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Sénégal : Khalil Diallo, romancier et historien des temps présents

janvier 18, 2022
Khalil Diallo a reçu le prix Ahmed Baba en 2021 © Arnataal

C’est grâce à Mohamed Mbougar Sarr que le premier roman de cet auteur sénégalais né en Mauritanie, « À l’orée du trépas », a été publié. Son second, « L’Odyssée des oubliés », sur les migrations contemporaines, est aujourd’hui réédité aux éditions Harmattan Sénégal.

C’est sur le toit-terrasse de l’Orientale, café-restaurant qu’il affectionne, dans le quartier du Plateau à Dakar, que Khalil Diallo nous donne rendez-vous. « Ma dernière scène slam s’est déroulée juste en face, au Théâtre de verdure, avec un slam d’amour pour celle qui est devenue mon épouse », raconte en souriant celui qui fête ce jour-là ses 29 ans. Membre, à l’époque, du Vendredi slam, collectif phare des années 2010, Khalil Diallo se souvient des scènes partagées avec des pionniers comme Ceptik, Souleymane Diamanka et Capitaine Alexandre. Ce dernier a déclenché chez Khalil Diallo l’envie d’écrire au-delà de la scène, devenue incompatible avec sa carrière de consultant : « Il fallait choisir. C’est l’époque où Capitaine Alexandre publiait ses premiers recueils chez La Cheminante. J’ai compris que c’était possible. J’ai arrêté le slam et commencé L’Odyssée des oubliés. »

Cette épopée, prix Ahmed Baba en 2021, qui mêle enjeux des migrations contemporaines et ode à la littérature, voit le jour en 2020. Entre temps, Khalil, qui avoue « écrire très lentement et toujours plusieurs livres en même temps », publie le recueil Chœur à cœur puis un premier roman À l’orée du trépas, finaliste, en 2019, de prix qui le font connaitre au Sénégal et sur la scène francophone : le prix Orange du livre en Afrique, le prix Ahmadou Kourouma et le prix Ivoire.

« Pays fantômes »

« C’est grâce à Mbougar Sarr que j’ai été publié, c’est lui qui m’a d’abord mis en contact avec Abdoulaye Diallo, de L’Harmattan Sénégal », confie-t-il. Un roman qui se voulait un récit d’amour mais que l’actualité a percuté : « Je venais d’apprendre, via les réseaux sociaux, que quelqu’un qui était en même temps que moi à l’Université de Dakar avait rejoint l’État islamique en Syrie. Le roman est devenu un questionnement à partir de sa trajectoire ; est-ce une vraie raison de mourir ? »

CE N’EST PAS PAR SOIF D’AILLEURS QUE LES GENS VONT SE TUER EN MER, MAIS PARCE QU’ILS N’ONT PLUS LE CHOIX

Même démarche pour L’Odyssée des oubliés où les parcours d’immigration relatés s’inspirent de récits réels. « Mais mon ambition était aussi de décrire la vraie Afrique. Montrer que ce n’est pas par soif d’ailleurs que les gens vont se tuer en mer, mais parce qu’ils n’ont plus le choix. » Au-delà de l’épopée nourrie de lectures des classiques grecs, Diallo dresse une critique franche de ces « pays fantômes » qui précipitent les départs : « Ce sont certains pays africains où la liberté d’expression est bafouée, avec des dirigeants autoritaires, où les citoyens meurent du poids des totalitarismes politiques, idéologiques et culturels. Culturels avec une double acculturation, occidentale et orientale. Idéologique avec la montée des extrémismes religieux. Politique avec des présidents qui ne quittent jamais le pouvoir. »

Et le jeune auteur de souligner les complicités occidentales, comme il le rappelle dans une tribune publiée après le naufrage de compatriotes : « La vraie violence est politique. » La littérature de Khalil Diallo est en prise avec les enjeux qui l’entourent : « Le romancier est un historien des temps présents », aime-t-il à répéter. Ses prochains romans plongeront aussi dans des faits historiques, comme la révolution de 2011 ou la crise de 1962 au Sénégal.

De Césaire à Orelsan

Le jeune homme qui soigne le Verbe et parle poésie, histoire, religion – il est membre de la confrérie soufie tidjaniya – et politique avec érudition et passion, a un parcours scientifique. Il a grandi au Sénégal, pays de son père, avec des allers-retours en Mauritanie, pays de sa mère, où il est né. « J’ai eu une enfance privilégiée dans une école privé catholique de Dakar. Comme j’étais asthmatique, pas grand sportif, je passais mon temps à lire. » Ainsi cite-t-il Césaire, Baudelaire, Camus, Senghor, Dostoïevski, Ouologuem, Monénembo, Nganang, Alexis. Mais il s’ancre dans les pas de son père, décrit comme un « modèle » et un « meilleur ami »: « C’est un prof de lettres reconverti en directeur de production en industrie plastique. J’ai moi-même fait des études pour être directeur de production en industrie agroalimentaire et chimique ! »

CE QUI EST IMPORTANT POUR MOI, C’EST D’ATTEINDRE CETTE POSTÉRITÉ, DE POUVOIR ME DISSOUDRE DANS MON ŒUVRE

Aujourd’hui le quotidien de Diallo est rythmé par son travail de chef de service qualité pour l’Office national de l’assainissement, ses activités de consultant, sa vie de famille avec un enfant en bas âge, et l’écriture. « Il y a toujours, en toile de fond, cette urgence d’écrire. » Comme Sembouyane, personnage de L’odyssée qui préfère ne pas se qualifier de « passionné de littérature » mais dit « être littérature », Khalil enchaîne sur l’« immodestie » de l’écrivain : « Ce qui est important pour moi, c’est d’atteindre cette postérité, de pouvoir me dissoudre dans mon œuvre ».

L’auteur, lui-même passé par plusieurs étapes avant d’être publié, est lucide sur les enjeux de diffusion et sur la réalité d’un marché du livre majoritairement dicté par le Nord dans un pays où « pour reprendre les mots du rappeur Orelsan, il y a pleins de gros poissons dans une petite mare ». « Ici les gens vendent moins de 500 exemplaires d’habitude », ajoute-t-il . Il a donc de quoi se réjouir avec la réédition de L’Odyssée des oubliés, ces dernières semaines, au Sénégal.

Avec Jeune Afrique par Anne Bocandé

Cameroun, Algérie, Sénégal, Côte d’Ivoire… qui peut gagner la CAN ?

janvier 7, 2022
Panneau annonçant le lancement de la CAN, le 9 janvier 2022, sur un marché de Yaoundé. © MABOUP

Reportée pour cause de Covid-19, la 33e édition de la Coupe d’Afrique des nations se tiendra au Cameroun du 9 janvier au 6 février 2022. Avec quelques favoris, mais aussi d’autres sélections capables de créer la surprise.

Djamel Belmadi n’a pas la réputation d’être un homme excessivement superstitieux, ni de passer son temps à fouiller dans le passé pour trouver les réponses du futur. Mais dans l’entourage du pragmatique sélectionneur de l’Algérie, qui a remporté la Coupe d’Afrique des nations (CAN) en 2019, d’autres se sont peut-être chargé de consulter les archives de la compétition pour lui rappeler que seules trois sélections – le Ghana (en 1965), le Cameroun (en 2002) et l’Égypte (en 2008 et en 2010) – ont été capables de conserver leur titre.

