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Mali : Bamako souligne ses « avancées » démocratiques et demande la levée des dernières sanctions

septembre 7, 2022

À Lomé, le chef de la diplomatie malienne a insisté sur les progrès accomplis dans le sens d’un retour des civils au pouvoir, tout en martelant une nouvelle fois le discours d’une souveraineté recouvrée.

Faure Gnassingbé (dr.), le président du Togo, reçoit Abdoulaye Diop, le ministre malien des Affaires étrangères, à Lomé, le 6 septembre 2022. © Twitter / Abdoulaye Diop

C’est depuis Lomé que le Mali a demandé, mardi 6 septembre, la levée des sanctions imposées par les organisations africaines après deux coups d’État militaires en deux ans. Le ministre malien des Affaires étrangères a tenu à souligner les progrès accomplis par son gouvernement sur la voie d’un retour des civils au pouvoir. « L’une des priorités majeures du gouvernement de transition reste l’organisation d’élections libres, transparentes et crédibles en vue du retour à un ordre constitutionnel apaisé et sécurisé dans le délai de 24 mois [à compter de mars 2022] », a déclaré Abdoulaye Diop devant un groupe ad-hoc créé par l’Union africaine en 2020, après le premier putsch des colonels maliens.

La date d’un retour des civils au pouvoir dans un Mali en proie à une grave crise sécuritaire et politique a donné lieu, depuis le premier coup d’État d’août 2020, à deux années de confrontation entre le Mali, ses voisins ouest-africains et une partie de la communauté internationale.

L’Union africaine (UA) et la Cedeao l’ont suspendu une première fois après le putsch d’août 2020 au terme duquel Ibrahim Boubacar Keïta a été renversé, puis à nouveau après un second coup de force renforçant la mainmise des colonels en mai 2021. Les tensions se sont atténuées quand les militaires se sont engagés, sous la pression, à organiser des élections en février 2024. La Cedeao a alors levé les sévères sanctions financières et commerciales infligées en janvier 2022.

« Normalisation progressive »

Mais la suspension du Mali des organisations africaines est restée en vigueur, de même que des sanctions individuelles prises par la Cedeao fin 2021 contre quelque 150 membres de la junte. Pourtant, « les avancées indéniables » réalisées par le gouvernement malien plaident pour une levée de la suspension de l’UA, a estimé Abdoulaye Diop.

Concernant la Cedeao, le chef de la diplomatie malienne a salué une « normalisation progressive » tout en qualifiant les sanctions encore en vigueur d’ « entraves ». « Le gouvernement du Mali demande la levée de ces mesures afin de favoriser une pleine coopération avec tous les partenaires », a-t-il dit devant le groupe de suivi et de soutien à la transition au Mali.

Depuis 2021, les autorités maliennes se sont détournées de la France et de ses alliés, et tournées vers la Russie. Les relations se sont aussi compliquées avec la mission de l’ONU au Mali (Minusma) et, plus récemment, le voisin ivoirien après l’interpellation mi-juillet à Bamako de 49 soldats ivoiriens.

Ces derniers devaient, selon Abidjan et la Minusma, participer à la sécurité du contingent allemand de la Minusma, suivant des dispositions onusiennes permettant aux Casques bleus de faire appel à des prestataires extérieurs pour des appuis logistiques. Mais Bamako a présenté les Ivoiriens comme des mercenaires (trois d’entre eux – des femmes – ont fini par être libérés ce week-end). La junte est-elle même accusée de s’être assuré les services de mercenaires russes.

À Lomé, Abdoulaye Diop a martelé une fois de plus le discours d’une souveraineté recouvrée et assuré que le Mali n’était pas isolé. Le Mali est ouvert « à tous les partenariats », mais il « n’acceptera pas qu’on puisse nous imposer des agendas, qu’on puisse nous imposer notre propre agenda, nos priorités [et des] diktats », a-t-il dit.

Par Jeune Afrique (Avec AFP)

Charles Michel : « En Afrique, la Russie utilise le mensonge comme arme de guerre »

juillet 16, 2022

À la veille d’un sommet de l’Union africaine qui se tient à Lusaka, en Zambie, à partir du 17 juillet, le président du Conseil européen est revenu pour Jeune Afrique sur les conséquences de la guerre en Ukraine dans les relations entre les deux continents.

Le président du Conseil européen, Charles Michel, le 31 mai 2022 à Bruxelles (Belgique). © Zheng Huansong/XINHUA-REA.

Le 18 février, l’Union africaine (UA) et l’Union européenne (UE) bouclaient, à Bruxelles, la sixième édition de leur sommet conjoint. Au programme : zone-libre-échange, lutte contre le Covid-19, insécurité, l’initiative Global Gateway… Mais une semaine plus tard, à plus de 2 000 km de la capitale belge, le lancement d’une offensive russe en Ukraine est venu bouleverser le contexte diplomatique. Lors de la prochaine rencontre de l’UA, à partir du 17 juillet à Lusaka (Zambie), le président du Conseil européen, Charles Michel, prendra la parole en ouverture du sommet.

Bousculée par la montée de l’influence russe sur le continent, l’Union européenne est aujourd’hui confrontée aux conséquences, sur le continent africain, de la guerre en Ukraine. Le diplomate de 46 ans, ancien Premier ministre de la Belgique, est revenu pour Jeune Afrique sur cette nouvelle donne diplomatique et ses répercussions.

Jeune Afrique : Vous prononcez un discours, ce 17 juillet, à l’occasion de l’ouverture du sommet de l’Union africaine qui se tiendra à Lusaka. Quels seront les enjeux de ce sommet et de la coopération avec l’Union européenne ?

