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Sénégal : Hissène Habré enterré en l’absence de représentants officiels

août 27, 2021
Lors de l’enterrement de Hissène Habré à Dakar, le 26 août 2021.

L’ancien président tchadien a été inhumé le 26 août au cimetière musulman de Yoff, sans qu’aucun hommage officiel ne lui soit rendu, ni à Dakar ni à N’Djamena, mais en présence de ses proches et de nombreux sympathisants.

Sous le soleil de plomb de l’hivernage, ainsi que l’on nomme l’été sénégalais, Hissène Habré a été inhumé au cimetière musulman de Yoff, le 26 août. L’histoire retiendra que l’ancien président tchadien, mort le 24 août à l’hôpital principal de Dakar, y a rejoint la dépouille mortelle du premier chef de l’État camerounais, Ahmadou Ahidjo, décédé en terre sénégalaise en 1989, quelques mois seulement avant que Habré n’y pose en catastrophe ses valises d’exilé chassé par un putsch.

Aucun hommage officiel

À l’aéroport de Yoff, Habré était arrivé avec un avion vite restitué par le Sénégal au Tchad. Il a fini son périple en terre sénégalaise après quelques années judiciairement tumultueuses et sans jamais avoir reconnu la légitimité d’une justice qui l’avait reconnu coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité et condamné à la prison à vie.

Habré a été accompagné en sa dernière demeure par ses proches parents et des sympathisants. Dans un cercueil en bois luisant, il a été mis en terre à 15 h 41 sans qu’aucun hommage officiel ne lui soit rendu, ni au Sénégal ni au Tchad.

La prière mortuaire avait auparavant été dirigée par l’imam Thierno Mountaga Amadou Bachir Tall à la mosquée omarienne (une branche de la Tijaniyya, confrérie soufie), qui fait face à la mer sur la corniche dakaroise, à hauteur du quartier de la Médina. En treillis noirs et brassards orange, la police a géré les nombreux journalistes et les quelque 200 personnes qui s’étaient réunies au sortir de la prière de Tisbaar pour rendre un dernier hommage à l’ancien président.

Maître de cérémonie

Parmi les VIP reconnus derrière leur masque anti-Covid, un ancien ministre de la Culture sous la présidence d’Abdoulaye Wade, Amadou Tidiane Wone. C’est lui qui a tenu le rôle de maître de cérémonie, donnant de la voix pour organiser le regroupement, demandant aux uns et aux autres le respect des mesures barrières imposées par cette pandémie qui aura eu raison de Hissène Habré – les premiers coups lui ayant été donnés par « notre acceptation de son arrestation, en 2013, dans son pays d’accueil, chez nous au Sénégal, pays de la Teranga », lâche, acerbe, l’une des personnes présentes.

HISSÈNE HABRÉ A ÉTÉ « VICTIME D’UNE GRANDE ESCROQUERIE », SYNONYME DE « MACHINATION »

L’on distingue également dans l’assemblée l’ancien Premier ministre de Macky Sall devenu opposant, Abdoul Mbaye. Dans une autre vie, il fut le banquier d’un Hissène Habré fraîchement débarqué au Sénégal avec plusieurs milliards de F CFA en espèces. Boubou, cape blanche à parements jaunes, lunettes noires et cane de cérémonie, le « Jaraaf » Youssou Ndoye, grand dignitaire des Lébous, est lui aussi présent. C’est dans leur quartier de Ouakam qu’Habré avait élu l’un de ses deux domiciles, devenant un « fils apprécié » de cette communauté.

Avocat emblématique d’Hissène Habré lors de son procès devant les Chambres africaines extraordinaires, le Sénégalais Amadou Ciré Clédor Ly, reconnaissable à sa haute coiffure en bataille et à sa barbe hirsute, qu’il a poivre et sel, a fait le déplacement. Dans une ultime plaidoirie, on l’entend dénoncer, dans cet espace de prière, le sort qui a été réservé à son client, dont le régime a été tenu pour responsable de la mort de près de 40 000 personnes entre 1982 et 1990. Hissène Habré a été, selon Amadou Ciré Clédor Ly, « victime d’une grande escroquerie », synonyme de « machination » et véritable « condamnation à mort ».

Ultime oraison

Aucun officiel sénégalais n’est en revanche présent, à moins de considérer comme un représentant de l’État le directeur général du quotidien gouvernemental Le Soleil. « Il y a vingt ans, j’avais été présenté à lui, raconte Yakham Mbaye. Depuis, nous échangions souvent. Je retiens de lui un grand patriote, un homme qui considérait l’Afrique comme un seul et unique pays. Et d’ailleurs, je pense que pour lui, un enterrement au Tchad ou au Sénégal ne faisait pas une grande différence ».

Le corbillard noir précédé d’un motard de la police arrive au cimetière, suivi du cortège composé de voitures mais surtout de scooters et de motos Jakarta chevauchés par des Tchadiens enturbannés. La foule se dirige vers l’espace fraîchement défriché, un quadrilatère assez grand pour devenir un caveau familial : ce sera la dernière demeure de Hissène Habré.

AUCUNE DES DEUX FEMMES DE HABRÉ N’A ÉTÉ APERÇUE, PAS MÊME À L’EXTÉRIEUR DU CIMETIÈRE

En ultime oraison, devant les portes du cimetière de Yoff, l’un de ses fils prend la parole. Hamid Hissène Habré se présente comme un « ingénieur qui travaille en France et est né à Dakar ». « Aujourd’hui, devant la dépouille de mon père, je m’incline respectueusement, le cœur douloureux », lance-t-il, ajoutant que Habré a été pour lui « un père aimant ». « Notre devoir, c’est de le réhabiliter et de lui rendre justice », conclut-il. Il sera le seul à avoir pris la parole, ce jeudi 26 août, au nom de la famille. Aucune des deux femmes de Habré n’a été aperçue, pas même à l’extérieur du cimetière.

