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Soudan : les putschistes font neuf nouvelles victimes

juillet 1, 2022

REPORTAGE. La répression des cortèges de ce 30 juin, date historique du calendrier révolutionnaire, a été d’une violence quasiment inédite depuis le coup d’État.

Des manifestants anti-coup d'Etat soudanais dans les rues de Khartoum. Le 30 juin 2022.
Des manifestants anti-coup d’État soudanais dans les rues de Khartoum. Le 30 juin 2022.© – / AFP

Son sanglot transperce la foule massée devant l’hôpital Ajwada de Khartoum. Un jeune homme d’une vingtaine d’années s’effondre, la tête entre les genoux, incapable d’accepter le décès de son ami. Il est l’un des neuf « martyrs » abattus par les balles, les bombes lacrymogènes, les coups de couteau et autres actes de torture perpétrés par les forces de l’ordre soudanaises ce 30 juin.

Cette date était déjà historique pour avoir marqué le début de la dictature d’Omar el-Béchir en 1989. Puis, pour avoir accueilli, trente ans plus tard, des manifestations monstres forçant les généraux ayant succédé au dictateur déchu à reprendre le dialogue avec les civils. Ce 30 juin 2022 restera, lui, gravé dans la mémoire des Soudanais comme l’une des journées les plus meurtrières depuis le putsch du 25 octobre. Le bilan tenu depuis par le Comité des médecins soudanais atteint désormais 113 morts.

Des appels à la communauté internationale

Vers 16 heures, ce jeudi, les dizaines de milliers de Soudanais rassemblés en direction du palais présidentiel – l’un des nombreux cortèges organisés à travers le pays – commencent à rebrousser chemin. L’avalanche de gaz lacrymogènes rend l’air irrespirable, brouille la vue et brûle la peau. Beaucoup de manifestants aguerris sont pourtant parés de masques leur couvrant intégralement le visage.

« Je suis déçue. Je m’attendais à un vrai changement aujourd’hui mais c’est toujours la même chose. Quelques-uns vont mourir et on va rentrer chez nous. La communauté internationale doit comprendre que les militaires ne partiront pas d’eux-mêmes », prédit Amna Yasir. Les télécommunications étant coupées depuis le matin, non sans rappeler les 24 jours sans Internet après le coup d’État, cette étudiante en médecine ignore encore que certains révolutionnaires se sont déjà éteints.

Large chapeau de paille et appareil photo réflex à la main, Lamees Hassan incite directement l’ONU et les États-Unis à « forcer les généraux à quitter le pouvoir en imposant des sanctions individuelles au chef de l’armée Abdel Fattah al-Burhane et à Hemeti [surnom du numéro du Conseil de souveraineté, NDLR]. Car ces derniers ont besoin d’agent pour financer tout cela, pour payer les balles des policiers… Il faut geler leurs comptes à l’étranger de toute urgence. »

Un combat pour la génération future

À quelques mètres de là, abritée sous un margousier, une équipe d’infirmières soigne les blessés revenant du front. L’une d’elles bande le thorax ensanglanté d’un manifestant heurté par une cartouche de gaz lacrymogène. Tandis que le flot de motos, transportant les cas les plus sévères à l’hôpital, s’intensifie.

« Le tueur de mon fils ne gouvernera pas mon pays », peut-on lire sur la pancarte de Sakina Mohieldin, venue défiler avec ses deux filles, qui continuent à croire en la portée de la désobéissance civile. « Plus il y aura de monde dans la rue et plus vite les militaires comprendront qu’ils doivent partir », espère l’aînée, Layla Hamza, 21 ans. Les artères des grandes villes du pays ont beau être noires de monde, la jeune femme aux longues tresses, drapée dans un drapeau aux couleurs nationales, reconnaît néanmoins une baisse de la mobilisation, comparée à l’apogée de la révolution de décembre 2018.

« Les Soudanais ont essayé d’obtenir leurs droits mais, à chaque fois, ils se font tuer. Ils sont désespérés. Cependant, certains, comme moi, ne peuvent pas perdre espoir. Le Soudan est en ruines et il faudra beaucoup de temps pour bâtir un pays prospère. Mais nous ne pouvons pas abandonner notre nation. Nous voulons un meilleur avenir pour nous, et surtout pour nos enfants et petits-enfants », détaille Layla Hamza.

Des centaines d’arrestations et un possible cas de viol

Le corps abîmé par huit mois d’affrontements hebdomadaires, une frange de la jeunesse conserve donc une détermination intacte. Et fustige, par conséquent, les revirements des partis politiques de la coalition des Forces pour la liberté et le changement. « Ils soutenaient officiellement les trois “non” : ni négociations, ni partenariat, ni compromis avec l’armée. Mais ils nous ont trahis en allant parler aux militaires », dénonce Reem (1).

Cette membre d’un comité de résistance, antennes pro-démocratie fer de lance du mouvement pro-démocratie, fait référence aux discussions entamées le 11 juin sous l’égide de l’Arabie saoudite et des États-Unis. Une sorte de solution de la dernière chance alors que le dialogue chapeauté par l’ONU, l’Autorité intergouvernementale pour le développement et l’Union africaine demeure gelé, faute de participation de la branche civile.

Ce 30 juin, des témoins évoquent un nouveau cas de viol. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU dénombre déjà treize allégations de viols et de viols collectifs de femmes et de filles intervenues lors de précédentes manifestations. Haitham Abusham, un représentant de l’Association des avocates d’urgence, recense en outre plus de 300 arrestations arbitraires, dont une cinquantaine dans les jours précédant cette « marche du million ». « Une fois interpellées, ces personnes sont soumises à un traitement inhumain, alerte le magistrat, depuis un poste de police du nord de la capitale. Tous ont été torturés, la majorité d’entre eux sont blessés. »

avec Jeune Afrique par notre correspondante à Khartoum, Augustine Passilly

Soudan : « Hemetti », l’ancien chamelier qui rêvait de devenir président

mars 12, 2022
Le général Mohamed Hamdan Daglo, dit « Hemetti », à Khartoum, en octobre 2020 General Mohamed Hamdan Daglo « Hemeti », deputy chairman of Sudan’s Sovereignty Council, waves his hands during a reception ceremony in the capital Khartoum on October 8, 2020 upon the arrival of the government negotiating team from Juba where the government and rebel groups had earlier signed a landmark peace deal. – Sudan’s government and rebel groups had on October 3 signed a peace deal at a ceremony in the South Sudanese capital Juba, aimed at ending decades of war in which hundreds of thousands have died © EBRAHIM HAMID/AFP

Ce quadragénaire qui a grandi au Darfour est devenu le numéro deux du Conseil de souveraineté. Il a acquis un pouvoir considérable et aspire aujourd’hui à diriger le pays. Mais il reste un personnage très controversé.

