AVEC UN PEU D’ÉTUDES, LES NÈGRES FERAIENT D’EXCELLENTS ASTRONOMES

C’est un homme en avance sur son temps qui commence à considérer les Noirs comme des humains.

Dans son récit de voyage de 1757, il dit, je le cite, que les Nègres ne sont « ni cruels ni incultes », comme on les présente dans sa bibliothèque de voyageur. Il affirme avoir découvert sur place que ce qu’il avait lu était faux. Dans un autre passage, et c’est d’ailleurs une phrase ambiguë, chargée des préjugés de son époque, il observe que les personnes du village dans lequel il se trouve ont une bonne connaissance des constellations. « Avec un peu d’études, les Nègres feraient d’excellents astronomes », dit-il. Si bien qu’il va être repéré, plus tard, par les abolitionnistes français, notamment la Société des amis des Noirs, qui vont considérer que c’est un précurseur. Ces passages vont être mis en évidence par le quaker abolitionniste Antoine Bénézet, qui se servira de ce qu’écrit Adanson sur les Nègres pour l’ajouter à son argumentation contre la traite.

Cela n’empêche pas le Français de participer au système…

Oui, il est employé par la concession du Sénégal, dont le principal revenu est l’esclavage. Lui-même va penser qu’il serait judicieux de ne plus envoyer de Nègres aux Antilles et de les employer sur place. Il a une formule un peu étrange, en marge d’un article de son encyclopédie, où il soutient qu’il faudrait trouver des esclaves volontaires – drôle de formule ! –  pour travailler sur place à la culture de la canne à sucre. Ce serait pour lui plus efficace que d’envoyer des gens mourir par milliers sur la route des Antilles.

JE FAIS ENTRER DES LECTEURS DANS CETTE AFRIQUE ANCIENNE QUE LE GRAND PUBLIC NE CONNAÎT PAS

Outre son histoire d’amour, Adanson vit une amitié très forte avec un jeune garçon, Ndiak.

Ce Ndiak n’est pas mentionné dans le récit de voyage effectif publié en 1757, mais il se trouve être cité dans les brouillons d’Adanson. Qui affirme que c’est le fils d’un grand dignitaire du royaume du Waalo, âgé de 12 ans et qui lui a été donné comme « passeport ». J’en ai fait une sorte d’alter ego de Michel Adanson, un « fixeur » qui lui permet de voyager à l’intérieur du Sénégal.

Vous évoquez longuement l’organisation sociale du Sénégal de l’époque.

J’ai voulu raconter la découverte, par un jeune savant de 23 ans, de sociétés et de façons de vivre absolument différentes. Je me suis servi de son œil de botaniste et du fait qu’il était formé pour décrire. Il est aussi important de préciser qu’il écrit pour sa fille et qu’il veut lui ouvrir un monde inconnu. On oublie trop souvent qu’il y a eu des personnes, bien avant notre période, qui ont eu leurs entrées dans des mondes radicalement différents et souvent caricaturés. De la sorte, à mon modeste niveau, je fais entrer des lecteurs dans cette Afrique ancienne que le grand public ne connaît pas.

Si votre imagination joue à plein, vous restez néanmoins très précis.

Je reconnais que tout n’est pas tout à fait exact. Mais, par exemple, la localisation des villes ou des grands villages que j’évoque, elle est précisément faite par Michel Adanson, qui a réalisé une carte du Sénégal que l’on peut voir sur la jaquette du livre ! C’est avec cette carte que j’ai travaillé. Je me suis renseigné ensuite pour savoir comment étaient organisés les cités et les royaumes à cette époque-là.

Vous accordez aussi de la place aux croyances locales.

Dans la presqu’île du Cap-Vert, les Lébous pratiquent le Ndeup, une cérémonie d’exorcisme où l’on essaie de discerner ce qui tourmente les hommes et les femmes qui se sentent mal d’un point de vue psychologique. Ils parlent de « rab » ou « rapp », c’est-à-dire d’entités qui investissent notre corps et peuvent nous tourmenter, notamment par jalousie. Il m’a semblé important de placer la raison triomphante du siècle des Lumières face, non pas à l’irrationnel, mais plutôt face au surnaturel, qui peut paraître naturel dans certaines civilisations.

Si vous lisez les récits de voyages du père Labat, Nouvelle relation de l’Afrique occidentale, publié en 1728, ou Nouveau voyage aux isles françoises de l’Amérique, publié en 1722, vous découvrez que tout ce qu’il appelle les fétiches, comme les croyances animistes, sont pour lui des œuvres du diable ! C’est la conception européenne habituelle qu’il exprime là. J’ai voulu revenir sur un rendez-vous manqué. Et la fiction le permet en toute liberté.

Ce livre est écrit dans un style radicalement différent de celui de Frère d’âme.

L’écriture naît de contraintes que l’on se fixe à soi-même. Pour Frère d’âme, je me suis imposé un personnage qui ne pouvait pas écrire une lettre parce qu’il ne parlait pas le français. Ce qui m’a conduit à faire entendre une voix intérieure qui, en principe, est cachée.

Cette fois, le propos est différent puisque je propose un voyage au lecteur par l’intermédiaire d’un homme des Lumières qui a une belle plume. Il s’agit d’un cahier secret écrit pour sa fille, un cahier intime, franc, animé d’un souci de clarté et de précision. Cela supposait un certain registre de langue. Mais je ne voulais pas pasticher l’écriture du XVIIIe siècle avec une langue qui serait trop éloignée de ce que l’on a l’habitude de lire ou d’entendre. Il n’y a pas de meilleurs écrivains dans la langue du XVIIIe que les écrivains du XVIIIe eux-mêmes !

Quelles relations entretenez-vous avec le Sénégal ?

J’ai vécu à Dakar essentiellement, même si ma famille est originaire de Louga. Malheureusement, avec la pandémie, je n’ai pas pu m’y rendre depuis le mois de février 2018, époque à laquelle j’avais organisé un colloque à l’université Cheikh-Anta-Diop sur l’Afrique des savants du XVIIe au XXe siècle.

Dans le livre vous écrivez « Cap Verd » et non « Cap-Vert ». Pourquoi ?

C’est une coquetterie de ma part. C’est ainsi que l’écrit Michel Adanson et je me suis autorisé ce « d » car le savant reprend la façon d’écrire de l’époque, qui venait du nom portugais des lieux, « Cabo Verde ».

Vous avez reçu le Booker Prize International. C’est une sacrée distinction !

Je ne mesurais pas, avant d’arriver parmi les finalistes, l’importance de ce prix. J’ai été extrêmement étonné par l’engouement qu’il suscite. Et je me suis rendu compte qu’il m’ouvrait, grâce à l’excellente traduction de la poétesse Anna Moschovakis avec qui je le partage, les portes du Commonwealth. J’ai maintenant des lecteurs de l’ancien empire colonial britannique, notamment indiens, qui m’en parlent. C’est vraiment une chance extraordinaire pour moi.

La porte du voyage sans retour, de David Diop, Seuil, 258 pages, 19 euros.

Avec Jeune Afrique par Nicholas Michel

Antonio Dikele Distefano : « Les Noirs d’Europe ne se préoccupent pas du sort des migrants »

novembre 23, 2021
Antonio Dikele Distefano est à la fois écrivain, scénariste et présentateur d’émissions télévisées © Basso CANNARSA/Opale/Leemage

Dans le roman « Invisible », déjà adapté sur Netflix, cet Italien d’origine angolaise retrace le parcours du combattant d’un Noir en Europe. Entretien avec ce touche-à-tout qui témoigne du racisme et évoque sans détours la question de l’immigration.

« Invisible »  est à la fois tout et rien. Dans ce premier roman paru le 9 octobre, Antonio Dikele Distefano met en scène Zéro, un personnage à la fois timide et engagé qui navigue dans cette Italie où les gens de couleurs peinent à se faire une place. Si l’auteur affirme que ce roman n’est pas un autoportrait, il est tout de même difficile de ne pas le confondre avec son personnage principal.

