Posts Tagged ‘Sénégal’

Sénégal : la justice refuse de libérer Hissène Habré, selon ses avocats

avril 18, 2021
Hissène Habré lors de son procès à Dakar, le 30 mai 2016.

La justice sénégalaise a refusé une demande de libération de l’ex-président tchadien Hissène Habré, condamné à perpétuité par une juridiction africaine à Dakar pour crimes contre l’humanité, a-t-on appris dimanche auprès de ses avocats.

Hissène Habré, 79 ans, qui a dirigé le Tchad de 1982 à 1990, a été condamné le 30 mai 2016 à la prison à vie à l’issue d’un procès sans précédent à Dakar, après avoir été déclaré coupable de crimes contre l’humanité, viols, exécutions, esclavage et enlèvement.

Une commission d’enquête tchadienne a chiffré à 40 000 morts le nombre des victimes de la répression sous le régime Habré.

Renversé en 1990, l’ex-président tchadien avait trouvé refuge au Sénégal, où, sous la pression internationale, les conditions de son procès avaient été créées. Il y avait été arrêté en 2013 et inculpé par un tribunal spécial instauré en coopération avec l’Union africaine. Depuis sa condamnation, il purge sa peine dans un établissement pénitentiaire de Dakar.

Refus

Ses avocats ont le 29 mars déposé une « demande de permission » visant sa libération, une requête adressée au juge de l’application des peines au Tribunal de grande instance hors classe de Dakar.

« Un refus a été opposé à cette demande », ont indiqué dimanche dans un communiqué  ses avocats Ibrahima Diawara et François Serres.

« Le juge a tenu à mettre en avant l’avis défavorable de la commission pénitentiaire consultative présidée par lui-même et composée du directeur de l’administration pénitentiaire, du directeur de la prison » où est détenu Hissène Habré et d’autres membres dans le personnel pénitentiaire et la santé, ont-ils ajouté dans ce communiqué.

« Le raisonnement tenu pour refuser la permission est que la question de la santé est du ressort de la direction de l’administration pénitentiaire », alors que « c’est bien en tenant compte des risques pour la santé que la première permission a été accordée par le même juge », ont expliqué les deux avocats, qui ont dénoncé une « règle de droit (…) à géométrie variable ».

« Nous vivons des moments difficiles où un système étouffe un homme, ses droits les plus élémentaires, à savoir le droit à la santé », ont poursuivi les avocats.

L’ancien dirigeant tchadien avait bénéficié le 7 avril 2020 d’une sortie de prison de 60 jours accordée par la justice sénégalaise.

Le juge de l’application des peines avait motivé sa décision par le fait que Hissène Habré était « particulièrement vulnérable au coronavirus » et la nécessité de faire de la place dans sa prison, choisie pour mettre en quarantaine les prisonniers en début de détention. Hissène Habré avait regagné sa cellule au terme des 60 jours, début juin 2020.

« Ce n’est que justice »

Le Sénégal a officiellement enregistré 39 782 cas de Covid-19, dont 1 091 décès.

« Ce n’est que justice », a déclaré Kaltouma Deffalah, une victime du régime de Hissène Habré, citée dans un communiqué de Human Rights Watch.

« L’homme qui m’a réduite en esclavage doit purger sa peine conformément à la loi. Nous attendons toujours que Hissène Habré arrête de cacher son argent et nous verse les indemnités ordonnées par le tribunal », a-t-elle ajouté.

Le tribunal qui a condamné Hissène Habré a également accordé 82 milliards de francs CFA (environ 125 millions d’euros) d’indemnités à plus de 7 300 victimes qui réclament toujours d’être indemnisées.

Par Jeune Afrique avec AFP

Sénégal : Thione Ballago Seck, la voix d’or du mbalax, s’est éteinte

mars 14, 2021
Thione Seck, chanteur et musicien Senegalais, dans le studio de son domicile.

Il était la voix du mbalax, un titre qu’il partageait avec son éternel « rival », Youssou Ndour. Issu d’une grande lignée de griots, considéré comme un parolier d’exception, cette figure phare de la scène musicale sénégalaise est morte dimanche matin à Dakar.

Ce 14 mars 2021, sa « voix d’or » s’est éteinte. Représentant mythique de la musique sénégalaise depuis près de 40 ans, Thione Ballago Seck a tiré sa révérence à 66 ans, laissant le Sénégal orphelin. Hospitalisé à l’hôpital Fann de Dakar avec son épouse depuis le 12 mars, il est décédé dimanche dans la matinée. En guise d’héritage, outre ses nombreux albums et morceaux inoubliables, il laisse un héritier : son fils, Wally Ballago Seck, pour reprendre le flambeau.

« Aux côtés de Youssou N’dour, Ismaël Lo, Baaba Maal, il a été un formidable ambassadeur de la musique sénégalaise, déclare l’ancien ministre de la Culture, Abdou Latif Coulibaly. Il est l’une des icônes de la modernisation du folklore sénégalais et des grands musiciens griotiques de notre époque. Sa mort représente une perte immense pour notre pays et pour l’Afrique tout entière. »

Issu d’une grande famille de griots sénégalaise, c’est au sein de l’Orchestra Baobab que Thione Seck fait ses armes, encore très jeune. « Il a su tracer son chemin dans le monde de la musique. C’est tout le secteur de la culture qui est endeuillé aujourd’hui », déplore son ami de toujours Mountaga Kouyate, qui était son partenaire au sein de l’Orchestra Baobab.

Il évoque un « homme vrai », qui ne « mâchait pas ses mots ». « Éternel incompris », tel qu’il se définissait lui-même, Thione Seck était un « émotif », un « sanguin » au « fort caractère », témoignent ses proches. À tel point qu’il a pu passer parfois passer pour un aigri.

À tort, assurait Fadel Lo, journaliste et proche du chanteur, en 2019: « Quand il a envie de dire quelque chose, il le dit sans prendre de gants. Or au Sénégal, ce n’est pas une qualité. Mais Thione Seck a l’habitude de dire tout haut ce qu’il pense, si jamais il se sent lésé. Si, par exemple, on organise un grand concert à Dakar et qu’on ne l’invite pas, il n’hésitera pas aller à la télévision pour s’en plaindre. Cela a fini par lui nuire, car certains disent que c’est un jaloux. »

Considéré comme l’un des plus grands paroliers du Sénégal, Thione Seck a mené une carrière réussie, mais il est demeuré dans l’ombre de Youssou Ndour, son éternel rival, premier ambassadeur de la musique sénégalaise à l’international. Et depuis quelques années, au Sénégal, le plus connu des Seck n’était plus Thione mais son fils Wally, qui a ravi aux « anciens » du mbalax leur place dans le cœur des mélomanes.https://www.youtube.com/embed/ZIhQx6ebT_I?feature=oembed

Une lignée de griots

Le grand-père de Thione Seck était griot à la cour royale de Lat Dior, figure emblématique de la lutte contre le colonisateur français. De cet ancêtre, le père et le fils ont hérité du virus de la chanson et d’un village dans l’ancien royaume du Cayor, que Thione Seck n’a d’ailleurs « jamais eu le temps de visiter ».