Charles Michel : Le sommet qui s’est tenu à Bruxelles en février a marqué un tournant dans la relation entre l’Europe et l’Afrique. Nous avons mis en place un nouveau paradigme avec une relation basée sur l’écoute mutuelle. Coïncidence piquante : quelques jours après, s’est déclenchée une guerre sur le sol européen. Elle a brutalement ébranlé le droit international, mais aussi induit des effets en matière de sécurité alimentaire, d’inflation, d’énergie. Ce sommet nous permettra notamment d’envisager comment réduire ensemble les effets néfastes de cette guerre.

Quels projets concrets pouvez-vous mettre en avant dans le cadre de l’initiative Global Gateway ?

Cent cinquante milliards d’euros sont mobilisés pour l’Afrique. Il faut désormais transformer tout cela en projets réels. Nous avons enclenché un partenariat pour la production de vaccins contre le Covid-19. Quelques mois plus tard, les premiers projets étaient lancés au Rwanda, en Afrique du Sud, au Sénégal et au Ghana.

Nous travaillons à présent à nous assurer que les grandes plateformes, comme Gavi ou Covax, viendront bien acheter les vaccins produits en Afrique. Lors de mes échanges avec [le président sénégalais] Macky Sall et [le Sud-Africain] Cyril Ramaphosa au G7 en Allemagne, nous sommes convenus de nous inspirer de ce que nous avions fait en matière de vaccins pour lutter contre l’insécurité alimentaire. Cela apparaît vital.

Cette volonté de remodeler la relation Europe-Afrique s’inscrit néanmoins dans un contexte où les pays africains se tournent de plus en plus vers d’autres partenaires, comme la Turquie, la Chine ou la Russie…

Les responsables africains sont souverains et libres de choisir leurs partenaires. Il appartient aux Européens de montrer que le projet qu’ils portent est attractif. Une dynamique sincère de respect mutuel a été instaurée. Est-ce que pour autant tout est résolu ? Bien sûr que non.

Comprenez-vous cette envie de se choisir des partenaires jugés moins « contraignants », notamment sur le plan de la démocratie ou des droits humains ?

Mon propos ne vise pas à juger la qualité des partenariats que l’Afrique conclut avec d’autres acteurs, mais à montrer celle de l’Union européenne et sa valeur ajoutée. J’observe que des pays africains qui se sont engagés dans des partenariats avec d’autres acteurs semblent aujourd’hui exprimer des regrets, parce qu’ils subissent un étranglement financier et se rendent compte que les infrastructures n’ont pas la qualité espérée au moment de la signature du contrat.

À qui pensez-vous ?

Je pense qu’ils se reconnaissent.

Dans le contexte actuel, l’influence grandissante de la Russie sur le continent menace-t-elle la relation entre l’Union européenne et l’Afrique ?

La manière dont la Russie et l’Europe envisagent leur présence en Afrique repose sur des postulats totalement antagonistes. Moscou a développé un business model visant à capter des ressources naturelles en échange de quelques maigres services sécuritaires, qui s’avèrent extrêmement peu efficaces et même violents pour les populations africaines.

Il y a un intérêt stratégique pour la Russie à entretenir la corruption, l’instabilité et l’insécurité au sud de l’Europe. À l’inverse, quand l’Afrique se porte bien, c’est une bonne chose pour l’Europe. Et quand elle est en difficulté, cela a des conséquences sur l’exportation des conflits ou l’immigration irrégulière, ce qui entraîne des débats compliqués chez nous.

Il y a pourtant une réelle demande de certaines populations africaines de renforcer la coopération avec la Russie…

La Russie utilise massivement la propagande, la désinformation, en un mot le mensonge, comme arme de guerre. Cela vise à dresser les jeunesses africaines contre des pays européens par le biais de narratifs mensongers et indignes. Notre défi est de restaurer la vérité et la transparence.

Comment l’UE riposte-t-elle sur le terrain de la désinformation ?

Soutenir une presse libre et indépendante est une manière de produire l’antidote à la désinformation. D’autant que des mensonges sont fabriqués pour porter des accusations graves contre des États – nous l’avons vu par exemple au Mali avec le groupe Wagner. Les services de renseignements européens ont pu rétablir la vérité, parfois même avant que ces opérations n’aient pu être menées.

Cela représente-t-il un défi ? Oui. Est-il difficile à relever ? Oui, car c’est aussi un espace où les Russes essayent d’instrumentaliser l’histoire entre l’Europe et l’Afrique, en particulier le colonialisme, pour tenter de semer la zizanie.

L’EXPÉRIENCE A MONTRÉ AU CONTRAIRE QUE LÀ OÙ DES INFLUENCES RUSSES SE DÉPLOIENT, IL Y A UN IMPACT.

Au-delà de la guerre de l’information, comment l’Union européenne peut-elle riposter ? 

Notre meilleur antidote est de montrer que notre partenariat est bénéfique et utile pour l’Afrique. Et c’est le cas par exemple lorsque nous parvenons au Rwanda, au Sénégal ou en Afrique du Sud à faire en sorte que les Africains soient maîtres de leur destin pharmaceutique. L’expérience a montré au contraire que là où des influences russes se déploient, il y a un impact. En Centrafrique et au Mali, cela se matérialise par davantage d’insécurité, d’instabilité et de pauvreté.

Considérez-vous néanmoins, qu’au-delà de l’influence russe, il y ait pu avoir des erreurs des pays européens qui expliquent ce rejet ?

