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Aïda N’Diaye : « La tyrannie du mérite »

octobre 24, 2021
Université de la Sorbonne, à Paris. © imageBROKER/Stanislav Belicka/Getty Images

L’inventeur du mot « méritocratie » y voyait une illusion, un moyen d’accentuer les inégalités sociales en la légitimant par le diplôme. On tente aujourd’hui de l’ériger en modèle, feignant d’oublier qu’elle est bien à l’origine des crises que traversent les démocraties libérales.

À l’heure où de nombreux pays d’Afrique rouvrent les écoles fermées pendant la crise sanitaire et entament, pour certains, une refondation de leur système scolaire ; à l’heure où se dessine une tentative de transformation des relations entre la France et l’Afrique, j’aimerais poser la question de la place que l’on peut ou doit accorder au « modèle » méritocratique – français notamment – dans ces processus.

En France, le mérite semble bien être la grande affaire de la rentrée et de l’automne 2021. Est-ce le climat de précampagne pour l’élection présidentielle à venir ? Une conséquence au long cours de la pandémie et du premier confinement ?  Une inquiétude généralisée sur l’état de la société et les possibilités d’avenir de la jeunesse ? Difficile à dire… Mais quoi qu’il en soit, d’Édouard Louis à Kaoutar Harchi, de Paul Pasquali à Annabelle Allouche, en passant par Chantal Jaquet, de nombreux auteurs dressent ces derniers mois un bilan de la société française, et des inégalités qui y persistent, à travers ce prisme du mérite, et apportent donc des éléments de réflexion et de réponse sur la valeur et la place qu’il est aujourd’hui possible d’accorder à l’idée même de mérite, et son corollaire, celle de méritocratie.

De la honte « au Coming out généralisé »

Dans son ouvrage Et tes parents, ils font quoi ?, Adrien Naselli souligne ainsi la propension des élites, intellectuelles ou politiques notamment, à maquiller leur origine sociale réelle afin de créer l’illusion d’une transition de classe qui, en réalité, n’est que factice. En effet, être originaire de province ne signifie pas nécessairement avoir une extraction populaire. Avoir des arrières-arrières-grand-parents mineurs ne signifie pas pour autant que l’on est soi-même un ou une « transclasse ». Il n’est pourtant pas rare que des personnalités publiques mettent en avant de telles origines pour afficher un parcours de transition sociale et faire donc valoir leur prétendu mérite.

CERTAINS METTENT EN AVANT LEURS ORIGINES [MODESTES] POUR AFFICHER UN PARCOURS DE TRANSITION SOCIALE ET FAIRE VALOIR LEUR PRÉTENDU MÉRITE

Comment expliquer un tel imaginaire  ? Comment sommes-nous passés de la honte éprouvée par les personnes issues d’un milieu modeste, qu’il faudrait cacher, à, au contraire, un « coming out social généralisé » (selon l’expression de Didier Eribon), si besoin au prix d’un gros storytelling ?

Pour le comprendre, faisons d’abord un petit retour en arrière. On l’ignore souvent, mais le terme « méritocratie » est une invention du Britannique Michaël Young, sociologue et membre actif du Labour, qui, dans L’ascension de la méritocratie (1958), en livre une vision dystopique : imaginez en effet une société dans laquelle l’élite bénéficierait d’une position de domination justifiée par son Q.I. et les efforts qu’elle fournit. Q.I. + effort = mérite est ainsi la formule qu’utilise Young. Dans une telle société, l’élite, narcissiquement persuadée de sa valeur et de sa légitimité, écraserait de son « mérite » la masse qui n’aurait pas réussi. Il s’agissait pour Young de critiquer les projets de réforme scolaire envisagés à l’époque.

Quel étrange renversement donc que celui qui vit cette dystopie se transformer en idéal, puisque là où Michaël Young nous livre le récit de l’explosion de la société dans un tel système, la méritocratie désigne au contraire, aujourd’hui, un modèle et un projet fièrement revendiqués.