Né en 1955 à Dakar, le chanteur connaîtra le succès très jeune. Le gamin de la Gueule tapée, un quartier populaire de Dakar, qui a « toujours su » qu’il voulait faire ce métier, arrête l’école avant la classe de 6e. Un choix que son père, policier à Dakar, estime compromettre son avenir. Thione Seck saura faire mentir la prédiction paternelle.

« Bien qu’il soit issu d’une lignée de griots, Thione Seck a dû se battre pour que sa famille accepte qu’il se consacre pleinement à la musique. À l’époque, être artiste n’était pas vu comme un véritable métier. Mais à travers sa génération, les mentalités ont évolué », estime El Hadj Hamidou Kassé, ministre-conseiller à la Culture auprès du président Macky Sall.

« C’est aussi lui qui a fait sortir la musique sénégalaise de l’influence latino-américaine ou occidentale. Les orchestres qui jouaient de la salsa ou de la variété ont progressivement évolué vers le mbalax, la musique traditionnelle mandingue et diola avec les frères Touré Kounda, ou encore l’afro-beat avec des groupes comme Xalam, ajoute El Hadji Hamidou Kassé. Il a inspiré toute une lignée d’artistes, même parmi les rappeurs.»

Orchestra Baobab

C’est à 17 ans, introduit par Abdoulaye Mboup, l’un des pères fondateurs de la musique tradi-moderne sénégalaise, qu’ il intègre le mythique Orchestra Baobab. Il y retrouve le musicien Mountaga Kouyate, qui a grandi, comme lui, à la Gueule tapée.

C’est là que les « benjamins du Baobab » deviennent amis. Ils partagent tout, de « la pâte dentifrice » à leur égo froissé en voyant les musiciens plus expérimentés occuper le devant de la scène. Avec l’Orchestra Baobab, le batteur et le chanteur expérimentent les nuits chaudes de la capitale et goûtent au succès. Ils participent aux grands bals de la gendarmerie de Colobane, souvent présidés par le chef de l’État de l’époque, Léopold Sédar Senghor.

Mountaga Kouyate et Thione Seck (dr) au dancing Le Baobab, 1975.

Encore très jeune, inexpérimenté, mal payé (6 000 francs CFA par semaine, se souvient-il), Thione Seck prend son mal en patience. « Je savais que c’était juste un tremplin pour moi », nous confiait le chanteur en 2019. « Il avait déjà beaucoup d’ambition », confirme Mountaga Kouyaté. Quelques années seulement après avoir intégré l’Orchestra Baobab, il crée avec des membres de sa famille son propre ensemble traditionnel.

La formation gagne en notoriété et la situation financière du chanteur s’améliore. Enfin, le jeune homme n’a « plus de comptes à rendre à personne » et peut gérer sa carrière comme il l’entend. « Grâce à mon ensemble, j’ai pu m’acheter un terrain, alors que du temps du Baobab je n’avais même pas de quoi m’acheter une bicyclette », plaisantait-t-il.  L’audacieux chanteur quitte la formation et part tenter sa chance en France. Les rigueurs de l’hiver européen et le succès qui tarde à venir refroidissent rapidement ses ambitions. Six mois plus tard, il rentre au Sénégal pour concrétiser son rêve.

L’âge d’or du mbalax

En 1983, il crée son propre orchestre, le Raam Daan, sa « grande fierté », quelques années avant que l’Orchestra Baobab ne cesse de se produire –  une pause qui durera de longues années. Mountaga Kouyate raconte : « On s’est lassé. Youssou Ndour commençait à se faire connaître, les gens étaient attirés par le mbalax, et nous… on faisait de la salsa. »

Thione Seck, avec le Raam Daan, et Youssou Ndour, avec le Super Étoile, sont propulsés sur le devant de la scène musicale sénégalaise. Les années 1980 marquent le début de l’âge d’or du mbalax et de la rivalité entre les deux artistes, bien qu’ils aient toujours refusé, l’un comme l’autre, de l’admettre. Mais alors que la carrière de Youssou Ndour décolle à l’international, celle de Thione Seck reste majoritairement cantonnée aux charts sénégalais.

DANS LA VIE, TOUT EST UNE QUESTION DE CHANCE. PEUT-ÊTRE QUE YOUSSOU NDOUR EN A EU PLUS QUE MOI

En 2005, il sort son album Orientissime, « conçu pour être un album planétaire », selon ses propres mots. Le disque n’atteindra jamais le succès espéré. « Dans la vie, tout est une question de chance. Peut-être que Youssou Ndour en a eu plus que moi, c’est tout”, analysait le chanteur.

« Youssous Ndour a réussi là où Thione Seck a échoué », tranche sans ambages Nicolas Diop, auteur d’une biographie de « You ». Et d’expliquer cette réussite par un facteur qui n’a rien à voir avec la chance : le sens du business. « Youssou Ndour a très tôt compris que pour réussir à s’imposer, il fallait qu’il fasse de la musique son travail. Il s’est ouvert à d’autres influences, il n’a pas voulu rester enfermé dans son style », détaille l’animateur de radio.

Revanche

Les admirateurs de Thione Seck lui rétorqueront que ce dernier, plus traditionnel, a su rester « fidèle » à sa musique, plus ancrée dans les valeurs ancestrales des griots. « Il faut bien rappeler que la rivalité entre les deux chanteurs remonte très loin », rappelle Nicolas Diop. Les deux artistes appartiennent chacun à une grande lignée de griots et portent pour ainsi dire cette rivalité dans leur sang. « Lorsque l’on voit l’un, on pense à l’autre », résume-t-il.

Dans le milieu musical, il se murmurait que Thione Seck espérait « prendre sa revanche » sur son rival par le biais du succès de son fils, ce qu’il niait fermement. « Mon fils n’était pas censé faire de la musique mais du football », a-t-il longtemps répété. Wally Seck, le chouchou des Sénégalais (et des Sénégalaises) pouvait-il surpasser son père et détrôner le prince du mbalax ? Possible, selon Nicolas Diop. « Il draine les foules, il a la jeunesse derrière lui. Encore faudrait-il que le roi baisse la garde ».