L’enfance d’Antonio, né en 1992 à Ravenne, en Émilie-Romagne, est marquée par la précarité. Chômage, fins de mois compliquées, expulsions… Sa famille, qui a fui la guerre civile en Angola, se heurte vite aux réalités des migrants africains en Italie. Très jeune déjà, tout comme Zéro, Antonio se sent « vieux » face aux difficultés. Alors que sa mère est rentrée au pays, il se confronte dès l’âge de 17 ans à la vie d’un adulte noir en Italie. Mais il se forge rapidement une carapace et pause petit à petit ses pions.

Écrivain, scénariste, présentateur d’émissions télévisées, le parcours de cet autodidacte à qui le destin n’a pas fait de cadeau est aujourd’hui un symbole de réussite dans la péninsule. Ce succès est le fil conducteur de ce roman aujourd’hui adapté en série et disponible sur la plateforme Netflix, qui laisse peu de place au fatalisme.

Jeune Afrique : Votre roman s’intitule « Invisible » et le personnage principal porte le nom de Zéro. Pourquoi ces choix ?

Antonio Dikele Distefano : Le mot « zéro » représente tout et rien. Alors dans ce roman j’ai voulu dessiner un personnage auquel tous les lecteurs pouvaient s’identifier. Ce terme peut aussi renvoyer à la fois à l’invisibilité et à la visibilité d’une personne noire en Italie. Quand on est noir dans ce pays, nous sommes soumis aux jugements. Les Noirs sont ceux qui attisent les débats. En revanche, du point de vue de la loi et de l’état civil, nous sommes invisibilisés.

Enfin, ce chiffre représente graphiquement un point et un espace qu’on peut remplir avec ce que l’on veut. C’est exactement ce que fait le personnage du livre en se créant sa propre histoire pour ne pas tomber dans un certain déterminisme social. Il ne veut pas vivre la vie que la société veut lui imposer, mais celle qu’il veut inventer.

Dans votre livre, vous utilisez quelques mots en lingala. Le parlez-vous ? 

J’ai appris le lingala à la maison. Mon père s’est toujours exprimé en lingala avec ses frères. Chez nous la règle était simple, quand mon père me parlait en lingala, il fallait que je lui réponde dans la même langue et non en italien. 

Quel est donc votre rapport à l’Afrique ? 

L’Afrique est un continent que j’ai dans la peau et c’est probablement l’endroit où je me sens le mieux. J’y vais autant que je peux et à terme, j’aimerais partager ma vie entre le continent et l’Italie.

LES NOIRS D’EUROPE SE SONT MOBILISÉS APRÈS LA MORT DE GEORGE FLOYD MAIS NE S’OCCUPENT PAS DU SORT DES MIGRANTS

Dans l’un des passages de votre livre, vous dîtes : « les Africains défendent une identité qui ne leur appartient pas. L’histoire m’a appris que si je suis d’origine angolaise c’est parce que les Européens l’ont voulu ». Qu’est ce que cela signifie ? 

Les Noirs sont avant tout animistes, même si les colons ont voulu nous faire croire que cette pratique incarne le mal. Les frontières africaines qui prévalent aujourd’hui ne nous appartiennent pas. Un jour, les Européens se sont assis à une table et se sont partagé le continent comme un gâteau. C’est pour cette raison que je m’identifie d’abord à une tribu au lieu de dire que je suis angolais. Mes ancêtres étaient bantous avant l’arrivée des Portugais.

« Invisible », d’Antonio Dikele Distefano, Liana Lévi, 224 pages, 16 euros
« Invisible », d’Antonio Dikele Distefano, Liana Lévi, 224 pages, 16 euros © DR

Les afro-descendants doivent-ils donc revenir aux sources pour mieux appréhender leur identité ?

Absolument. Il manque à un enfant noir qui vit en Europe une certaine dimension historique de son identité. À l’école, l’histoire des Africains se résumait à la traite des esclaves et à leur déportation en Amérique. C’est en partie à cause de cette erreur d’appréciation qu’en Europe, les Noirs ont tendance à adopter les luttes afro-américaines.

En Italie et ailleurs, j’ai vu beaucoup d’entre eux aller dans les manifestations après la mort de George Floyd. Mais quand il s’agit de se préoccuper du sort des migrants qui se noient dans la Méditerranée, il n’y a personne. C’est déplorable puisque ces migrants sont plus proches de nous.

Les Noirs d’Europe doivent-ils alors constituer leurs propres luttes ?

Cela est inévitable. Nous devons mener une lutte instructive qui ne vient pas forcément d’un sentiment de rage. La bataille doit être portée sur le plan politique et sur le plan économique. Il faut des Noirs en politique, dans la littérature et au sein des organisations économiques. En Europe, la réussite de l’homme noir ne doit pas forcément se résumer aux footballeurs.

QUAND IL S’AGIT D’IMMIGRATION, LES PERSONNES DE COULEUR SONT CLASSÉES DANS UNE SOUS-CATÉGORIE

Alors que les partis d’extrême droite ont le vent en poupe en Europe, quel regard portez-vous sur l’immigration  ?

La stigmatisation des migrants africains n’a pas de sens. En Italie, on ne cesse de les tenir responsables de tous les maux alors qu’ils sont minoritaires. La plupart des migrants italiens viennent d’Europe de l’Est et d’Europe du Sud. Ces personnes se sont aussi déplacées pour trouver de meilleurs opportunités. Quand il s’agit d’immigration, les personnes de couleur sont classées dans une sous-catégorie.

Dans le roman, Zéro est constamment victime de discriminations. L’Italie est-elle un pays raciste ? 

L’Italie est un pays raciste dans ses lois mais on ne peut pas dire que tous les Italiens le sont. Cela fait huit ans que j’entends dire que je suis un nouvel Italien parce que j’ai acquis la nationalité. Cela n’a aucun sens puisque je suis né dans ce pays et je me sentais italien avant d’être naturalisé. Être italien est un droit, ce n’est pas un mérite.

Avec Jeune Afrique par Fatoumata Diallo

Wilfried N’Sondé au plus proche de la nature

novembre 20, 2021
Wilfried N’Sondé, écrivain, chanteur et musicien. © Vincent Fournier/JA

Dans son nouveau roman « Femme du ciel et des tempêtes », l’écrivain et chanteur raconte la découverte d’une sépulture de femme noire en Sibérie et livre un plaidoyer humaniste pour l’environnement.

Les romans de Wilfried N’Sondé suivent sa trajectoire. L’écrivain et chanteur français né en 1968 à Brazzaville (Congo) avait ancré le début de son œuvre dans les banlieues, où il a grandi. Son premier roman, Le cœur des enfants léopards, avait obtenu le prix des Cinq Continents de la Francophonie et le prix Senghor de la création littéraire en 2007. S’il fallait une expression pour qualifier les récurrences qui traversent ces débuts, on reprendrait le titre de son troisième opus : Fleur de béton. L’innocence se heurte à la violence de la réalité, l’amour la transcende.

Depuis Berlinoise, Wilfried N’Sondé a déménagé plusieurs fois. Comme lui, ses livres voyagent. Nous l’avions quitté avec Un océan, deux mers, trois continentsgrand roman historique multiprimé, où l’humanisme de quelques-uns larde de trouées lumineuses les ténèbres de l’esclavage. Nous le retrouvons très loin des lieux funestes de la traite négrière.

L’action de Femme du ciel et des tempêtes se situe en Sibérie. « L’origine de ce roman est mon périple dans le transsibérien des écrivains en 2010. J’ai eu la chance de découvrir des paysages à la fois majestueux, dépaysants et un peu inquiétants tellement ils sont puissants. J’ai passé une journée assez dingue dans un monastère bouddhiste. Des moines ont voulu que je les suive. Au début, j’étais un peu inquiet mais le traducteur m’a rassuré. Ils voulaient me montrer quelque chose. Je me suis retrouvé dans une salle où il y avait un homme à la peau noire. On a commencé à parler, c’était en fait un Sénégalais de Dakar, qui avait eu des interrogations spirituelles et qui était allé en Inde. Là, il avait rencontré des moines de Sibérie et il les avait suivis. C’était fascinant pour moi de constater qu’il y avait une connivence très forte, des ressemblances entre leur spiritualité et la spiritualité africaine. »

Course contre la montre

Le spirituel s’incarne dans la sépulture d’une reine à la peau noire là où ne l’attend pas, dans la péninsule du Yamal, en Sibérie (Russie). Dans cette contrée polaire de l’Arctique vivent les Nenets, une tribu nomade. Noum, chaman, découvre ce corps, révélé à cause de la fonte du permafrost. Ce point de départ est librement inspiré d’une histoire vraie.