Frustration et colère

À ce seul exemple, nous comprenons la nécessaire distance qu’il nous faut prendre avec le mérite. Car le problème avec la méritocratie n’est pas seulement celui, souvent soulevé, de sa réalité effective. De nombreux travaux, sociologiques, philosophiques, économiques… ont montré, depuis plusieurs années déjà, à quel point est illusoire l’idée que les individus parviendraient à une position sociale souhaitable ou enviable par leur seul travail, leurs seuls efforts et donc leur propre mérite.

Mais ces critiques consistent d’abord à montrer la puissance des ressorts de reproduction sociale qui persistent, et à regretter que notre société ne soit pas effectivement méritocratique, car les positions sociales des uns et des autres ne dépendent pas seulement des efforts fournis dans le cadre d’une stricte égalité des chances. Et interroger le modèle méritocratique sous cet angle, c’est encore le penser comme un idéal à atteindre, et déplorer qu’il ne le soit pas.

EN SE FOCALISANT SUR LES ASCENSIONS FULGURANTES DE QUELQUES EXCEPTIONS, ON PERD DE VUE LES EFFETS QUE CETTE IDÉOLOGIE PRODUIT SUR TOUT LE RESTE DE LA POPULATION

Or c’est cela même qu’il nous faut questionner. Une société réellement méritocratique serait-elle pour autant juste ? La méritocratie est-elle un bon modèle de société, et notamment un principe efficace ou pertinent pour une juste réforme du système scolaire ?

Pour répondre, il faudrait d’abord se placer du point de vue de celles et ceux qui « démériteraient ». En se focalisant sur les parcours de transclasses, les ascensions fulgurantes de quelques exceptions, on perd en effet de vue les effets que l’idéologie du mérite produit sur tout le reste de la population, qui reste exclue des mécanismes propres à la méritocratie. L’ascension de la méritocratie se termine ainsi par un soulèvement des masses, ulcérée par l’arrogance de l’élite qui les domine, et, dans son dernier ouvrage, La tyrannie du mérite (2020), le philosophe américain Michael Sandel analyse longuement la frustration et la colère que l’illusion du mérite produit, y voyant par exemple l’une des causes de la révolte française des gilets jaunes ou encore de l’élection de Donald Trump.

Légitimer les inégalités

Car une société méritocratique est une société qui substitue aux inégalités basées sur la naissance ou l’argent des inégalités basées essentiellement sur les diplômes et la réussite scolaires. C’est donc d’abord une société qui légitime les inégalités en les justifiant par l’effort et le travail fournis par les individus et qui, à eux seuls, expliqueraient leur réussite.

Ensuite, et surtout, la notion de mérite souffre de reposer sur une conception de la réussite comme purement personnelle, ce qui conduit inévitablement les individus à « entreprendre » leur parcours scolaire puis professionnel dans une concurrence généralisée des uns avec les autres. Classement des élèves et des étudiants, classement des établissements scolaires et universitaires, imitation de pratiques issues du domaine de l’entreprise (CV ou lettre de motivation), de plus en plus et de plus en plus tôt la scolarité ressemble à un marathon au cours duquel chacun est supposé tenter de se hisser, par ses seuls efforts et contre les autres, aux universités ou aux écoles les plus prestigieuses afin de pouvoir par la suite prétendre aux meilleurs emplois.

Comment pourrait-on espérer tirer de là un quelconque lien social ? De quelle justice un tel système pourrait-il accoucher ? Et enfin, quels types d’individus et donc quelle type de société peut naître de l’exacerbation de cette concurrence et de cette croyance dans le mérite ?!

Cette question ne concerne bien sûr pas que le système scolaire. On ne peut comprendre en effet les crises que traversent les démocraties libérales sans articuler les enjeux sociaux et politiques à cet effritement du mythe de la méritocratie qui accentue, comme le montre Sandel, le sentiment des tranches les plus défavorisées de la société de ne pas avoir réellement voix au chapitre, de voir leurs intérêts perpétuellement bafoués, d’être exclues de toute perspective de mobilité sociale.

La question scolaire est centrale dans celle du mérite, celle du mérite centrale dans celle de la justice sociale et celle de la justice sociale centrale dans celle de la démocratie. Fonder une société réellement juste et démocratique, l’une n’allant pas sans l’autre, requiert donc de penser un système scolaire libéré de l’illusion du mérite – et l’échec de la méritocratie française peut, à ce titre, servir de contre-modèle.