L’Algérie est donc prévenue. Et elle ne peut par ailleurs ignorer que seules deux équipes nord-africaines ont été couronnées dans la partie subsaharienne du continent : le Maroc en Éthiopie en 1976 et l’Égypte au Burkina Faso en 1998, puis au Ghana en 2008 et enfin en Angola en 2010.

L’Algérie favorite

Malgré tout, l’Algérie est considérée comme le favori objectif de cette 33e édition de la CAN, tout simplement parce qu’elle n’a pas affiché la moindre faiblesse depuis le titre obtenu au Caire en juillet 2019 face au Sénégal (1-0). Vahid Halilhodzic, le sélectionneur du Maroc, l’a dit lui-même, en omettant soigneusement de citer le nom de l’équipe algérienne, qu’il a entrainée de 2011 à 2014, pour des raisons surtout liées à une realpolitik qui le dépasse un peu. Les Fennecs continuent en effet de bien jouer, de marquer beaucoup de buts et de ne pas perdre, portés par une armada d’individualités (Riyad Mahrez, Sofiane Feghouli, Islam Slimani et Baghdad Bounedjah) et le charisme de leur sélectionneur, qui n’a jamais dérogé à ses principes de jeu depuis la conquête de la CAN en Égypte.

Les Algériens, Djamel Belmadi en tête, assument ce statut de favori, tout en sachant que la CAN est une compétition capable de réserver des surprises de plus ou moins grande ampleur. Ils en sont la parfaite illustration, puisqu’en 2019, les coéquipiers de Mahrez n’étaient pas cités parmi les favoris, contrairement à l’Égypte, au Maroc, au Sénégal, au Cameroun ou à la Côte d’Ivoire. On se souvient également que le Cameroun avait quitté le Gabon lesté d’un trophée que personne – ou presque – n’avait songé à lui attribuer lors des concours de pronostics, et que le Zambie avait dansé sur le ventre des Eléphants ivoiriens en 2012.

Un effet Samuel Eto’o ?

Évidemment, on imagine davantage une pointure du continent s’installer au sommet du football africain le 6 février prochain qu’un outsider sorti de nulle part. On pense immédiatement au Cameroun, et pas seulement parce qu’il jouera à domicile – un atout que seule l’Égypte a su concrétiser, en 2006. Les Lions indomptables viennent d’achever une année 2021 très correcte, et sur le papier, ils ont une certaine allure. Les Camerounais misent aussi, avec ce brin de superstition qui accompagne souvent les footballeurs, sur l’effet Samuel Eto’o, élu le 11 décembre dernier président de la Fécafoot mais surtout connu pour avoir remporté la CAN à deux reprises (en 2000 et en 2002).

Parmi les autres prétendants, puisque tous les grands d’Afrique – à l’exception de l’Afrique du Sud et de la RDC (deux anciens vainqueurs) – se sont qualifiés, le Sénégal, finaliste en 2019, l’Égypte, le Maroc, la Tunisie, la Côte d’Ivoire et éventuellement le Nigeria et le Ghana sortent du lot, mais dans le désordre, puisque le concours de pronostics reste à ce jour une science subjective.

LE MALI, LE BURKINA FASO, LE GABON ET LA GUINÉE ONT LE PROFIL POUR BOUSCULER L’ORDRE ÉTABLI

Et puisque le football est le sport collectif qui sait réserver les plus grosses surprises, il n’est pas si farfelu d’égrener la liste de ceux qui pourraient, à l’instar des Zambiens en 2012, bousculer l’ordre établi : le Mali, le Burkina Faso, le Gabon et la Guinée ont le profil. Les deux premiers possèdent un collectif soudé et les autres disposent d’individualités de classe international, Pierre-Emerick  Aubameyang et Naby Keïta.

Le reste du plateau est composé d’habitués (Cap Vert, Guinée-Bissau, Zimbabwe), de quelques revenants (Sierra Leone, Malawi, Soudan, Éthiopie, Guinée équatoriale), d’une confirmation de 2019 (Mauritanie) et de deux nouveaux, la Gambie et les Comores. Les ambitions de tout ce petit monde sont évidemment très éloignées de celles des autres participants. Mais cette CAN, décalée d’un an en raison de l’épidémie de Covid-19, aura connu une préface agitée.

Préparations perturbées

Le Cameroun, qui devait organiser la compétition en 2019 et qui été plusieurs fois été poliment mais fermement invité par la Confédération africaine de football (CAF) à accélérer la cadence des travaux, a parfois tremblé face aux rumeurs d’annulation, de délocalisation (au Qatar ou en Algérie notamment) ou de report, souhaité par Gianni Infantino, le président de la FIFA. Malgré la pression exercée par certains clubs européens parmi les plus puissants, inquiets à la perspective de voir partir pendant plusieurs semaines leurs joueurs, qui ont tenté jusqu’au bout de faire capoter l’organisation du tournoi, Yaoundé a tenu bon.

Mais cela a perturbé la préparation de plusieurs équipes, obligées d’attendre le 3 janvier, et non le 27 décembre, pour disposer de tout leur effectif. La pandémie de Covid-19 a fait le reste, en précipitant l’annulation de plusieurs matches amicaux (Algérie-Gambie, Côte d’Ivoire-Comores, Gambie-Syrie notamment) à cause d’un virus très présent au sein de certaines délégations.

Enfin, quatre sélectionneurs, les Français Hubert Velud (Soudan), Didier Six (Guinée), Corentin Martins (Mauritanie) et l’Allemand Gernot Rohr (Nigeria), qui avaient pourtant qualifié leur équipe, ont été limogés quelques semaines avant la CAN. Un avant-goût de ce qui se passera une fois la compétition terminée, quand, comme en 2019, d’autres têtes tomberont.

Avec Jeune Afrique par Alexis Billebault

Ce jour-là : Senghor quitte le club des chefs d’État

décembre 31, 2021
Léopold Sédar Senghor, dans sa propriété de Verson, près de Caen (Normandie), en août 1981. © Pascal Maitre/Jeune Afrique

Le 31 décembre 1980, Léopold Sedar Senghor annonçait sa démission. Comment ses homologues africains avaient-ils à l’époque réagi au départ volontaire du premier président du Sénégal ? Un éditorial signé Siradiou Diallo.

En Afrique, peu de gens croyaient à une démission volontaire du président Senghor. « Vous verrez, il ne cherche qu’à amuser la galerie… » Malgré les fuites plus ou moins calculées qui, entre août et décembre 1980, se développèrent à différents niveaux, l’opinion demeurait étrangement sceptique.

L’incrédulité n’était pas le seul fait des masses ou des intellectuels. Elle se retrouvait au niveau des responsables politiques. Plus exactement, jusqu’au sommet des États. « Vous croyez à ce conte de fées imaginé par un poète ? », nous demandait en septembre un chef d’État. Et, sans attendre notre réponse, il partait d’un grand éclat de rire ! Notre interlocuteur était si convaincu que Senghor faisait une farce que nous ne cherchâmes nullement à le dissuader.

Vibrant témoignage

Depuis, les rires sarcastiques ont fait place à la surprise d’abord, à l’embarras ensuite, pour finir par une profonde furie du pouvoir. Certes des chefs d’État sont parfois sortis de leur rêve éveillé pour envoyer des messages de sympathie à l’ex-président sénégalais. Au Maroc, il a reçu un vibrant témoignage d’admiration de Hassan II. Le président Moussa Traoré, du Mali, a exprimé sa « profonde admiration pour cette élévation de pensée rare et cette marque de grandeur qui honore l’Afrique ».