« En 2019, des scientifiques danois ont reconstitué de l’ADN à partir d’un bout d’écorce mâchée. C’était celui d’une jeune femme qui avait vécu il y a 5 700 ans au Danemark. Elle avait la peau noire, les cheveux noirs et les yeux bleus. » L’imagination de l’auteur a fait le reste : « Cette femme n’était pas africaine, ses ancêtres avaient dû quitter l’Afrique une dizaine de milliers d’années auparavant. En inventant qu’on découvrait un corps, je pouvais personnifier un lien entre le Nord de l’Europe et l’Afrique. »

LE MONDE LIBÉRAL MANQUE CRUELLEMENT D’UNE RÉFLEXION QUI SE FIXERAIT SUR LE SENS, DE SPIRITUALITÉ – QUI APPORTE UNE MANIÈRE DE RÉFLÉCHIR À CE QU’ON VA FAIRE

Une course contre la montre s’engage. Noum contacte Laurent, un scientifique français pour l’alerter de cette incroyable découverte et empêcher l’exploitation gazière du site naturel par un grand conglomérat industriel secondé dans ses basses œuvres par Serguei, un mafieux russe. Pour ne rien arranger, le bras droit de celui-ci est Micha, le neveu de Noum. Comme dans les classiques de la littérature russe, les grands enjeux se doublent de dilemmes moraux intimes.Au centre des débats, la spiritualité : « Je pense que le monde industriel, libéral manque cruellement de spiritualité, d’une réflexion qui se fixerait sur le sens, qui s’attacherait à la méthode. À un moment, je dis que le chaman agit avec mesure. Quoi qu’on fasse, agir avec mesure. La spiritualité nous apporte une manière de réfléchir à ce qu’on va faire. »

À l’opposé, il y a le matérialisme incarné par Serguei et sa bande. Une façon de dresser le portrait des excès du libéralisme à tout crin : « Serguei est un ancien pauvre. Il est à la tête d’un grand groupe capitaliste mafieux, il vit dans une société qui fait la promotion de l’enrichissement. Ces grands groupes, mafieux ou pas, sont des productions du système. On ne peut pas en vouloir à Serguei de vouloir se sortir de sa condition de pauvre. Moi qui viens d’un milieu modeste, mes parents m’ont envoyé à l’école pour que j’étudie, que j’aille à l’université, dans les grandes écoles, pour que je sorte de ma condition de pauvre. Cette ambition est compréhensible et légitime. Le problème est que, lorsqu’on pousse cette logique au bout, on arrive à des grands groupes qui deviennent monstrueux parce qu’ils ne considèrent jamais la morale. Il n’y a pas la valeur de l’être humain. L’homme ne regarde la nature que dans la mesure où elle peut être exploitée à des fins financières. »

Un regard résolument positif

Femme du ciel et des tempêtes est un roman d’aventure. N’Sondé tisse le fil du suspens en opposant les défenseurs d’un ordre spirituel, soucieux de l’environnement, et les tenants de l’accumulation matérielle sans limites et sans morale. Laurent doit monter une équipe scientifique en catastrophe et il recrute Cosima, docteure en médecine légale germano-japonaise et Silvère, anthropologue d’origine congolaise, tandis que Serguei organise sa riposte.

Wilfried N’Sondé excelle dans l’art de distribuer les rôles dans ce roman choral, où les femmes, fortes, ont leur mot à dire : « Il est important pour moi d’avoir des figures de femmes. La mère originelle, que j’aime beaucoup, est mythique et elle ne rend pas toujours service aux femmes réelles. Les prostituées sont exploitées, réduites à leur corps. Le personnage de Cosima se bat, elle, pour ne pas être réduite à son corps, elle veut être appréciée selon sa personnalité, son intellect, ce qui ne l’empêche pas d’être sensuelle quand elle le décide. »

JE VEUX PARTAGER L’IDÉE QUE CE N’EST PAS LA NATURE QUE NOUS DEVONS SAUVER, C’EST NOUS. NOUS DEVONS CHANGER RADICALEMENT MAIS JE SUIS TRÈS OPTIMISTE, LE SURSAUT ARRIVERA

Ces voix qui poursuivent le même objectif se confrontent parfois. Les vanités, les fautes morales ne sont pas l’apanage d’un seul camp. Wilfried N’Sondé explore cette complexité des êtres, des relations : « Nous sommes tous les enfants de cette société libérale qui fonctionne sur la compétition. Je n’occulte pas le conflit. » Mais comme souvent avec l’auteur, il y a une lumière : « Le plus important est la complicité qui va se créer entre Cosima et Silvère. » Cette connivence qui se noue reflète un regard sur le monde humaniste et positif.

« Je veux partager l’idée que ce n’est pas la nature que nous devons sauver, c’est nous. Je suis très optimiste parce qu’à un moment donné, nous serons beaucoup à comprendre que nous n’avons pas d’autre choix que de changer radicalement. L’appel des 15 000 scientifiques nous alerte régulièrement pour dire qu’on ne peut pas continuer comme ça. Cette conscience commence à s’ancrer. Le sursaut arrivera. »À LIREDe Dongala à Ndinga Mbo : au Congo, plumes acérées et gardiens de la mémoire

Cette conscience, Wilfried N’Sondé la voit aussi prospérer en Afrique . « Ce qu’on appelait le sous-développement de l’Afrique sera peut-être sa chance. L’Afrique subsaharienne est tellement dénuée d’infrastructure industrielle que c’est le terrain idéal pour un nouveau modèle économique, pour un nouveau modèle d’aménagement du territoire. J’ai écrit un article dans le quotidien italien Corriere della Sera où j’expliquais que l’espèce de virginité de l’Afrique subsaharienne et une population extrêmement jeune, qui est donc potentiellement poreuse aux nouvelles idées, devraient être la chance de demain. »

Le chemin que N’Sondé veut tracer est celui d’un idéalisme qu’il assume : « Je nous souhaite qu’un jour, l’humanité arrive à cette conscience que l’identité la plus importante, c’est d’être humain. On est d’abord des êtres humains avant d’être hommes, femmes, avant d’être de telle ou telle confession ou athée, d’avoir des convictions politiques de gauche ou de droite. Il y a une coutume dans les cultures dites indigènes ancestrales : quand un étranger arrive, d’abord on lui donne à manger, à boire, il se repose puis on s’intéresse à qui il est, où il va, ce qu’il fait. Le fait qu’il soit un être humain suffit à ce que l’on accueille. »

De la banlieue parisienne à Berlin, puis de Paris à Lyon, où il vit désormais, Wilfried N’Sondé a dû interrompre ses voyages à cause des confinements consécutifs à la pandémie de Covid-19. Mais depuis quelques mois, il peut à nouveau reprendre la route. « Je profite des montagnes de l’Ardèche, de la Bourgogne, de toute cette campagne magnifique. C’est une quête de nature sauvage, j’apprends à apprécier la nature qui n’est pas formatée par l’homme, qui n’est pas réorganisée pour le bonheur de l’homme.

Ce n’est pas un retour vers la nature, c’est un chemin vers la nature. Beaucoup plus de calme, de quiétude, j’essaie de développer une relation à la nature où je déconstruis le sentiment de supériorité. Je n’observe plus la nature, je suis dans la nature. » Il y a quelques mois, il était en résidence d’écriture au large du Chili sur la goélette Tara, en compagnie de scientifiques français, espagnols et chiliens. Gageons que le romancier y puisera la matière pour continuer de questionner nos devoirs moraux vis-à-vis de notre Terre et de nous-mêmes.

Avec Jeune Afrique par Mabrouck Rachedi

Femme du ciel et des tempêtes de Wilfried N’Sondé (éd. Actes Sud, 267 p., 20 €)

Amélie Nothomb reçoit le prix Renaudot pour son roman « Premier sang »

novembre 3, 2021

La récompense a été décernée, mercredi, à l’écrivaine belge pour « Premier sang » (Albin Michel), autobiographie fictive de son père, mort en 2020. Un récit sensible, à la première personne.