Je ne veux pas parler d’erreur. Les historiens écriront l’histoire, il incombe aux hommes politiques de tirer les leçons nécessaires. Je crois fondamentalement qu’il y a depuis longtemps une attente légitime de la part des peuples et des leaders africains de respect et de compréhension mutuelle. C’est sur cette fondation que repose le paradigme que nous avons défini lors du sommet UE-UA.

Quelles sont les conséquences de la guerre en Ukraine sur la collaboration entre l’UE et l’UA ?

En Afrique, il n’y a pas la même lecture de cette guerre et probablement pas la même interprétation de ses conséquences. La meilleure manière d’agir est donc d’avoir un dialogue politique pour nous permettre, nous Européens, de comprendre les arguments de chacun, et pour nos homologues africains de comprendre pourquoi nous pensons que cette guerre est très grave.

DES NAVIRES RUSSES EMPÊCHENT LES EXPORTATIONS SUR LA MER NOIRE ET DES CHARS D’ASSAUT RUSSES DÉTRUISENT LES CHAMPS EN UKRAINE

Ce n’est pas parce qu’elle a lieu sur le sol européen, mais parce qu’un membre permanent du Conseil de sécurité, qui dispose de l’arme nucléaire, remet en cause la souveraineté d’un pays de plus de 40 millions d’habitants aux frontières de l’Europe et parce que cette guerre déclenche une crise alimentaire grave. Parce que ce sont des navires russes qui empêchent les exportations sur la Mer noire et des chars d’assaut russes qui détruisent les champs en Ukraine. Parce que c’est la Russie qui a choisi de faire de cette mer une zone de guerre totale et qui a décidé de stopper les exportations de grains, alors qu’il n’y a pas la moindre sanction européenne ni du G7 contre le grain ou les engrais russes. Sur tous ces sujets, des mensonges sont répandus.

Le blocage de céréales du fait du conflit ukrainien a de lourdes conséquences pour la sécurité alimentaire de l’Afrique. Comment l’UE et l’UA comptent-elles travailler sur la question ?

La première urgence est de faire en sorte de pouvoir exporter le grain bloqué en Ukraine. J’étais à Odessa il y a quelques semaines : il est stupéfiant de voir ces millions de tonnes de céréales dans des bateaux qui ne peuvent pas quitter l’Ukraine. Pour cela, nous avons immédiatement mis en place des routes alternatives. Plusieurs millions de tonnes ont déjà été exportées via la Pologne, la Roumanie… Mais cela prend plus de temps, trop de temps. C’est pourquoi nous soutenons les efforts des Nations unies pour trouver un accord et ouvrir un corridor humanitaire en Mer noire. Je salue d’ailleurs le soutien de la Turquie dans ces négociations.

Et sur le continent africain ?

Nous devons structurellement faciliter les capacités de production en Afrique. Cela requiert de faciliter l’accès aux intrants, à l’eau, de favoriser la construction de routes. Le travail a en ce sens a commencé en février avec l’Union africaine, il doit s’accélérer avec ce nouveau sommet.

Comment comprenez-vous l’abstention massive des pays africains lors du vote de la résolution de l’ONU sur l’Ukraine en mai ?

Je comprends qu’un certain nombre de pays africains ne voulaient pas apparaître comme étant dans un camp ou dans un autre. Même si ce ne sont pas les mêmes raisons qui ont poussé les uns et les autres à l’abstention, je peux dire, pour en avoir parlé ouvertement avec beaucoup de leaders africains, qu’il y avait la crainte de mesures de rétorsion. Mais il faut aussi souligner que plusieurs pays africains se sont levés sans ambiguïté sur le sujet et certains peuvent être soumis à des pressions. Je ne blâme personne. J’essaye de comprendre les motifs de ceux qui se sont abstenus et ne renonce pas à les convaincre.

Avec Jeune Afrique par Manon Laplace et Romain Gras

Face à Poutine, Macky Sall vainqueur à la courte table ?

juin 4, 2022

L’Union africaine est-elle venue en Russie pour quémander ou peser sur le conflit ukrainien ? Peu importe pour Macky Sall et Vladimir Poutine, qui peuvent tous les deux s’estimer satisfaits des messages distillés par la photo de leur tête-à-tête.

© Damien Glez

« Même si tu n’aimes pas le lièvre, il faut reconnaître qu’il court vite », dit le proverbe ouest-africain. Et le président en exercice de l’Union africaine ne semble jamais ralentir la cadence de ses cartes postales quotidiennes, au four politique et au moulin économique de sujets continentaux les plus variés. Son omniprésence médiatique serait-elle destinée à masquer un manque d’implication locale du président… sénégalais ? Les grincheux franchissent le pas, eux qui continuent de décrypter le caractère potentiellement divinatoire du récent teaser de Macky Sall : « Mon travail de président est loin d’être fini ».

Et voilà le chef de l’État sénégalais, en compagnie du président de la Commission de l’Union Africaine, Moussa Faki Mahamat, sur les chemins cahoteux de la crise la plus médiatisée, actuellement, à l’échelle planétaire : le conflit ukrainien. Aux grognons occidentaux qui voient désormais d’un mauvais œil qu’on prenne le thé, à Sotchi, avec le pestiféré Poutine, Macky Sall indique que sa visite au maître du Kremlin « s’inscrit dans le cadre des efforts que mène la présidence en exercice de l’Union pour contribuer à l’accalmie dans la guerre ». Diplomate jusqu’au bout des ongles, il ajoute qu’il accorde de mêmes tranches d’agenda au président ukrainien, l’UA ayant « accepté la demande du président Volodymyr Zelensky d’adresser un message à l’organisation par visioconférence ».