Hissène Habré avait bénéficié, le 7 avril 2020, d’une autorisation de sortie de prison de 60 jours lors de la « première vague » de Covid-19. Il avait ensuite dû regagner sa cellule au début du mois de juin suivant. Sa famille et ses avocats avaient formulé une demande similaire en avril dernier, mais la justice sénégalaise avait cette fois refusé. L’ancien chef de guerre toubou n’a pas survécu à la dernière offensive du Covid. Entend-il, dans la paix de la mort, les voix de ses anciennes victimes et de leurs familles qui, ces dernières années, n’ont eu de cesse de réclamer les indemnisations que les juges l’avaient condamné à leur verser ?

Avec Jeune Afrique par Ousseynou Nar Guèye

Sénégal-Tchad: Hissène Habré est mort

août 24, 2021

Hissène Habré

Condamné en 2016 à la prison à la perpétuité pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, l’ancien président tchadien s’est éteint à Dakar, à l’âge de 79 ans.

L’ancien chef de l’État tchadien est décédé tôt ce mardi 24 août à l’hôpital principal de Dakar. L’annonce a été confirmée à Jeune Afrique par l’administration pénitentiaire sénégalaise.

Hissène Habré avait contracté le coronavirus dans la prison du Cap Manuel, où il était incarcéré. Il avait été pris en charge dans différents établissements de santé de la capitale sénégalaise, dont l’hôpital Fann, selon une source proche de la présidence.

En exil depuis sa chute fin 1990, Hissène Habré avait été jugé pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité et condamné à la prison à la perpétuité par les Chambres extraordinaires africaines (CAE), en 2016 – sentence confirmée en appel l’année suivante.

Il avait alors commencé à purger sa peine à la prison de Cap Manuel. En avril 2020, il avait bénéficié d’une autorisation de sortie provisoire de deux mois dans le contexte de la pandémie de coronavirus. Il avait alors rejoint son domicile dakarois, où il était en résidence surveillée.

Refus de liberté provisoire

Une nouvelle demande avait été déposée par son entourage en avril dernier. Cette fois-ci, l’administration pénitentiaire avait refusé de lui accorder une remise en liberté provisoire, jugeant que les risques médicaux encourus ne le justifiaient pas.

Le 23 août, son épouse, Fatime Raymonde Habré, avait confirmé par communiqué que l’ancien président avait été contaminé par le Covid-19. « Le président Macky Sall, informé, a immédiatement mobilisé les moyens humains pour diligenter les soins. Le président Habré est dans un hôpital public sénégalais, qui dispose d’un plateau technique de qualité à même de traiter un cas aussi sérieux », avait-elle annoncé.

Au pouvoir de 1982 à 1990, il avait été renversé par Idriss Déby Itno, lui-même décédé en avril dernier. Une commission d’enquête tchadienne a chiffré à 40 000 le nombre des victimes de la répression sous son régime. Réfugié au Sénégal, il y avait été arrêté en 2013 et inculpé par un tribunal spécial instauré en coopération avec l’Union africaine (UA).

Le nouveau président tchadien, Mahamat Idriss Déby Itno, a réagi en adressant ses « sincères condoléances à sa famille et au peuple tchadien ». Se disant attristé par la nouvelle et regrettant qu’Habré n’ait pas été vacciné contre le coronavirusReed Brody, l’ancien porte-parole de Human Rights Watch qui a, pendant des années, milité pour que l’ancien président soit jugé, ajoute qu’il « restera dans l’Histoire comme l’un des dictateurs les plus cruels, un homme qui a massacré son propre peuple pour prendre le pouvoir et s’y maintenir, brûlé des villages entiers, envoyé des femmes servir d’esclaves sexuels pour son armée et construit des prisons secrètes pour infliger des tortures épouvantables à ses ennemis ».

Avec Jeune Afrique par Marème Soumaré

Covid-19 au Sénégal : faut-il maintenir le Magal de Touba ?

août 12, 2021

Pèlerins devant la Grande Mosquée de Touba, à l’occasion du Magal, en octobre 2018.

Le pèlerinage mouride rassemblera, en septembre, quelque 4 millions de fidèles. De quoi susciter les inquiétudes, alors que le Sénégal connaît une troisième vague épidémique.

Au Sénégal, mieux vaut ne pas poser la question, au risque d’être taxé d’apostasie et d’en subir les conséquences. Et pourtant, puisque celle-ci se pose, les médias se doivent bien d’en faire état.

Les 25 et 26 septembre, dans le centre-ouest du pays, se tiendra le Magal de Touba, ce pèlerinage typiquement sénégalais en hommage à Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké (Serigne Touba), le fondateur du mouridisme. Chaque année, lors de ce rassemblement, la confrérie la plus influente du pays célèbre en prières, dans la ville sainte où il repose, son fondateur et guide spirituel, à la date anniversaire (du calendrier musulman) où l’administration coloniale française l’avait contraint à l’exil au Gabon, en 1895.

Un quart de la population

Même si elle est soigneusement éludée au Sénégal, la question se pose toutefois avec acuité : en pleine recrudescence de la pandémie de Covid-19, est-il raisonnable d’autoriser un rassemblement d’une telle ampleur ? À Touba, le Magal réunit traditionnellement plus de 4 millions de Sénégalais venus de tout le pays et de la diaspora, soit près du quart de la population nationale.

EN JUILLET, EN ARABIE SAOUDITE, SEULS 60 000 PÈLERINS ONT PU FOULER LES LIEUX SAINTS

S’interroger sur cette question de santé publique ne relève pas du blasphème. On en voudra pour preuve les mesures énergiques qu’a pris l’Arabie saoudite afin de contenir la contamination des fidèles lors du hajj – l’un des cinq piliers de l’islam. En juillet 2021, seuls 60 000 Saoudiens et étrangers résidant dans le royaume – tous dûment vaccinés – ont été autorisés à fouler les lieux saints. Avant la pandémie, en 2019, ils étaient 2,5 millions venus du monde entier…

En période de Covid-19, les pèlerinages posent un défi de santé publique qu’il est bien délicat de résoudre. L’Inde en fournit un exemple édifiant. En mars 2020, les cas de Covid-19 avaient crû de plus de 10% en 24 heures après la découverte d’une importante vague de contagion liée à un rassemblement du Tablighi Jamaat, une congrégation musulmane fondamentaliste.