La salle est comble. En ce 22 février, des centaines de diplomates, de chefs tribaux et de citoyens ordinaires ont répondu à l’invitation du numéro deux du Conseil de souveraineté soudanais, le général Mohamed Hamdan Daglo, dit « Hemetti ». Deux ministres, plusieurs médecins, le directeur d’une prestigieuse université et le chef de la police se succèdent à la tribune. Leurs discours sont entrecoupés par des saynètes et représentations dansées ou chantées, accompagnées d’une dizaine de musiciens.

Puis Hemetti conclut en quelques minutes. Son treillis beige, sa voix qui porte et son ton assuré… Tout rappelle qu’il est un chef de guerre. L’éclat de sa montre, l’écran géant dans son dos, les tapisseries aux murs et l’imposant lustre au plafond illustrent, eux, la richesse accumulée par le commandant des Forces de soutien rapide (RSF), une milice paramilitaire aussi puissante que redoutée. Le prétexte de cette cérémonie en grande pompe, le lancement de « la grande campagne nationale contre les drogues et le traitement des dépendances », indique enfin comment cet ancien éleveur de dromadaires peaufine son envergure politique. Peu doutent de son ambition de présider un jour le Soudan.

Businessman et chef de guerre

Pour ce quadragénaire qui a grandi au Darfour, cette stature nationale, voire internationale, a des airs de revanche. Les habitants de cette région de l’Ouest, presque aussi vaste que la France, sont à la fois marginalisés et méprisés par les élites de Khartoum. Hemetti continue d’ailleurs d’être raillé par les généraux de l’armée, tous diplômés alors que lui a quitté les bancs de l’école avant son dixième anniversaire.

SA PERCÉE PENDANT LA GUERRE DU DARFOUR A FAIT DE LUI UN HOMME RICHE ET L’A PROPULSÉ AU SOMMET DE L’ÉTAT

« Il possède trois casquettes : businessman, chef de guerre et, plus récemment, homme politique, résume un chercheur spécialiste du Soudan. C’est difficile de mener les trois à la fois. » Sa percée pendant la guerre du Darfour a fait de lui l’un des hommes les plus riches du pays tout en le propulsant au sommet de l’État. Le conflit éclate en 2003. Omar el-Béchir – qui sera renversé par la rue en 2019 après trente ans de règne – s’appuie sur des milices locales, les Janjawid, pour mater la rébellion contre la concentration du pouvoir à Khartoum. « À partir de 2005, le monde commence à prendre conscience des massacres en cours, explique Bashir Elshariff Ahmed, professeur de science politique à l’Université islamique d’Omdurman. Le gouvernement organise alors les Janjawid en « Forces de renseignements aux frontières ». La plupart font partie de la tribu d’Hemetti, les Rizeigat. »

Ces milices deviendront par la suite les RSF. En 2007, sous la pression internationale, Béchir se désolidarise un temps de ces groupes, le changement de nom n’ayant pas suffi à faire oublier la brutalité de leur mode opératoire, lequel inclut meurtres, viols et incendies. Hemetti, qui dirigeait jusque-là une simple milice, s’allie avec les rebelles. Il recrute aussi bien chez les peuples dits arabes (comme lui) que chez les non arabes. « Le gouvernement savait qu’Hemetti pouvait gagner contre l’armée. Il a donc finalement accepté de payer ses miliciens, de leur fournir des armes et des véhicules. Hemetti menait 5 000 hommes en 2007. Ils étaient près de 25 000 deux ans plus tard », détaille Bashir Elshariff Ahmed.

Mines d’or

Béchir tente d’acheter la loyauté du nouvel homme fort du Darfour en lui offrant les mines d’or du Jebel Amer, qui vont alimenter l’entreprise familiale, al-Junaid, aujourd’hui dirigée par son frère aîné, Abdel Rahim Daglo. Le benjamin de la fratrie, el-Goney Daglo, le seul à avoir fait des études supérieures, gère les affaires depuis Dubaï. Difficile de savoir quelle part des exportations d’or du Soudan passe par cette société, qui a progressivement diversifié ses activités. Bashir Elshariff Ahmed estime qu’elles représentent plus de 40 % des exportations aurifères du pays – « pour la plupart illégales ».

EN 2019, HEMETTI LÂCHE BÉCHIR ET SAUTE DU NAVIRE QUI SOMBRE

Un autre chercheur spécialiste du Soudan, qui est le deuxième pays producteur d’or du continent, nuance : « Hemetti ne compte pas parmi les cinq plus gros entrepreneurs d’or au Soudan. La plupart des entreprises aurifères appartiennent à quelques grandes familles du Nord. Mais il gêne évidemment ces capitalistes historiques puisqu’il menace les monopoles établis. » L’envoi de milliers d’hommes au Yémen à partir de 2016 pour lutter contre les rebelles houtis aux côtés de la coalition menée par l’Arabie saoudite gonfle encore davantage les caisses d’Hemetti. Cela lui permet également de commencer à tisser son réseau à l’étranger.

Une tâche à laquelle il s’emploie pleinement depuis la chute de son ex-patron. « En décembre 2018, la révolution débute dans un contexte économique dégradé. Hemetti s’est exprimé publiquement sur l’échec du gouvernement car, lorsque ses soldats rentraient du Yémen avec des dollars, ils ne pouvaient pas les échanger à cause de la pénurie d’argent liquide. Cela a accru son ressentiment et il a fini par sauter du navire qui sombrait », décrit une chercheuse travaillant sur les mouvements militaires.

Position de force

Trois ans plus tard, le désormais vice-président du Conseil souverain de transition semble œuvrer de concert avec le chef de l’armée, le général Abdel Fattah al-Burhane, principal architecte du coup d’État du 25 octobre 2021. « C’est une alliance de circonstance alors que les relations avaient l’air plutôt tendues jusqu’à la mi-2021, analyse le chercheur spécialiste du Soudan précédemment cité. Hemetti se trouve cependant en position de force. »

Il ne fait pas partie des quatre hommes toujours recherchés par la Cour pénale internationale (CPI) pour les exactions perpétrées au Darfour. De toute façon, balaye Ali Rzigalla, l’un des responsables de la branche médias des RSF, « les crimes contre l’humanité ont été commis entre 2003 et 2007 alors que les RSF n’ont été formées officiellement qu’en 2013 ». L’enquête sur le massacre du 3 juin 2019, lors de la dispersion du sit-in révolutionnaire, n’a en outre jamais abouti. Et il paraît peu probable que les responsables de la sanglante répression des manifestations anti-putsch, qui a fait au moins 87 victimes, soient condamnés tant que les militaires se cramponneront au pouvoir.

Proche de Vladimir Poutine

En attendant, Ali Rzigalla préfère insister sur l’image bienfaitrice que les paramilitaires souhaitent imposer. « Ils soutiennent l’éducation, le sport, la santé et résolvent les problèmes entre les tribus. Pas seulement au Darfour, mais dans tout le Soudan. S’ils cessaient, par ailleurs, de lutter contre l’immigration illégale, plus d’un million de migrants arriveraient en Europe chaque année », prévient-il, en référence au controversé protocole de Khartoum, signé en 2014 avec l’Union européenne.

