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France: « Emmerder » les non-vaccinés, la stratégie électorale d’Emmanuel Macron?

janvier 5, 2022

À environ trois mois de l’élection présidentielle, les propos du président français sur les non-vaccinés suscitent énormément de réactions.

Emmanuel Macron en conférence de presse.

Le président français, Emmanuel Macron Photo : Reuters

Raphaël Bouvier-Auclair (accéder à la page de l’auteur)

PARIS, France – Dès la publication en ligne mardi soir de l’article du journal Le Parisien, les mots du président français ont résonné fort.

« Emmerder » les non-vaccinés, voilà la stratégie qu’Emmanuel Macron entend appliquer pour affronter cette nouvelle phase de la pandémie.

Les intentions de son gouvernement faisaient peu de doute. La pièce maîtresse de sa politique en matière de lutte contre la COVID-19 est de transformer le passeport sanitaire en passeport vaccinal.

Ainsi, il ne serait plus possible de substituer une preuve de vaccination par un résultat négatif à un récent test de dépistage pour fréquenter des lieux comme le restaurant ou utiliser le train à grande vitesse.

Mais en répondant à une lectrice du Parisien, une infirmière qui rappelait que les lits de réanimation étaient en grande partie occupés par des patients non vaccinés, le président français a partagé le fond de sa pensée comme jamais auparavant.

« Moi, je ne suis pas pour emmerder les Français. Je peste toute la journée contre l’administration quand elle les bloque. Eh bien, là, les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. Et donc, on va continuer de le faire, jusqu’au bout. C’est ça, la stratégie. »— Une citation de  Le président Emmanuel Macron, au journal Le Parisien

Emmanuel Macron est même allé plus loin en ajoutant qu’un irresponsable n’est plus un citoyen.

À moins de 100 jours du premier tour de l’élection présidentielle, les propos du président étaient certainement calculés. Au risque de s’aliéner une partie de l’électorat, l’Élysée fait le pari que le discours du président fera écho au sentiment d’une majorité des plus de 50 millions de Français adéquatement vaccinés.

Les lecteurs, les Français qui vivent leur vie quotidienne sans être branchés en permanence sur les réseaux sociaux, ils n’ont pas du tout été choqués. Si on leur donnait la parole à eux, peut-être qu’ils utiliseraient des mots encore plus forts, disait ainsi sur les ondes de la radio RTL David Doukhan, rédacteur en chef du service politique du Parisien.

Mais les mots utilisés par le chef de l’État ont aussi suscité énormément de critiques. À droite comme à gauche, nombreux sont ceux qui accusent Emmanuel Macron d’attiser davantage les tensions au sein de la société française.

Certains analystes et politiciens n’ont par exemple pas manqué de souligner que les termes choisis entrent en contradiction avec les propos formulés par le président dans le cadre d’une entrevue à TF1 en décembre.

Il y a des mots qui peuvent blesser et c’est inacceptable, le respect fait partie de la vie politique, et je l’ai appris après, avait-il alors dit à propos de certaines de ses déclarations passées.

Les propos du président de la République sont des propos indignes, des propos irresponsables, des propos méprisants, a déclaré Damien Abad, député du groupe Les républicains à l’Assemblée nationale, où les débats sur le projet de loi sur le passeport vaccinal ont d’ailleurs été suspendus pour une deuxième nuit d’affilée après la publication de l’article du Parisien.

La vulgarité n’apporte rien, a ajouté le candidat de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon.

Ces propos ne sont pas que ceux d’un président. Ils ont aussi été tenus par un politicien qui n’a toujours pas officialisé sa candidature à l’élection, mais qui dans la même entrevue a déclaré qu’il avait envie et qu’il n’y avait pas de faux suspense.

La forme et le fond

Au-delà de la déclaration et des réactions, des questions se posent sur la stratégie choisie par le gouvernement français.

La pression exercée sur les non-vaccinés, qui une fois le projet de passeport adopté verront leur accès à des lieux publics grandement limité, sera-t-elle suffisante pour affronter l’actuelle vague de contamination?

Mardi, les autorités sanitaires françaises ont fait état de 270 000 nouvelles infections en 24 heures, après plusieurs jours à annoncer plus de 200 000 nouveaux cas quotidiens fin décembre et début janvier.

Le 27 décembre, trois jours avant que le Québec confirme la réimposition d’un couvre-feu, le gouvernement français annonçait quelles allaient être ses nouvelles mesures pour affronter la vague.

Parmi les annonces : le télétravail obligatoire trois jours par semaine pour les métiers qui le permettent, une limite fixée à 2000 personnes pour les grands rassemblements en intérieur, l’interdiction de consommer des boissons ou de la nourriture au cinéma ou dans les transports.

L’option d’un couvre-feu pour la soirée du 31 décembre, qui avait circulé dans les médias, a été écartée. Le report du retour en classe a aussi été rejeté, une décision qui a attiré des critiques au gouvernement.

La stratégie, depuis répétée par Emmanuel Macron, a été réitérée par le premier ministre Jean Castex. Priorité à la vaccination, en la complémentant de mesures adaptées, a-t-il déclaré.

En entrevue à Radio-Canada, Patrick Pelloux, président de l’Association des médecins urgentistes de France, assure que le pays a suffisamment de lits d’hôpital pour affronter la crise en ce moment. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiquesOCDE, la France dispose de 5,8 lits pour 1000 habitants, contre 2,5 au Canada.

Cependant, le docteur Pelloux précise que le système français de santé est confronté à un autre problème d’envergure : une pénurie de personnel soignant.

« Ce n’est pas qu’il n’y a pas de lits. Les lits, on les a, ils sont équipés, on a le matériel. On a un problème à trouver du personnel pour faire tourner ces lits. »— Une citation de  Patrick Pelloux, président de l’Association des médecins urgentistes de France

Ainsi, s’il juge que les mesures récemment annoncées par le gouvernement sont nuancées, il n’écarte pas que les autorités puissent être contraintes d’aller plus loin si le système hospitalier est mis à rude épreuve.

C’est une hypothèse. Si jamais on se retrouvait avec un échappement de cette vague à cause d’Omicron, on pourrait retourner, mais ça m’étonnerait, vers un confinement. Ce que les Français auraient de la difficulté à accepter d’ailleurs, dit-il.

Avec le regain des cas de contamination, la pandémie devrait en tous cas s’inviter à tous les niveaux dans la campagne présidentielle française.

Sur la forme, avec un impact probable sur les rassemblements et un ton comme celui emprunté par Emmanuel Macron.

Mais peut-être aussi sur le fond, avec des débats sur la gestion du système de santé.

Reuters avec Radio-Canada par

Raphaël Bouvier-Auclair

Raphaël Bouvier-Auclair