Un an plus tard, après quelques mois d’accalmie qui avaient pu laisser à penser que la situation sanitaire était à nouveau sous contrôle, l’Inde a connu une spectaculaire deuxième vague. Le 24 avril 2021, elle comptait 349 000 nouveaux cas – contre moins de 15 000 cas par jour un mois et demi plus tôt.

En cause, des meetings politiques aux quatre coins du pays, dans un contexte de campagnes électorales multiples, mais aussi des rassemblements religieux, comme le Kumbh Mela – considéré comme le pèlerinage le plus important du monde car réunissant des millions de fidèles –, durant lequel les hindous sont invités à aller se baigner dans le Gange pour se laver de leurs péchés.

LA PRÉGNANCE DE LA FOI L’A EMPORTÉ SUR LES APPRÉHENSIONS DES AUTORITÉS SANITAIRES

Dans le cadre religieux, médecine et prévention épidémiologique n’ont pas forcément leur place. Pour Mame Mactar Guèye, porte-parole de l’association islamique Jamra, interrogé par JA, la question sanitaire liée à l’organisation du Magal en pleine troisième vague ne se pose pas. Si l’intéressé reconnaît que « cet événement se tient en pleine pandémie, avec l’apparition de nouveaux variants », il estime toutefois que « la prégnance de la foi des adeptes du mouridisme, qui tiennent à  “leur” Magal, a fini par l’emporter sur les légitimes appréhensions des autorités sanitaires du pays ».

Mesures préventives

En guise de mesures préventives, « l’implantation de 180 centres fournissant des prestations sanitaires dans la région de Diourbel pour prendre en charge les pèlerins, animés par 5 760 agents de santé », devrait suffire, ajoute-t-il.

Autrement dit, le Magal de Touba ne saurait avoir qu’une boussole : la combinaison entre foi musulmane et traditions de la confrérie mouride, sans considération excessive pour les risques encourus. « Sainteté » et « Santé », à quelques lettres près, pourraient donc se confondre.

NOMBRE DE LITS INSUFFISANT, PÉNURIE EN OXYGÈNE, PERSONNEL SOIGNANT EXTÉNUÉ ET DÉPASSÉ… »

Mais, depuis la précédente édition du Magal, en octobre 2020, à une période où le Sénégal pouvait se croire relativement épargné – et où l’on n’avait constaté aucun pic de contamination au lendemain du pèlerinage –, un nouveau péril s’est invité. Réputé plus contagieux, le variant Delta (une forme mutante du virus originel) a fait irruption au pays de la Teranga, entraînant une brusque dégradation de la situation sanitaire.

Alors que, du début d’avril à la fin de juin 2021, le nombre de nouveaux cas quotidiens était globalement demeuré sous la barre des 100 personnes infectées, ce chiffre s’est mis à grimper subitement. Le 18 juillet, la courbe atteignait 1 722 nouveaux cas en 24 heures. Malgré un léger fléchissement par la suite, on en recensait encore 1 045 au 31 juillet.

Flambée épidémique

À la suite de cette flambée épidémique, le système de santé sénégalais a rapidement atteint ses limites, en particulier dans la région (surpeuplée) de Dakar, comme le détaillait, le 4 août, une longue enquête de BBC Afrique. Nombre de lits insuffisant dans les hôpitaux spécialisés, pénurie en oxygène, personnel soignant exténué et dépassé… Selon le Dr Marie Khémess Ngom Ndiaye, présidente du Comité national de gestion des épidémies (CNGE), l’analyse des prélèvements récents révèle une présence du variant Delta de l’ordre de 70 %.

En quelques jours, le « miracle sénégalais » s’est dissipé.

Dans le même temps, le taux de vaccination piétine, en raison de problèmes d’approvisionnement en vaccins et de la défiance, bien ancrée, d’une partie de la population. Le 6 août, selon le ministère de la Santé, un peu plus de 1 million de Sénégalais avaient été vaccinés sur une population totale de 17 millions. Mais, selon le site de référence Our World in Data, qui recense les taux de vaccination à travers le monde à partir des données officielles, seuls 3,6 % des Sénégalais avaient bénéficié d’une vaccination partielle à la date du 3 août, et 1,8 % d’une vaccination totale.

Incantation rituelle

Face à cette situation devenue préoccupante, l’organisation du Magal, sans limitation du nombre de participants, s’annonce périlleuse. Face au poids démographique et à la ferveur de la communauté mouride, les autorités sénégalaises semblent résignées à laisser l’événement se dérouler sans limitation autre qu’un hypothétique respect des gestes barrière. Et, dans les médias locaux, nul ne se risque à tirer le signal d’alarme tant qu’il en est encore temps.

La protection de Serigne Touba, les bénédictions de l’actuel khalife général, Serigne Mountakha Bassirou Mbacké, et l’incantation rituelle en vigueur au Sénégal – Inch’Allah ! – suffiront-elles à éloigner le péril sanitaire lors de ce rassemblement à haut risque ?

On ne peut que l’espérer.

Et prier, pour éviter au Sénégal un scénario à l’indienne…

Avec Jeune Afrique par  Mehdi Ba

Journaliste, correspondant à Dakar, il couvre l’actualité sénégalaise et ouest-africaine, et plus ponctuellement le Rwanda et le Burundi.

Sénégal : le Dakar culturel d’Aïsha Dème

août 3, 2021
Le centre culturel Guédiawaye Hip-Hop (GHipHop), en banlieue de Dakar, en novembre 2020.