BURHANE ET HEMETTI SONT PIRES QUE BÉCHIR. ILS VOLENT NOTRE RÉVOLUTION

La campagne anti-drogue illustre cette tentative de dédiabolisation des RSF. Le lendemain de son inauguration, leur chef s’envolait à Moscou pour lever de nouveaux fonds dans la mesure où le coup d’État a privé Khartoum d’au moins 5 milliards de dollars d’aide internationale. La Russie tient là un partenaire riche en ressources minières, importateur d’armes, qui bénéficie des services de sa société militaire privée, le groupe Wagner, et accueillera bientôt sa base navale dans la Mer rouge.

À Khartoum, cette proximité avec Vladimir Poutine discrédite, un peu plus encore, le probable candidat à la présidence aux yeux des militants pro-démocratie. Dans les manifestations, ceux-ci brandissent désormais des pancartes de soutien aux Ukrainiens. Un septuagénaire venu manifester fin février accuse, lui, « Burhane et Hemetti [d’être] pires que Béchir car ce sont eux qui ont orchestré la guerre au Darfour. Et maintenant, ils volent notre révolution. » Une source proche de ces deux hommes révèle que ni l’un ni l’autre ne croit plus à la tenue d’élections en juillet 2023, comme ils s’y étaient engagés lors du coup d’État.

Avec Jeune Afrique par Augustine Passily – à Khartoum

Au Soudan, les putschistes arrêtent une militante féministe

février 3, 2022

ALERTE. Malgré l’arrestation de l’ingénieure et activiste Ameera Osman, les militants prodémocratie refusent d’obtempérer face à aux intimidations.

Ce n’est pas la première fois que ce salon bourgeois de l’est de Khartoum est pris d’assaut. En 2019 déjà, à quelques semaines de la chute du dictateur Omar el-Béchir, les forces de l’ordre avaient fait irruption dans cette vaste pièce abritant trois jeux de fauteuils et une table basse respectivement en velours framboise, en tissu or et café, et en bois et toile fleurie. À l’époque, ils recherchaient Amani Osman. L’avocate s’était d’abord échappée, avant d’être rattrapée puis enfermée durant trente-huit jours. Ce 22 février, sa sœur benjamine, Ameera Osman, qui vit, comme toute la famille, sous ce même toit, n’a pas eu cette chance. Il était 23 h 30 lorsqu’une trentaine d’hommes se sont introduits par la porte arrière de la demeure. Ameera Osman se déplace en outre avec difficulté depuis que sa colonne vertébrale a été touchée lors d’un éboulement de façade, il y a cinq ans.

Cette ingénieure en informatique de 40 ans est bien connue des services de renseignements soudanais (GIS). Sous l’ancien régime, elle avait été interpellée car elle portait un pantalon ou encore refusait de mettre le voile, alors obligatoire. Membre du Parti communiste, elle est par ailleurs active au sein du comité de résistance de son quartier et a pris la tête, en avril dernier, du mouvement Non à l’oppression des femmes. Cette nouvelle incarcération intervient dans un contexte de reprise en main du pouvoir par les militaires depuis le coup d’État du 25 octobre. Une situation encore aggravée par la restauration, fin décembre, des pleins pouvoirs du GIS.

Un lieu de détention inconnu 

Amani Osman a assisté, impuissante, à l’invasion de la horde d’hommes, au visage dissimulé par une écharpe. Certains étaient armés de kalachnikovs, de pistolets et de tuyaux de canalisation en guise de bâtons – dont un, oublié, se dresse au milieu des plantes vertes et services à café décoratifs du séjour familial. « Ils se sont présentés comme la brigade des stupéfiants. Ils ont dit qu’ils emmenaient Ameera pour l’interroger et qu’elle rentrerait après », rapporte sa sœur aînée, qui ne croit pas, un instant, à ces explications douteuses. Elle s’empresse d’alerter, sur les réseaux sociaux, ses compatriotes, engagés pour beaucoup dans une fervente lutte contre les putschistes.

Amani Osman, ses proches et ses collègues du barreau sont ensuite baladés entre plusieurs postes de police de la capitale. L’ingénieure semble finalement localisée à la prison pour femmes d’Omdourman, ville voisine de la capitale. Mais impossible, une fois sur place, de voir la détenue. « Les services de sécurité ont fini par nous assurer qu’elle n’était pas avec eux et qu’elle était peut-être retenue par les Forces de soutien rapide [puissante milice dirigée par le vice-président du Conseil souverain, NDLR] ou par les militaires. Ils ont toutefois refusé de signer un papier officiel pour l’attester, poursuit l’avocate. Les autorités veulent faire peur aux femmes et les décourager de protester contre ce régime. Leur message s’adresse à toutes les femmes car tout le monde connaît Ameera ! »

Une tentative vaine de museler les femmes 

« Elle était toujours en tête des cortèges, même avec ses béquilles », assure Ihsan Fagiri, l’ex-présidente de Non à l’oppression des femmes, également passée par la case prison sous el-Béchir. À travers l’arrestation de son amie, cette médecin dénonce « un nouveau type de violence qui vise à terroriser les femmes pour les empêcher de sortir et de faire entendre leur voix. » Pas question d’obtempérer pour autant. Ce 2 février, une bonne soixantaine de femmes de tout âge, accompagnées de quelques hommes, se sont en effet réunies devant les locaux du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme pour réclamer la libération d’Ameera Osman et des dizaines d’autres détenus politiques.

Entre deux slogans, Malk Ihssan, une étudiante en faculté d’ingénierie, explique que ses « amis sont dans les prisons du général Burhane [principal auteur du coup d’État, NDLR], sans aucune raison ». Nous demandons leur libération car ce ne sont pas des criminels. Ils sont simplement descendus dans la rue pour réclamer la liberté et un gouvernement civil. » « Ainsi que la justice pour le Soudan, complète sa cadette, Minatallah Ihssan. Les militaires ne peuvent pas nous empêcher de continuer à manifester. »

Une militante historique 

À quelques mètres des deux jeunes femmes, Faisal Salih, l’ancien ministre de la Culture et de l’Information, devenu conseiller de l’ex-Premier ministre Abdallah Hamdok jusqu’au coup d’État, confirme : « Les militaires pensent que cela va nous décourager, mais nous n’arrêterons pas. » Lui-même détenu pendant un mois après le putsch, il s’est surtout déplacé pour soutenir son amie de longue date. « C’est une femme très forte et très engagée dans la défense des droits de l’homme. Nous avons travaillé ensemble pour de nombreux événements, des ateliers, des manifestations, énumère Faisal Salih. L’arrestation d’Ameera constitue une flagrante violation des droits de l’homme. Elle n’a fait qu’utiliser ses droits civiques et des moyens pacifiques pour réclamer la démocratie. Elle n’a jamais entretenu de lien avec une organisation violente et mérite, par conséquent, d’être traitée de manière équitable. » Or son état de santé, tout comme la réputation des services de sécurité, tristement célèbres pour perpétrer mauvais traitements, torture et viols, inquiète les proches d’Ameera Osman. 