Libérer les stocks de céréales

Aux bougons ouest-africains qui pourraient se sentir négligés, le président sénégalais explique que le séjour russe était destiné à négocier « la libération des stocks de céréales et de fertilisants dont le blocage affecte particulièrement les pays africains ». Mardi, il évoquait déjà, en direction des dirigeants des pays européens réunis à Bruxelles, « le scénario catastrophique de pénuries et de hausses généralisées des prix » résultant du blocus en mer Noire.

Après le face-à-face Macky-Vladimir, la communication fera le reste. En mode propagande pour le déclaré afrophile Poutine qui ne snobe plus un cliché avec un chef d’État, qui plus est un responsable continental. Le chef du Kremlin est conscient qu’une certaine « poutinolâtrie » anime des rues africaines, même si tous les dirigeants de l’UA. n’ont pas la même position officielle sur le dossier ukrainien.

Quant au Sénégalais, rappelant que la visite en Russie s’est faite « à l’invitation de Vladimir Poutine », il capitalisera tout autant sur les messages subliminaux que sur d’hypothétiques avancées diplomatiques à dimension céréalière. De ce point de vue, le cliché de la rencontre jure avec celui de Poutine recevant Macron le 7 février dernier. Une table nue et aux couleurs froides de six mètres séparait le Russe du Français, tandis qu’un guéridon ébène circulaire garni d’un bouquet blanc, jaune et rose permettait à Poutine et Sall de n’être séparés que d’un bon mètre. Pour Macron : des fauteuils de travail et un visage verrouillé du maître du Kremlin. Pour le président de l’Union africaine : de larges fauteuils qui inspirent la détente et un sourire chaleureux de son hôte… Si la pensée populaire trouve « le diable dans les détails », les diplomates évaluent l’importance d’un interlocuteur aux choix scénographiques précis retenus par un hôte…

Damien Glez

Avec Jeune afrique par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Céréales: le président de l’Union africaine « rassuré » après sa rencontre avec Poutine

juin 3, 2022
Cereales: le president de l'Union africaine "rassure" apres sa rencontre avec Poutine
Céréales: le président de l’Union africaine « rassuré » après sa rencontre avec Poutine© SPUTNIK/AFP/Mikhail KLIMENTYEV

Le président du Sénégal et en exercice de l’Union africaine Macky Sall s’est dit vendredi « rassuré » après sa rencontre avec Vladimir Poutine, à qui il a fait part de ses craintes sur l’impact en Afrique d’une crise alimentaire provoquée par l’offensive russe en Ukraine.

« Nous sortons d’ici très rassurés et très heureux de nos échanges », a déclaré M. Sall aux journalistes à l’issue d’un entretien de trois heures à Sotchi (sud de la Russie), ajoutant avoir trouvé le président russe « engagé et conscient que la crise et les sanctions créent de sérieux problèmes aux économies faibles, comme les économies africaines ».

M. Poutine a évoqué « plusieurs moyens de faciliter l’exportation, soit par le port d’Odessa », qui doit toutefois être déminé, soit « par le port de Marioupol », qui a récemment repris du service avec la conquête de la ville par Moscou, ou encore « par le Danube » ou « la Biélorussie », a indiqué M. Sall.

Au début de l’entrevue, M. Sall, qui était accompagné du chef de la Commission de l’Union africaine, le Tchadien Moussa Faki Mahamat, avait demandé à Vladimir Poutine de « prendre conscience » que l’Afrique était « victime » de la situation.

L’ONU craint en effet « un ouragan de famines », essentiellement dans des pays africains qui importaient plus de la moitié de leur blé d’Ukraine ou de Russie, d’autant que plus aucun navire ne peut sortir des ports d’Ukraine en raison de l’offensive.

M. Sall a souligné que « la majorité des pays africains » avait « évité de condamner la Russie » lors de deux votes de l’ONU et, qu’avec « l’Asie, le Moyen-Orient ainsi que l’Amérique latine, une bonne partie de l’humanité » avait préféré se tenir à l’écart du conflit.

Le président sénégalais a également relevé que les tensions alimentaires avaient été aggravées par les sanctions occidentales, qui affectent la chaîne logistique, commerciale et financière de la Russie.

Il a donc appelé à ce que le secteur alimentaire soit « hors des sanctions » imposées par les Occidentaux contre Moscou.

En raison de ces mesures punitives, « nous n’avons plus accès aux céréales venant de Russie, mais surtout aux engrais », a affirmé Macky Sall, jugeant que cela créait « de sérieuses menaces sur la sécurité alimentaire du continent ».

Vladimir Poutine, de son côté, n’a pas abordé ce sujet dans la partie publique de leur rencontre. En revanche il a rappelé le « soutien » de l’Union soviétique aux pays africains « dans la lutte contre la colonisation » et vanté le développement des relations russo-africaines.

Flambée des cours

L’offensive russe en Ukraine a paralysé les exportations alimentaires de ces deux géants de l’agriculture.

Cela a entraîné une flambée des cours des céréales et des huiles, dont les prix ont dépassé ceux des printemps arabes de 2011 et des émeutes de la faim de 2008.

Le programme de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a indiqué que huit à 13 millions de personnes supplémentaires pourraient souffrir de sous-nutrition dans le monde, si la crise dure.

Or, les voyants sont au rouge, plus aucun navire ne sortant d’Ukraine, qui était aussi le quatrième exportateur de maïs, en passe de devenir le troisième exportateur mondial de blé et assurait seule 50 % du commerce mondial de graines et d’huile de tournesol avant le conflit.

Moscou affirme que le blocage n’est pas de sa faute, ni le résultat de la présence de sa flotte de guerre au large de l’Ukraine, mais qu’il est le résultat du minage des ports ukrainiens par Kiev.