Mais, dans l’ensemble, nos chefs d’État ont mal accueilli le scénario de sortie conçu et joué par leur ancien collègue. Certains, parce qu’il ne les a pas tenus informés. Cas du président Houphouët-Boigny, qui a espéré jusqu’au dernier moment que son vieil ami Senghor ne quitterait pas ainsi la magistrature suprême sans qu’ils en aient parlé ensemble. Ne serait-ce, ajoute leader ivoirien, qu’à cause des lourdes responsabilités que nous avons tous les deux assumées sur la scène politique africaine.

Or le leader sénégalais ne s’est ouvert de son projet qu’à deux ou trois de ses homologues africains. C’est le président Valéry Giscard d’Estaing, lui-même informé seulement fin novembre, qui a pris sur lui de répercuter la nouvelle auprès de ses amis africains. Mais, par-delà ces considérations d’ordre protocolaire, c’est surtout la valeur d’exemple de la décision qui dérange les dirigeants du continent. Déjà le multipartisme sénégalais, qui a de fortes chances d’être élargi sous l’impulsion d’Abdou Diouf, en agace plus d’un. Car, affirment ces derniers, le « multipartisme n’est pas d’essence africaine, c’est une copie des systèmes politiques européens » ! Comme si le parti unique, lui, était authentiquement africain…

En vérité, nombre de nos chefs d’État craignent que l’exemple de Senghor ne donne des idées à leurs « sujets” plus ou moins résignés jusque-là à les voir quitter la scène de façon brutale. Ils redoutent l’effet de comparaison ou les risques de contagion. C’est pourquoi certains ont parlé de « trahison » de Senghor. Entendant par là que l’homme d’État n’a pas respecté les lois du club qui, en bien des points, ressemblent à celles du « milieu » : garder non seulement le secret, mais le pouvoir, coûte que coûte. Ne serait-ce que pour avoir brisé le tabou, Senghor mérite des félicitations. Il est vrai qu’en quittant le pouvoir il ne risque pas de tomber dans le chômage moral et intellectuel. Ce qui n’est malheureusement pas le cas de la plupart de ceux qui se trouvent soudain écartés du devant de la scène en Afrique.

Avec Jeune Afrique

Sénégal : une griotte discriminée jusque dans la tombe ?

décembre 30, 2021
Damien Glez © Damien Glez

Au Sénégal, la fin de l’année a été agitée par une polémique sur la tentative d’inhumation d’une griotte dans un village de la région de Thiès. Friction entre tradition et modernité ou provocateurs mal intentionnés ?

Dans toute société, l’heure de l’amendement doit-il un jour sonner pour les traditions ? Faut-il, au contraire, craindre des malédictions, à trop bousculer les us et coutumes ?

Ces débats ne sont parfois que des prétextes à tensions entre communautés. Les usages ancestraux ont souvent bon dos lorsque y déroger rompt le fragile équilibre entre communautés. Depuis le 25 décembre, une affaire d’inhumation fait polémique, conduisant les défenseurs sénégalais des droits humains à mettre le doigt entre l’arbre des croyances et l’écorce des convictions contemporaines…

Région de Thiès. Commune de Notto-Diobass. Village de Pout-Diack. Hameau de Pout-Dagne. Le jour de Noël, Khady Faye décède. Sa famille demande à ce qu’elle soit enterrée dans le cimetière de Pout-Diack, mais on lui répond qu’elle devrait chercher une concession ailleurs, au motif que la défunte appartenait à la caste des griots. Selon certains, une sépulture attirerait « le malheur » sur la localité.

Provocation ou discrimination ?

La vidéo virale d’une habitante ulcérée de Pout-Dagné met le feu aux poudres. La parente en deuil y interpelle le président Macky Sall. Les langues s’enveniment. Rapidement, dénonçant une discrimination flagrante entre citoyens, plusieurs organisations de défense des droits humains s’en prennent au chef de village, qui refuserait l’autorisation d’inhumer. Le 28 décembre, Amnesty International Sénégal, la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (Raddho), la Ligue sénégalaise des droits humains (LSDH) et Africa Jom Center « exhortent les autorités religieuses, musulmanes et chrétiennes à continuer la sensibilisation en vue de l’éradication de la discrimination basée sur les castes et l’ascendance, qui est contraire aux préceptes prônés par ces religions et les lois de la République ».

DES VOIX ACCUSENT UNE FRANGE DE LA COMMUNAUTÉ DES GRIOTS DE TENTER UNE PROVOCATION

Dans certains médias sénégalais, des voix dédouanent le chef et accusent à mots couverts une frange sectaire de la communauté des griots de tenter une provocation en refusant le principe informel qui aurait jusque-là garanti sa cohabitation apaisée avec, notamment, les Sérères. Pour certains, cette caste gagnerait à se satisfaire de son « propre » cimetière, présent à moins de 2 kilomètres des habitations de Pout-Dagné.

Compromis

La gestion sociale doit-elle rester soumise au système de castes ? Le débat mérite d’être posé lorsque, selon des croyances résiduelles, certains citoyens sont « impurs » au seul motif de leur ascendance. Rappelant que le cas de la griotte décédée récemment n’est pas isolé – un fait similaire s’était déroulé en 2019 –, les organisations des droits humains appellent « les autorités étatiques compétentes à trouver sans délai une solution définitive à cette situation ». Et « que force reste à la loi ».

Une délégation du ministère de l’Intérieur et de la Sécurité publique s’est déplacée à Pout-Diack et le sous-préfet, diplomate, promet de couper la poire en deux : fournir aux griots un site dans le village, mais spécifique. En attendant la « solution définitive », la défunte de Pout-Dagné a été inhumée à Kissane.

Avec Jeune Afrique par Damien Glez

Sénégal : le TER, cadeau de Noël de Macky Sall

décembre 27, 2021
Le TER, lors de sa phase de test, en juin 2021. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Attendu depuis longtemps, critiqué par l’opposition pour son coût jugé exorbitant, le Train express régional (TER) est enfin une réalité. JA l’a emprunté.

« Et pourtant il roule ! » C’est ce que le président Macky Sall, paraphrasant Galilée, pourrait lancer, ce 27 décembre au soir, à ses compatriotes depuis la gare de Diamniadio, lors de l’inauguration officielle du Train express régional (TER). Ce projet ferroviaire pharaonique, censé donner un nouveau souffle aux transports interurbains entre la capitale sénégalaise et sa grande banlieue – dont les études préparatoires avaient été lancées en 2014 et les travaux en 2016 -, aura fait couler beaucoup d’encre jusqu’à son entrée en service, déjà reportée.

Le trafic passagers (115 000 voyageurs par jour, selon les estimations) devrait atteindre son rythme de croisière d’ici à la mi-janvier, après un « programme découverte » offert aux usagers afin qu’ils puissent « s’approprier » dans un premier temps ce nouveau moyen de transport, dixit l’entourage présidentiel.