De son côté, l’ONG britannique Redress appelle « les experts des Nations unies à intervenir de toute urgence en faveur d’une éminente militante soudanaise des droits des femmes ». En attendant, les petits-neveux et nièces de l’activiste restent traumatisés par le rapt nocturne qui a fait remonter les amers souvenirs hérités de la dictature. « Les enfants ont peur. Maintenant, nous fermons systématiquement la porte d’entrée et ils me supplient de ne plus sortir », raconte Amani Osman. En cet après-midi du 2 février, tous avaient malgré tout quitté leur coquet salon afin de réclamer justice pour cette icône de la lutte pour les droits des Soudanaises.

Avec Le Point par sa correspondante à Khartoum, Augustine Passilly

Au Soudan, manifestations, blocages de routes et médias censurés

janvier 16, 2022
Au Soudan, manifestations, blocages de routes et medias censures
Au Soudan, manifestations, blocages de routes et médias censurés© AFP/-

Médecins protestant contre des attaques d’hôpitaux, agriculteurs dénonçant l’augmentation de l’électricité et médias réclamant le droit de couvrir la crise au Soudan: le pouvoir militaire est de nouveau dimanche dans le viseur de la contestation.

A Khartoum, en blouse blanche, des dizaines de médecins ont remis au parquet général deux rapports sur des attaques contre des blessés, des médecins et des hôpitaux dans la répression tous azimuts des manifestants protestant contre le putsch le 25 octobre du chef de l’armée, le général Abdel Fattah al-Burhane.

L’Organisation mondiale de la Santé elle-même a confirmé « 11 attaques depuis novembre ».

« A chaque fois qu’il y a des manifestations, les forces de sécurité tirent des grenades lacrymogènes à l’intérieur même de l’hôpital où je travaille à Khartoum », raconte à l’AFP Houda Ahmed, une praticienne. « Elles viennent même nous attaquer jusque dans le service des urgences. »

Des blessés ont été sortis de force d’ambulances ou de lits d’hôpitaux et des médecins ont été passés à tabac jusque dans des salles d’opération, affirment régulièrement des médecins.

Mais malgré la répression qui a fait 64 morts parmi les manifestants -et un policier-, la société civile appelle à de nouvelles manifestations lundi pour réclamer la reprise en main par les civils de la transition vers la démocratie promise depuis 2019.

Blocage dans le nord

Dans le Nord, les Soudanais ont également manifesté dimanche contre la cherté de la vie dans un des pays les plus pauvres au monde. La semaine dernière, le ministère des Finances a annoncé doubler le prix du kilowatt d’électricité mais face au tollé, le pouvoir militaire a gelé sa décision.

Malgré la reculade, des centaines de manifestants ont bloqué les routes du Nord, notamment vers l’Egypte, pour réclamer une annulation pure et simple de cette augmentation.

Ils ont interdit le passage de tout véhicule « tant que les autorités n’auront pas annulé cette augmentation car elle signe l’acte de décès de notre agriculture », martèle à l’AFP Hassan Idriss, un manifestant.

Toute augmentation ou suppression des subventions étatiques sur les produits de base peut mener au pire au Soudan où les 45 millions d’habitants doivent déjà composer avec une inflation avoisinant les 400 % et où selon l’ONU en 2022 30 % des Soudanais auront besoin d’aide humanitaire.

En 2018, la révolte qui renversa l’année suivante le président Omar el-Béchir avait été déclenchée par une décision du gouvernement de tripler le prix du pain.

Le chef de la diplomatie sous Béchir, Ibrahim Ghandour, et « d’autres co-détenus » ont entamé une grève de la faim qu’ils ne cesseront qu’une fois libérés ou présentés devant un « tribunal impartial », selon ses proches.

Récemment, le parquet a ordonné la libération de plusieurs responsables du régime Béchir, mais le général Burhane, seul aux commandes du Soudan, a ordonné leur maintien en détention.

« Intimidation » de la presse

« C’est la première interférence dans les affaires judiciaires de l’histoire de notre pays », s’est insurgée la famille de M. Ghandour alors que le général Burhane est accusé par les manifestants de chercher à réimposer les hommes du régime déchu, dont il est lui-même issu.

Avant les manifestations anti-putsch prévues lundi, le ministère de l’Information a retiré l’accréditation d’Al-Jazeera Live, une chaîne qatarie, l’accusant de « couverture non professionnelle » visant à « déchirer le tissu soudanais ».

En novembre, le chef du bureau d’Al-Jazeera à Khartoum, le Soudanais Al-Moussalami al-Kabbachi, avait été détenu trois jours sans aucune charge.

L’ambassade des Etats-Unis à Khartoum a dénoncé « un pas en arrière », tandis qu’Al-Jazeera a dénoncé sur Twitter une « intimidation », appelant « les autorités à autoriser son équipe à reprendre le travail ».

En décembre, le bureau d’une chaîne financée par Ryad, Al-Arabiya, a été attaqué par des officiers, ses journalistes tabassés et ses équipements saisis.

Et d’autres journalistes ont rapporté avoir été arrêtés ou attaqués en couvrant les manifestations.

Avant le putsch, le Soudan était 159e sur 180 pays au classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières. L’ONU considère qu’il est aujourd’hui « de plus en plus hostile aux journalistes ».

Par Le Point avec AFP

Soudan : Abdallah Hamdock jette l’éponge

janvier 3, 2022
Abdallah Hamdok à Khartoum, au Soudan, le 24 août 2019. © MOHAMED NURELDIN ABDALLAH/REUTERS

Moins de deux mois après être revenu au pouvoir, le Premier ministre a annoncé sa démission. Il a dit avoir « tout tenté » pour son pays, mais a reconnu avoir échoué. Depuis le putsch d’octobre, la répression des manifestations a fait près de 60 morts.

Ce dimanche 2 janvier, alors qu’il était revenu au pouvoir dans le cadre d’un accord politique conclu avec les militaires moins de deux mois plus tôt, Abdallah Hamdok a annoncé qu’il quittait ses fonctions de Premier ministre.

Ces derniers jours, la rumeur n’avait cessé d’enfler, la presse locale assurant même qu’il ne se présentait plus à son bureau. Lors d’une longue intervention sur les ondes de la télévision d’État, il a dit avoir tout tenté mais échoué à mener à bien sa mission.