Figure emblématique de la scène culturelle, la cofondatrice du mythique site agendakar.com, désormais directrice de l’agence Siriworo. passe en revue les lieux incontournables de la capitale.

C’est en 2009 que j’ai « basculé » dans la culture, en cofondant agendakar.com. Je l’ai quittée depuis, mais cette plateforme d’information a apporté une nouvelle manière de rendre la culture accessible, en particulier aux jeunes. À Yoff, l’un de mes lieux préférés est le « Village des arts », qui date de la présidence d’Abdou Diouf. Beaucoup de nos grands artistes y sont passés ou y œuvrent encore. J’adore me promener dans leurs ateliers, discuter avec eux,  les voir travailler…

Le cœur de la Médina abrite quant à lui une maison-galerie bouillonnante d’idées et de projets, l’Espace Médina, où l’on croise aussi nombre d’artistes, dont les disciples du défunt Joe Ouakam, mais aussi Selly Raby Kane, Douts ou Pascal.

Culture du partage

Outre le musée des Civilisations noires, près du centre-ville, et le musée Théodore-Monod d’art africain, que je fréquente assidûment, j’apprécie les rencontres amicales – expos, soirées gastronomiques… – que le photographe Antoine Tempé organise dans son loft, sur la terrasse d’un immeuble situé à la hauteur de la Médina.

J’ai aussi un faible pour la Raw Material Company, désormais installée Zone B. Sous l’impulsion de Koyo Kouoh, ce centre pour l’art contemporain est ancré dans la culture du partage : il invite de grands artistes de toutes origines, organise des résidences pour des jeunes en formation… En ce moment, sa bibliothèque – très fournie – accueille la Reading Room, une installation sur l’activisme au Sénégal.

Autres lieux de superbes expositions : Waru Studio, l’atelier de la cinéaste Fatou Kandé Senghor, à Mermoz-Sacré-Cœur, et la galerie OH d’Océane Harati, au Plateau, qui travaille avec Le Manège, la galerie dépendant de l’Institut français, où je me rends depuis mon plus jeune âge.

Scènes et salles obscures

Côté musique, j’adore la Cave de l’hôtel Djoloff (rue Nani-Fann-Hock). Réputé pour son acoustique, ce club de jazz a été décoré par des artistes et artisans sénégalais. Mais, pour moi, les meilleurs concerts restent ceux du Théâtre de verdure de l’Institut français (dont mon dernier avant la Covid, avec un Wasis Diop magistral).https://www.youtube.com/embed/aO7J5MI9xQo?feature=oembed

Sans oublier la scène slam, très active à Dakar, dans le sillage des « Vendredi Slam », un projet initié par Diofel, que j’avais rejoint dès l’origine, en 2009. Nous y avons accueilli Souleymane Diamanka, Grand Corps malade… Beaucoup de collectifs de slameurs sont nés depuis lors, de la banlieue dakaroise à la Casamance.

LE COMPLEXE OUSMANE SEMBÈNE S’EFFORCE DE METTRE EN VALEUR LE CINÉMA AFRICAIN, PAS SEULEMENT LES BLOCKBUSTERS

Le cinéma n’est pas en reste. Ces dernières années, les réalisateurs sénégalais ont remporté des prix prestigieux au Fespaco comme au festival de Cannes. À Grand Dakar, le centre culturel Yennenga forme les jeunes aux métiers du septième art, sur une initiative du réalisateur Alain Gomis. Et les salles locales, comme le complexe Ousmane Sembène (près du Magic Land), s’efforcent de mettre en valeur le cinéma africain, pas seulement les blockbusters internationaux.

Actuellement, je finalise Dakar, nid d’artistes (éd. Malika), un livre qui rend hommage aux artistes qui font vibrer notre capitale. À travers une série de promenades, ils évoquent, à leur tour, les lieux fétiches de leur Dakar.

Par  Aïsha Dème

Cofondatrice du site web AgenDakar, directrice de Siriworo, agence d’ingénierie culturelle

Sénégal : record de contaminations au Covid-19 à la veille de la Tabaski

juillet 14, 2021
Des passagers d’un bus à la gare routière de Colobane, à Dakar, au Sénégal, le 24 mars 2020.

Les autorités restent silencieuses sur d’éventuelles nouvelles restrictions sanitaires alors que les Sénégalais s’apprêtent à voyager en masse pour célébrer la Tabaski la semaine prochaine.

Le Sénégal a annoncé mercredi avoir enregistré un nombre record de contaminations au Covid-19, mais les autorités restent silencieuses sur d’éventuelles nouvelles restrictions sanitaires alors que les Sénégalais s’apprêtent à voyager en masse pour célébrer Tabaski la semaine prochaine. Dans son bulletin quotidien, le ministère de la Santé a indiqué que sur 2 854 test réalisés, 733 étaient positifs, soit un taux de positivité de plus de 25 %.

Il y a tout juste une semaine, le pays n’avait enregistré que 127 nouveaux cas. Avec la moitié des nouvelles contaminations, la région de Dakar est la plus touchée de ce pays de 16 millions d’habitants. Au cours de la dernière semaine, 3 160 cas ont été enregistrés au Sénégal, faisant passer le nombre total de contaminations de 44 436 à 47 596. Cette augmentation rapide s’inscrit dans un rebond général en Afrique, qui « vient de vivre la semaine la plus désastreuse de l’histoire des pandémies sur le continent », selon le Dr Matshidiso Moeti, directrice régionale de l’OMS pour l’Afrique.

La plupart des restrictions levées

Elle a ajouté que « le pire reste à venir » sur un continent où le taux de vaccination est très faible. Au Sénégal, le rythme des décès dus au Covid-19 n’a jusqu’à présent pas suivi la même courbe que celle des contaminations. Deux nouveaux décès ont été annoncés mercredi, pour un total de 1 203 depuis mars 2020. La plupart des restrictions sanitaires, comme le couvre-feu et les interdictions de rassemblement, qui pesaient sur une population déjà majoritairement pauvre, ont été levées par le président Macky Sall après des émeutes socio-politiques en mars.

