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La République démocratique du Congo veut en finir avec le désordre minier

août 21, 2021

BRAS DE FER. Illustration dans le Sud-Kivu, dans l’est de la RDC, où les autorités ont suspendu les activités de plusieurs entreprises minières, notamment chinoises.

La decision du gouverneur Theo Ngwabidje Kasi arrive apres plusieurs denonciations de la societe civile et des organisations locales de l'exploitation illegale des minerais a Mwenga.
La décision du gouverneur Théo Ngwabidje Kasi arrive après plusieurs dénonciations de la société civile et des organisations locales de l’exploitation illégale des minerais à Mwenga. © GRIFF TAPPER / AFP

Les activités d’une demi-douzaine d’entreprises minières ont été suspendues à compter de ce vendredi 20 août par les autorités du Sud-Kivu, dans l’est de la RDC. Leur objectif est de « remettre de l’ordre » dans ce territoire, théâtre de tensions récurrentes entre populations locales et chercheurs d’or chinois, notamment. La mesure, prise par le gouverneur de province Théo Ngwabidje Kasi, concerne le territoire de Mwenga, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Bukavu, où opèrent de nombreux « creuseurs » artisanaux et sociétés minières. Elle intervient dans un contexte particulier, où le président Félix Tshisekedi souhaite que soient renégociés les accords conclus entre sociétés d’État et opérateurs étrangers, chinois, en tête.

Que se passe-t-il dans cette région ?

« L’autorité provinciale a écouté les cris de la population de Mwenga où se fait l’exploitation de minéraux sans respect du Code et du règlement miniers », s’est félicité Me Christian Wanduma, avocat-conseil de la collectivité (« chefferie ») de Wamuzimu, particulièrement concernée.

Selon lui, cette décision est « salutaire » mais doit être accompagnée d’autres mesures afin que la communauté « humiliée », privée de ses champs et dont « les ressources minérales ont été pillées », puisse se « retrouver dans ses droits ». Certaines terres ont été tellement « rasées » qu’« on ne peut plus y planter même des arachides », a-t-il ajouté, en appelant à des « poursuites judiciaires ».

Dans son arrêté pris vendredi, le gouverneur estime « nécessaire de remettre de l’ordre dans l’exploitation minière semi-industrielle » dans le territoire de Mwenga, pour préserver « l’intérêt de la population locale, l’environnement et le respect des droits de l’homme », mais aussi permettre « la traçabilité de la production » des sites exploités. Des « abus » manifestes et dénoncés de « multiples » fois ont en effet été constatés chez certaines entreprises, indique l’arrêté, qui cite les noms de six d’entre elles et/ou de leurs « coopératives partenaires », dont « toutes les activités minières sont suspendues jusqu’à nouvel ordre ».

« Tout le personnel local et étranger » de ces entreprises doit quitter immédiatement les sites miniers, ordonne l’arrêté. Leur matériel d’exploitation restera immobilisé jusqu’à ce qu’une commission ad hoc ait étudié les dossiers « cas par cas ».

Pour Me Wanduma, il ne fait aucun doute que le personnel « étranger » évoqué par le gouverneur est chinois. Selon l’avocat, toutes les entreprises dont les activités sont suspendues – cinq d’après lui, car la sixième a quitté la région – sont chinoises ou travaillent avec des Chinois, très nombreux dans le secteur minier en général en République démocratique du Congo.

Début août, un député du territoire avait déploré « l’anarchie totale causée par la ruée vers l’or » et apporté son soutien à des chefs de villages qui s’étaient opposés aux « nouveaux maîtres chinois ».

Des promesses qui tardent à se matérialiser

En mai dernier, en visite dans la ville minière de Kolwezi, Félix Tshisekedi avait annoncé son intention de renégocier les contrats miniers, notamment ceux conclus par son prédécesseur Joseph Kabila. « Il n’est pas normal que ceux avec qui le pays a signé des contrats d’exploitation s’enrichissent pendant que nos populations demeurent pauvres », avait-il déclaré, ajoutant : « Il est temps que le pays réajuste ses contrats avec les miniers pour sceller des partenariats gagnant-gagnant. » « J’en ai vraiment assez ! (…) Je suis très sévère envers ces investisseurs qui viennent s’enrichir seuls. Ils viennent les poches vides et repartent milliardaires », avait fustigé le chef de l’État.

Élu en décembre 2018, Tshisekedi a rompu en décembre 2020 la coalition qu’il formait avec le camp Kabila, après deux ans et demi de cogestion du pays. Au pouvoir de 2001 à 2019, son prédécesseur, Joseph Kabila, avait négocié en 2008 un contrat sous forme de troc (cobalt et cuivre contre la construction d’infrastructures) avec un consortium chinois pour un montant de 9 milliards de dollars, renégocié à 6 milliards sous pression du FMI. À ce jour, près de 2,74 milliards ont été décaissés par la partie chinoise, pour l’essentiel sous forme d’investissements.

Mais les experts continuent d’alerter sur le manque de transparence. Beaucoup soulignent le fait que les réserves minières ne suffiront peut-être pas à rembourser le prêt chinois. Un pas est semble-t-il en train d’être franchi dans cette direction puisque plus tôt, le 19 août, la présidence congolaise a annoncé un examen de son actionnariat dans une importante mine de cuivre et de cobalt du sud-est de la RDC. Une commission ad hoc a été créée, « chargée de clarification des données relatives aux ressources minières et d’évaluation de l’actionnariat de la Gécamines – dont l’État est l’unique actionnaire – dans le projet minier Tenke Fungurume Mining (TFM) SA », indique le cabinet du président de RDC Félix Tshisekedi.

L’entreprise minière publique congolaise Gécamines détient quelque 20 % de TFM, dont l’actionnaire principal est le groupe chinois China Molybdenum. La commission créée par Kinshasa a notamment pour missions de « déterminer et évaluer la valeur des ressources minérales, des réserves minières prouvées et probables définies à ce jour par les travaux d’exploitation réalisés par TFM SA, afin de permettre à la Gécamines SA et, par ricochet, à l’État congolais de rentrer équitablement dans ses droits ». « En cas de besoin ou obstacle à l’exercice » de sa mission, elle pourra recourir « à tout autre moyen, notamment une expertise internationale et aux nouvelles technologies ».

Par Le Point avec AFP