En outre, les exportations russes de céréales sont largement bloquées à cause des sanctions logistiques et financières imposées par l’Occident pour punir la Russie.

Pour éviter que la crise ne perdure, le Kremlin a réclamé la levée des sanctions et le déminage des ports ukrainiens, position dénoncée comme un « chantage » par Kiev.

Lundi, Vladimir Poutine s’est toutefois dit prêt à travailler avec la Turquie pour l’instauration de « corridors maritimes » permettant la libre circulation des marchandises en mer Noire, y compris des « céréales provenant des ports ukrainiens ».

Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, sera en Turquie le 8 juin pour discuter avec son homologue Mevlüt Cavusoglu de l’instauration de ces corridors.

Avec Jeune Afrique

Crise alimentaire : comment l’UA et l’UE veulent faire face

mars 27, 2022
30 % du blé consommé en Afrique provient de Russie et d’Ukraine. © Vadim Ghirda/AP/SIPA

L’initiative Food on Agriculture Resilience Mission (Farm), présentée par Emmanuel Macron, vise à augmenter la production de blé dans certains pays et à mettre en place un système de solidarité internationale.

« Nous sommes en train d’entrer dans une crise alimentaire sans précédent ». Emmanuel Macron a présenté jeudi aux dirigeants du G7 l’initiative Farm (Food on Agriculture Resilience Mission) pour anticiper les conséquences néfastes de la guerre en Ukraine sur les semailles de blé et plus largement de céréales.

S’exprimant après les sommets du G7 et de l’Otan, le président français a appelé Moscou à être « responsable » en permettant que les semis en Ukraine aient lieu. Faute de quoi la guerre provoquera dans douze à dix-huit mois « une famine inéluctable », avec notamment des risques de pénurie de céréales en Afrique. Des risques particulièrement élevés en Afrique du Nord. Si 30 % du blé consommé en Afrique provient de la Russie (3e producteur mondial) et de l’Ukraine (9e producteur mondial), en Afrique du Nord – plus précisément en Égypte et en Libye – cette proportion dépasse largement les 50 %. Depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, la crainte de pénurie a d’ailleurs déjà fait augmenter le prix du pain dans ces deux pays et dans beaucoup d’autres sur le continent.

L’Union européenne (UE), qui a déjà embarqué l’Union africaine (UA) dans l’initiative Farm et qui veut y associer le Programme alimentaire mondial (PAM), entend débloquer, en réponse immédiate à cette crise, 595 millions de dollars.

Plus de production

L’initiative Farm interviendra à plusieurs niveaux, à moyen comme à court terme. D’abord, en élaborant un plan d’urgence commercial ; en instaurant un système de solidarité permettant de libérer le surplus dans les stocks de certains pays producteurs pour les répartir équitablement aux pays les plus nécessiteux. Ensuite, pour anticiper le manque de production dès cet été, une aide financière sera apportée aux pays les plus dépendants pour leur permettre d’accroître leur propre production. Un projet d’aide similaire avait déjà été présenté le 15 mars par la Banque africaine de développement (BAD), avec l’annonce d’une levée de fonds d’1 milliard de dollars pour aider 40 millions d’agriculteurs africains à augmenter leur production de variétés de blé.

LE CONTINENT AFRICAIN SUBIT DE PLEIN FOUET CETTE GUERRE EN UKRAINE

Plus tôt cette semaine à l’occasion du Forum mondial de l’eau, le chef d’État sénégalais Macky Sall, président en exercice de l’UA, avait appelé les partenaires internationaux, dont la Banque mondiale, à aider l’Afrique à faire face aux conséquences de la guerre en Ukraine en lui réallouant notamment les droits de tirage spéciaux (DTS) des pays riches.

« Le continent africain subit de plein fouet cette guerre en Ukraine », a déclaré Macky Sall qui a rappelé « l’urgence de la demande africaine de réallocation des DTS des pays riches en faveur des pays en développement, particulièrement des pays africains pour soutenir nos efforts de résilience et de relance économique », après avoir fait une première demande à Bruxelles en février.

La communauté internationale s’est accordée sur le principe d’une émission globale de DTS de 650 milliards de dollars pour amortir l’impact de la pandémie de Covid-19, dont 33 milliards doivent revenir mécaniquement à l’Afrique par le jeu des quotes-parts au sein de l’institution de Washington. « Il y a une inflation réelle qui frappe les pays [alors que] nous avons un autre choc dans le Sahel, le terrorisme, qui fait que les États font face à des dépenses nouvelles qui n’étaient pas prévues », a ajouté le président sénégalais.

Par Jeune Afrique avec AFP

Europe-Afrique : Barkhane, investissements et vaccins… Ce qu’il faut retenir du sommet UE-UA

février 18, 2022
Ursula von der Leyen, Macky Sall, Emmanuel Macron et Charles Michel, le 18 février 2022 à Bruxelles lors du sommet UE-UA. © John Thys/AP/SIPA

L’Union européenne et l’Union africaine ont scellé vendredi à Bruxelles un « partenariat rénové », avec notamment le lancement d’une stratégie européenne d’investissements de 150 milliards d’euros et une aide accrue pour produire des vaccins anti-Covid en Afrique. Les questions sécuritaires dans le Sahel ont également été au coeur des discussions.