Alors que ni Macky Sall, ni le ministre de la Santé, Abdoulaye Diouf Sarr, ne se sont récemment exprimés sur la pandémie, le syndicat national des médecins (Sames) a appelé mardi le gouvernement à « interdire tous les rassemblements religieux, culturels et politiques ». « Les services sont au bord de l’implosion, surtout à Dakar, et bientôt ce sera quasi impossible de trouver une place pour les malades graves qui sont de plus en plus jeunes », a également averti le syndicat médical.

D’éventuelles nouvelles restrictions risquent d’être particulièrement impopulaires à quelques jours de la Tabaski. Nom donné en Afrique de l’Ouest à la Fête du Sacrifice, l’Aïd al-Adha, cet événement est pour de très nombreux Sénégalais l’occasion de rentrer dans leur région d’origine en empruntant généralement des bus et taxis collectifs bondés.

Par Jeune Afrique avec AFP

Gastronomie : Danuta Nganko crée des chocolats made in Sénégal à la sauce congolaise

juillet 7, 2021

En janvier 2021, la Belgo-Congolaise Danuta Nganko a ouvert sa fabrique de chocolats artisanaux « Venko », dans les Mamelles à Dakar. Les chocolats de « Venko »  sont un mélange de traditions chocolatières belges et de saveurs sénégalaises à la sauce congolaise.

Photo 1-Danuta Nganko en plein travail

« Venko »  fusionne le chocolat belge avec des ingrédients d’origine locale tels que le bissap, ou la fleur d’hibiscus, et le moringa, créant un mélange de saveurs uniques avec une présentation élégante. « L’idée est de prendre un chocolat très classique et de le travailler avec des saveurs locales. J’espère qu’à l’avenir, mon travail pourra aider à mettre un peu ces saveurs à la mode », a déclaré  Danuta Nganko à Reuters, dans le cadre de la journée mondiale du chocolat, célébrée le 7 juillet de chaque année.

Tous les pralinés de Venko sont fait maison et conçus uniquement avec des noix sénégalaises (arachides, cajou, etc.) , selon une technique lente pour garder intacte toutes les saveurs intrinsèques de la noix. La marque produit également des tablettes chocolat au lait/arachide caramélisée ainsi que du chocolat noir intense, poivre rare de la région de l’Equateur en République démocratique du Congo (RDC). « Un petit palet tout en puissance pour les amateurs », a indiqué « Venko » .

Pour le moment, la clientèle de « Venko » est composée beaucoup plus d’expatriés car, selon Danuta Nganko, c’est une clientèle qui est plus familière du produit et qui connaît le chocolat artisanal. Mais,la clientèle sénégalaise commence également à s’intéresser aux produits de « Venko »  avec ses goûts aux saveurs locales. A cet effet, Danuta Nganko a fait savoir à Reuters qu’elle a pour ambition de changer la façon dont les Sénégalais perçoivent le chocolat. « Le prochain défi sera d’habituer les clients sénégalais à acheter du chocolat au quotidien. Ils n’achètent pas encore de chocolat comme quelque chose à avoir dans le réfrigérateur et à prendre une bouchée, mais nous y arriverons », a déclaré l’entrepreneure. A cause de la pandémie, « Venko »  s’est spécialisé dans les livraisons et la restauration pour des événements spéciaux.

Héritage parental

Photo 2-Du chocolat de la marque « Venko »

Le nom « Venko » est inspiré du nom de la boulangerie créée par les parents de Danuta Nganko pendant son enfance dans ce qui était, à l’époque, l’ex-Zaïre. « Mon nom est d’origine polonaise. Ma marraine est polonaise et elle était une amie à mes parents dans le village où je suis née au Congo. Je suis née dans une plantation de canne et sucrée et c’était donc ma destinée d’atterrir dans du sucré. Mes parents avaient une usine de gaufres et de crèmes glacées à Kinshasa. J’ai toujours grandi dans la nourriture, dans la production, J’ai vécu dans plusieurs pays et, au fil du temps, je suis devenue chef cuisinier. Le chocolat est venu à moi via mon parcours de chef cuisinier, où je travaillais beaucoup le chocolat. J’ai toujours inclus dans ma cuisine, et maintenant dans mes chocolats, beaucoup de saveurs locales, de produits locaux et faire honneur au terroir africain », a déclaré Danuta Nganko dans une interview avec la télévision sénégalaise TFM. Danuta Nganko a estimé que, pour un cuisinier, le chocolat est un produit fascinant, extrêmement technique et qui demande beaucoup de concentration et de recherche. « C’est ce que j’aime faire et cela me correspond bien », a-t-elle fait savoir à TFM.

Avec Adiac-Congo par Patrick Ndungidi

Égypte, Sénégal, Guinée… Où vont les investissements de l’ère post-Covid ?

juin 21, 2021
Le mégaprojet de « nouvelle capitale administrative du Caire », en Égypte, le 7 mars 2021.

Si les investissements étrangers en Afrique ont dégringolé en 2020 sur le continent, plusieurs secteurs (énergie, mines…) et un certain nombre de pays ont su tirer leur épingle du jeu.

On se doutait que le millésime 2020 des investissements étrangers serait plus que médiocre en raison de la pandémie et de la chute des prix des produits de base.

Pourtant, avec une baisse de 16 % (40 milliards de dollars en 2020 contre 47 en 2019), l’Afrique semble faire en la matière moins mal que l’Europe (- 80 %) ou l’Amérique du Nord (- 40%), si l’on en croit le Rapport 2021 sur l’investissement dans le monde publié ce 21 juin par la Conférence des Nations-Unies sur le commerce et le développement (Cnuced).