Chiffres vertigineux

« Avec un tel budget, j’aurais pu concevoir une liaison ferroviaire entre Dakar et Tambacounda [ville située à 460 kilomètres au sud-est de Dakar] », ironise un entrepreneur sénégalais, résumant les critiques souvent formulées contre le budget estimé de l’ouvrage. Les chiffres avancés oscillent en effet entre 750 milliards de francs CFA côté gouvernemental – 1,15 milliard d’euros – et 1 000 milliards selon l’opposant Ousmane Sonko – soit 1,5 milliard d’euros…

La construction du TER et de ses nouveaux rails a par ailleurs impliqué une vingtaine d’entreprises françaises – dont Eiffage, Engie, Thalès, SNCF – mais aussi turques et sénégalaises. Une autre critique récurrente faite au projet, qui n’aurait pas fait la part assez belle aux entreprises locales, même si le personnel recruté pour assurer l’exploitation du Train express régional est essentiellement originaire du pays.

Censé désengorger le trafic routier entre Dakar et sa banlieue (une agglomération surpeuplée qui concentre près du quart des 17 millions d’habitants du pays sur 0,3 % du territoire national), ce projet novateur en termes de transport urbain est, cette fois, sur les rails.

Une gare ressuscitée

Au lendemain de Noël, Jeune Afrique est allé s’en assurer. Au Plateau, en centre-ville, la gare de Dakar a retrouvé des couleurs. Niché face à la Place des tirailleurs africains, derrière la statue de Demba et Dupont –  le tirailleur sénégalais et le marsouin français -, ce bâtiment d’inspiration coloniale datant du début du XXe siècle était devenu un vestige architectural plus qu’un hub ferroviaire.

Pour seule activité, au cours des dernières années, cette gare devenue orpheline avait dû se contenter du « Petit train de banlieue » (aussi dénommé « Petit train bleu »), une connexion banlieusarde archaïque reliant Dakar à Rufisque en passant par Thiaroye. Et, en guise de « grandes lignes », d’une liaison entre Dakar et Saint-Louis (au nord), hors d’usage depuis des années, et du fameux chemin de fer Dakar-Niger, qui permettait de rallier Bamako en 36 heures, une fois par semaine.

Ce dimanche 26 décembre, la donne a changé. Dans le hall – modernisé – de la gare de Dakar, une boutique Aelia et un Relais H sont encore en sommeil en attendant leur ouverture au public, tandis que des techniciens de la Radio-Télévision sénégalaise (RTS) déploient leurs câbles afin d’immortaliser l’événement. Pour accéder aux quais, des tourniquets modernes assureront demain le filtrage.

Sous le regard vigilant de gendarmes et de militaires – dont l’un, en treillis, filme l’événement tel un journaliste-reporter d’images -, un groupe de lycéens emmenés par un guide de la Seter (la société d’exploitation du TER, qui cédera bientôt la place à la sénégalaise Senter) s’ébroue sur les quais à la découverte des rames ultramodernes qui suppléeront les « cars rapides » hors d’âge, les « Ndiaga Ndiaye » (minibus) bondés et les « taxis clandos ».

Climatisation et rames silencieuses

Entre Dakar et Yeumbeul, une commune de la grande banlieue, JA a pu tester le TER à la veille de son entrée en service. Autant le dire sans ambages : le résultat – fût-il jugé trop tardif ou trop onéreux – dépasse de loin les espérances. Rames ultramodernes, silencieuses et confortables, wifi et climatisation généralisés, prises électriques entre les sièges dans les wagons de première classe, permettant de brancher un ordinateur ou de charger son téléphone portable…

À vide, si l’on devait le comparer à ses homologues français, le successeur du Petit train bleu aurait plus à voir avec un TGV qu’avec une rame de RER entre Les Halles et Torcy-Marne-la-Vallée, en région parisienne.

Reste à savoir, bien sûr, ce que les Sénégalais en feront. Dans un pays où il est banal de transporter des sacs de guédj (poisson séché, à l’odeur très envahissante) ou de ramener son mouton, ligoté, lors de la Tabaski, sur le toit d’un Ndiaga Ndiaye ou dans le coffre d’un taxi, le choc des cultures risque de faire des étincelles au sein de cette modernité ferroviaire.

PAS DE SACS EXHALANT LES ODEURS DU TERROIR CULINAIRE ; ET PAS D’ANIMAUX NON HOMOLOGUÉS À BORD DES RAMES

C’est pourquoi la société chargée d’exploiter ce nouveau bijou a déjà annoncé la couleur : pas de sacs non étanches exhalant les odeurs du terroir culinaire ; et pas d’animaux non homologués à bord des trains.

Révolutionnaire, mais modeste

C’est à Colobane, à un jet de pierre du centre-ville de Dakar, que bat le cœur du TER. D’un côté, un atelier de maintenance où les rames sont révisées, contrôlées ou réparées. Dans un bâtiment connexe, ce dimanche 26 décembre, une quinzaine d’employés s’affairent dans le Centre des opérations ferroviaires, semblable à une tour de contrôle, soucieux qu’aucune avanie ne vienne entacher l’inauguration officielle prévue le lendemain.

Sur un écran géant, sous la coordination de la superviseure Aïssatou Diagne, ils suivent en temps réel le trafic grâce à un système combinant la représentation électronique des trains en service et les images des caméras de vidéosurveillance placées dans les différentes gares parsemant le parcours du TER : Hann, Baux-Maraîchers, Pikine Thiaroye, Yeumbeul, Keur Massar, Mbao, Bargny, Rufisque…

Aussi révolutionnaire soit-elle, l’entrée en service du TER reste, pour l’heure, modeste. Dans cette première phase d’exploitation, il reliera en effet Dakar à la ville nouvelle de Diamniadio, à une trentaine de kilomètres du centre-ville.

Pour se rendre en TER jusqu’à l’aéroport international Blaise Diagne (AIBD), et éviter ainsi les bouchons sur l’autoroute aux heures de pointe, il faudra encore attendre jusqu’à la fin de 2022 – « hors taxes », comme on dit au Sénégal pour signifier qu’une rallonge dans les délais n’est jamais à exclure.

Absence d’embouteillages

Dans l’immédiat, les tarifs affichés apparaissent raisonnables si on les compare aux transports en commun routiers traditionnels : de 550 francs CFA (80 centimes d’euro) à 1 500 francs CFA (2,20 euros) en seconde classe, en fonction du trajet effectué ; et jusqu’à 2 500 francs CFA (près de 4 euros) en première classe.

Avec un net avantage toutefois : la fréquence des trains (en moyenne, une rame toutes les dix minutes en journée), la couverture horaire (de 5h30 à 22 heures) et… l’absence d’embouteillages !

Ce qui, dans la région de Dakar, relève d’un miracle dont seule une fête religieuse comme Noël était susceptible d’accoucher…

Avec Jeune Afrique par Mehdi Ba à Dakar

L’héritage de Senghor est un cadeau pour l’humanité

décembre 20, 2021
Léopold Sédar Senghor, dans sa propriété de Verson, près de Caen (Normandie), en août 1981. © Pascal Maitre/Jeune Afrique

Le 20 décembre 2001, disparaissait Léopold Sédar Senghor, premier chef d’État du Sénégal. Vingt ans plus tard, à l’heure où son compatriote Mohamed Mbougar Sarr est célébré par le gotha littéraire mondial, l’œuvre du grand poète et écrivain qui a fait rayonner la langue française, la négritude et l’humanisme reste d’une brûlante actualité. Moustapha Niasse et Jean-François Mbaye lui rendent hommage.

Il y a vingt ans, le premier président du Sénégal tirait sa révérence, après deux décennies passées à la tête de l’État. Pendant sa longue mandature, il a réussi l’exploit d’imposer son pays sur la carte de la planète, ainsi que la culture africaine, dans les cercles littéraires et artistiques.