Thione Seck, lui, avait beau assurer qu’il ne regrettait rien de son parcours, il avait tout de même conservé quelques rancœurs. « Il m’est arrivé à maintes reprises de vouloir tout laisser tomber, confiait-il. Mais je n’avais pas le choix. Le seul métier que je puisse faire, c’est chanteur. »

Son décès inattendu marque aussi le coup d’arrêt à un projet de production tentaculaire qui devait rassembler plus de mille chanteurs de la Cedeao. Surtout, il laisse le mbalax orphelin. Et le Sénégal en deuil.

Avec Jeune Afrique par Mehdi Ba et Marième Soumaré

14 mars 2021 à 14h23 | Par Mehdi Ba et Marième Soumaré

Sénégal : Ousmane Sonko remis en liberté sous contrôle judiciaire

mars 8, 2021
Le député Ousmane Sonko au milieu de ses partisans, le 3 mars 2021, avant d’être arrêté pour « trouble à l’ordre public ».

L’opposant sénégalais a été libéré ce lundi 8 mars dans la matinée par le doyen des juges. Ousmane Sonko, placé sous contrôle judiciaire, devra cependant respecter certaines obligations.

Arrêté le mercredi 3 mars alors qu’il était en route pour répondre à une convocation au palais de justice de Dakar dans le cadre de l’enquête ouverte suite à une plainte pour viol déposée contre lui, Ousmane Sonko « rentre chez lui », a indiqué l’un de ses avocats à Jeune Afrique, ce lundi 8 mars. Conduit au tribunal tôt dans la matinée, l’opposant comparaissait devant Samba Sall, le doyen des juges, qui l’a inculpé, a cependant décidé de sa libération et de son placement sous contrôle judiciaire, « assorti de certaines conditions ».

Une liberté sous conditions

Ousmane Sonko se voit dans l’obligation de remettre son passeport aux autorités, et devra demander l’autorisation du juge s’il souhaite voyager. Le leader du Pastef devra également se présenter chaque dernier vendredi du mois devant le juge, indique son avocat Joseph Etienne Ndione. Il devra également se mettre à disposition des enquêteurs, au cas où le juge saisirait la police ou la gendarmerie dans le cadre de l’enquête qui vise l’opposant, précise l’avocat.

Par ailleurs, « s’il est libre de continuer à s’exprimer en tant qu’opposant politique », Ousmane Sonko a l’interdiction d’évoquer devant la presse ou en public le dossier de viol dans lequel il est mis en cause.

Un « geste d’apaisement » ?

Alors que Dakar et plusieurs villes du pays sont le théâtre de violents affrontements depuis l’arrestation de l’opposant, le Mouvement de défense de la démocratie (M2D), qui regroupe des partis politiques de l’opposition et des mouvements de la société civile, avait appelé à trois jours de manifestations sur l’ensemble du territoire à partir de ce lundi. Au moins huit personnes ont été tuées depuis le début des émeutes.

« On a déjà senti une forme d’apaisement aux alentours du tribunal, où les gens jubilent actuellement. Si Ousmane Sonko avait été placé sous mandat de dépôt, nul doute que les affrontements auraient repris de plus belle, estime Mr Joseph Etienne Ndione. Les autorités judiciaires, voire peut être étatiques, ont fait une bonne lecture de la situation et opté pour l’apaisement. » Plusieurs figures de la contestation, arrêtées avant ou en marge des manifestations, sont cependant toujours incarcérées.

Avec Jeune Afrique par Manon Laplace

Arrestation de Sonko : la colère tourne à l’émeute

mars 5, 2021
Un manifestants pro-Sonko, lors des heurts avec les forcs de l’ordre, le 4 mars 2021 à Dakar.

Les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre ont fait au moins un mort, jeudi 4 mars. Tandis que l’opposant doit être entendu pour répondre d’accusations de viol, une nouvelle manifestation est annoncée ce vendredi.

Un mandat d’amener a été décerné le 4 mars par le juge d’instruction chargé de l’affaire de plainte pour viol déposée contre Ousmane Sonko. Ce dernier était attendu au palais de justice de Dakar, vendredi à 9 heures, où il devait être conduit après avoir été extrait de sa cellule de la gendarmerie de Colobane.

Mercredi 3 mars au matin, alors qu’il se rendait à une convocation du juge d’instruction, il avait été interpellé pour « troubles à l’ordre public » et « participation à une manifestation non autorisée » et placé en garde à vue.

Le lendemain dans l’après-midi, il reçoit depuis sa cellule une nouvelle convocation, toujours émise dans le cadre de l’instruction pour viol. Le député la refuse : il exige que sa garde à vue soit levée pour s’y présenter. Dans la soirée, le juge d’instruction sévit et utilise une nouvelle carte : le mandat d’amener.

Double procédure

Le député Ousmane Sonko au milieu de ses partisans, le 3 mars 2021, avant d’être arrêté pour « trouble à l’ordre public ».

Il devra bien répondre aux questions du juge au sujet de la plainte d’Adji Sarr, l’employée du Sweet Beauté, un salon de massage de Dakar, qui l’accuse de l’avoir violée à plusieurs reprises.

« [Les juges] se sont empêtrés dans un amalgame juridique duquel ils ont du mal à sortir », estime son avocat, Me Koureissy Ba, dénonçant une procédure « ajuridique » et « illégale ». « Comment peut-on l’accuser de participation à une manifestation alors qu’il était resté cloîtré dans l’habitacle de son véhicule ? » s’indigne l’avocat.

Selon les conseils de Sonko, le juge Mamadou Seck s’est dessaisi jeudi du dossier, qui a été transmis au doyen des juges, Samba Sall. Ce même juge qui avait été cité par Ousmane Sonko le 25 février, lors d’une conférence de presse au cours de laquelle il l’accusait de faire partie d’un « triangle des Bermudes judiciaire » composé du procureur de la République, Bassirou Guèye, et du juge Mamadou Seck.

L’opposant reproche aux trois hommes d’avoir mis en œuvre un « complot politique » ourdi par le président Macky Sall pour l’écarter du jeu politique.

Violences

Affrontements entre étudiants et forces de l’ordre, à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, le 4 mars 2021.

À la suite de l’interpellation de Sonko mercredi, des heurts ont opposé ses partisans et les forces de l’ordre dans la capitale mercredi. Après un retour au calme jeudi matin, Dakar s’est à nouveau embrasée dans l’après-midi, les rues de la capitale devenant le théâtre de scènes de violences.

Des violences ont également été rapportées en Casamance, région d’origine d’Ousmane Sonko, où un jeune homme du nom de Cheikh Ibrahima Coly a été tué à Bignona. Une enquête a été ouverte, selon le préfet de la ville, Babacar Diagne.