Les énergies renouvelables résistent

« Oui, l’Afrique fait moins mal que d’autres continents, mais il faut regarder plus en détail ces flux, relativise Alexandre Dabou, spécialiste de la division investissement et entreprises de la Cnuced. La forte baisse des pays développés est due à la chute des flux de transit ou des prêts interentreprises. Alors qu’en Afrique, la baisse concerne les projets nouveaux et les fusions-acquisitions ».

En effet, les annonces de nouveaux projets y ont chuté de 62 % (22 milliards de dollars en 2020 contre 77 en 2019). Les fusions-acquisitions transfrontalières, elles, ont reculé de 45 % (3,2 milliards contre 5,8).

Bonne nouvelle, les projets d’investissements dans les énergies renouvelables font exception à ce recul généralisé puisqu’ils ont augmenté de 28 % pour atteindre 11 milliards de dollars contre 9,1 milliards en 2019.

Progression de l’Afrique centrale

Si l’on fait le tour du continent, on remarque que l’Afrique du Nord est la région la plus pénalisée (- 25 %) bien que l’Égypte demeure la première destinations du continent pour les investissements étrangers et que les investissements au Maroc demeurent en croissance (+3 %).

Viennent ensuite l’Afrique de l’Ouest (-18 %), où se distinguent le Sénégal (+39 %), en raison de sa politique énergétique notamment dans le solaire, la Guinée, où le flux d’investissement dans le secteur minier a été multiplié par six, et dans une moindre mesure le Nigeria (+ 3 %), l’Afrique de l’Est (-16 %), l’Afrique australe (-12 %).

Ce sont également les projets énergétiques qui ont permis à l’Afrique centrale – pourtant mal en point au plan macroéconomique – de bénéficier d’une progression de ses investissements étrangers (+3,3%).

Faibles budgets de relance

Les cinq principaux bénéficiaires des investissements étrangers sur le continent sont l’Égypte, le Congo, l’Afrique du Sud, l’Éthiopie et le Nigeria. Les cinq pays qui ont connu la plus forte chute des investissements sont le Malawi (-88 %), la Guinée Bissau (-72 %), le Swaziland (-69 %), le Rwanda (-62 %) et le Mali (-52 %).

Les cinq pays qui les ont vu le plus progresser sont Sao Tomé (+95 %), le Togo (+85 %), la République centrafricaine (+36 %), le Congo (+19 %) et la Guinée équatoriale (+17 %).

Les perspectives de reprise semblent modestes, soit +5 % en moyenne en 2021, selon le rapport de la Cnuced. « Les investissements en Afrique ne vont pas revenir rapidement à leur croissance antérieure, prédit Alexandre Dabou. Beaucoup de ses pays connaissent des faiblesses structurelles qui freinent les investisseurs et ils n’ont guère de marge budgétaire pour relancer leur économie ».

Zlecaf, entraînement… Les raisons d’y croire

Plusieurs facteurs font tout de même espérer une embellie. « La reprise mondiale générera une augmentation de la demande de métaux et d’énergie dont l’Afrique est productrice et donc des investissements dans ces secteurs », assure l’analyste qui compte aussi sur une reconfiguration des chaînes de valeur mondiales qui « prendront une dimension plus régionale ».

En ce sens, « l’adoption du protocole d’investissement de l’accord sur la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) donnera un élan aux investissements intercontinentaux », estime-t-il.

Sans oublier que les milliers de milliards de dollars qui vont être injectés par les pays riches dans la relance de leur économie auront forcément un effet d’entraînement sur l’Afrique. Celle-ci pourrait ainsi bénéficier d’une hausse des investissements industriels de groupes tentés par la proximité du continent avec l’Europe ou avec l’Asie.

Avec Jeune Afrique par Alain Faujas

Sénégal : sur les routes de l’islam, des femmes veillent

juin 13, 2021

REPORTAGE. Contre la religion qui déborde sur le politique, des Sénégalaises résistent. Elles refusent l’assignation des islamistes, qui avancent masqués.

La religion musulmane, majoritaire au Sénégal, structure la société et intervient dans les domaines aussi bien privés que publics. Dans un tel environnement où un certain islam se mêle de plus en plus de politique, il est des femmes qui se lèvent et font entendre leurs voix pour contenir le conservatisme religieux qui gagne le pays. Parmi elles, la Docteure Selly Ba, sociologue, spécialiste du genre et de la religion, Penda Mbow, historienne et intellectuelle, actuellement représentante du président Macky Sall auprès de la Francophonie, et Maïmouna Thior, doctorante en sociologie à l’université de Rennes et spécialiste des questions de transformation identitaire des Sénégalaises.

Un conservatisme religieux qui progresse

« La conscience collective sénégalaise est régie par l’islam », annonce d’emblée la Docteure Selly Ba. Dans ce pays à 95 % musulman, l’islam soufi, imprégné de particularismes locaux, est un pilier. Selon la sociologue, le retour en force de la religion dans la société sénégalaise et son virage conservateur se sont opérés à partir des années 1980, dans la dynamique, entre autres, de la révolution islamique iranienne. Aujourd’hui, il convient de constater que, bien que minoritaires, les islamistes, à travers la lecture qu’ils font du Coran et de la religion, sont en train de modifier doucement et en profondeur le pays. Un phénomène de réislamisation de la société prend forme. Celui-ci se traduit par une approche plus conservatrice des questions sociétales de plus en plus approchées et débattues à l’aune de la religion. « Les religieux rigoristes rassemblent sur des sujets qui font consensus. Et pour mieux obtenir une large adhésion, ils impliquent les chefs religieux », souligne l’historienne Penda Mbow. « C’est une manipulation pour mieux contrôler la société qui fait que nous n’échappons pas au phénomène de montée des conservatismes et du populisme », poursuit-elle.