Le festival mondial des Arts nègres qu’il a organisé, à Dakar, en 1966, reste un monument à la gloire de la création africaine. André Malraux, alors ministre de la Culture de la France, prononça ces mots sublimes qui défient le temps et consacrent le président-poète sénégalais : « Pour la première fois, un chef d’État prend en ses mains périssables le destin spirituel d’un continent. »

Senghor a compris, avant beaucoup d’autres, que le combat pour la culture africaine allait de pair avec celui pour la libération politique, économique et sociale du continent. L’esclavage, et ensuite le colonialisme, ont eu comme socle idéologique la négation de l’humanité des Africains, de leurs créations culturelles multidimensionnelles, fruits d’un génie fécond que nul ne pouvait enterrer.

IL S’ÉTAIT JURÉ DE DÉCHIRER LES RIRES BANANIA DE TOUS LES MURS DE FRANCE

Le premier festival des Arts nègres, six ans après l’accession à la souveraineté internationale du Sénégal, et de la majorité des États africains, fut un coup de tonnerre éblouissant qui illumina les consciences sur les trésors culturels africains, si longtemps cachés, parce que niés par les colonisateurs.

Célébrer la culture noire et le génie humain

Le combat culturel était bien un combat politique et il prolongeait celui pour l’indépendance qui devait être totale, à la fois politique et culturelle.

Senghor qui s’était juré de « déchirer les rires Banania de tous les murs de France » avait de la suite dans les idées, et la cohérence de son action exigeait de jumeler lutte pour la souveraineté et bataille pour le respect de l’humanité spécifique et universelle des Noirs. En vérité, Senghor est un « universaliste » et c’est pourquoi sa « négritude » est un humanisme et s’épanouit dans l’enracinement et l’ouverture.

Défendre la culture noire et s’engager dans la célébration du génie humain, sous tous les cieux, constituent une seule et même démarche, cohérente, généreuse et fidèle à l’homme, dont l’unicité et la spécificité, parmi les espèces, sont scientifiquement prouvées, par la génétique certes ; mais aussi par la création artistique.

Les faux savants et vrais idéologues qui ont cherché en vain à nier cette réalité objective ont fini par être démasqués et jetés dans les oubliettes de l’Histoire.

Homme politique hors pair

Senghor a été aussi un homme politique hors pair, et, nous autres parlementaires, devons nous enorgueillir de son action pionnière, avec les autres élus africains et antillais, au Palais Bourbon, où il a représenté le Sénégal dignement.

Élu du second collège, celui des indigènes, il a soutenu le combat pour l’égalité citoyenne avec son compatriote et aîné Lamine Guèye, et avec les autres élus africains et tous ceux qui avaient choisi de mettre fin à une discrimination qui faisait tache sur le drapeau français. Et mettait en porte-à-faux les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité.

Ces parlementaires du continent africain ont fait honneur à leurs mandants et fini par arracher l’indépendance des États, sous domination française, au Sud du Sahara, de manière pacifique.

Cela permet de comprendre l’engagement de Senghor aux côtés des présidents Habib Bourguiba et Hamani Diori, ainsi que du monarque Norodom Sihanouk pour l’avènement de la « francophonie ».

La langue française, un lien fraternel

En effet, la langue française était devenue un lien fraternel, un moyen de communication et d’accès à l’éducation, et non plus un outil de domination coloniale, dès lors que la souveraineté internationale était acquise.

SENGHOR A FAIT SA PART DE TRAVAIL ET A ÉTÉ CONSÉQUENT DANS SON ACTION DE DÉFENSE DES CULTURES AFRICAINES

C’est en toute liberté que les États francophones ont choisi de garder le français comme langue officielle, avec leurs différentes langues nationales.

Senghor, le professeur, a agi inlassablement pour que les six langues nationales choisies dans son pays soient transcrites et leur grammaire normalisée et codifiée. Aujourd’hui, une abondante littérature en langues nationales sénégalaises existe et continue de se développer.

Il faudrait faire mieux et plus pour diffuser cette production littéraire, au Sénégal et dans le monde. Senghor, l’homme d’État, a fait sa part de travail et a été conséquent dans son action de défense et d’illustration des cultures africaines.

Au service du dialogue des cultures

Car, promouvoir les cultures et créations artistiques, où que ce soit, exige de mettre en exergue les langues nationales qui sont, à la fois, le produit et la sève nourricière des cultures florissantes que le génie africain a su créer.

SA PENSÉE CONVERGE AVEC CELLES DE THEILLARD DE CHARDIN ET DE LÉO FROBENUIS

Ainsi, au rendez-vous du donner et du recevoir, si cher à Senghor, les Africains auront, dans le domaine linguistique, des trésors inestimables à partager.

Senghor, l’homme multidimensionnel : poète, penseur, linguiste et homme d’État, est resté, toute sa vie, jusqu’à ses 95 ans, au service du dialogue des cultures qui se noue dans toutes les communautés nationales, dans les États, au niveau des continents. Parce que Senghor est d’abord et avant tout un homme de paix, un humaniste dont la foi est solide et la volonté d’ouverture forte.

Sa pensée converge avec celles de Theillard de Chardin et de Léo Frobenuis, entre autres, mais puise beaucoup dans sa culture communautaire sérère, comme dans la culture française qui l’a profondément marqué. Il est bien l’homme de toutes ces synthèses et celui dont l’élection à l’Académie française a été une consécration méritée.

Pensée plus actuelle que jamais

Ce qui est remarquable, c’est que, vingt ans après sa disparition, sa pensée soit plus actuelle que jamais, dans un monde en proie aux discriminations, aux conflits communautaires et au terrorisme.

Les paroles de sage de Senghor, qui a laissé des textes majeurs dans ses ouvrages de la série Liberté, dans ses poésies sublimes comme JoalFemme noire ou Masques, doivent encore être méditées par les nouvelles générations. Célébrer le président-poète est un hommage mérité qui récompense un génie littéraire doublé d’un homme de culture universaliste et humaniste.

Senghor n’est plus là, mais, comme lui, on peut encore rêver des « signares aux yeux surréels comme un clair de lune sur la grève ». À Joal, Gorée, Saint-Louis, voire la Martinique ou la Guadeloupe.

Jean-François Mbaye

Avec Jeune Afrique par Jean-François Mbaye

Député de la République française, membre de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie

Moustapha Niasse

Avec Jeune Afrique par Moustapha Niasse

Président de l’Assemblée nationale du Sénégal, vice-président de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie

Sénégal – Violences dans les stades : les navétanes victimes de leur succès ?

décembre 19, 2021
Lors de la finale des navétanes de Mbour, en 2015. © Moussa Diallo via Youtube

Suspendu à Dakar en raison d’affrontements entre supporters, ce tournoi de football amateur et très populaire est l’enjeu d’intérêts politiques et occultes. Peut-il vraiment être réformé ?

Les « navétanes » reprendront-elles à Dakar ? Ce tournoi de football amateur, qui se déroule en marge des ligues professionnelles, a été suspendu le 7 décembre dans la capitale sénégalaise par Matar Bâ, le ministre des Sports, en raison de violences répétées. La veille, des affrontements entre supporters et policiers avaient fait au moins deux morts et une trentaine de blessés dans le stade Ngalandou-Diouf, à Rufisque. S’y tenait une demi-finale opposant l’ASC Thiawlène à l’ASC Guiff. Deux équipes de quartiers dont les supporters sont connus pour leur fanatisme.