Les Européens ouvrent également la voie à une ré-allocation accrue en faveur des Africains des droits de tirage spéciaux du Fonds monétaire international (FMI) destinés aux pays riches, mais sans engagement ferme, selon la déclaration commune adoptée lors du 6e sommet des deux organisations. « Notre vision commune (…) a pour objectif de consolider un partenariat renouvelé pour la solidarité, la sécurité, la paix, le développement économique durable », ont plaidé les dirigeants africains et européens, réunis depuis jeudi pour « réinventer » leur relation et « installer un nouveau logiciel », selon la formule du Sénégalais Macky Sall, président de l’UA.

La réunion a été l’occasion pour les Vingt-Sept de lancer une stratégie globale d’investissements dotée d’au moins 150 milliards d’euros sur sept ans pour « aider des projets voulus et portés par les Africains », avec une priorité aux infrastructures de transport, réseaux numériques et énergie. Le tout en garantissant « une gouvernance responsable, transparente, inclusive », selon la déclaration. Parallèlement, des programmes financiers spécifiques soutiendront des projets dans la santé et l’éducation.

Accélérer la vaccination

Les Européens, qui promettent d’avoir fourni à l’été un total cumulé d’au moins 450 millions de doses de vaccins anti-Covid aux Africains, se sont également engagés à aider des pays africains à produire sur leur sol des vaccins à ARN messager, un programme dévoilé vendredi par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). L’UE mobilisera également 425 millions d’euros pour accélérer les campagnes de vaccinations en soutenant la distribution des doses et la formation des équipes médicales.

En revanche, préconisant un transfert encadré de technologies, les dirigeants de l’UE ont rappelé leur opposition à une levée des brevets des vaccins, âprement réclamée par leurs homologue africains, en particulier le président sud-africain Cyril Ramaphosa. La déclaration finale appelle par ailleurs à « des contributions volontaires et ambitieuses » des pays riches, qui peuvent redistribuer aux Africains leurs droits de tirage spéciaux (DTS) — titres convertibles créés par le Fonds monétaire international et alloués à ses Etats membres, qui peuvent les dépenser sans s’endetter.

Jusqu’ici, les Européens ont collectivement ré-alloué à l’Afrique 13 milliards de dollars de leurs DTS, sur 55 milliards réalloués par les pays riches au niveau mondial, un niveau très en-deçà de l’objectif des 100 milliards réclamés par l’UA. Alors que coups d’État et terrorisme alimentent l’instabilité en Afrique, et au lendemain de l’annonce par Paris et ses alliés de leur retrait du Mali, l’UE s’est également engagée à aider les missions et opérations de paix menées par les forces africaines, en les formant et en renforçant leurs équipements et capacités.

Retrait de Barkhane

La veille, le président sénégalais, président en exercice de l’Union africaine, avait insisté : « L’Afrique est en pleine mutation, elle a beaucoup changé (…) Plus qu’une mise à jour du logiciel, nous proposons d’installer ensemble un nouveau logiciel adapté aux mutations en cours ». Il avait par ailleurs plaidé pour « un nouveau départ ». « Nous devons réinventer la relation », a reconnu le président français Emmanuel Macron. « L’Europe a besoin d’une Afrique stable, sûre et prospère », a estimé pour sa part le président du Conseil européen, Charles Michel, avertissant que « les coups d’État mettent en péril le développement ».

Le sommet s’est tenu quelques heures après l’annonce par la France du retrait de hommes de l’opération militaire Barkhane du territoire malien. Un décision que le président Macky Sall a dit « comprendre », tout en avertissant que « la lutte contre le terrorisme au Sahel ne saurait être la seule affaire des pays africains ».

L’UE va vérifier « d’ici quelques jours » si les conditions et les garanties sont remplies pour le maintien au Mali de ses deux missions de formation militaire (EUTM) et policière (EUCAP), a annonce de son côté le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell. L’instabilité du continent africain est également alimentée par « les nouveaux acteurs » chinois et russes « dont les méthodes et les agendas sont très différents des nôtres », a-t-il souligné, évoquant la présence de mercenaires de la société de sécurité privée russe Wagner, au coeur du bras de fer entre Paris et Bamako.

Par Jeune Afrique avec AFP

Macky Sall et l’UA : une présidence à très haut potentiel

février 6, 2022
Le président sénégalais Macky Sall lors de la 76e Assemblée générale des Nations unies, à New-York, le 24 septembre 2021. © JOHN ANGELILLO/AP/SIPA

Coups d’État militaires à répétition, interrogations autour des dispositifs de lutte contre le terrorisme… La présidence sénégalaise de l’Union africaine qui débute à la mi-février intervient à un moment charnière. Et constitue un défi que le continent se doit de relever.

La présidence sénégalaise de l’Union africaine est très attendue et suscite déjà un immense espoir sur le continent. D’abord parce que le Sénégal est un modèle de stabilité et d’alternance démocratique, ensuite parce que  le président Macky Sall s’illustre comme une voix forte, écoutée tant par les Africains que par leurs partenaires internationaux.

Mise à l’épreuve

Deux atouts donc, qui ne seront pas de trop pour celui qui prend les rênes de l’organisation panafricaine au moment où les turbulences politiques qui agitent le continent constituent une mise à l’épreuve des institutions. Celles-ci jouent leur crédibilité à l’heure où, partout en Afrique, les populations affichent une défiance grandissante à leur égard tant elles se sont jusqu’ici révélées incapables de les protéger de l’insécurité et de l’injustice sociale.

Coïncidence non-négligeable, la présidence sénégalaise démarrera aussi au moment même où se tiendra le sommet UA-UE, prévu les  17 et  18 février prochains à Bruxelles. L’occasion de relayer les préoccupations, nombreuses, de l’Afrique.