À Dakar, les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre ont été intenses pendant une partie de la journée. Aux jets de pierres, les policiers ont répondu par des jets de lacrymogènes au milieu de rues bloquées par des pneus brûlés. Des scènes de pillage de magasins ont également été rapportées.

Plusieurs témoins ont également fait état de la présence de milices en civil évoluant aux côtés des forces de sécurité et s’attaquant aux manifestants. « On nous a rapporté la présence de dizaines de gros bras, dont certains sont montés à bord de voitures de l’administration sénégalaise. Ce sont des civils recrutés par le pouvoir pour violenter les citoyens », a affirmé le leader du mouvement de la société civile Y’en a marre, Aliou Sané.

Télévisions suspendues, internet perturbé

Les signaux des chaînes SenTv et Walfadjari, dont les journalistes couvraient ces émeutes, ont été coupés dans la journée par le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA). Il a été jugé que les deux médias faisaient « explicitement ou implicitement l’apologie de la violence » en diffusant des images incitant à des troubles de l’ordre public, ou « de nature à constituer une menace pour la stabilité nationale ou la cohésion sociale ».

Dans le même temps, les locaux de RFM à Dakar, un média privé, ont pour leur part été pris pour cible par des manifestants qui accusent la chaîne d’être en faveur de Macky Sall.

Plusieurs organisations spécialisées, dont NetBlocks, ont également fait état de restrictions observées sur internet, en particulier dans les services de messagerie privée tels que WhatsApp et Telegram, ainsi que dans les services de diffusion de vidéos, dont YouTube.

L’armée réquisitionnée

Lors des heurts entre pro-Sonko et forces de l’ordre, à Dakar, le 4 mars 2021.

Le gouverneur de Dakar a également fait appel à l’armée « pour le maintien et le rétablissement de l’ordre sur toute l’étendue du territoire ». Des mesures qui ont suscité l’inquiétude des organisations de la société civile. « Les militaires sont-ils formés pour le maintien et le rétablissement de l’ordre ? » s’est interrogé Seydi Gassama, le directeur d’Amnesty International au Sénégal, qui a exigé l’ouverture d’une enquête concernant les actes des forces de sécurité.

« Force restera à la loi, déclarait quant à lui le ministre de l’Intérieur, Antoine Félix Diome, sur la Radio-télévision Sénégalaise mardi soir (RTS, chaîne publique). Toutes les dispositions seront prises pour qu’il n’y ait pas de débordements dans le cadre des méthodes classiques et techniques de rétablissement de l’ordre. »

Une manifestation de soutien au député, organisée par plusieurs associations de la société civile et des mouvements politiques, doit débuter ce vendredi à 15 heures depuis la place Washington, dans le centre-ville de Dakar.

Avec Jeune Afrique par Marième Soumaré

Sénégal : Ousmane Sonko arrêté à Dakar

mars 3, 2021
Des affrontements ont éclaté entre forces de l’ordre et partisans d’Ousmane Sonko, le 3 mars 2021 à Dakar.

Convoqué par le juge d’instruction à 9 heures mercredi, l’opposant a été arrêté en début d’après-midi alors que son convoi n’avait pas encore atteint le palais de justice de Dakar.

L’opposant Ousmane Sonko a été arrêté ce mercredi par des éléments des forces de l’ordre pour « trouble à l’ordre public » alors que son convoi se trouvait dans le quartier de Mermoz, à Dakar, a annoncé l’un de ses avocats à Jeune Afrique. L’information a été confirmée également par un cadre du Pastef, le parti du député. Il a ensuite été conduit dans les locaux de la section de recherche de Colobane.

« Ousmane Sonko sera présenté devant le juge pour n’avoir pas répondu à la convocation », a affirmé l’un des membres de son équipe de défense, Me Djiby Diagne, qui attendait son client devant le palais de justice. Dénonçant « une procédure expéditive », il juge que les autorités « ont préféré inventer une infraction pour pouvoir le déferrer » au plus vite.

Ses avocats l’ont rejoint en début d’après-midi à la section de recherches de Colobane, où l’opposant s’apprêtait à être interrogé par les gendarmes. En plus de l’infraction de « trouble à l’ordre public », Ousmane Sonko est également accusé de « participation à une manifestation interdite ».

Le député avait quitté son domicile en début de matinée, escorté par une foule de partisans. Un important dispositif avait été déployé tôt le matin aux alentours du palais de justice. Vers 10 heures, le convoi de l’opposant a été bloqué par les autorités, et des affrontements sporadiques ont opposé pendant une partie de la journée les forces de l’ordre à des partisans de Sonko.

Accusé de viol et menaces de mort par l’employée d’un « salon de beauté » dakarois, le député a plusieurs fois changé d’avis quant à cette convocation. S’il avait dans un premier temps déclaré être prêt à répondre à la justice dès que son immunité parlementaire serait levée, il était ensuite revenu sur sa décision, arguant de l’illégalité de la procédure parlementaire.

Médiation

000_9476T6

L’opposant a par la suite fait volte-face, suite à une « médiation » de son marabout Serigne Abdou Mbacké et de personnalités de la société civile. Il a ainsi reçu mardi l’ancien directeur régional d’Amesty International, Alioune Tine. « Je viens de sortir de chez Ousmane Sonko après une discussion très fructueuse pour le conjurer, au nom des organisations de la société civile, d’aller répondre à la convocation du juge demain matin », a déclaré cette figure de la lutte pour les droits humains au Sénégal.

L’opposant a également reçu plusieurs délégations constituées de personnalités religieuses, ainsi que des membres du Front de résistance nationale [FRN, opposition] qui ont tenu un discours similaire.

Le même conseil lui avait aussi été donné par ses avocats, qui avaient convoqué mardi 2 mars la presse au cabinet de Me Bamba Cissé, coordonnateur du pool d’avocats du député. « Soucieux d’empêcher que le refus de déférer à la convocation ne soit un prétexte à des provocations dont le but serait de lui imputer des nouvelles infractions, le collectif des avocats a estimé, de conseiller à Ousmane Sonko de déférer à la convocation », a expliqué ce dernier.

« Pas d’abdication »

Ousmane Sonko s’est ensuite exprimé pour confirmer sa décision de se rendre à la convocation du juge, afin d’éviter un mandat d’amener. « Nous irons répondre et écouter le juge, a affirmé le leader du Pastef. Mais ça n’est pas une abdication et nous n’accepterons aucune injustice. »

Il en a profité pour renouveler ses attaques contre Macky Sall, « comploteur en chef », accusé d’avoir manipulé la justice afin que son adversaire  soit radié des listes électorales et bloquer sa candidature à l’élection présidentielle de 2024. Il a aussi fait fait appel au soutien aux « Sénégalais lambda », apolitiques ou membres d’autres partis d’opposition.