MACKY SALL AVAIT DÉNONCÉ SUR TWITTER « UNE SPIRALE DE VIOLENCES QUI [DEVAIT] IMMÉDIATEMENT CESSER »

Dès le coup d’envoi, la tension était palpable. Le match a basculé vers la fin de la deuxième période après que l’ASC Guiff a pris l’ascendant en ouvrant le score sur un penalty contesté. Impuissants, les préposés à la sécurité n’ont pu empêcher une foule surexcitée d’envahir la pelouse et de saccager le stade pourtant remis à neuf il y a trois ans. « Il y avait déjà eu des bagarres avant que le match ne commence, raconte un témoin basé sur place. Les organisateurs n’ont pas eu le discernement de l’annuler. »

Fin novembre déjà, à Guédiawaye, en banlieue dakaroise, la destruction d’une partie du stade Amadou-Barry après des échauffourées entre supporters à l’issue d’une rencontre avait poussé le préfet à suspendre la compétition au niveau départemental. Face à ces multiples incidents, le président Macky Sall avait dénoncé sur twitter « une spirale de violences qui [devait] immédiatement cesser », tandis qu’au Parlement, plusieurs députés appelaient à une grande réforme de cette compétition dont les enjeux dépassent le simple cadre récréatif.

Le club le plus titré du pays

C’est en 1969, avec la réforme du sport initiée par Lamine Diack, alors commissaire aux Sports sous Léopold Sédar Senghor, que le phénomène prend de l’ampleur. « À l’époque, les équipes de football étaient beaucoup trop nombreuses. Et l’élite sportive était très dispersée. Il fallait fusionner les associations sportives », rappelle Alioune Diakhaté Mbaye, docteur en sciences sportives et auteur de l’ouvrage Les Sports navétanes au Sénégal, publié en 2017 aux éditions L’Harmattan.

NAVÉTANE EST UNE FRANCISATION DU MOT WOLOF NAWET, QUI VEUT DIRE « HIVERNAGE »

Cette restructuration a notamment permis la création du Jaraaf de Dakar, le club de football le plus titré du Sénégal, né de la fusion entre Les Espoirs de Dakar et le Foyer France Sénégal. « Ces fusions ont marqué la renaissance du football sénégalais. Mais la réforme a laissé sur le carreau beaucoup de jeunes footballeurs qui se sont finalement repliés sur les équipes de quartier », déplore Alioune Diakhaté Mbaye.

Au début, les tournois se déroulaient durant trois mois, pendant les vacances scolaires et universitaires, entre juillet et septembre. Ce qui coïncidait avec la saison des pluies, d’où le nom de navétane, une francisation du mot wolof nawet, qui veut dire « hivernage ».

Mais très vite, l’engouement suscité par les équipes contraint l’État à encadrer le phénomène en créant, en 1976, l’Organisation nationale pour la coordination des activités de vacances (Oncav), à laquelle doivent s’affilier toutes les associations sportives et culturelles de quartier ainsi que leurs joueurs. La structure compte aujourd’hui plus de 8 000 équipes de navétanes, dont 600 uniquement à Dakar.

LES ENJEUX SONT DEVENUS BEAUCOUP PLUS IMPORTANTS, LES MATCHS DRAINENT ÉNORMÉMENT DE MONDE

Aujourd’hui, le calendrier des très populaires navétanes s’est rallongé et chevauche la rentrée scolaire. « Avec ce grand nombre d’équipes, les enjeux sont devenus beaucoup plus importants. Les matchs drainent énormément de monde », souligne Mamadou Koumé, journaliste sportif. Entre 2 000 et 3 000 supporters en moyenne. « Certains matchs se jouent même à guichets fermés. Ils attirent plus de spectateurs que les rencontres du championnat professionnel », affirme Daddy, joueur de navétanes de 29 ans dont le rêve de devenir professionnel a été brisé par un agent peu scrupuleux. Plusieurs gloires sénégalaises y ont d’ailleurs fait leurs premiers pas, à l’image d’El Hadj Diouf, Tony Sylva, Ousmane Sène, Jules Bocandé ou de footballeurs en train d’émerger, comme Diafra Sakho ou Cheikh Ndoye.

Très grande opacité

Avec des billets vendus entre 500 et 2 000 F CFA, les recettes au bout d’une saison (qui peut durer jusqu’à six mois, de juillet à janvier) se chiffrent en plusieurs dizaines de millions de francs CFA partagés entre l’Oncav, qui organise les matchs, les gestionnaires de stades et les municipalités. En 2020, les phases nationales, qui regroupent les champions des différentes régions du pays, ont généré environ 80 millions de F CFA (120 000 euros). Mais seul un faible pourcentage revient aux équipes elles-mêmes. « Les fonds sont gérés dans une très grande opacité. On ne sait pas comment l’argent est redistribué », dénonce Mamadou Koumé, également auteur de Sénégal – la saga de l’équipe nationale de football, sorti en novembre aux éditions L’Harmattan. Contacté par Jeune Afrique, Amadou Kane, président de l’Oncav et actuel vice-président de la Fédération sénégalaise de football, n’a pas répondu à nos sollicitations.

LES POLITIQUES S’INTÉRESSENT BEAUCOUP AUX NAVÉTANES

De fait, les équipes doivent compter sur les dons et le mécénat d’opérateurs économiques mais surtout d’acteurs politiques pour exister. « Les politiques s’intéressent beaucoup aux navétanes, parce que c’est un phénomène massif. Pour avoir une base politique dans un quartier, il faut s’appuyer sur les navétanes. Et l’opposition comme le pouvoir veulent les contrôler », assure Alioune Diakhaté Mbaye.

Ascension politique

Un grand nombre de personnalités ont bâti leur ascension politique au Sénégal en sponsorisant les équipes de leur commune. À commencer par Matar Bâ, le ministre des Sports et actuel maire de Fatick, qui a présidé l’Oncav entre 2008 et 2011. Ou encore comme Abdoulaye Saydou Sow, ministre de l’Urbanisme et actuel président de la ligue de football amateur, également passé à la tête de l’Oncav. Il dirige l’AS Kaffrine, club phare de la région du même nom, qui évolue aujourd’hui en national 1 après avoir longtemps été une équipe de navétanes.

À Keur Massar, à l’est de Dakar, Daddy attend avec impatience la reprise de la compétition, mais la saison pourrait être définitivement arrêtée si de nouveaux incidents étaient enregistrés. « L’attachement des populations aux équipes est extrêmement fort. Mais les violences constatées ces derniers jours dans les stades ne diffèrent pas de celles de mars 2021 dans les rues [après l’arrestation de l’opposant Ousmane Sonko], estime Alioune Diakhaté Mbaye. Beaucoup de ces jeunes viennent de quartiers défavorisés où sévit le chômage. Ce sont des personnes qui se défoulent à la moindre occasion parce qu’elles n’ont pas de perspectives. »

Avec Jeune Afrique par Mawunyo Hermann Boko

Sénégal – Le tieboudiène inscrit à l’Unesco : un plat de résistance et de résilience

décembre 15, 2021
Traditionnellement présenté dans un large plat rond, le thiébou dieune est le fruit d’« un art méticuleux, d’une préparation très codifiée ». © Gordon Welters/LAIF-REA

Ce 15 décembre, l’Unesco a inscrit le tieboudiène au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Le plat traditionnel sénégalais est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Par le savoir-faire qu’il exige, mais aussi par son histoire.