Tournant dangereux

« J’ai essayé d’empêcher [le Soudan] de glisser vers la catastrophe, alors qu’aujourd’hui il traverse un tournant dangereux qui menace sa survie […] au vu de la fragmentation des forces politiques et des conflits entre les composantes de la transition, a-t-il argué. Malgré tout ce qui a été fait pour parvenir à un consensus, […] cela ne s’est pas produit. »

Les positions des civils et des militaires sont trop irréconciliables pour qu’un « consensus » vienne « mettre fin à l’effusion de sang », a-t-il encore ajouté.

Cet ancien économiste onusien, qui avait obtenu l’effacement de la dette du Soudan et la fin de son isolement sur la scène internationale, n’a pas connu de répit depuis le coup d’État du 25 octobre 2021. 

Ce jour-là, son principal partenaire, le chef de l’armée, le général Abdel Fattah al-Burhane, l’avait fait placer en résidence surveillée. Et avec lui, la quasi-totalité des civils des autorités de transition, rompant brutalement l’attelage baroque constitué en 2019, au lendemain de la chute du président Omar el-Béchir.

À l’époque, généraux et civils s’étaient entendus sur un calendrier de transition qui prévoyait une remise de la totalité du pouvoir aux civils et l’organisation d’élections libres en 2023. Mais le 25 octobre dernier, le général Burhane a rebattu les cartes : il a prolongé de deux ans son mandat à la tête du pays, puis réinstallé un mois plus tard Abdallah Hamdok dans ses fonctions, non sans avoir préalablement écarté nombre de responsables qui comptaient parmi les partisans les plus actifs d’un pouvoir civil, notamment au sein du Conseil de souveraineté.

« Traître »

Abdallah Hamdok était depuis perçu par la rue comme le « traître » qui aidait les militaires à « faciliter le retour de l’ancien régime ».

Depuis le putsch, 57 manifestants ont été tués et des centaines d’autres blessés. Ce dimanche, dans un ballet désormais rodé, les autorités ont une nouvelle fois tenté d’étouffer la mobilisation. Des milliers de Soudanais étaient sortis dans les rues et les forces de sécurité ont tué deux personnes.

La ville de Khartoum est depuis plusieurs jours coupée de ses banlieues par des containers placés en travers des ponts situés sur le Nil. Sur les principaux axes, les forces de sécurité, juchées sur des blindés armés de mitrailleuses lourdes, surveillent les passants.

LES MANIFESTANTS APPELLENT À FAIRE DE 2022 « L’ANNÉE DE LA POURSUITE DE LA RÉSISTANCE »

Toute l’après-midi ce dimanche, les partisans d’un pouvoir civil ont scandé des slogans hostiles aux militaires (« Les militaires à la caserne », « Le pouvoir au peuple »), tandis que des jeunes à motos sillonnaient la foule en évacuant les blessés, puisqu’à chaque mobilisation les ambulances sont bloquées par les forces de sécurité.

Les manifestants appellent à faire de 2022 « l’année de la poursuite de la résistance », réclamant justice pour ceux qui ont été tués depuis le putsch, mais aussi pour les plus de 250 civils abattus lors de la « révolution » de 2019.

Internet coupé

Outre les morts et la coupure du téléphone et d’internet, les forces de sécurité sont également accusées d’avoir eu recours en décembre à un nouvel outil de répression : le viol. Au moins 13 manifestantes ont été agressées, selon l’ONU.

Chaque jour et dans chaque quartier, des comités de résistance, petits groupes qui organisent les manifestations, annoncent par ailleurs de nouvelles arrestations ou disparitions dans leurs rangs.

LES MANIFESTATIONS NE SONT QU’UNE PERTE D’ÉNERGIE ET DE TEMPS

Les militaires paraissent pour l’instant sourds à la contestation. Un conseiller du général Burhane a affirmé vendredi que « les manifestations ne sont qu’une perte d’énergie et de temps » qui ne mènera « à aucune solution politique ».

Les Européens ont déjà exprimé leur indignation, de même que le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, et les Nations unies. Tous plaident pour un retour au dialogue comme préalable à la reprise de l’aide internationale, coupée après le dernier putsch.

Antony Blinken a prévenu que les États-Unis étaient « prêts à répondre à tous ceux qui cherchent à empêcher les Soudanais de poursuivre leur quête d’un gouvernement civil et démocratique ».

Par Jeune Afrique avec AFP

Soudan: appels à manifester dimanche, 40 morts depuis le putsch du 25 octobre

novembre 20, 2021
Soudan: appels a manifester dimanche, 40 morts depuis le putsch du 25 octobre
Soudan: appels à manifester dimanche, 40 morts depuis le putsch du 25 octobre© AFP/-

Des opposants au putsch au Soudan ont de nouveau manifesté samedi pour réclamer le retour du pouvoir civil et appelé à de nouvelles protestations dimanche, malgré la répression qui a fait au moins 40 morts depuis le 25 octobre, selon des médecins.

Les Etats-Unis et l’Union africaine ont appelé à éviter le recours « excessif » à la force. L’ambassadrice de Norvège, membre de la Troïka à la manoeuvre sur le dossier soudanais avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, a dénoncé elle une répression « intolérable ».

En menant un coup d’Etat le 25 octobre, le général Abdel Fattah al-Burhane, chef de l’armée, a rebattu les cartes d’une transition chancelante au Soudan. Il a fait arrêter la quasi-totalité des civils au sein du pouvoir, mis un point final à l’union sacrée formée par civils et militaires et décrété l’état d’urgence.

Depuis, des protestations contre l’armée appelant au retour du pouvoir civil ont eu lieu principalement à Khartoum et ont souvent été réprimées.

Samedi, des centaines de manifestants ont défilé à Khartoum-Nord, une banlieue de la capitale, érigé des barricades dans les rues et mis le feu à des pneus, selon un correspondant de l’AFP. « Non au pouvoir militaire », scandaient-ils. D’autres sont sortis dans les rues dans l’est et le sud de la capitale, selon des témoins.

Commissariat incendié

Un commissariat a été incendié dans le secteur. Les protestataires et les forces de l’ordre se sont accusés mutuellement d’être derrière l’incident.

Des militants prodémocratie ont appelé sur les réseaux sociaux à manifester en masse dimanche contre le coup d’Etat avec le hashtag « La marche du million le 21 novembre ».

L’Association des professionnels soudanais (APS), l’un des fers de lance de la révolte populaire de 2019 qui poussa l’armée à écarter le général Omar el-Béchir après 30 ans de règne, a elle appelé les Soudanais à maintenir la pression pour un retour du pouvoir civil.

Et ce malgré l’intervention musclée des forces de l’ordre contre les manifestants.

Mercredi 17 novembre a été la journée la plus meurtrière depuis le coup d’Etat avec la mort de 16 personnes, la plupart à Khartoum-Nord, une banlieue reliée à la capitale par un pont sur le Nil, selon un syndicat de médecins prodémocratie.

L’une des 16 personnes a succombé samedi à ses blessures. « Un adolescent de 16 ans touché par balle à la tête et à la jambe le 17 novembre est tombé en martyr », a déclaré ce syndicat dans un communiqué.