« Nous ne croyons pas à cette justice mais nous avons confiance en certains magistrats », a déclaré Ousmane Sonko, décrivant « la vacuité du dossier » et une « procédure viciée ». L’opposant avait perdu son immunité le 26 février à une large majorité, lors d’un vote boycotté par l’opposition. Une vingtaine de députés de l’opposition ont saisi mardi le Conseil constitutionnelle pour annuler la procédure.

Avec Jeune Afrique par Anne-Sophie Faivre Le Cadre et Marième Soumaré

Sénégal : Ousmane Sonko perd son immunité parlementaire

février 26, 2021
L’opposant Ousmane Sonko, lors d’une rencontre avec Y en a marre, en février 2021.

L’Assemblée nationale a voté vendredi la levée de l’immunité du député d’opposition visé par une plainte pour viols. Une procédure jugée « viciée et illégale » par Ousmane Sonko, qui a déjà annoncé qu’il ne répondra à aucune convocation de la justice.

L’issue du vote ne faisait aucun doute. Enclenchée le 9 février, la procédure de levée d’immunité de l’opposant Ousmane Sonko s’est achevée vendredi vers 14h. Les députés étaient appelés à se prononcer lors d’un vote à main levée, au cours d’une session plénière mouvementée, organisée à huis clos mais filmée par une député présente.

Tandis qu’un important dispositif sécuritaire avait été mis en place autour du bâtiment, auquel les journalistes n’avaient pas accès, plusieurs députés de l’opposition ont déclaré ne pas se rendre à l’Assemblée, qualifiant le vote de « mascarade ».

L’affaire Sweet Beauté

Les députés ont donc choisi d’approuver les recommandations de la commission ad hoc chargée d’examiner la procédure. Dans le rapport de la commission consulté par Jeune Afrique, les députés établissent que « le député Ousmane Sonko doit aller se défendre devant la justice et l’accusatrice doit avoir la possibilité de se défendre devant la justice, seule compétente pour dire le droit et faire triompher la vérité ».

« Au regard du caractère sérieux de la saisine et des accusations graves contre le député Ousmane Sonko, la commission a adopté, à une très large majorité, la décision de recommander à la séance plénière de lever [son] immunité parlementaire pour permettre à la justice de poser les actes, conduire les procédures et appliquer les dispositions de la loi pour aboutir à la manifestation de la vérité », a conclu la commission.

Ce rapport s’est basé sur un dossier constitué notamment des procès-verbaux des auditions réalisées par les gendarmes suite à la plainte déposée le 3 février contre Ousmane Sonko.

Dans celle-ci, l’employée du salon de massage le Sweet Beauté accuse l’opposant de l’avoir violée et menacée de mort sur son lieu de travail, à plusieurs reprises. Le député a admis être un client régulier de ce salon, qu’il dit fréquenter pour des « raisons médicales », mais nie les accusations de la plaignante.

Ce dernier avait déjà annoncé, jeudi soir face à la presse, qu’il ne comptait pas répondre à une éventuelle convocation de la justice. Une posture en contradiction avec celle qu’il avait prise le 7 février dernier, lorsqu’il s’était dit prêt à répondre à la justice dès lors que son immunité serait levée. « Je ne répondrais pas si la levée d’immunité n’est pas légale », a justifié Ousmane Sonko.

Procédure « expéditive » ?

L’opposition a en effet dénoncé plusieurs vices de formes dans la procédure menée à l’Assemblée nationale. Le 20 février, deux députés de l’opposition ont même démissionné de la commission ad hoc, dénonçant le manque d’indépendance d’une Assemblée largement acquise à Benno Bokk Yakaar, (BBY, la coalition présidentielle), qui détient 125 députés sur 165. Une démission qualifiée de « fuite en avant » par le président de la commission Pape Birame Touré, membre de la majorité.

« Il y a eu obstruction, a dénoncé l’un des démissionnaires vendredi à l’Assemblée, le député Moustapha Mamba Guirassy. Nous n’avons eu aucune possibilité d’aller au fond du dossier pour statuer pour savoir si on pouvait lever l’immunité de notre collègue. »

La procédure a été « expéditive », a également dénoncé Ousmane Sonko jeudi, ironisant sur la vitesse d’exécution de sa levée d’immunité, « le seul domaine où Macky Sall fait du fast track », en référence à une expression chère au chef de l’État s’agissant des réformes qu’il initie.

Sonko a également pointé du doigt le juge d’instruction chargé de l’affaire, Mamadou Seck, « faible et non indépendant », membre « du triangle des Bermudes judiciaires » également composé du procureur de la République Bassirou Guèye et du doyen des juges Samba Sall selon le leader de Pastef.

Accusations

« Je suis le protagoniste malgré moi de ce feuilleton que ne mérite pas notre nation », a-t-il affirmé, dénonçant une « machination politique sordide aux conséquences imprévisibles ». Il a d’ailleurs affirmé avoir été placé sous surveillance.

Au cours d’une longue diatribe, il s’est adressé directement au président Macky Sall, qu’il accuse d’être à la tête de ce complot visant à l’écarter du jeu politique. « Nous connaissons vos viles méthodes, mais je peux vous assurer que nous avons du répondant », lui a lancé Ousmane Sonko.

Macky Sall s’est exprimé au sujet de cette affaire pour la première fois cette semaine lors d’un entretien accordé à nos confrères de RFI, évoquant une « affaire regrettable ». «  Il y a une accusation, des procédures, il ne faut pas mêler le président à ça. J’ai suffisamment de choses à faire pour comploter des choses aussi basses », a-t-il ajouté.

Le spectre du mandat de dépôt

«[M’]arrêter le plus rapidement possible, décerner un mandat de dépôt, ouvrir une instruction non limitée dans le temps pour me laisser pourrir et me radier de la liste électorale, et ternir mon image auprès des Sénégalais : voilà l’objectif de Macky Sall », a rétorqué l’opposant, qui a fait appel au « droit constitutionnel, naturel et individuel de résistance à l’oppression ».

Le 8 février, des heurts avaient opposé ses partisans et les forces de l’ordre devant son domicile, alors que l’opposant avait refusé de se rendre à la convocation que lui avaient adressé les gendarmes.

Après Karim Wade, cadre du Parti démocratique sénégalais, condamné à six ans de prison en 2016 pour enrichissement illicite et désormais exilé au Qatar et Khalifa Sall, ex-maire de Dakar gracié de sa peine pour détournements de fonds public mais aujourd’hui inéligible, Ousmane Sonko sera-t-il le prochain opposant à visiter les cellules de la prison dakaroise de Rebeuss ?