Amélie Nothomb, le 20 janvier 2019.
Amélie Nothomb, le 20 janvier 2019. JOEL SAGET / AFP

Le prix Renaudot a été attribué à Amélie Nothomb pour Premier sang (Albin Michel), mercredi 3 novembre. Après une remise des prix par visioconférence en 2020 (Marie-Hélène Lafon pour Histoire du fils, paru chez Buchet-Chastel), c’est à nouveau depuis le restaurant Drouant, dans le 2e arrondissement de Paris, que le jury a annoncé la nouvelle.

C’était donc au tour d’Amélie Nothomb d’être célébrée, elle qui a fait de la littérature un désir de joie partagée, un art de l’hospitalité. Non seulement parce qu’elle entretient avec ses lecteurs un lien solide, nourri par des rencontres ferventes et une correspondance quotidienne. Mais aussi parce qu’on entre dans ses livres comme les hôtes sont accueillis à l’une de ces réceptions et autres garden-parties qui peuplent son œuvre. Du reste, Premier sang s’inscrit dans cette gaie continuité. « Ma mère s’était lancée dans les mondanités. (…) Le matin, elle se réveillait en pensant : “Que vais-je porter ce soir ?” », peut-on lire dès les premières pages de ce texte qui aurait pu s’intituler Autobiographie de mon père, si le titre n’avait pas déjà été pris par le regretté Pierre Pachet (Belin, 1987).

Sensibilité magique

Dans ce roman en forme de conte, en effet, l’écrivaine fait parler son père, Patrick Nothomb, à la première personne : « le présent a commencé il y a vingt-huit ans. Aux balbultiements de ma conscience, je vois ma joie insolite d’exister. Insolite parce qu’insolente : autour de moi régnait le chagrin ». Page après page, elle redonne voix à ce diplomate, mort en mars 2020, afin qu’il retrace son propre destin, depuis sa naissance dans un milieu d’aristocrates déclassés jusqu’à la naissance de sa fille, et des rudes journées qu’il passa, enfant, auprès d’un grand-père à la fois poète et tyran, jusqu’à la terrible prise d’otages où il a failli mourir, au Congo, en 1964. Avec la sensibilité magique et l’humour plein de tact qui la distinguent, Amélie Nothomb est ici fidèle à son style, cette quête de simplicité et surtout de clarté qui est tout sauf une facilité, puisqu’elle est indissociable d’une certaine éthique de l’écriture, comme elle l’affirmait à propos du sinologue Simon Leys lors de son discours de réception à l’Académie royale de Belgique, en 2015 : « Chez Leys, notait-elle, cette clarté relevait d’une très haute exigence morale : à ses yeux, un écrivain pas clair n’était pas seulement un mauvais écrivain, mais une mauvaise personne. »

Sous la plume de Nothomb, comme le prouve une fois de plus Premier sang, cette morale de la clarté ne fait qu’un avec le plaisir du texte, l’ardent désir de le partager : « Mon travail à moi est une défense et une illustration de la beauté. Je dois sans cesse convaincre mes lecteurs qu’elle n’est pas synonyme de superficialité… », résumait-elle dans les colonnes du « Monde des livres » en 2016. Cela passe par une fidélité au langage de l’enfance, à sa lucidité enjouée, et aussi par une mystique de la littérature qui se confond, chez Amélie Nothomb aujourd’hui comme hier chez son père, avec un amour de la fête : « Toi, tu n’aurais pas supporté. Tu as toujours aimé l’extérieur, les fêtes, les rencontres. Tu as toujours aimé les autres. Ils te le rendent bien », écrivait-elle dans une lettre adressée à Patrick Nothomb, quelques jours après sa mort en Belgique, au premier jour du premier confinement.

Avec Le Monde par Jean Birnbaum

« Black Sunday » : Lagos, ton univers impitoyable

octobre 12, 2021
L’écrivaine nigériane Tola Rotimi Abraham vit à Iowa City où elle poursuit des études supérieures en journalisme. © Carole Cassier

Dans son tout premier roman, la Nigériane Tola Rotimi Abraham raconte la lutte d’une fratrie pour sa propre survie dans la tentaculaire mégapole.

Difficile de raconter l’histoire des jumelles Bibiye et Ariyike et de leurs frères Peter et Andrew, abandonnés à leur sort dans les méandres de Lagos, sans ruiner la construction de Black Sunday. Dans ce premier roman narré à hauteur d’enfant, les non-dits qui entourent la « chute » de cette famille de la classe moyenne peu après la mort du dictateur Sani Abacha en 1998, puis l’exil des deux parents, se désépaississent chapitre après chapitre. Et la trajectoire, choisie ou subie par leur progéniture, se révèle.

Prédateurs

L’écrivaine nigériane Tola Rotimi Abraham parle de ceux qui partent, de ceux qui restent, et de leurs retrouvailles mâtinées d’incompréhensions. Quand elle refait surface après des années d’exil aux États-Unis, sans montrer grand signe de regrets, la mère d’Andrew lui apparaît comme une étrangère. « Si son absence a pas pu te tuer, c’est pas sa présence qui le fera, le rassure sa complice Stacy. Toi et moi, on est pareils que les baraquements. Tu sais, la chanson de Fela : “Les soldats viennent, les soldats partent, les baraquements restent.” »

C’EST TELLEMENT PLUS DIFFICILE DE PARLER LÀ-BAS. LES NIGÉRIANES ONT ÉTÉ SI COURAGEUSES

Mais dans ce roman, la lutte la plus féroce est celle menée par Bibiye et Ariyike, au cœur d’une société où « toutes les femmes sont la propriété d’un homme, certaines de plusieurs ». « L’unique avantage d’être jolie fille, ajoute l’une des jumelles, c’est que tu peux choisir celui qui te possédera. » Au premier rang de leurs prédateurs, les pères, qui sévissent au sein des familles comme de l’Église. « Black Sunday a été inspiré par mes souvenirs d’enfance et de jeunesse à Lagos mais aussi par ma colère vis-à-vis des abus de leaders religieux envers les femmes et les enfants », confie Tola Rotimi Abraham.

Prise de conscience

Aujourd’hui étudiante en journalisme aux États-Unis après avoir enseigné l’écriture créative à l’université de l’Iowa, elle déplore que les espoirs suscités par le mouvement #MeToo ne se soient pas réellement concrétisés chez elle, de l’autre côté de l’Atlantique. « Tant de Nigérianes ont pris la parole et des mouvements comme ArewaMeToo [arewa signifie « le nord » en haoussa] ont permis de susciter une importante prise de conscience autour des violences basées sur le genre dans le pays, affirme-t-elle. Mais il n’y a pas eu de poursuites judiciaires à l’égard des accusés à la hauteur de cet élan. Ça me rend un peu triste parce que c’est tellement plus difficile de parler au Nigeria. Les femmes nigérianes ont été si courageuses. »

La primo-écrivaine insiste cependant : Black Sunday n’est pas une œuvre sociale ou politique. C’est avant tout un roman sur la survie, une exploration des choix individuels et des ambitions en milieu hostile. Si elle concède qu’il peut être tentant de faire de jeunes narrateurs les porte-parole de ses idées ou de ses idéaux, Tola Rotimi Abraham a voulu à tout prix éviter cet écueil : « Dans les dialogues aussi bien que dans les monologues intérieurs de mes personnages, je me suis appliquée à décrire des détails de leur environnement immédiat, de leur point de vue, pour mieux faire ressortir la violence de ce qu’ils traversent », confie cette jeune auteure nourrie par la prose de Toni Morrison, de la Zimbabwéenne No Violet Bulawayo, de l’Haïtienne Edwidge Danticat et, « bien sûr », de sa compatriote Chimamanda Ngozie Adichie. Comme souvent quand ils sortent de la bouche des enfants, les abus ne sont ici évoqués qu’à demi-mot. Et les chefs d’accusation, jamais prononcés.

Avec Jeune Afrique par Julie Gonnet

« Black Sunday » de Tola Rotimi Abraham, traduit par Karine Lalechère, éditions Autrement, 327 pages, 21,90 euros.