Son décès porte à 40 le nombre de personnes, parmi lesquelles des adolescents, tuées lors des manifestations depuis le 25 octobre. La grande majorité sont des manifestants.

La police assure qu’elle n’a jamais ouvert le feu contre les protestataires. Elle ne recense qu’un seul mort et 30 blessés parmi eux du fait, selon elle, du gaz lacrymogène, contre 89 policiers blessés.

Samedi, les autorités ont indiqué dans un communiqué qu’une enquête serait lancée sur les manifestants tués.

A Omdurman, la ville jumelle de Khartoum, des manifestants ont dénoncé la répression, scandant: « A bas le pouvoir militaire ».

Après l’aggravation des violences, le secrétaire d’Etat américain Antony Blinken s’est dit jeudi « profondément préoccupé » par la répression et a exhorté l’armée à autoriser les manifestations pacifiques, répétant la nécessité de « rétablir la transition dirigée par les civils ».

Journalistes arrêtés

L’Union africaine, qui a suspendu le Soudan, a également condamné « dans les termes les plus forts » la répression de mercredi et appelé à « la transition démocratique », selon un communiqué samedi.

De son côté, le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a exigé la libération de reporters arrêtés alors qu’ils couvraient les protestations, y compris Ali Farsab, qui selon l’organisation, a été battu et touché par balle mercredi.

Face aux appels au retour du pouvoir civil, le général Burhane reste inflexible. Il s’est renommé à la tête de la plus haute institution de la transition, le Conseil de souveraineté, et a reconduit tous ses membres militaires ou pro-armée et nommé des civils apolitiques.

Les militaires en revanche tardent à nommer un nouveau gouvernement qu’ils promettaient depuis des semaines après la mise à l’écart du Premier ministre Abdallah Hamdok, placé en résidence surveillée.

Pour l’ambassadrice de Norvège, Therese Loken Gheziel, le monde nourrissait « de grands espoirs » au Soudan, qui ont été douchés par le coup d’Etat.

Par Le Point avec AFP

Soudan : journée sanglante à Khartoum, le chef de bureau d’Al-Jazeera arrêté

novembre 14, 2021
Des manifestants protestent contre le coup d’Etat militaire au Soudan, à Khartoum, le 13 novembre 2021. © AFP

Les forces de sécurité ont arrêté dimanche le chef de bureau de la chaîne qatarie à Khartoum, renforçant la pression sur les médias au lendemain de l’une des journées les plus sanglantes depuis le putsch.

Après la détention de centaines de militants, opposants et manifestants hostiles au coup d’État mené le 25 octobre par le général Abdel Fattah al-Burhane, les autorités « ont perquisitionné la maison du chef de bureau d’Al-Jazeera, Al-Moussalami al-Kabbachi », un Soudanais, et l’ont arrêté », selon la chaîne satellitaire.

Le Soudan est entré dans une période de turbulence le 25 octobre quand le général Burhane, le chef de l’armée auteur du coup d’État, a fait arrêter la plupart des civils avec lesquels il partageait le pouvoir, dissous les institutions du pays -y compris la plus importante – le Conseil de souveraineté – et décrété l’état d’urgence.

Depuis, Al-Jazeera a couvert les manifestations hostiles au putsch, notamment en les diffusant en direct. La chaîne a également interviewé il y a moins d’une semaine le général Burhane qui n’a accordé que deux entretiens depuis son coup de force.

Déploiement militaire et coupure d’internet

Avant l’arrestation de M. Kabbachi, dont les causes n’ont pas été précisées, de nombreux journalistes des médias d’État ont, dans le sillage du putsch, été remplacés et interdits de revenir à leur poste à l’agence officielle Suna et à la radio-télévision d’État.

DEPUIS LE 25 OCTOBRE, 21 MANIFESTANTS ONT ÉTÉ TUÉS ET DES CENTAINES BLESSÉS DANS LA RÉPRESSION

Samedi, les partisans d’un pouvoir civil sont parvenus à rassembler à travers le pays des dizaines de milliers de personnes contre le putsch, et ce malgré un déploiement militaire impressionnant et la coupure d’internet qui les obligent à s’organiser par SMS ou via des graffitis sur les murs.

Selon un dernier bilan du syndicat de médecins prodémocratie, six manifestants ont été tués lors de ces protestations à Khartoum, dont un adolescent de 15 ans. Depuis le 25 octobre, 21 manifestants ont été tués et des centaines blessés dans la répression, d’après cette source.

Nouvelle manifestation mercredi

La police a nié avoir ouvert le feu sur les manifestants et fait état de « 39 blessés graves » dans ses rangs. L’ambassade des États-Unis a condamné un usage « excessif de la force », après que l’ONU et des ambassadeurs occidentaux ont appelé les forces de sécurité à éviter une effusion de sang dans un pays où plus de 250 manifestants ont été tués lors de la révolte populaire qui poussa l’armée à écarter en avril 2019 le dictateur Omar el-Béchir.

Mais la répression sanglante n’entame pas la détermination du front anti-putsch. Les Forces de la liberté et du changement (FLC), bloc civil né de la révolte anti-Béchir, a appelé à une nouvelle démonstration de force dans la rue mercredi. « Notre route vers un État civil et démocratique ne s’arrête pas là », a affirmé dans un communiqué le bloc, dont plusieurs dirigeants ont été arrêtés depuis le coup d’Etat. L’un des leaders des FLC, Hamza Baloul, ministre de l’Information arrêté le 25 octobre puis relâché, a manifesté samedi. « Pas de négociation avec les putschistes, c’est le peuple qui décide », a-t-il lancé au milieu des manifestants, selon une vidéo mise en ligne par son bureau. À l’étranger, des Soudanais ont également manifesté contre le coup d’État dans des capitales européennes.

Formation « imminente » d’un gouvernement

Faisant fi des condamnations internationales, le général Burhane, qui dirigeait le Conseil de souveraineté, a décidé d’entériner le nouvel état de fait créé par le putsch. Il s’est renommé à la tête du Conseil formé désormais de militaires et de civils apolitiques en remplacement de ceux qu’il avait déposés ou arrêtés.

Le général Burhane et son second, le général Mohammed Hamdane Daglo, chef des RSF accusé d’exactions, ont promis « des élections libres et transparentes » à l’été 2023. « Maintenant que le coup d’État a eu lieu, les militaires veulent consolider leur mainmise sur le pouvoir », décrypte Jonas Horner, chercheur à l’International Crisis Group.

L’armée n’a libéré que quatre ministres arrêtés lors du putsch, et le Premier ministre renversé, Abdallah Hamdok, demeure en résidence surveillée. Et face aux appels à un retour au gouvernement civil, le général Burhane promet depuis plusieurs jours la formation « imminente » d’un gouvernement, qui se fait toujours attendre.