Le Pastef se prépare quoi qu’il en soit à « l’arrestation illégale et imminente » de son leader ». « On s’achemine vers sa convocation devant le juge. S’il ne répond pas, la justice peut venir le cueillir, glisse un responsable du parti. Nous n’avons jamais envisagé l’avenir du parti sans lui, mais aujourd’hui, ça va peut-être être le moment de se poser la question. »

Avec Jeune Afrique par Anne-Sophie Faivre Le Cadre et Marième Soumaré

Sur Twitter, Booba accusé d’agression sexuelle sur mineure au Sénégal

février 9, 2021
Booba en concert à Nanterre, en octobre 2018.

Dans un contexte de dénonciations des violences sexuelles dans le milieu de la musique, le rappeur est accusé d’agression sur une jeune fille de 14 ans en marge d’un concert à Dakar.

L’affaire pourrait passer pour une embrouille de plus. Le rappeur Booba a habitué ses fans, ceux qu’il surnomme ses « pirates », à des clashs à répétition. À l’instar de 50 Cent aux États-Unis, il moque régulièrement ses adversaires en portant volontiers les coups sous la ceinture : il a récemment ironisé sur le physique du rappeur albinos Kalash Criminel, sur les cheveux de Dadju et s’est fait bannir d’Instagram l’année dernière pour avoir diffusé une vidéo pornographique mettant en scène Fianso. Mais le dernier clash en date, mettant Booba en tête des tendances sur Twitter, fait remonter des accusations beaucoup plus sérieuses.

Tout part d’une critique mal digérée par « le Duc de Boulogne », qui supporte difficilement les coups de pattes journalistiques : il a notamment suspendu tout entretien avec le média Booska-P depuis qu’un des chroniqueurs, Fif, avait avoué ne pas aimer son album… en 2008. Cette fois, ce sont les piques du journaliste Yérim Sar, sur la radio Mouv‘, concernant la version revisitée du hit « Barbie girl », qu’il n’a pas digérées. Un échange venimeux a suivi sur Twitter… jusqu’à ce que le journaliste, qui y écrit sous le pseudo de « spleenter », porte des accusations graves contre le rappeur. Parmi les « dossiers » exhumés, certains avérés, notamment la fermeture de OKLM, le média créé par Booba en 2014, dont l’activité est suspendue depuis mars 2020. Une autre accusation, beaucoup plus lourde de conséquences, reste à établir : une tentative de viol sur une jeune fille de 14 ans, en marge du premier concert de Booba à Dakar, en 2016.

Plusieurs éléments interpellent dans l’affaire. D’abord Yérim Sar est un journaliste respecté, à la fois pour son mordant et sa connaissance du milieu du rap (il a été chroniqueur pour de nombreux médias spécialisés comme l’Abcdr du Son et rédacteur en chef de Paris Hip-Hop). Booba, d’origine sénégalaise par son père qui vient de la ville de Yaféra (département de Bakel), n’a pas démenti les allégations, retirant même les tweets en réponse au journaliste. Enfin, il y a deux mois, la candidate de télé-réalité Inès Sberro reconnaissait une relation avec la star, commencée lorsqu’elle avait 16 ans, en 2014. Si un rapport sexuel avec un mineur consentant de plus de 15 ans est autorisée dans certains cas en France, ce flirt apporte un nouvel éclairage.

#BalanceTonRappeur

Cette affaire intervient dans un contexte très particulier où les témoignages d’agressions sur des femmes, parfois mineures, se multiplient. Sur les réseaux sociaux français, il y a quelques mois, le hashtag #BalanceTonRappeur est devenu viral, entraînant la chute du rappeur parisien Moha la Squale, visé par une enquête pour « violences », « agression sexuelle » et « séquestrations », après un dépôt de plaintes de trois ex-compagnes âgées de 23 à 28 ans. Aux États-Unis, R. Kelly, derrière les barreaux depuis 2019, attend la tenue de quatre procès liés à des abus sexuels sur mineurs. S’il est reconnu coupable, il risque jusqu’à 20 ans de prison.

L’Afrique connaît aussi son lot d’affaires. Lil Frosh, au Nigeria, a été arrêté en fin d’année dernière par la police après avoir agressé sa petite amie. Sidiki Diabaté a été placé en détention en septembre 2020, après des violences sur son ex-compagne, l’influenceuse Mariam Sow. Il est sorti de prison au bout de trois mois, actuellement en liberté provisoire après avoir payé une caution de 15 millions de francs CFA (23 000 euros) : il s’est d’ailleurs expliqué auprès de son public dans son dernier titre clipé, Renaissance, où il promet sur fond d’images de prières, de devenir exemplaire. Le chanteur marocain Saad Lamjarred a fait l’objet de plusieurs plaintes pour agressions sexuelles, aux États-Unis, en France et au Maroc. Il reste malgré tout très populaire dans le royaume, Mohammed VI ayant même longtemps chargé son avocat d’alors, Éric Dupond-Moretti, d’assurer sa défense.

L’affaire impliquant Booba n’a pas (encore) pris de tournant judiciaire. Hier, la twittosphère semblait suspendue à de nouvelles révélations de Yérim Sar. Si Booba n’a pas nié les faits, il semble avoir trouvé une nouvelle cible, le confrère de Yérim, Mehdi Maïzi, qu’il avait embauché à OKLM, et à qui il promet le pire : « Sache que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que tu perdes la face et que tu perdes ta place. Ça prendra le temps que ça prendra… je te souillerai et je te détruirai ! » Des menaces qui tombent à pic pour détourner l’attention.

Avec Jeune Afrique par Léo Pajon

Le Sénégal s’inquiète pour une étudiante disparue en France

janvier 11, 2021
Avis de recherche de l’étudiante sénégalaise Diary Sow.

La disparition mystérieuse à Paris de Diary Sow, une brillante étudiante sénégalaise, provoque une vague de mobilisation via les réseaux sociaux.

Le Sénégal est en émoi et le fait savoir sur les réseaux sociaux. Depuis le 4 janvier, date à laquelle son badge a été utilisé au lycée parisien Louis-Le-Grand, selon Amadou Diallo, le consul sénégalais à Paris, Diary Sow n’a plus donné signe de vie. Âgée de 20 ans, cette étudiante sénégalaise brillante est en deuxième année de classe préparatoire scientifique dans ce prestigieux établissement. En 2018 et 2019, elle avait été désignée meilleure élève du Sénégal. Dimanche 10 janvier, la communauté estudiantine sénégalaise à Paris s’est mobilisée pour distribuer dans le XIIIe arrondissement, où elle réside, des tracts et flyers en forme d’avis de recherche.