Congo : Fann Attiki, du slam à la satire politique

septembre 21, 2021

Fann Attiki, 29 ans, vient de publier son premier roman « Cave 72 », paru le 1er septembre aux éditions JC Lattès.

Ce jeune espoir originaire de Pointe-Noire a remporté le prix littéraire Voix d’Afriques pour « Cave 72 ». Un premier roman corrosif et enlevé pour un slameur engagé.

« J’ai voulu écrire une longue blague ». Tels ont été les premiers mots de Fann Attiki pour présenter son roman Cave 72 lors de la réception donnée en son honneur par les organisateurs du prix Voix d’Afriques. L’écrivain et slammeur congolais né en 1992 à Pointe-Noire est le deuxième lauréat du prix lancé par les éditions Jean-Claude Lattès et RFI, en partenariat avec la Cité internationale des arts. Son manuscrit s’est distingué parmi 350 écrits par des auteurs de moins de trente ans jamais publiés et résidant en Afrique. Le jury était présidé par l’écrivain franco-djiboutien Abdourahman Waberi.

Mécanique de l’absurde

On rit en effet beaucoup en lisant Cave 72. Le sens de la formule, le comique de situation et la mécanique de l’absurde dynamitent la narration. Portés par l’enthousiasme de leur jeunesse et des verres d’alcool généreusement offerts par leur mentor Black Mic-Mac, Didi, Ferdinand et Verdass ont pour habitude de refaire le monde dans la Cave 72. Ce débit de boisson qui occupe le trottoir est tenu par Maman Nationale.

La self-made-woman n’en est pas moins attendrie par l’intelligence et la créativité des trois bons vivants, qui ont arrêté leurs études pour fuir le conditionnement scolaire et le conformisme professionnel. Mais Black Mic-Mac meurt et voilà les trois jouisseurs accusés d’être membres d’un complot international visant à renverser le régime du Guide providentiel.

JE ME SUIS SERVI DE CE QUE JE CONNAIS, L’HISTOIRE DE MON PRÉSIDENT, CEPENDANT IL NE S’AGIT PAS QUE DE LUI

Si la ville et l’histoire du pays désignent le Congo, Fann Attiki précise : « Le Guide providentiel est l’ensemble de plusieurs dictateurs. Il est vrai que ce roman se construit dans une zone géographique qui est l’Afrique centrale et plus précisément le Congo, mais c’est un roman qui s’ouvre à l’universel. Je me suis servi de ce que je connais, l’histoire de mon président, cependant il ne s’agit pas que de lui. Denis Sassou Nguesso ne présente pas les traits psychologiques de mon personnage, il est plus calme. »

« Cave 72 » de Fann Attiki, éditions Jean-Claude Lattès, 256 pages, 19 euros.

L’humour est au service d’une satire grinçante. Des grains de sable viennent s’immiscer dans l’engrenage mis en branle par les faiseurs de complots. Plutôt que de se salir les mains, ils passent par des exécuteurs des basses œuvres qui jouent de malchance, de maladresse et de bêtise. Consacrant plus de temps à cacher la poussière sous le tapis de leurs erreurs plutôt que de s’attaquer aux racines des maux du peuple, les apprentis-sorciers échafaudent des plans menant invariablement à l’échec.

Dimension politique

Au-delà de l’efficacité du dispositif, la fable présente une dimension politique : « J’en avais besoin comme décor, pour implanter mes personnages et pour donner un sens à toute ma trame. Si ce roman en avait été exempté, je ne pense pas qu’il aurait la même force. »

CEUX QUI SUBISSENT UNE RÉPRESSION MAIS PARVIENNENT À TROUVER LA JOIE DE VIVRE VONT SE RECONNAÎTRE

Le Pouvoir au Peuple, c’est le nom du mouvement auquel sont accusés d’appartenir Verdass, Ferdinand et Didi et qui fait écho avec le parti pris du roman : « On ne doit pas se tromper, mon roman se fonde surtout sur la force des peuples d’Afrique symbolisés par le peuple congolais. Ceux qui subissent une répression mais qui parviennent malgré tout à trouver la joie de vivre vont se reconnaître. »

Et Fann Attiki de préciser : « Des pauvres sont arrêtés alors qu’ils s’expriment au nom du peuple en pointant ce qui ne va pas. Ils ne veulent que le bien de leur pays et cherchent à faire comprendre au dictateur que cela ne marche pas. Ils lui donnent la possibilité de se corriger, de s’améliorer. Mais quand on a un ego démesuré, on ne parvient pas à entendre. En considérant la réalité comme un affront, on s’arrange pour faire taire ceux qui ont la capacité de dire les choses. C’est présent dans à peu près tous les pays d’Afrique. »

Slameur engagé

La force de la jeunesse, on la retrouve dans l’action de Fann Attiki, lui-même engagé dans un mouvement citoyen : « Je travaille avec un groupe qui s’appelle Ras-le-bol. Pas pour des raisons politiques mais pour des raisons éducatives. J’anime des ateliers de slam pour les enfants. On revisite le droit des enfants, le droit humain. Il y a aussi un autre aspect qui me tient à cœur, l’engagement communautaire. Faire comprendre à ces enfants que l’arbre que nous plantons doit servir à la communauté, à l’entourage, au pays, et pourquoi pas au monde. Mon engagement consiste à m’assurer que la jeunesse pourra connaître des beaux jours, qu’elle pourra vivre dans un Congo débarrassé des corruptions, des tribalismes, des replis identitaires, de tout ce qu’on peut considérer comme négatif. Qu’il n’y aura plus de détournements de fonds, qu’il y aura une réelle démocratie. »

Fann Attiki enseigne le slam qu’il pratique. Son parcours ressemble à celui de ses personnages, qui poursuivent leurs rêves plutôt qu’un schéma professionnel tout tracé : « J’ai eu mon bac électrotechnique à l’âge de 16 ans, puis mon BTS en électronique et maintenance informatique, à l’issue duquel j’ai été obligé de travailler car la réalité – gagner de l’argent – s’est imposée à moi. J’ai travaillé dans une pharmacie en tant qu’électronicien et informaticien. Au bout de deux ans et demi, je me suis lassé et j’ai tout balancé. J’ai décidé de vivre de ce que j’aimais, de l’art, et précisément du slam. »

LA BOULIMIE DE LECTURE S’EST POURSUIVIE AVEC DES AUTEURS COMME TCHICAYA U TAM’SI, EMMANUEL DONGALA OU ALAIN MABANCKOU

De l’envie à la réalisation, il a fallu s’accrocher : « Au début, ça n’a pas été facile, mais à force de faire des petites prestations à gauche et à droite, j’ai fini par me faire remarquer. J’ai conquis un marché à Pointe-Noire, où on m’invitait régulièrement et où je gagnais ma vie grâce au slam. J’ai décidé de conquérir Brazzaville en 2016. Là aussi, les débuts ont été timides mais maintenant, je vis à part entière du slam et du théâtre. »

Flaubert, un choc littéraire

Avant ce cheminement, il y a eu un choc littéraire : « Tout est parti de Flaubert. À 17 ans, je suis tombé sur Trois contes, son œuvre posthume. J’ai lu le premier conte, “Un Cœur simple”, ça m’a vraiment plu, puis j’ai lu Légende de Saint Julien l’Hospitalier et Hérodias. J’étais vraiment bluffé par son écriture, la façon dont il décrivait les situations, son environnement, les émotions… Il réussissait à créer en moi une empathie pour les personnages. Je ressentais vraiment ses textes et je me suis dit “C’est ça, écrire”. J’ai cherché un autre de ses livres, Madame Bovary, et un tel chef-d’œuvre m’a totalement achevé. »

La boulimie de lecture s’est poursuivie avec des auteurs comme Prosper Mérimée, Tchicaya U Tam’si, Emmanuel Dongala, Alain Mabanckou… Et elle a suscité son désir de se frotter à la fiction : « J’avais déjà le slam, un premier médium pour m’exprimer, mais au fil du temps, j’ai fini par sentir que le slam ne suffisait plus, il fallait passer à autre chose. J’ai écrit beaucoup de nouvelles puis des monologues. J’ai réussi à initier la lecture de l’un d’eux, “Les derniers mots d’un affamé”. Ensuite, j’ai reçu pas mal de demandes, des gens m’ont demandé de le mettre en scène. Après les nouvelles et les monologues, je me suis dit qu’il était temps de m’essayer au roman. »

Ce qui a conduit Fann Attiki à écrire puis à présenter Cave 72 au prix Voix d’Afriques, avec le succès que l’on sait. Un prix qui porte bien son nom tant il fait découvrir un auteur dont le style imagé et incisif se met au service d’une satire politique corrosive. Un talent époustouflant s’est révélé et ce n’est pas une blague.