Servi fumant sur une nappe plastifiée, proposé dans un plat collectif installé à même le sol d’une cour ou disposé sur les tables coquettement dressées des plus grands palaces de Dakar… Il y a mille lieux où déguster le tieboudiène, et à peu près autant de manières de le préparer. Dans chaque région, commune ou foyer du Sénégal, « il n’y a pas deux personnes qui cuisinent le tieboudiène de la même façon », soulignait, en décembre dernier, Alioune Badiane, rapporteur de la Commission art, culture et civilisation du colossal projet d’Histoire générale du Sénégal, en cours d’écriture (*).

Prérogative essentiellement féminine, la préparation du « tieb » est donc un exercice de style. Une recherche permanente d’originalité et de saveurs. Qu’il s’agisse de l’ajout de crevettes dans le riz, de l’utilisation de mollusques ou de boulettes de poisson dans le bouillon, voire de tamarin dans la sauce, « chaque femme a son “femm”, son astuce pour ajouter du goût », explique la Sénégalaise Aïssatou Mbaye, créatrice du blog culinaire « AistouCuisine ».

À l’origine, Penda Mbaye

Pour remonter aux origines du plat le plus emblématique du Sénégal, il faut remonter au siècle dernier. L’histoire naît dans le populaire quartier des pêcheurs de Guet Ndar, à Saint-Louis, alors capitale de l’Afrique occidentale française (AOF). Dans ce coin de la ville où, chaque jour, les pirogues débarquent le poisson pêché, une cuisinière s’est fait connaître pour son riz au poisson : Penda Mbaye (1904-1984). Selon les récits glanés par la commission de L’Histoire générale du Sénégal auprès des anciens et des descendants de Penda Mbaye, un gouverneur l’aurait approchée pour lui demander de cuisiner pour ses convives.

« Lors des cérémonies familiales ou officielles, il fallait contenter les invités par la quantité de nourriture, mais aussi par l’originalité du plat. Penda Mbaye a eu l’idée de colorer le riz, non pas avec le concentré de tomates que l’on trouve dans la plupart des tieb aujourd’hui, mais avec des tomates cerises, plus colorées et plus goûteuses. Le riz blanc est alors devenu le riz rouge », raconte Alioune Badiane.

Un premier élan de créativité qui en appelle d’autres, tandis que divers procédés sont alors expérimentés « dans le but de rendre le plat aussi beau que bon ». « Dans la version traditionnelle saint-louisienne, plutôt que de frire le poisson au démarrage comme cela peut se faire ailleurs, on le plonge lentement dans le bouillon, ce qui donne tout son goût au tieboudiène et offre une présentation plus jolie », explique Aïssatou Mbaye.

Traditionnellement présenté dans un large plat rond, le poisson disposé en son centre sur le riz, entouré de légumes, le tieboudiène « n’est pas un plat simple, voir grossier, comme certains peuvent le penser », poursuit Alioune Badiane. « Sa préparation est un art méticuleux, détaille-t-il, une préparation très codifiée dans laquelle chaque légume a un temps de cuisson spécifique et est ajouté puis enlevé à moment précis. Il faut que chaque ingrédient garde son intégrité physique et ait le meilleur goût et la meilleure texture possibles. C’est tout ce processus et toute cette créativité dans le choix des ingrédients qui font que le tieboudiène mérite son classement à l’Unesco. »

Technique, transmission et résilience

Le tieboudiène, c’est donc de la technique, mais aussi « de la transmission », insiste Aïssatou Mbaye. « La réussite du tiéboudiène ne tient pas au fait de suivre une recette à la lettre. De manière générale, la transmission orale est essentielle dans la cuisine sénégalaise, on apprend en observant la cuisinière et ses techniques afin de découvrir “la main de la cuisinière”, autrement dit ses petits secrets », s’enthousiasme-t-elle, expliquant qu’elle-même en tient la recette de sa mère, qui la tenait de sa mère, et ainsi de suite.

JOLOFF RICE EN GAMBIE OU RIZ AU GRAS AU MALI

Si le fameux « riz au poisson », décliné à travers l’Afrique de l’Ouest et jusqu’en Afrique centrale sous différentes appellations (Djoloff Rice en Gambie, riz au gras au Mali), est avant tout une affaire d’héritage, il est aussi un symbole de l’histoire du peuple sénégalais et de sa résilience.

« Avant la colonisation, le riz n’était pas un ingrédient local, explique Abdoul Aziz Guissé, directeur du patrimoine au ministère de la Culture. À l’époque du colon, il a été imposé afin de faire passer le Sénégal dans une logique d’agriculture de rente. Les Sénégalais du Walo l’ont alors adopté en y introduisant tantôt du poisson, tantôt de la viande. C’est ainsi que, par résilience, un ingrédient imposé a mené à la création d’un plat national. »

« Une portée sociologique »

En plus d’être un exercice gastronomique « complexe et méticuleux », le tieboudiène « a une portée sociologique », renchérit Alioune Badiane. Roboratif et peu coûteux, il est traditionnellement le mets de la convivialité, consommé par les invités ou les membres d’une famille dans le même contenant, mais pas de n’importe quelle façon.

« Toute comme sa préparation, sa consommation est codifiée, relate Alioune Badiane. D’abord, il est recommandé de manger ce qui est devant soi, il est mal vu de grappiller la part du voisin. Mais par respect, tradition et courtoisie, vous verrez souvent la cuisinière pousser des morceaux de poisson ou de légume devant les personnes âgées ou les invités. »

DÉCOMPLEXER LA CUISINE LOCALE

Le classement au patrimoine immatériel de l’Unesco est donc une reconnaissance de tous ces codes et techniques. Pour Abdoul Aziz Guissé, il va également permettre « d’assurer la promotion de la gastronomie locale et de décomplexer ce savoir, souvent relégué au rang de “cuisine pauvre”, et constituer un argument pour le secteur du tourisme : quand on promeut la cuisine d’un pays, on promeut la destination ».

Préserver les ressources halieutiques

Une mise en avant qui attirera également l’attention sur certaines problématiques locales telles que la souveraineté alimentaire ou la préservation des ressources halieutiques. « Lors de nos échanges, des Saint-Louisiens ont fait valoir que certains poissons prisés dans la préparation du tieboudiène devenaient de plus en plus rares. Son inscription sur la liste de l’Unesco mettrait donc en lumière la question de la survie de la pêche artisanale, qui fait face à la surexploitation des eaux », faisait valoir le directeur du patrimoine, en décembre dernier. « Lorsque vous classez un bien, des mesures de sauvegarde sont toujours édictées. D’autant plus que cela engage le ministre de la Culture, donc le gouvernement », concluait-il.

Au-delà, l’inscription de ce plat emblématique au patrimoine immatériel de l’Unesco a une portée politique. Un geste bienvenu pour un pays encore très dépendant des importations alimentaires et où, craignant de voir leurs filets se vider, les pêcheurs artisanaux dénoncent la multiplication des accords d’exploitation des mers en faveur des étrangers.

(*) Cet article, initialement publié le 28 décembre 2020 dans le cadre de notre série « Ces plats qui font la fierté de l’Afrique », a été réactualisé après l’annonce de l’inscription du tieboudiène au patrimoine immatériel de l’humanité de l’Unesco, le 15 décembre 2021.