Par Jeune Afrique (Avec AFP)

Une semaine après le putsch, les Soudanais maintiennent les barricades

octobre 31, 2021
Une semaine apres le putsch, les Soudanais maintiennent les barricades
Une semaine après le putsch, les Soudanais maintiennent les barricades© AFP/-

Les Soudanais hostiles au coup d’Etat du général Abdel Fattah al-Burhane maintiennent dimanche les barricades à Khartoum, déterminés à tenir tête à l’armée alors qu’au moins une douzaine de manifestants ont été tués cette semaine dans des violences, selon des sources médicales.

Un syndicat des médecins prodémocratie, qui avait recensé au moins trois morts lors de la journée de samedi et une centaine de blessés, a également annoncé dimanche la mort de deux manifestants, âgés de 22 et 19 ans. Tous deux avaient reçu une balle dans la tête: l’un est mort lundi et l’autre a succombé de ses blessures tôt dimanche.

Au total, depuis l’entrée des Soudanais en « désobéissance civile » lundi, une douzaine de manifestants ont été tués par les forces de sécurité et près de 300 personnes ont été blessées, selon ce syndicat.

Samedi, des dizaines de milliers de personnes étaient descendues dans la rue pour s’élever contre la décision lundi du général Burhane –alors chef de l’armée et des autorités de transition– de dissoudre toutes les institutions du pays déjà englué dans le marasme économique et miné par des décennies de conflits.

La police, qui a reconnu avoir tiré des grenades lacrymogènes dans la capitale, nie avoir tiré à balles réelles contre les manifestants.

Déploiement sécuritaire

A Khartoum et dans plusieurs provinces orientales, les Soudanais ont scandé « Non au régime militaire » et « Pas de retour en arrière possible », dans un pays sorti en 2019 de 30 années de dictature d’Omar el-Béchir, écarté par l’armée sous la pression de la rue.

Des manifestations ont également secoué les régions du Kordofan-Nord (ouest) et du Nil Blanc (sud), ont constaté des correspondants de l’AFP.

Après une nuit calme, les habitants de la capitale érigeaient dimanche matin de nouvelles barricades à l’aide de pierres, de briques et de pneus, tandis que des soldats et des paramilitaires des Forces de soutien rapide patrouillaient dans les rues.

Cette puissante force paramilitaire, dirigée par le numéro deux du général Burhane, est accusée d’avoir participé à la répression de la « révolution » de 2019 qui a fait plus de 250 morts.

Les forces de sécurité ont établi plusieurs postes de contrôle et fouillaient passants et voitures à Khartoum, où la plupart des magasins demeurent fermés, signe que la « grève générale » décrétée lundi par les syndicats est suivie par de larges franges de la société.

Les communications téléphoniques, coupées samedi, étaient globalement rétablies dimanche matin, tandis que le réseau internet restait lui largement inaccessible.

Depuis son indépendance en 1956, le Soudan, pays d’Afrique orientale parmi les plus pauvres du monde, n’a connu que de rares périodes de régime civil. M. Béchir, lui-même un militaire, était arrivé au pouvoir en 1989 par un putsch.

La communauté internationale a quasi unanimement condamné le coup d’Etat, exigeant le retour des autorités civiles au pouvoir, à commencer par le Premier ministre Abdallah Hamdok arrêté par l’armée lundi avant l’aube, comme la plupart des autres ministres et responsables civils.

« Médiation »

M. Hamdok a été escorté chez lui par l’armée mardi mais reste « assigné à résidence », selon l’émissaire de l’ONU au Soudan, Volker Perthes, qui a discuté dimanche avec le dirigeant renversé de possibles « médiations ».

Le président des Etats-Unis Joe Biden a de son côté qualifié le coup d’Etat de « revers cinglant » pour le Soudan, tandis que l’Union africaine a suspendu Khartoum de l’organisation et le chef de l’ONU, Antonio Guterres, a exhorté à revenir aux « arrangements constitutionnels ».

Exigeant le retour d’un pouvoir civil, Washington et la Banque mondiale ont chacun suspendu leur aide financière à Khartoum, vitale pour ce pays asphyxié par une inflation galopante et une pauvreté endémique.

Un responsable du ministère soudanais des Affaires étrangères a par ailleurs exprimé sa « déception » à l’ambassadeur du Royaume-Uni au Soudan après que ce dernier a publié une vidéo condamnant le coup d’Etat et appelant à la libération de « tous les détenus », a tweeté dimanche l’ambassade britannique.

Depuis août 2019, Khartoum était doté d’autorités militaro-civiles en charge de mener la transition vers un pouvoir entièrement civil, après le renversement en avril de la même année du dictateur Béchir.

Mais après plus de deux ans d’une délicate transition minée par les divisions entre et au sein des deux clans civil et militaire, l’entente a volé en éclats ces dernières semaines, culminant avec le putsch.

Par Le Point avec AFP

Soudan : après le coup d’État, les grandes puissances placent leurs pions

octobre 27, 2021
Le général en chef de l’armée soudanaise, Abdel Fattah al-Burhane, à Khartoum, le 26 octobre 2021. © ASHRAF SHAZLY/AFP

Avec le putsch militaire survenu le 25 octobre, le pays suscite l’intérêt de nombreux pays. États-Unis, Égypte, Émirats… chacun cherche à préserver ses intérêts face à la nouvelle donne politique.

Le coup d’État militaire au Soudan, le 25 octobre dernier, est un nouveau camouflet pour la diplomatie américaine. Les putschistes n’ont pas hésité à agir quelques jours seulement après la réunion de crise entre le Premier ministre soudanais, Abdallah Hamdok, et l’envoyé spécial de Washington, le sous-secrétaire d’État américain Jeffrey Feltman, à Khartoum.

Signe de leur intérêt pour le pays, les États-Unis ont été les premiers à condamner le coup d’État, aussitôt suivis par l’Union européenne, la Ligue arabe et l’Union africaine (UA), notamment. Après la timide réaction de l’organisation continentale face aux coups d’État survenus cette année au Mali, au Tchad et en Guinée, le président de l’UA, Moussa Faki Mahamat, a exprimé le 25 octobre sa « profonde consternation » face à la « situation actuelle au Soudan », appelant à la reprise des consultations entre civils et militaires, au strict respect des droits humains, et à la libération de tous les dirigeants politiques arrêtés. Une réunion d’urgence du Conseil de paix et de sécurité de l’UA a été convoquée dans la foulée. 

L’Égypte et les Émirats, soutiens des putschistes ?

Les yeux sont également rivés sur l’Autorité intergouvernementale pour le développement (Igad), la principale organisation régionale de la Corne de l’Afrique. Elle est attendue sur ce dossier après avoir été mise à l’écart lors du déclenchement de la guerre au Tigré, en Éthiopie, en novembre 2020.