Avec Jeune Afrique par Mabrouck Rachedi

Sierra Leone, l’utopie de la première colonie noire libre

août 20, 2021
Dido Elizabeth Belle et Elizabeth Murray, peinture attribuée à David Martin. Cette fille d’un amiral britannique et d’une esclave est une figure emblématique associée aux courants anti-esclavagistes du XVIIIe siècle.

D’abord colonie agricole refusant l’esclavage puis compagnie privée, la Sierra Leone a connu une histoire singulière avant de devenir l’une des pièces de l’empire britannique. Thierry Paulais la retrace dans son livre « Province of Freedom ».

Certains pays du continent se distinguent des autres par leur histoire particulière et la petite Sierra Leone, tout comme son voisin le Liberia, est de ceux-là. Blotti entre la Guinée et l’océan Atlantique, ce territoire qui doit son nom aux marins Portugais a abrité, grâce à sa situation particulièrement favorable, des sites consacrés à la traite transatlantique très prospères.

Mais la région a aussi été le berceau de tentatives particulièrement innovantes de création de communautés accueillant les anciens esclaves évadés, soutenues par la frange abolitionniste des intelligentsia européennes, Britanniques en tête. Si ces initiatives ne furent pas couronnées de succès, elles ont été suffisamment singulières pour attirer l’attention de Thierry Paulais.

Cet urbaniste et économiste français passé par la Banque mondiale et par l’Agence française de développement a découvert l’histoire de la région à rebours, si l’on peut dire : amené par sa profession à s’intéresser au Liberia et à la Sierra Leone dans les années 1990, lorsque les deux pays étaient en proie à la guerre civile, il a voulu comprendre les racines de ces conflits et a développé une compétence peu commune sur ces deux nations.

« Contraire à la volonté de Dieu »

Après Le Liberia, une singulière histoire (éd. Cavalier bleu), paru en 2018, il publie cette année De l’abolitionnisme au colonialisme – Province of Freedom – Naissance de la Sierra Leone (éd. Nouveau monde). Province of Freedom est le nom de la première implantation créée à la fin du XVIIIe siècle dans ce qui est aujourd’hui la Sierra Leone, plus précisément sur le site de sa capitale : Freetown, dont le nom ne doit rien au hasard.

« De l’abolitionnisme au colonialisme – Province of Freedom – Naissance de la Sierra Leone » de Thierry Paulais (éd. Nouveau monde)

La « ville libre », bien sûr, ne le fut jamais complètement. Mais ce nom reflète fidèlement la genèse du projet et l’état d’esprit de ses promoteurs. Avant même les révolutions américaine et française, et alors que la traite des esclaves battait son plein, les sociétés européennes étaient agitées par de vives polémiques dont l’objet dépassait la question du trafic des êtres humains. « Les premiers opposants à l’esclavage étaient surtout des quakers, qui s’y opposaient pour des raisons religieuses, rappelle Thierry Paulais. Pour eux, posséder un être humain était contraire à la volonté de Dieu. »

DES ABOLITIONNISTES AMBITIONNENT DE « RAMENER » EN AFRIQUE LES NOIRS PAUVRES DE LONDRES

Mais la question de la colonisation elle-même faisait déjà débat, précise-t-il : « À l’époque, le terme « colonisation » renvoyait plutôt au concept de colonie agricole, sur le modèle de ce qui existait déjà dans les Caraïbes. Plusieurs penseurs des Lumières, au premier rang desquels Kant, Diderot ou Adam Smith, affirmaient leur opposition à cette idée, estimant que les Européens n’avaient pas le droit moral de prendre possession de terres où vivaient des populations autochtones. »

Vue de Freetown

Colonie agricole

Le mouvement abolitionniste est à l’époque particulièrement puissant à Londres. Pas uniquement pour de nobles raisons d’ailleurs : certains voient dans l’interdiction de l’esclavage un moyen de fragiliser l’économie de la jeune colonie américaine, qui commence à manifester des velléités d’indépendance. En outre, la capitale britannique abrite un nombre croissant d’esclaves évadés, qui s’y réfugient d’autant plus volontiers depuis qu’une décision de justice interdit qu’ils soient « restitués » à leur propriétaire, même dans le cas où celui-ci retrouverait leur trace.

On croise dans les rues de plus en plus de ces évadés libres, certes, mais sans travail ni domicile et que l’on baptise « Black poors » ou « urban poors ». C’est en partie pour offrir un avenir à ces « Noirs pauvres » que plusieurs abolitionnistes menés par Granville Sharp imaginent, au tournant de la décennie 1880, de les « ramener » en Afrique et d’y créer une colonie agricole où les Noirs seraient libres et s’administreraient eux-mêmes au sein d’une « province de la liberté ».

Le site où implanter la colonie est tout trouvé : ce sera cet estuaire que les Portugais ont appelé « Sierra Leone », au débouché des rivières Rokel et Bankasoka. « L’endroit était très connu des marins qui le considéraient comme le meilleur mouillage de la côte atlantique, raconte Thierry Paulais : un grand estuaire, pas de rouleaux nécessitant de faire appel à des piroguiers, une source d’eau pure ». C’est d’ailleurs de là que le pionnier anglais de la traite, John Hawkins, a réalisé sa première traversée dès 1562.

De l’utopie à la débâcle

Granville Sharp met le projet sur pieds, rédige même une constitution plutôt utopique, et se met à la recherche de volontaires. Les conditions de vie sont si dures à Londres qu’ils sont nombreux et, en 1787, un navire lève l’ancre avec à son bord les 411 premiers habitants de la Province of Freedom.

LES ABOLITIONNISTES ONT CONSIDÉRÉ QU’ILS POUVAIENT S’INSTALLER LÀ SANS RIEN DEMANDER

L’expérience tourne vite à la débâcle : confrontés à un climat plus hostile que prévu, aux maladies, au harcèlement des marchands d’esclaves implantés dans la région, les pionniers commettent en plus l’erreur de se mettre à dos le peuple vivant dans les environs, les Temnés. Au bout d’un an, la moitié des habitants sont morts ou retournés à Londres. « C’était une bande d’idéalistes sans aucune expérience, résume Thierry Paulais. Ils sont arrivés en pleine saison des pluies, ont réalisé que ce n’était pas le jardin d’Eden qu’ils avaient imaginé. Et puis ils ont considéré qu’ils pouvaient s’installer là sans rien demander alors qu’il y avait des règles à respecter : les Temnés avaient l’habitude qu’on leur paie un loyer pour occuper les terres, cela faisait des siècles qu’ils prélevaient une taxe sur les navires qui venaient faire le plein d’eau avant de traverser vers les Amériques… »

Thierry Paulais est un urbaniste et économiste français passé par la Banque mondiale et par l’Agence française de développement

Aventure commerciale

Refroidi par cet échec, Granville Sharp ne désarme pas, faisant simplement évoluer le projet. Ne pouvant plus financer la colonie sur sa seule fortune, il associe des actionnaires à l’affaire qui devient dès lors une aventure commerciale censée générer des profits : la Compagnie de Sierra Leone. Si l’abolitionnisme reste au cœur du projet, l’idée des « trois C » – christianiser, commercer, civiliser –, qui seront les piliers de la colonisation proprement dite, vient s’y ajouter.

Et pour trouver de nouveaux habitants, Sharp et ses amis se tournent vers une autre destination : la Nouvelle Écosse, à l’est du Canada actuel, où sont réfugiés de nombreux esclaves évadés ayant combattu les indépendantistes américains aux côtés des troupes britanniques. Ces hommes, baptisés « black loyalists » ou « Nova Scotians » (en référence à la Nouvelle Ecosse, Nova Scotia), s’adaptent mal aux conditions de vie de leur nouvelle terre d’accueil canadienne et sont enthousiastes à l’idée de rejoindre l’Afrique. En 1792, une flottille de quinze navires quitte les côtes d’Amérique du Nord à destination de Freetown.