Un espace de débat de plus en plus fermé

« Je suis musulmane mais aussi africaine. Nous n’avons pas besoin d’importer le code vestimentaire des Saoudiennes, ni celui de l’Occident. Nous devons garder notre identité propre et ne pas renoncer à ce que nous sommes », indique Penda Mbow, qui n’hésite pas à vanter les foulards colorés portés par les Sénégalaises des générations précédentes. Dans ce contexte, toute approche critique de la religion est rejetée. « Les gens ne savent pas distinguer la foi (l’intime) de la démarche intellectuelle. Les deux ne sont pourtant pas contradictoires car le doute est permis dans l’islam », s’attriste la Professeure Penda Mbow. Pour Maïmouna Thior, « la discussion doit être possible dans la religion, le débat aussi, mais cela n’est pas le cas au Sénégal ». « On a peur d’être rejeté et que notre “sénégalité” soit interrogée », soupire-t-elle, coincée qu’elle est entre la pratique sénégalaise et son rapport personnel à la religion.

De manière convergente, ces trois femmes sont critiques face aux exégèses des textes religieux telles qu’on les voit actuellement. « Les sourates du Coran sont coupées de leur essence car beaucoup se limitent aux parties qui les arrangent », indique Selly Ba. « Et le contexte n’est pas pris en compte alors qu’il est essentiel ! », précise-t-elle. Le contexte, voilà qui conduit à poser un autre regard sur l’arabisation de la société et de l’islam au Sénégal.

Une arabisation en expansion

Cela commence par les nouvelles sonorités données aux prénoms sénégalais pourtant en majorité inspirés du Coran. Celles-ci sont plus arabisantes au détriment de leur déclinaison locale observée jusque-là. Parallèlement, d’autres manières de pratiquer la religion se font de plus en plus jour. Le fait que beaucoup de jeunes, via des bourses, partent étudier dans des pays arabes comme l’Arabie saoudite y est pour quelque chose. Le hic, c’est qu’ils reviennent avec une vision salafiste, rigoriste de ces contrées. Puisqu’à leur retour, ils se retrouvent souvent exclus du monde du travail sénégalais dominé par ceux qui sont allés étudier dans les pays occidentaux, ils sont fragilisés. Résultat : ils ont tendance à se regrouper et à construire leur univers largement inspiré de ce qu’ils ont vu dans les pays qui les avaient reçus pour leurs études.

Pour la sociologue Selly Ba, « les sourates du Coran sont coupées de leur essence car beaucoup se limitent aux parties qui les arrangent ».© DR

« En répondant au manque de politique pour les jeunes et en leur donnant un statut, les organisations islamistes gagnent en influence », dit Selly Ba, qui rappelle que, bien que minoritaires, certains souhaitent l’instauration d’une république islamique dans le pays en opposition avec l’actuelle république laïque.

Une laïcité défiée

Il faut dire que le contexte n’est pas des plus faciles pour la laïcité à la sénégalaise. « La laïcité à la sénégalaise peut laisser perplexe car il n’y a pas de sécularisation à proprement parler dans le pays », indique la jeune doctorante Maïmouna Thior, qui fait le constat que « la mainmise du religieux est réelle ». Elle en veut pour preuve la pratique des « ndigël » par laquelle les guides religieux donnent des conseils qui s’apparentent à des consignes à leurs disciples. Cela peut intervenir dans des actes civils, mais aussi dans des actes civiques tels que le vote lors d’élections, ce qui amène à s’interroger sur l’influence du religieux sur le politique. Cela se ressent par exemple sur une réalité concrète que détaille Selly Ba : « L’impossibilité de faire passer un vote à l’Assemblée nationale sur les problématiques de genre. » Autrement dit, l’influence du religieux (chrétien et musulman) est telle qu’elle détermine certains ordres du jour à la représentation nationale.

En janvier 2000, l’ancien président Abdoulaye Wade avait ainsi proposé de supprimer la laïcité de la Constitution. Le projet a finalement été abandonné mais il montre combien le sujet est prégnant. « Il y a eu une forte résistance face à ce projet politique des islamistes qui remettait en cause toutes les avancées entre l’année 1960 et 1970 », indique Penda Mbow, universitaire au parcours professionnel prestigieux, maintes fois récompensée pour ses engagements. Et d’ajouter : « Mais je ne suis plus sûre que beaucoup résistent encore. Il y a un recul dans le débat intellectuel et sur les droits de l’homme. Plus personne n’a le courage d’aborder le sujet de la religion. » De son côté, Selly Ba avance que « les problèmes de gouvernance sont le terreau de la radicalisation ». « La justice étant malmenée sur le continent, certains voient dans l’application de la loi islamique, c’est-à-dire la charia, un moyen de faire respecter les droits humains par une gestion équitable », poursuit-elle.

Un féminisme perçu comme perturbateur des normes traditionalistes

Autre point : dans la lecture rigoriste des textes islamiques, la légitimité des femmes dans leur prise en main du religieux est remise en cause. Penda Mbow en sait quelque chose, elle qui en a fait les frais dans les années 90 du fait de ses prises de position contre les islamistes. « J’ai reçu plusieurs menaces de mort », dit-elle. « J’étais perçue comme dangereuse pour eux car, à l’inverse de beaucoup de femmes, je les contrecarrais. Il faut dire que j’ai étudié la religion aussi, s’ils voulaient me faire taire, ils n’ont jamais réussi à me déstabiliser. » Et d’ajouter d’une voix assurée : « J’ai mes convictions et mon savoir. » Pour Penda Mbow, il est vraiment important d’étudier la religion. « C’est la clé pour déconstruire la réécriture de la religion par certains », poursuit-elle.

« Le prophète Mahomet (PSL) avait une approche féministe : la femme était associée à la gestion politique, économique et sociale de la société », ajoute Selly Ba. « La tradition a pris la place sur la connaissance et les interprétations ont été faites au travers de lunettes culturelles et d’une vision patriarcale. La domination masculine se fait en confisquant l’usage de la religion aux femmes », appuie-t-elle. Dans son ouvrage Islam et radicalisation au Sénégal : la prédication féminine, une réponse*, la sociologue démontre qu’à partir des années 90, les religieux ont invité des femmes à s’exprimer mais toujours sous contrôle : « Ces prédicatrices enseignent dans les écoles religieuses ou sur les plateaux de télévision. Elles sont tolérées car elles sont des instruments de communication diffusant le discours dominant », indique-t-elle.