DANS LA BATAILLE DU GRAND BARRAGE DE LA RENAISSANCE, LE CAIRE GAGNE UN ALLIÉ PLUS CLAIR

Pour le voisin éthiopien, le coup d’État au Soudan est d’ailleurs une mauvaise nouvelle. Face au Premier ministre Hamdok, l’armée soudanaise faisait pression depuis des mois pour qu’une ligne plus agressive à l’encontre d’Addis-Abeba soit adoptée. Le Soudan, l’Éthiopie et l’Égypte sont en conflit autour du contrôle des eaux du Nil à cause de la construction du Grand Barrage de la Renaissance (Gerd) par Addis-Abeba. Dans cette bataille, Le Caire gagne un allié plus clair depuis que les militaires soudanais ont exclu les civils du pouvoir. 

Vus par de nombreux politiciens et militants soudanais comme ayant soutenu – voire encouragé – le coup d’État, les Égyptiens, tout comme les Émiratis et les Saoudiens, feront sans doute profil bas dans un premier temps. Leur inflexibilité idéologique va être mise à l’épreuve. Ces pays semblent craindre davantage une transition démocratique au Soudan que l’influence de leurs ennemis politiques, les Frères musulmans.

À la recherche de nouveaux alliés

Les mouvements politiques islamistes soudanais, liés au Parti du Congrès national d’Omar el-Béchir et aux Frères musulmans, appellent depuis plusieurs semaines à un coup d’État contre les civils du gouvernement de transition. Le putsch du 25 octobre va relancer leur combat contre les réformes politiques, économiques et judiciaires déjà entamées. Alors que le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi et le prince héritier des Émirats arabes unis Mohammed ben Zayed al-Nahyan sont des ennemis déclarés des Frères et de leurs affiliés, des représentants égyptiens et émiratis vont se rendre à Khartoum, comme ce fut le cas après le renversement d’Omar el-Béchir en avril 2019, pour défendre leurs intérêts dans les négociations à venir.

La junte va avoir grand besoin de ses alliés dans le Golfe, car avec cette nouvelle donne politique, l’accord international de réduction de la dette du Soudan, l’accord avec le FMI et la Banque mondiale et les centaines de millions de dollars d’aide bilatérale américaine vont être menacés.

NOUS APPELONS LE PEUPLE SOUDANAIS À MANIFESTER

Le pays, dont l’avenir politique demeure incertain, promet donc de devenir un jeu d’échec entre grandes puissances. Alors qu’Abdallah Hamdok était encore détenu par les militaires, son bureau a publié une déclaration exhortant les manifestants à descendre dans la rue pour protéger les récents progrès accomplis en matière de droits démocratiques. « Nous appelons le peuple soudanais à manifester en utilisant tous les moyens pacifiques possibles… pour reprendre sa révolution aux voleurs. »

Ce mardi 26 octobre, le Premier ministre renversé a été ramené chez lui par les militaires, mais il reste en résidence surveillée. Et les manifestants continuaient de battre le pavé. 

Avec Jeune Afrique par Patrick Smith

Soudan : le général al-Burhane s’explique sur son coup de force

octobre 26, 2021

Au lendemain du coup d’État militaire, le chef de l’armée et du Conseil souverain de la transition a tenté de rassurer sur la situation dans laquelle est plongé son pays.

Le chef de l'armee soudanaise, Abdel Fattah al-Burhan, a tenu une conference de presse ce 26 octobre 2021 a Khartoum, au lendemain de son coup d'Etat.
Le chef de l’armée soudanaise, Abdel Fattah al-Burhan, a tenu une conférence de presse ce 26 octobre 2021 à Khartoum, au lendemain de son coup d’État. © ASHRAF SHAZLY / AFP

Englué depuis deux ans dans une transition tuée dans l’œuf, le Soudan est désormais plongé dans l’inconnu alors que la chute du régime de l’autocrate Omar el-Béchir, en 2019, sous la pression populaire et de l’armée, et la signature d’accords avec les rebelles avaient fait croire à une issue après des décennies de crises.

« Tout le pays était dans l’impasse en raison de rivalités politiques »

Accusé d’avoir « trahi » la révolte de 2019, le général Abdel Fattah al-Burhane, lors d’une conférence de presse fleuve à Khartoum, a défendu son coup de force et l’armée. Il a affirmé avoir dissous les autorités chargées de mener la transition vers un pouvoir civil et des élections, car « certains attaquaient l’armée », « composante essentielle de la transition ». En résumé, l’armée a été forcée d’intervenir pour résoudre une crise politique croissante qui, selon lui, aurait pu conduire à une guerre civile.

« Oui, on a arrêté des ministres et des politiciens, mais pas tous », a-t-il ajouté en affirmant : le Premier ministre renversé Abdallah Hamdok est « chez moi ». Avant d’indiquer que l’homme politique serait libéré « aujourd’hui ou demain », a dit le chef de l’armée lors de sa deuxième apparition publique depuis sa prise du pouvoir.

Mais les propos du nouvel homme fort du Soudan n’ont visiblement pas rassuré.

Réunion à l’ONU

Le chef de l’ONUAntonio Guterres, a aussitôt appelé à libérer « immédiatement » le Premier ministre et les autres responsables « détenus illégalement », à quelques heures d’une réunion à huis clos des 15 membres du Conseil de sécurité sur le Soudan. De même, le bureau d’Abdallah Hamdok a interpellé les « putschistes » sur son sort.

Plusieurs pays et organisations ont appelé depuis lundi à libérer le Premier ministre renversé. Tôt ce 25 octobre, ce dernier, son épouse, plusieurs de ses ministres et les dirigeants civils ont été emmenés par les militaires.

Le général Burhane a promis un gouvernement « compétent » pour bientôt, mais son coup de force a suspendu de fait la transition dans un pays resté sous la férule de l’armée quasiment en continu depuis son indépendance.

Les Soudanais pas près de céder

Après la proclamation de la « désobéissance civile », des milliers de Soudanais campent depuis lundi dans la rue pour protester contre le coup d’État militaire. Ils veulent, disent-ils, « sauver » la révolution qui a renversé le général Béchir, au prix d’une répression qui avait fait plus de 250 morts. Même si l’on sait maintenant où est le chef du gouvernement, « on ne quittera la rue qu’une fois le gouvernement civil réinstallé », a affirmé à l’AFP Hocham al-Amine, ingénieur de 32 ans. « On n’acceptera plus jamais de partenariat avec l’armée. »

« Un usage de la force n’entraînerait pas seulement un bain de sang (…) mais pourrait aussi mener à un face-à-face prolongé qui fermerait la porte à la résolution de la crise », a averti le cercle de réflexion International Crisis Group en commentant la mort de manifestants lundi.

Déjà coupés du monde avec des connexions Internet et téléphoniques qui vont et viennent, les Soudanais ne peuvent désormais plus quitter le pays : les vols vers et depuis l’aéroport de Khartoum ont été suspendus jusqu’à samedi.

Par Le Point avec AFP