LE PLUS IRONIQUE EST QUE L’ON JUSTIFIAIT CETTE « EXPLORATION » DES TERRES PAR LA LUTTE CONTRE L’ESCLAVAGE

L’expérience de la « Compagnie » n’est malheureusement guère plus réussie que celle de la « Province ». Aux difficultés déjà rencontrées viennent s’ajouter l’influence grandissante de communautés religieuses aux vues parfois opposées, l’hostilité croissante des marchands d’esclaves et le fait que les hommes chargés de recruter les « Nova Scotians » leur ont promis, un peu légèrement, que des terres leur seraient offertes à leur arrivée. Lorsqu’en 1798, Londres décide en plus de soumettre la colonie à une nouvelle taxe, la révolte éclate.

Pour mater les rebelles, le Royaume-Uni envoie un navire transportant une troupe de « maroons », d’ancien esclaves des Caraïbes très aguerris. Puis les Temnés attaquent à leur tour et même si l’empire britannique a les moyens militaires d’imposer sa loi, les actionnaires de la compagnie pensent de plus en plus clairement que le jeu n’en vaut pas la chandelle. « La colonie n’a jamais été rentable, conclut Thierry Paulais. Les actionnaires ont fini par se lasser et en janvier 1808, la propriété de la colonie est transférée à la couronne. »

Bien avant la conférence de Berlin

C’en est définitivement fini de l’utopie qui a donné naissance à la Sierra Leone. Mais l’Histoire, elle, s’accélère, poursuit le narrateur : « On dit souvent que la colonisation de l’Afrique a débuté avec la conférence de Berlin, en 1884, mais celle-ci n’a fait, en réalité, qu’officialiser une occupation effective. Le point de départ c’est 1808 : lorsque les autres pays européens ont vu que les Britanniques implantaient une colonie à l’endroit du meilleur mouillage de la côte, ils ont pensé qu’ils allaient s’emparer de toute l’Afrique et la course a commencé. Chacun a envoyé des navires, puis on a progressé vers l’intérieur, vers les hinterland.

Le plus ironique étant que l’argument décisif en faveur de cette « exploration » des terres était la lutte contre l’esclavage – et la chasse aux trafiquants –, qui entre temps avait été aboli dans la plupart des pays européens. » Devenue une colonie « normale », la Sierra Leone accède finalement à l’indépendance en 1961.

Les circonstances très inhabituelles de sa naissance ont-elles eu des conséquences sur la suite de son histoire ? « Certains expliquent qu’il y a eu ce qu’on appelle une « créolisation » mais c’est en partie discutable, précise Thierry Paulais. Ce qui est exact c’est que certains descendants des colons se sont sentis supérieurs aux autochtones et qu’une caste un peu à part s’est créée qui bénéficiait d’une meilleure éducation, accédait à de meilleurs postes… Mais le phénomène s’est beaucoup érodé avec le temps et il est nettement moins sensible qu’au Liberia, où la distinction entre ceux qui venaient d’Amérique et les autres a duré beaucoup plus longtemps. »

Par Jeune Afrique avec Olilvier Marbot

Littérature : « Humilité et gloire », un roman d’Emmanuel Ebolo-Iyendza

mars 1, 2021

Le récit de cet ouvrage relate le farouche destin de Ngomba face aux coutumes et traditions ancestrales de sa contrée.

La couverture du livre/DR

Roman édité par L’Harmattan Congo-Brazzaville en décembre dernier, « Humilité et gloire » soulève la problématique de l’influence des traditions sur nos sociétés en perpétuelle évolution. Au regard de l’histoire de Ngomba, personnage principal de l’œuvre, l’auteur appelle à une évolution des traditions pour ne pas qu’elles portent préjudices aux populations sur qui elles doivent s’appliquer.

Ngomba, la trentaine pile, est un jeune homme humble et respectueux. A la mort de son père et au gré des circonstances, les sages du village et la famille le désignent comme héritier par excellence. A sa charge désormais, l’épouse laissée par son père, ainsi que ses six frères et sœurs. C’est donc comme cela que le jeune homme devint marié et tuteur d’une famille nombreuse. Lui qui n’avait pas encore eu le temps de se choisir une épouse. Le temps passait et Ngomba remplissait sa tâche sans relâche. Il y avait toujours du gibier en abondance à la maison et la famille ne manquait de rien.

Croyant qu’il ne devait partager le reste de ses jours qu’avec sa belle-mère en tant qu’épouse, Ngomba se retrouve marié à deux autres épouses de ses proches décédés, à savoir son oncle et son meilleur ami. Ces situations inattendues ayant fait de lui l’objet de moqueries dans le village, déplaisent fortement à sa sœur aînée, qui lui propose alors d’épouser une nouvelle femme. Celle-ci n’étant autre que l’amante de son propre fils, ce dernier se révélant être le véritable géniteur de la progéniture qu’elle donnerait à Ngomba. Heureusement, un évènement inattendu vient changer le cours de sa vie et le laver de ce déshonneur.

Dans ce roman de 118 pages, l’adultère demeure le thème phare, car de nos jours, le phénomène est toujours d’actualité. Et ce, en dépit de nombreux dégâts causés au sein des familles.

« Humilité et gloire » est particulièrement une leçon sur les variantes de l’existence. Dans un langage simple, un ton humoristique et une trame accrochante, le roman enseigne au lectorat que la vie est faite de surprises et d’événements inattendus dont on ne peut maîtriser ni empêcher la réalisation. Toutefois, savoir s’adapter semble être la meilleure option. Et le cas de Ngomba montre combien l’humilité est une vertu noble que tout homme devrait posséder.

Natif de Fort-Rousset, actuel Owando en République du Congo, Emmanuel Ebolo-Iyendza est diplômé d’économie, des sciences de gestion et des sciences et techniques de la communication. Il est actuellement consul général de la République du Congo à Guangzhou, en République populaire de Chine.

Avec Adiac-Congo par Merveille Atipo

Angola : le nouveau roman d’Ondjaki, entre rêve et réalité

janvier 28, 2021
L’écrivain angolais Ndalu de Almeida, plus connu sous le pseudonyme Ondjaki

Dans « GranDMèreDixNeuf et le secret du soviétique », son nouveau roman, l’Angolais Ondjaki raconte la vie d’un quartier à Luanda, où les sensations s’entremêlent.

Depuis Bonjour camarades, son premier roman publié en 2001, Ndalu de Almeida, plus connu sous le pseudonyme Ondjaki, s’est imposé comme une voix originale en Afrique. Et importante, comme le montrent ses multiples traductions et distinctions, dont le Prix José Saramago (qui récompense de jeunes auteurs de langue portugaise) attribué à son roman Les Transparents en 2013.

GrandMèreDixNeuf et le secret du Soviétique est le sixième roman – le troisième traduit en France – de l’écrivain angolais né en 1977. Ondjaki se penche sur la vie d’un quartier à Luanda, la capitale. On y retrouve deux caractéristiques de son œuvre : le point de vue enfantin et l’époque des premières années postcoloniales. Nous sommes au début des années 1980, la République populaire d’Angola est un régime communiste. À la mort d’Agostinho Neto, le premier président, les Soviétiques construisent un immense mausolée où reposera son corps embaumé, sur le front de mer de Praia Do Bispo.