En effet, d’immenses défis et enjeux attendent Macky Sall. Si la question migratoire, le changement climatique, la relance des économies africaines après une pandémie de Covid-19 aux conséquences sociales dramatiques, ainsi que la dette, ne sont absolument pas des préoccupations mineures – bien au contraire –, deux dossiers prioritaires semblent émerger.

Premier d’entre eux, le dossier paix et sécurité. Concrètement, il s’agit de déterminer la stratégie à adopter face aux terroristes, notamment ceux du Sahel – à l’heure où l’opération Barkhane et la force Takuba paraissent en sursis – ainsi que  ceux de Boko Haram, dans le bassin du Lac Tchad. Il s’agit également de trouver des solutions à la piraterie, au moment où le lien entre l’insécurité au Sahel et la piraterie maritime dans le Golfe de Guinée devient de plus en plus évident.

L’occasion sans doute de ressortir  la Charte de Lomé sur la sûreté et la sécurité maritimes et le développement en Afrique, ratifiée à ce jour par seulement trois des trente-quatre pays signataires. Mais d’autres questions sécuritaires nécessitent également une grande attention : les conflits au Mozambique, en Éthiopie (à la fois politique et sécuritaire), ou encore les tentatives de sécession dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun… 

Bien évidemment, Macky Sall aura à sa disposition de nombreux outils institutionnels, dont l’Architecture de paix et de sécurité africaine (APSA) qui se base sur des piliers comme le Conseil de paix et de sécurité (CPS), lequel a pour mandat de s’impliquer dans la recherche de réponses rapides et efficaces aux situations de conflit et de crise, ou encore la Force africaine en attente, un dispositif prépositionné dans les pays d’origine et prêt à être déployé rapidement.

Le vaste agenda de la gouvernance

Macky Sall devrait ainsi plaider  pour le financement et la montée en puissance de la FC-G5 Sahel et de la force africaine en attente. Comme ses prédécesseurs à la présidence le l’UA, il pourra aussi s’appuyer sur les huit Communautés économiques régionales (CER) reconnues par l’UA. Parmi elles, précisément, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), qui a beaucoup fait parler d’elle dans l’autre dossier prioritaire qui attend Macky Sall, celui de la gouvernance démocratique dont l’outil le plus important est la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance. Signée le 30 janvier 2007 et entrée en vigueur en février 2012, elle traduit la volonté de codifier un modèle démocratique d’accession et de préservation du pouvoir politique.

C’est donc peu de le dire, Macky Sall aura du pain sur la planche en raison des récents coups d’État militaires et des transitions en cours au Mali, au Soudan, au Tchad, en Guinée-Conakry et au Burkina Faso. En effet, l’UA reste la seule organisation panafricaine disposant d’un mandat politique pour l’établissement de normes continentales autour du vaste agenda de la gouvernance. Ce sont ces normes continentales qui se déclinent au niveau des Communautés économiques régionales, à l’exemple du Protocole additionnel de la Cedeao sur la démocratie et la bonne gouvernance, selon le principe de subsidiarité.

LES POPULATIONS SOUHAITENT L’ENGAGEMENT DE L’UA BIEN PLUS QU’ON NE L’IMAGINE

Sur ce dossier, Macky Sall devra prendre des initiatives marquantes et adresser des signaux forts, telle une visite dans les pays en transition militaire. Cela passe évidemment au préalable par un état des lieux, une consultation des partenaires régionaux et internationaux incontournables, l’objectif étant de créer des conditions propices à une médiation. Il ne faut pas perdre cela de vue : les populations souhaitent l’engagement de l’UA bien plus qu’on ne l’imagine.

Sortir l’UA de sa quasi léthargie

Régulièrement invité à des rencontres internationales telles celles du G7 / G8  ou de Bretton Woods, le président de l’UA, pionnier et avocat d’un new deal économique avec nos partenaires, est suffisamment légitime pour porter haut la voix de l’Afrique. Cela vaut pour tous les autres forums, tels les Sommets Chine-Afrique, Turquie-Afrique, etc. Si tant est que le continent adopte des positions communes sur les sujets essentiels comme la question migratoire, en particulier face à l’Europe.

Qu’il s’agisse de la sécurité, de la dette, du changement climatique ou de la stabilité politique, nous sommes convaincus que le président Macky Sall sera un bon avocat pour notre continent. Parce que sur toutes ces grandes causes et questions, la voix du Sénégal est audible et crédible. Les contraintes liées à la pandémie de Covid-19 ont contribué à ralentir le fonctionnement des institutions à Addis Abeba, ce qui a sans doute quelque peu handicapé la présidence sortante. On espère que la  présidence sénégalaise contribuera à sortir l’UA de sa quasi léthargie.

Mahamat Saleh Annadif

Avec Jeune afrique par Mahamat Saleh Annadif

Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU en Afrique de l’Ouest et au Sahel

Présidence tournante de l’UA : Macky Sall succède à Félix Tshisekedi

février 5, 2022

« Renforcer la résilience en nutrition sur le continent africain : accélérer le capital humain, le développement social et économique », tel est le thème de la nouvelle mandature de l’Union africaine (UA), laquelle est désormais assumée par le président sénégalais, Macky Sall, qui a reçu le 5 février des mains du président sortant, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, son bâton de commandement.

Le passage de témoin entre Félix Tshisekedi et Macky Sall

Le président de la République démocratique du Congo a terminé son mandat dédié à la culture et au patrimoine africain. Ce qui ne l’a pas empêché, durant celui-ci, de se consacrer aux autres dossiers chauds du moment liés notamment à la santé, covid 19 oblige, aux conflits sur le continent, au climat, à la promotion du genre, de la jeunesse, à la culture proprement dite ainsi qu’aux questions économiques et sécuritaires.