Quant à Penda Mbow, elle ne voit pas d’antinomie entre religion musulmane et féminisme. « Au contraire, l’islam me libère en me donnant la force morale et intellectuelle d’être indépendante des hommes en religion. Il m’aide à définir un projet de société où femme et homme ont les mêmes droits », dit-elle. De fait, l’ancienne ministre de la Culture, « profondément croyante et profondément culturelle », appelle à une meilleure cohabitation entre la religion et les traditions africaines. « La civilisation africaine est fondée sur le matriarcat et le système matrilinéaire. Les Africaines doivent revendiquer leur vision du monde et se défaire des fonds d’acculturation qui les dominent », conclut-elle.

Avec Le Point par notre correspondante à Dakar, Clémence Cluzel

Distinction : l’ambassadeur du Sénégal élevé commandeur dans l’ordre du Mérite congolais

mai 27, 2021

Au nom du chef de l’Etat, Denis Sassou N’Guesso, le ministre des Affaires étrangères, de la Francophonie et des Congolais de l’étranger, Jean-Claude Gakosso, a décoré le 27 mai à Brazzaville, l’ambassadeur du Sénégal au Congo, Batoura Kane Niang, dans l’ordre du Mérite congolais au rang de commandeur.

Batoura Kane Niang recevant la médaille honorifique/Adiac

Le décret portant nomination à titre exceptionnel dans l’ordre du Mérite congolais de Batoura Kane Niang a été lu par le grand chancelier des ordres nationaux, Norbert Okiokoutina, en présence du ministre de la Coopération internationale et de la Promotion du partenariat public-privé, Denis Christel Sassou N’Guesso, des hautes personnalités du Congo, ainsi que des membres du corps diplomatique.

Très émue, l’heureuse récipiendaire a remercié le chef de l’Etat congolais pour l’honneur qu’il lui a fait, ainsi que le personnel du ministère des Affaires étrangères pour la « franche et loyale » collaboration.

La diplomate sénégalaise qui vient de passer près de dix ans au Congo a également exprimé sa gratitude pour l’accueil chaleureux dont elle a bénéficié au Congo. Elle a aussi remercié les médias congolais. 

Signalons qu’avant d’être décorée, l’ambassadeur du Sénégal a été reçue, en fin de matinée, par le président de la République, Denis Sassou N’Guesso.

Avec Adiac-Congo par Yvette Reine Nzaba

Sénégal : Ousmane Sonko interdit de se rendre à Lomé pour débattre de l’avenir du franc CFA

mai 22, 2021
Ousmane Sonko, lors d’une conférence de presse à Dakar, le 8 mars 2021.

Invité par l’économiste Kako Nubukpo à participer aux « États généraux de l’Eco », qui se tiendront les 26, 27 et 28 mai dans la capitale togolaise, l’opposant sénégalais Ousmane Sonko ne pourra finalement pas se rendre à Lomé. La justice lui a refusé l’autorisation de sortie du territoire qu’il sollicitait.

« Au final, Lomé ne verra donc pas l’enfant prodige si attendu, pour le moment du moins. Pas de début de débat sur l’Eco pour Sonko. » Dans le communiqué annonçant la décision de la justice sénégalaise, Me Khoureyssi Ba, son avocat, juge que « rien ne justifie » le refus prononcé vendredi 21 mai par le juge Abdoulaye Assane Thioune.

L’opposant sénégalais, sous contrôle judiciaire depuis sa remise en liberté le 8 mars dernier, avait en effet été invité à participer aux « états généraux de l’Eco » à Lomé. Le leader du Pastef avait fait de la critique du franc CFA l’un de ses principaux axes de campagne lors de la présidentielle de 2019, à l’issue de laquelle il était arrivé en troisième position.

Des « États généraux de l’Eco » sans Sonko

L’évènement, organisé à l’initiative de l’économiste togolais Kako Nubukpo, commissaire de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) chargé du département Agriculture, ressources en eau et environnement, doit réunir de nombreux économistes de renom.

Outre la Cap-Verdienne Cristina Duarte, conseillère spéciale pour l’Afrique du secrétaire général des Nations unies, le Bissau-Guinéen Carlos Lopesle Béninois Lionel Zinsou, ou encore le chef des économistes pays de la Banque africaine de développement (BAD), Emmanuel Pinto Moreira, Ousmane Sonko devait y retrouver également le Franco-Béninois Wilfrid Lauriano Do Rego, président du Conseil présidentiel pour l’Afrique (CPA, d’Emmanuel Macron), ou encore l’historien camerounais Achille Mbembe.

Les raisons du refus

Ousmane Sonko, toujours poursuivis dans le cadre de l’enquête ouverte suite à une plainte pour viol le visant, avait déposé une demande de sortie de territoire le 17 mai dernier. Le procureur de la République avait, jeudi 20 mai, fait savoir son opposition à ce que la demande soit acceptée. La balle était alors dans le camps du juge d’instruction Abdoulaye Assane Thione, qui a donc tranché en suivant l’avis du procureur.

Selon une communiqué de la défense d’Ousmane Sonko, le juge a motivé son refus par « l’absence de mainlevée du contrôle judiciaire » et par le fait qu’« Ousmane Sonko n’a pas encore été entendu au fond pour s’expliquer sur les accusations formellement portées à son encontre par la partie civile ».

« L’audition au fond de M. Sonko n’a aucun rapport avec la mesure de contrôle judiciaire », a regretté Me Bamba Cissé, un autre avocat de Sonko, cité par l’Agence France-Presse.

Avec Jeune Afrique par Mathieu Millecamps