Tour de Babel du communisme

Dans son style si particulier, Ondjaki écrit « PraiaDoBispo », sans espace, tout comme il le fait pour les noms des personnages. Chacun porte une histoire, une anecdote teintée de poésie et d’humour. GrandMèreAgnette devient GrandMèreDixNeuf à la suite de l’amputation d’un orteil qui ne lui en laisse plus que 19, le jeune TroisQuatorze s’appelle en réalité Pinduca, dont le diminutif Pi est égal à 3,14, ÉcumeDeMer, doux dingue, se baigne « là où la mer faisait sur le sable comme une énorme nappe d’écume blanche que les vagues inventaient pour que l’eau n’arrive pas en force sur le sable », la pompe de VendeurD’Essence ne contient que de l’eau salée, RafaelTocToc, docteur, s’annonce rituellement par un « toc toc » avant de frapper aux portes…

En ce début des années 1980, Luanda est une Tour de Babel du communisme, où se mêlent Angolais, Cubains, Soviétiques. Elle fait résonner des voix hautes en couleur, dans ce quartier où on danse le tango avant une opération, où une fête spontanée peut réunir tous les voisins en quelques heures, où un crocodile vit dans une niche, où des perroquets recyclent les insultes qu’ils entendent à la télé… Et où des enfants se fixent une mission : pour résister à la destruction programmée du quartier par le plan de modernisation, ils veulent faire exploser le mausolée. Ou plutôt « dexploser » car, explique le jeune narrateur, « Moi j’aime dire « dexploser », on dirait un mot qui éclate, exploser c’est comme une flamme trop faible. »

JE FAIS APPEL À DES SOUVENIRS DÉFORMÉS POUR INVENTER DES HISTOIRES »

Face à son monde enchanté, se dresse, à l’instar du mausolée, celui, absurde, des Soviétiques. Les « langoustes », dont la peau rougit sous le soleil, s’échinent à porter des chemises à manches longues et des salopettes bleues, ce qui les conduit à exhaler, pour reprendre le langage des enfants, une certaine « puanteurov » (puanteur) sous les « aissellov » (aisselles). Le CamaradeBotardov, militaire soviétique ainsi surnommé parce qu’il déforme « boa tarde » (bon après-midi en portugais) en « botard », est le souffre-douleur des moqueries ravageuses. Mais dans sa maladresse, il est aussi la touche d’humanité de « l’autre camp », jusque dans son secret qui donne son titre au livre…

Entremêler les sensations

Dans un échange avec la poétesse angolaise Ana Paula Tavares retranscrit à la fin du roman, Ondjaki qualifie mieux que quiconque son projet littéraire : « Je fais appel à des souvenirs déformés pour inventer des histoires ». Et ajoute-t-il : «  j’exerce le droit d’attribuer la parole à des rêves – même à ceux qui n’ont pas été vraiment rêvés, parce que je suis celui qui croit en des cris bleus, en des explosions parcourues de cerfs-volants virevoltant dans une nuit noire de Luanda. je continue à convoquer les enfants pour qu’ils me parlent de leur croyance en des ciels dansants. je continue à écouter des histoires pour donner à lire l’Histoire. »

Les « cris bleus » sont « des mots criés au fond de la mer », écrit-il dans un court dialogue en exergue. Ouïe et vue sont ainsi associés, les mots ont un son mais aussi une couleur, une odeur, un goût. Définir une perception par un terme appartenant à un sens différent, c’est le propre de la synesthésie. Une figure de style au cœur de l’œuvre d’Ondjaki, maître dans l’art d’entremêler les sensations. Pour construire son univers à nul autre pareil, il allie ses talents de poètes, d’auteur jeunesse, de romancier, de nouvelliste et même de documentariste, tant il nous donne à voir ce qu’il raconte. Cet entrelacs fabuleux, entre rêve et réalité, caractérise une œuvre littéraire totale qu’il parvient sans cesse à réenchanter.

GrandMèreDixNeuf et le secret du Soviétique d’Ondjaki traduit du portugais par Danielle Schramm (éd. Métailié, 185 p., 17,60€)

UN PEU D’HISTOIRE…

Avril 1974  : Chute de Salazar au Portugal. Fin de la dictature militaire, qui ouvre la voie à l’indépendance de l’Angola, colonie portugaise. 1975  : Début de la guerre civile entre le MPLA (Mouvement populaire de libération de l’Angola), l’UNITA (Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola) et le FNLA (Front national de libération de l’Angola). 11 novembre 1975 : Indépendance de la République populaire de l’Angola. Agostinho Neto, chef du MPLA, devient président et instaure un régime marxiste-léniniste sur le modèle soviétique. 10 septembre 1979 : Mort d’Agostinho Neto à Moscou. 17 septembre 1982 : Pose de la première pierre du mausolée. 4 avril 2002 : Accords de paix entre le gouvernement du MPLA et l’UNITA au terme de 27 ans de guerre civile. 17 septembre 2012 : Inauguration du Mémorial Dr. António Agostinho Neto.

Avec Jeune Afrique par Mabrouck Rachedi

Appel à candidature Prix voix d’Afrique : les candidats ont jusqu’au 31 janvier pour s’inscrire

janvier 3, 2021

Prix voix d’Afrique est un concours d’écriture ouvert à toute personne majeure et de moins de 30 ans résidant dans un pays d’Afrique et n’ayant jamais publié .

 

L’affiche du concours prix voix d’Afrique, deuxième édition /DR

Les organisateurs dudit concours invitent chaque participant à rédiger un roman en français, de 300 000 signes maximum, qui reflète la situation d’un pays, une actualité politique, économique ou sociale ou des textes plus intimistes.

Le concours Prix voix d’Afrique est initié par les éditions JC Lattès et RFI, en partenariat avec la Cité internationale des arts, c’est un nouveau prix littéraire destiné à faire émerger les jeunes écrivains d’expression française du continent africain. Un prix pour soutenir et mettre en lumière les nouvelles voix littéraires africaines.

Les candidats ont jusqu’au 31 janvier 2021 pour s’inscrire et déposer leur manuscrit.  L’inscription au concours se fait sur le site https://prix-rfi.editions-jclattes.fr/ via un formulaire à remplir. Les participants peuvent déposer leur texte sur le site ou l’écrire en ligne.  Les membres du jury choisiront le lauréat sur la base des critères ci-après : l’originalité des textes composant le manuscrit, le style de l’auteur, le ton du roman, l’adéquation au sujet de l’appel à manuscrits, la qualité littéraire. Ils se réuniront en avril 2021 pour sélectionner le manuscrit lauréat.

 Le concours est limité à un manuscrit par participant (même nom, même adresse). Chaque participant garantit que le manuscrit qu’il soumet au concours ne fait pas l’objet d’un contrat, notamment un contrat d’édition papier ou un contrat d’édition numérique, un contrat d’option, un contrat d’adaptation audiovisuelle, et qu’il n’est pas couvert par un droit de préférence, notamment vis-à-vis d’un éditeur.

 Le candidat doit également garantir que le manuscrit soumis est constitué de textes originaux, ils ne portent pas atteinte aux droits de tiers. Dès lors que le candidat a déposé son manuscrit sur la plate-forme, il s’engage à ne pas le proposer à des tiers (éditeur, producteur, etc.) et à ne pas en négocier les droits pendant toute la durée du concours et ce, jusqu’à la désignation du gagnant et tant que les négociations sont en cours avec les éditions JC Lattès.

Les participants autres que le lauréat recouvrera l’intégralité de leurs droits sur le manuscrit, et pourront en proposer l’exploitation littéraire ou audiovisuelle à toute personne qu’ils souhaitent. Le roman lauréat ou la lauréate sera désigné en mars prochain par un jury de professionnels, pour une publication prévue en septembre prochain. Il bénéficiera d’une résidence à la Cité internationale des arts à Paris, partenaire du prix.

Le gagnant bénéficiera avant la publication de son roman, d’un travail d’édition de son texte avec les éditions JC Lattès. A ce titre, le vainqueur s’engage à collaborer activement avec l’équipe éditoriale dans les travaux préalables à l’édition de son roman afin que la publication de celui-ci se fasse dans les meilleures conditions.

Pour participer, les candidats doivent créer leur compte en cliquant sur « Je participe ». Télécharger vos manuscrits ou rédigez-les en ligne directement, publiez vos textes dès qu’ils sont prêts ou attendez le 31 janvier 2021, si vous souhaitez que personne ne le lise avant.

Rappelons que le Prix voix d’Afrique est à sa deuxième édition.  Après le roman « Abobo Marley » du jeune ivoirien Yaya Diomandé ,  lauréat de  la première édition.  Qui sera le prochain gagnant ? vous souhaitez écrire votre premier roman ?  N’hésitez pas, lancez-vous, c’est peut-être vous la nouvelle voix d’Afrique.

Avec Adiac-Cono par Rosalie Bindika