Sur les réseaux sociaux, la mobilisation bat son plein dans l’espoir de comprendre les raisons de sa disparition subite et de la retrouver saine et sauve. Au cours des derniers jours, Amadou Diallo, a lui-même été entendu à deux reprises au commissariat du VIIIe arrondissement de Paris, où il a livré toutes les informations à sa disposition. « À ma connaissance, personne ne l’a vue depuis le 1er janvier et personne ne lui a parlé au téléphone depuis le 2 janvier », indique-t-il à Jeune Afrique.

Avis de recherche de l’étudiante sénégalaise Diary Sow.

« Disparition inquiétante »

Malgré les difficultés qui entourent, en France, les recherches portant sur des disparitions de personnes majeures, une enquête a été ouverte pour « disparition inquiétante », confiée à la brigade de répression de la délinquance à la personne (BRDP). Dans ce cadre, selon nos informations, une alerte a été adressée par la police française à ses homologues de l’espace Schengen afin de retrouver sa trace.

Au Sénégal comme dans la diaspora, la mobilisation s’est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux pour retrouver la trace de cette compatriote au pedigree déjà prestigieux. Outre son statut d’étudiante modèle, Diary Sow est en effet l’autrice d’un roman paru chez L’Harmattan en 2020 : Sous le visage d’un ange.

Selon Amadou Diallo, Diary Sow était restée à Paris pendant les vacances afin de réviser. Sur le site internet du consulat du Sénégal à Paris, un avis de disparition avec la photo de la jeune femme et un numéro de téléphone a été publié

Sur les réseaux sociaux, la communauté sénégalaise est également mobilisée et multiplie les posts avec la photo de la jeune disparue. « Merci pour votre mobilisation pour #DiarySow et gardons espoir », a notamment tweeté le 10 janvier le parrain de la jeune femme, le ministre de l’Hydraulique Serigne Mbaye Thiam.

Avec Jeune Afrique par Medhi Ba

Restitutions des œuvres au Bénin et au Sénégal : les députés français votent « pour »

décembre 17, 2020
Les portes du palais du roi Gélé, de l’ancien Dahomey, exposées au musée du Quai Branly, à Paris.

Deux jours après le vote négatif du Sénat, l’Assemblée nationale française a adopté définitivement la loi de restitution des biens promis par le président Emmanuel Macron au Bénin et au Sénégal. Le bras de fer entre les deux chambres du Parlement français va cependant se poursuivre en 2021.

Fin de partie, mais pas fin de l’histoire. La Constitution française donnant le dernier mot à l’Assemblée nationale en cas de désaccord avec le Sénat, ce sont bien les députés qui viennent de conclure le long feuilleton de la restitution au Bénin des 26 objets issus du pillage du palais d’Abomey, exposés au musée du Quai Branly-Jacques Chirac à Paris, ainsi que l’officialisation du transfert – déjà effectué physiquement mais présenté comme un prêt – du sabre et du fourreau d’El Hadj Omar Tall au Sénégal.

Avec ce vote, il s’agit « d’accompagner une jeunesse africaine en quête légitime de son identité patrimoniale », a souligné le rapporteur du texte, le député Yannick Kerlogot (LREM, majorité présidentielle), qui a évoqué « l’attente et l’engouement des populations concernées ». La ministre française de la Culture, Roselyne Bachelot, a pour sa part insisté sur le fait que cette loi incarnait la volonté de « renouvellement et d’approfondissement du partenariat entre la France et le continent africain » affichée par l’exécutif français.

Ce vote vient répondre à celui, négatif, de la chambre haute, mardi 15 décembre. Le président (centriste) de la commission de la Culture du Sénat, Laurent Lafon, avait alors justifié le rejet du texte en affirmant qu’il ne s’agissait « en aucun cas d’un vote contre les restitutions au Bénin et au Sénégal », mais d’une « opposition à la méthode du gouvernement ».

Une méthode en question

Méthode qui consiste, comme dans le cas de la couronne ornant le dais royal de la reine Ranavalona III, exposée depuis 1910 au Musée de l’armée, à Paris, et transférée début novembre à Madagascar, ou des crânes de combattants récemment renvoyés en Algérie, à conclure avec les pays destinataires des « conventions de dépôt » qui ne valent pas transfert définitif de propriété. Et ne contreviennent donc pas au principe légal français d’inaliénabilité des collections possédées par les musées nationaux.

Un procédé aujourd’hui « dévoyé », estime la sénatrice centriste Catherine Morin-Desailly, présidente de la mission d’information sur les restitutions : « Le lendemain de leur arrivée en Algérie, qui s’est faite en catimini, les crânes ont été inhumés. »

Face à Emmanuel Macron et aux députés de sa majorité, qui veulent aller vite sur le sujet au nom d’impératifs diplomatiques notamment, les sénateurs affirment se poser en garant de la légalité et du respect de critères scientifiques.

C’est d’ailleurs le sens des quinze mesures qu’ils ont présentées le 16 décembre, qui prévoient notamment une « recherche sérieuse de la provenance des œuvres et des objets » détenus par les musées français, une « meilleure contextualisation des œuvres exposées », une « circulation facilitée des œuvres » (y compris françaises), une « conservation des traces » (copies, par exemple) des œuvres restituées et, surtout, la création d’un « Conseil national de réflexion sur la circulation et le retour des biens culturels extra-européens », auquel seraient associés les chercheurs des pays demandeurs.

Vers une guérilla parlementaire

En bloquant le texte sur les objets béninois et sénégalais, les sénateurs ont donc surtout voulu attirer l’attention sur le sujet des restitutions au sens large. Opposés à la multiplication de textes ad hoc officialisant les transferts d’œuvres au cas par cas, ils continuent à plaider pour une vraie discussion permettant d’élaborer une loi générale sur le sujet.

Démarche nécessaire sur le fond comme sur la forme car, en cas de désaccord sur une loi, les constitutionnalistes français ont prévu une procédure de « navette » entre les deux chambres du Parlement, mais en offrant à l’Assemblée nationale la possibilité de trancher si le débat s’éternise. Le Sénat peut donc se lancer dans une guérilla et s’opposer, au coup par coup, à chaque nouvelle décision de restitution. Mais il perdra à chaque fois et ne peut espérer peser vraiment que dans le cadre de la discussion d’un vrai texte général, déconnecté de tout contexte d’urgence politique liée aux promesses ou aux amitiés du président en place.