Avec Jeune Afrique par Manon Laplace

Sénégal : mort de Lamine Diack à Dakar

décembre 3, 2021
Lamine Diack est l’ancien président de l’IAAF. © Vincent FOURNIER/JA

L’ancien patron de l’athlétisme mondial est mort dans la nuit de jeudi à vendredi à Dakar. Toujours sous le coup d’un procès, il avait regagné son pays natal en mai dernier.

Il voulait « rentrer mourir dignement dans les bras de ses petits-enfants. » Après plus de cinq ans sous le coup d’un contrôle judiciaire assorti d’une interdiction de quitter le territoire, Lamine Diack avait été autorisé par la justice française à revenir au Sénégal. De retour à Dakar le 10 mai dernier, c’est là qu’il y est mort, dans la nuit du 2 au 3 décembre, entouré de sa famille.

Décédé de « vieillesse » selon l’un de ses proches, Lamine Diack s’est éteint à son domicile familial de Sicap Mermoz, aux côtés de son épouse et de ses petits-enfants.

Malade depuis plusieurs mois

À 88 ans, cet ancien athlète international, patron de l’athlétisme mondial (IAAF, aujourd’hui World Athletics) de 1999 à 2015, avait été accueilli en héros au Sénégal. C’est d’ailleurs son ancien club de football, le Jaraaf, qui avait réglé sa caution de 500 000 euros pour lui permettre de quitter la France.

Depuis son retour, le patriarche se faisait discret, profitant de sa famille, de ses enfants et de ses petits-enfants. Lamine Diack était en réalité « malade » et « très affaibli » depuis plusieurs mois, selon l’un de ses proches qui lui avait rendu visite récemment.

Condamnation

Il avait été condamné par la justice française en septembre 2020 à quatre ans de prison, dont deux ans ferme, et à 500 000 euros d’amende pour corruption et abus de confiance. Il était jugé aux côtés de son fils, Papa Massata Diack, ancien consultant en marketing à l’IAAF.

La justice française avait estimé que les deux hommes avaient participé à un vaste réseau de corruption visant à couvrir des cas de dopage d’athlètes russes en échange de pots-de-vin. L’ancien patron de l’athlétisme mondial et son fils étaient mis en cause dans une deuxième affaire, concernant cette fois-ci le détournement de revenus de droits télévisés et de sponsoring. Lamine Diack avait assuré à la justice que si l’instruction donnait lieu à un procès, il aurait répondu favorablement aux demandes de la justice.

Il sera enterré ce vendredi au cimetière musulman de Yoff.

Avec Jeune Afrique Marième Soumaré – à Dakar

Sénégal : la Miss, la polémique et l’insupportable culture du viol

novembre 20, 2021
Miss Sénégal 2020, Fatima Dionne. © DR

La directrice du comité d’organisation de l’élection Miss Sénégal a provoqué un tollé en assurant que si Fatima Dionne avait été violée, c’est qu’elle l’avait bien cherché. Ses propos ont enflammé les réseaux sociaux… et refroidi les sponsors.

Comme mode de défense, Amina Badiane aurait difficilement pu faire pire. Le 18 novembre, la responsable du comité d’organisation de l’élection Miss Sénégal était interrogée par Dakarbuzz, site internet qui n’a jamais si bien porté son nom. L’occasion de revenir, en vidéo, sur les révélations de Ndèye Fatima Dione. Élue Miss Sénégal en 2020, elle avait dénoncé dans la presse les violences qu’elle avait subies alors qu’elle était reine de beauté. Sa mère avait révélé qu’elle était tombée enceinte à la suite d’un viol, commis lors d’un voyage organisé par le comité.

Mais Amina Badiane semble plutôt bien vivre avec la responsabilité qui pourrait être la sienne en tant que directrice dudit comité. « Un viol, c’est entre deux personnes, n’est-ce pas ? Ça ne concerne pas seulement une personne. Elle doit porter plainte si elle s’est faite violer », oppose-t-elle aux journalistes qui l’interrogent. Elle ajoute avoir des consignes très strictes sur les conditions d’entrée dans les chambres des jeunes femmes lors de leurs déplacements.

Apologie du viol

« Personne n’a le droit de rentrer, pas même des amis. Elles reçoivent une éducation très sévère », assure-t-elle, en demandant confirmation auprès d’une miss présente. Avant d’ajouter, en wolof, sans que personne autour d’elle ne moufte : « Kougnou violer, yaw la nekh ». Comprendre : « Si elle s’est faite violer, c’est qu’elle l’a voulu. » Une énormité qu’elle ose ponctuer d’un petit rire et d’un tout aussi scandaleux : « Après tout, elle est majeure. »

Il n’en fallait pas plus pour enflammer les réseaux sociaux, où les hashtags #JusticepourFatima se sont alors multipliés. Une pétition de la plateforme « Ladies club Sénégal », réclamant « le retrait immédiat de la licence d’exploitation de ce comité et sa dissolution », cumulait déjà plus de 50 000 signatures, samedi matin. D’autres voix se sont élevées pour réclamer la démission d’Amina Badiane de son poste.

Le 19 novembre, la société CFAO Motors Sénégal a annoncé mettre un terme au partenariat noué avec le comité et récupérer ses véhicules. « CFAO Motors Sénégal condamne fermement les propos tenus par la présidente du comité Miss Sénégal. Ces propos vont à l’encontre de nos valeurs », assure l’entreprise dans un communiqué. Depuis, plusieurs militants se sont exprimés pour demander des comptes aux autres sponsors du comité, dont font partie le ministère de la Culture et celui de la Santé.

LE DÉBAT SUR LA CULTURE DU VIOL S’IMPOSE DANS LA SPHÈRE PUBLIQUE

Si les déclarations de la responsable du comité sont particulièrement choquantes, le fond de son propos n’en demeure pas moins partagé par une partie importante de l’opinion. On est bien loin du dérapage auquel certains voudraient croire, oubliant combien la société sénégalaise est prompte à trouver des excuses aux hommes et à blâmer les femmes. Faut-il le rappeler ? Jusqu’en 2019, le viol était encore considéré comme un simple délit au Sénégal.

Forcer le débat

« Des propos comme ceux-là sont tenus tous les jours au Sénégal », regrette Jerry Azilinon, administrateur du mouvement Doyna luttant contre les violences faites aux femmes. Y compris, insiste ce militant dont l’association œuvre avec des femmes qui ont subi des violences, dans la bouche des professionnels censés prendre en charge les victimes, forces de l’ordre et agents des services de santé en tête. « Ils sont majoritairement peu formés sur ces questions, ont tendance à mettre le blâme sur la victime, à faire des remarques ironiques… Cela contribue grandement à banaliser les violences et à nourrir la culture du viol. »

Le tollé provoqué par les propos d’Amina Badiane témoigne-t-il d’une progressive prise de conscience concernant les violences faites aux femmes ? « Je ne sais pas si l’on peut parler d’amélioration, mais c’est sûr qu’il y a eu une prise de conscience ces dernières années. Le débat sur la culture du viol s’impose dans la sphère publique, estime Jerry Azilinon. Si des personnes tiennent ce genre de discours et que cela a des conséquences, les gens vont y réfléchir à deux fois. » Mais pour faire changer les mentalités, la route est encore longue.

Avec Jeune Afrique par Marième Soumaré – à Dakar