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Canada-Québec: Horacio Arruda a empêché la diffusion de données sur le cancer à Rouyn-Noranda

juin 20, 2022
Horacio Arruda en conférence de presse.

Horacio Arruda a quitté ses fonctions de directeur national de santé publique le 10 janvier dernier. (Archives) Photo : La Presse Canadienne/Paul Chiasson

Figurant dans le rapport de biosurveillance de 2019 et destinées à être présentées à la population, des données sur les cas de cancer du poumon à Rouyn-Noranda ont été retirées à la dernière minute, à la demande du directeur national de santé publique à l’époque, Horacio Arruda.

Les récentes données sur l’état de santé de la population dévoilées en mai dernier en ont inquiété plusieurs. On y apprenait que le pourcentage de maladies pulmonaires obstructives chroniques est plus élevé que la moyenne provinciale, que l’incidence du cancer du poumon y est nettement plus élevée et que les naissances de faible poids sont aussi plus nombreuses.

Radio-Canada a appris que déjà en septembre 2019 la santé publique régionale savait que le taux de mortalité lié au cancer du poumon était plus élevé à Rouyn-Noranda et souhaitait en aviser la population.

Il semblait important d’ajouter quelques informations complémentaires en lien avec l’incidence du cancer du poumon à Rouyn-Noranda […] L’arsenic est un facteur aggravant favorisant le développement du cancer du poumon et cet effet à la santé préoccupe particulière la DSPu, peut-on lire dans l’annexe 6 qui devait être incluse dans le rapport de biosurveillance présenté à la population en septembre 2019.

On rappelle que la Direction de santé publique régionale a formulé l’hypothèse que les émissions de la Fonderie Horne, appartenant à Glencore, pourraient être responsables de cette forte incidence du cancer du poumon.

L’annexe n’a toutefois jamais été publiée dans le rapport. Deux sources nous confirment que c’est le directeur national de santé publique de l’époque et sous-ministre adjoint, Horacio Arruda, alors de passage à Rouyn-Noranda, qui a demandé à ce que l’on retire cette annexe du rapport.

Un homme, deux fonctions

Le Dr Arruda en conférence de presse.

L’ancien directeur national de santé publique et sous-ministre adjoint, Horacio Arruda. (archives) Photo : La Presse Canadienne/Jacques Boissinot

Dans le compte rendu du comité consultatif de suivi de l’étude de biosurveillance du quartier Notre-Dame, auquel il a assisté le 26 septembre 2019, le Dr Arruda précise qu’il est venu à Rouyn-Noranda à titre de conseiller du ministre Lionel Carmant et non comme directeur national de santé publique.

Des membres du comité nous ont confié avoir été surpris de le voir faire cette précision et ce n’est pas la première fois que les deux rôles du directeur national en santé publique sont remis en question.

En mai dernier, la coroner Géhane Kamel avait justement souligné dans un rapport que le poste de directeur national de santé publique et celui de sous-ministre « sont deux rôles distincts et ne sont peut-être pas compatibles », en ajoutant que les impératifs sanitaires ne correspondent pas nécessairement aux intérêts politiques et économiques d’un gouvernement.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) n’a pas donné suite à notre demande d’entrevue pour le Dr Horacio Arruda. On nous a expliqué par courriel que les informations de l’annexe 6 n’avaient pas de lien avec les recherches de la santé publique régionale, même s’il s’agissait d’informations complémentaires.

Ces informations ne s’inscrivaient pas dans les objectifs recherchés par la Direction de santé publique de l’Abitibi-Témiscamingue ni dans les résultats obtenus lors de cette étude de biosurveillance auprès des jeunes enfants de neuf mois à moins de six ans résidant dans le quartier Notre-Dame à l’automne 2018. […] Il a donc été décidé de ne pas les présenter dans cette étude, nous a répondu le MSSS par courriel.

Nous avons aussi tenté d’obtenir une entrevue avec le successeur du Dr Arruda, le Dr Luc Boileau, concernant la qualité de l’air à Rouyn-Noranda, et nos nombreuses demandes ont toujours été refusées.

Le Dr Boileau en conférence de presse.

Luc Boileau est devenu officiellement le nouveau directeur national de santé publique du Québec en mai 2022. (Archives) Photo : Radio-Canada/Charles Contant

Des données de santé qui inquiétaient déjà en 2019

Dans l’annexe 6, on apprenait que de 1965 à 1974, le taux de mortalité lié au cancer du poumon des hommes de Rouyn-Noranda est considérablement plus élevé qu’ailleurs au Québec.

Après avoir retiré les travailleurs de la fonderie, l’excès de mortalité restait significativement plus élevé à Rouyn-Noranda […] Les auteurs soulevaient que l’arsenic est un cancérigène et que l’association de la pollution atmosphérique avec l’excès de maladies respiratoires observé à Rouyn-Noranda ne pouvait être écarté, peut-on lire dans cette annexe.

Les cheminées de la Fonderie Horne vues d'une rue à Rouyn-Noranda.

Le quartier Notre-Dame à Rouyn-Noranda (archives) Photo: Radio-Canada/Jean-Michel Cotnoir

On y apprend qu’un rapport du gouvernement du Canada en 1993 recommandait d’investiguer plus en détails par des études épidémiologiques le taux de mortalité dû au cancer du poumon chez les hommes de Rouyn-Noranda.

La problématique était donc connue à l’époque, mais il ne semble qu’aucune action n’ait été entreprise pour réduire les concentrations d’arsenic dans le quartier Notre-Dame jusqu’à l’intervention du gouvernement en 2004, précise-t-on dans l’annexe.

On peut y lire également que des données plus récentes tirées du portrait de santé de la région inquiétaient aussi la santé publique régionale, notamment pour le taux de cancer du poumon chez les femmes.

Le taux d’incidence du cancer du poumon des femmes de Rouyn-Noranda est significativement plus élevé et augmente plus rapidement que celui des femmes de la MRC de La Vallée-de-l’Or et de l’ensemble du Québec, précise-t-on dans l’annexe.

Le document se conclut en mentionnant que l’incidence plus grande de cas de cancers du poumon à Rouyn-Noranda rend difficilement acceptable la présence d’arsenic dans l’air ambiant et à la surface des sols.

Avec Radio-Canada par Jean-Marc Belzile