Aïda N'Diaye

Avec Jeune Afrique par Aïda N’Diaye

Enseignante, auteure et philosophe. Chroniqueuse sur France inter et collaboratrice de Philosophie Magazine.

Pape dénonce «le fétichisme de l’argent»

mai 17, 2013

 

Le pape François sur la place Saint-Pierre, mercredi.
Le pape François sur la place Saint-Pierre, mercredi. Crédits photo : -/AFP

Devant des ambassadeurs, le Pape a attaqué dans un discours d’une rare vigueur la «nouvelle tyrannie invisible» d’une finance et économie «sans visage»

Le pape François n’a pas fait de diplomatie en recevant, jeudi au Vatican, les lettres de créance de quatre nouveaux ambassadeurs, dont celui du Luxembourg. Il s’est lancé comme aucun de ses prédécesseurs n’avait osé – pas même Jean-Paul II – dans une dénonciation extrêmement vigoureuse du «fétichisme de l’argent», de la «dictature de l’économie sans visage» qui crée une «nouvelle tyrannie invisible» dont les «pauvres» font les frais.

Assurant que «le Pape aime tout le monde: les riches comme les pauvres», il a conclu ce réquisitoire contre «l’adoration de l’antique veau d’or» par un appel aux «maîtres financiers» mais aussi aux gouvernements, pour qu’ils réalisent «une réforme financière qui soit éthique». Il considère cette étape comme la clé d’une «réforme économique» qui serait «salutaire pour tous». Car, a martelé le pape François: «L’argent doit servir et non pas gouverner.»

Les ambassadeurs du Grand-Duché, du Kirghizistan, d’Antigua-et-Barbuda (référencé dans la liste des paradis fiscaux) et du Botswana pourront répercuter à leur gouvernement ce message très musclé du Vatican, mais il n’est pas non plus passé inaperçu dans la communauté diplomatique romaine accréditée près le Saint-Siège qui représente la terre entière hormis quelques rares exceptions comme la Chine. Jusque-là, en effet, les discours de réception de nouveaux ambassadeurs n’avaient jamais adopté un tel ton. Ils étaient trempés dans une encre aussi prudente que précise, très respectueuse des convenances. Ils visaient à ne pas choquer. En rupture avec cette culture diplomatique, le pape François a tenu, à l’évidence, la plume de ce discours abrasif.

«La peur et la désespérance saisissent les cœurs même dans les pays dits riches» François

Il a fondé son argumentation sur les «conséquences psychiques» de la «précarité quotidienne» que doivent affronter «la plupart» de nos contemporains: «la peur et la désespérance saisissent les cœurs même dans les pays dits riches», et la nécessité de «lutter pour vivre, et pour vivre souvent indignement».

La cause de cette «pathologie» est à ses yeux «dans notre rapport avec l’argent» devenu l’une des «idoles nouvelles». Elle «réduit» l’homme à un «bien de consommation qu’on peut utiliser, puis jeter». Du coup, la «solidarité» est considérée comme «contraire à la rationalité financière et économique», et «le revenu d’une minorité s’accroît de manière exponentielle» alors que «celui de la majorité s’affaiblit».

Accusé numéro un: les «idéologies promotrices de l’autonomie absolue des marchés et de la spéculation financière, niant ainsi le droit de contrôle aux États». Elles installent une «tyrannie» favorisant «l’endettement et le crédit qui éloignent les pays de leur économie réelle, et les citoyens de leur pouvoir d’achat réel». Elles provoquent la «corruption» et «l’évasion fiscale égoïste».

Derrière cette attitude, assure-t-il, «se cache le refus de l’éthique, le refus de Dieu», alors qu’il faut un «changement courageux» pour un «retour de l’éthique» qui amènera une «nouvelle mentalité politique et économique» pour vaincre «l’absolue dichotomie entre les sphères économique et sociale». Des dirigeants politiques et financiers à qui le pape François dédie cette phrase de saint Jean Chrysostome: «Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c’est les voler et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs.»

Lefigaro.fr par Jean-Marie Guénois, envoyé spécial à Rome