La présidente de la mission d’information sur les restitutions, Catherine Morin-Desailly, et ses deux co-rapporteurs, Pierre Ouzoulias (communiste) et Max Brisson (Les Républicains, droite) promettent d’ailleurs le dépôt d’un nouveau texte inspiré par les quinze mesures présentées le 16 décembre ès le début 2021.

Avec Jeune Afrique par Olivier Marbot

[Tribune] Décès d’Iba Der Thiam, passeur de l’Histoire sénégalaise et africaine

novembre 2, 2020
Iba Der Thiam à l'Assemblée nationale française, en mai 2010.

Le professeur Iba Der Thiam s’est éteint le 31 octobre à Dakar, à l’âge de 83 ans. Cet ancien ministre et syndicaliste est l’un des principaux artisans de deux œuvres colossales : « L’Histoire générale de l’Afrique » et « L’Histoire générale du Sénégal ».

L’histoire fut le fil conducteur de sa vie. Déjà, en 1985, alors qu’il était ministre de l’Éducation nationale chargé de l’enseignement supérieur, Iba Der Thiam cumulait son maroquin avec les fonctions de secrétaire général de l’Association panafricaine des historiens, de vice-président de l’Association sénégalaise des professeurs d’histoire et de géographie et de président de la Commission sénégalaise de réforme de l’enseignement de l’histoire et de la géographie.

Au lendemain de sa disparition, Macky Sall a salué la mémoire de l’homme : « Historien de notoriété mondiale, professeur émérite et humaniste radical, Iba Der Thiam est une figure capitale du Sénégal contemporain. Patriote lucide, il a dirigé avec passion la rédaction en cours de L’Histoire générale du Sénégal. Mes condoléances à sa famille éplorée », écrit le président sénégalais.

Super-ministère de l’Éducation

C’est en représentant de la société civile, venant de l’École normale supérieure de Dakar qu’il dirige depuis 1975, qu’Iba Der Thiam fait pour la première fois son entrée, comme ministre de l’Éducation nationale, dans un gouvernement sénégalais. Celui formé par Abdou Diouf, le 5 avril 1983, avec à sa tête Moustapha Niasse, « Premier ministre intérimaire, ministre d’État et ministre des Affaires étrangères ».

Quand, le 10 octobre 1984, Ibrahima Fall migre de l’Éducation supérieure aux Affaires étrangères, avec l’éviction de Moustapha Niasse hors du système dioufiste, Iba Der Thiam devient « ministre de l’Éducation nationale chargé de l’Enseignement supérieur ». Un super-ministère allant du préscolaire à l’université, qu’il dirigera pendant quatre ans.

Après la réélection sous haute tension de Diouf en 1988 – année blanche pour toute l’école sénégalaise –, Iba Der Thiam fait partie de la fournée de « technocrates » (et autres ministres rétifs à la carte du Parti socialiste) exclus du gouvernement.

Mais le bilan ministériel du professeur Iba Der Thiam réside surtout dans les symboles : il « sénégalise » les noms de toutes les écoles du pays, lance l’école à la télévision et promeut des phases pilotes grandeur nature d’enseignement en langues nationales, jusqu’au CM2. Toutefois, on lui doit aussi les « classes à double-flux » de triste mémoire, consistant à alterner deux cohortes différentes d’élèves devant le même instituteur chaque jour pour répondre à la massification des effectifs.

Candidat à la présidentielle

Après sa sortie du gouvernement et une hibernation de quatre ans, Iba Der Thiam revient sur le devant de la scène politique en fondant son propre parti, la Convention des démocrates et des patriotes (CDP/Garap-Gui ), pour lequel il sera candidat à la présidentielle de 1993, la rupture étant consommée avec Abdou Diouf. Il y récolte 1,6 % des voix.

Puis, sous Abdoulaye Wade, « Der » (dont la formation politique fusionnera avec le Parti démocratique sénégalais) a droit à une nouvelle carrière politique, comme député et vice-président de l’Assemblée nationale. Réélu parlementaire en 2012 à l’arrivée au pouvoir de Macky Sall, qui conservera de l’affection pour lui, il restera dans l’hémicycle jusqu’en 2017.

Vingt ans de syndicalisme

Né en 1937 à Kaffrine (centre-ouest, à 250 km de Dakar), Iba Der Thiam a également été syndicaliste pendant près de vingt ans, dirigeant le Syndicat unique de l’enseignement laïc du Sénégal (Suel) et le Syndicat des enseignants du Sénégal (Ses). Membre du bureau national de l’UNTS (Union nationale des travailleurs du Sénégal), il fera neuf mois de prison en 1971 pour activités syndicales.

SA GRANDE ŒUVRE RESTE « L’HISTOIRE GÉNÉRALE DE L’AFRIQUE », AVEC 8 VOLUMES PUBLIÉS ENTRE 1971 ET 1999

S’il se remariera, à l’âge mûr, à la sociologue Maréma Touré, il épouse en premières noces l’enseignante et syndicaliste Thérèse Jamilie Kattar. Décédée en 2011, cette ancienne inspectrice de l’enseignement et directrice d’école issue d’une famille libanaise établie depuis plusieurs générations au Sénégal est la mère de leurs deux enfants, Awa et Kader.

Sans surprise, sa thèse de docteur d’État en histoire, soutenue en 1983 à l’université de Paris I-Sorbonne, a pour titre « L’évolution politique et syndicale du Sénégal colonial de 1840 à 1936 ». Un mémoire qui comprend 9 tomes et… 5 179 pages. Sacrée prouesse pour un homme qui avait passé le baccalauréat en candidat libre et qui sera successivement instituteur, professeur des collèges et universitaire.

« Décoloniser le passé »

Sa grande œuvre reste L’Histoire générale de l’Afrique, avec huit volumes publiés entre 1971 et 1999. Membre du Comité scientifique chargé par l’Unesco de la rédiger, il prolongera cette expérience d’écriture de l’histoire de l’Afrique par les Africains au Sénégal même. À la demande du président Sall, qu’il convainc du projet, il devient ainsi en 2013 le coordonnateur général des vingt-cinq volumes de L’Histoire générale du Sénégal, tout en travaillant à l’élaboration d’un dictionnaire et d’une encyclopédie sur le pays.

Publiés en mai 2019, les cinq premiers tomes de cette œuvre colossale censée « décoloniser le passé » ont suscité six mois de polémique et quelques harangues, notamment venues des familles des figures maraboutiques sénégalaises. Conciliant et assagi, loin de son caractère tempétueux de tribun populiste des années 1980 et 1990, Iba Der Thiam avait volontiers accepté et intégré leurs critiques.

Avec Jeune Afgrique par Ousseynou Nar Guèye

Éditorialiste sénégalais, fondateur du site Tract.sn