C’est assis sur sa chaire que le président Félix Tshisekedi a ouvert la session ordinaire de la 35assemblée générale de l’UA. Ensuite, il a passé le bâton à son successeur, Macky Sall, le président sénégalais à qui il a remis les attributs de sa présidence pour l’exercice 2022-2023.

Juste après avoir laissé sa place à son successeur, le président Tshisekedi a tenu à souligner, dans son allocution, l’une des grandes réussites de sa mandature, à savoir la création du Grand Prix panafricain de littérature, en attribuant, séance tenante, le prix à la première lauréate qu’est Oswald Lewat, d’origine camerounaise.

Une fois installé dans son siège de président en exercice de l’UA, Macky Sall a adressé ses premiers mots de remerciement à son prédécesseur pour l’œuvre accomplie et demandé à la plénière de le plébisciter « Champion de la masculinité positive », pour souligner son engagement sans faille, en faveur de la lutte qu’il mène contre les violences faites aux femmes et aux filles.

Par Adiac-Congo par Alain Diasso

Osvalde Lewat remporte le grand prix panafricain de littérature avec « Les Aquatiques »

janvier 25, 2022
Osvalde Lewat est née à Garoua dans une famille bamiléké © Philippe Matsas

Dans ce premier roman d’émancipation, la documentariste et photographe s’attaque aux conventions sociales. Le prix, nouvellement crée par la présidence congolaise de l’Union africaine et doté de 30 000 dollars, lui sera remis au mois de février à Addis-Abeba, lors du prochain sommet des chefs d’États de l’UA. Peu avant cette consécration, JA rencontrait l’autrice.

C’est à la galerie Françoise Livinec, dans un quartier cossu de Paris, que l’on retrouve Osvalde Lewat. Réalisatrice de dizaines de documentaires et photographe, elle y expose « Lumières africaines », extrait de la série Couleurs nuits, d’abord montrée dans les rues de Kinshasa en 2014. C’est par les arts visuels qu’elle commence à se raconter : « Je consacre du temps aux personnes que je filme et photographie, pour aller au-delà de la rencontre fortuite. L’idée est de décentrer le regard, de ramener la marge au centre, ou de modifier l’idée qu’on se fait de la marge. »

Si elle a l’allure d’une Parisienne chic, il serait bien indélicat de figer l’autrice de 45 ans dans la capitale française. Membre du jury documentaire au Fespaco, elle revient de Ouagadougou et sera dans quelques jours en Afrique du Sud pour un tournage sur « les soldats qui ont rejoint la branche armée de l’ANC », un film qui « est aussi un documentaire sur Mandela chef de guerre ». Dans la lignée de son premier court-métrage, filmé à 23 ans auprès d’Amérindiens marginalisés de Toronto, le travail de réalisation de Osvalde Lewat a toujours été animé par des enjeux sociaux et le désir de « donner un coup de pied dans la fourmilière ».

Homophobie familiale

Née à Garoua dans une famille bamiléké, Osvalde Lewat étudie le journalisme à Yaoundé avant d’intégrer Sciences Po Paris et de faire une étape au Canada. Elle tourne, entre autres, Au-delà de la Peine et Les Disparus de Douala au Cameroun, vit huit ans à Kinshasa, un temps en Guinée équatoriale, au Gabon, aux Comores, et aujourd’hui entre Paris et le Burkina, où son mari est ambassadeur de France. Des expériences qui nourrissent l’imaginaire du Zambuistan, où évoluent les personnages de son premier roman Les Aquatiques. « Je voulais construire un pays avec des réalités communes : l’homophobie, le poids du groupe sur l’individu, les injonctions faites aux femmes, le bal des apparences. » Avec une question en forme de fil rouge : à quel moment se hisse-t-on à hauteur de soi-même ?

L’EXPRESSION DE L’AMOUR NE PASSE PAS FORCÉMENT PAR LES SCHÉMAS DE LA FAMILLE ET DU COUPLE

« Le personnage de Katmé m’a été inspiré par des femmes que j’ai vu mourir à elles-mêmes pour être conforme aux attentes ». Que va donc faire Katmé, épouse d’un notable ambitieux, quand son ami artiste, Sami, est emprisonné en raison de son orientation sexuelle ? « J’ai grandi dans un contexte homophobe où la condamnation familiale qui arrive avant celle de l’État signe votre mort. »

Aux critiques qui lui disent que Les Aquatiques est un « roman pour Blancs » qui épouse une vision occidentale de l’identité sexuelle, elle rétorque : « C’est de l’ignorance. Dans l’Afrique d’avant la colonisation, il y avait des rapports entre personnes de même sexe, encadrés par la communauté. » L’intrigue se tisse autour de cet opprobre qui frappe Sami et de sa relation amicale avec Katmé. « L’expression de l’amour ne passe pas forcément par les schémas de la famille et du couple. Des amitiés fortes m’ont construite et sauvée. »

Immobilisation forcée

Enfant modèle, Osvalde Lewat se décrit aujourd’hui comme « un ovni familial ». À la vingtaine, alors qu’une place l’attend auprès d’un père chef d’entreprise, et d’un clan où « être se mesure à ce que l’on a », elle choisit les arts avant d’avoir construit une famille « traditionnelle » dans une société où « si vous n’êtes pas marié et sans enfants, vous êtes disqualifiés ».

On entend, derrière l’attachement familial, les difficultés : « Quand on vient de monde où le poids du groupe pèse autant, dire “non” c’est choisir un chemin de solitude ». Avant de glisser, pudiquement, en riant : « aujourd’hui, ça va, je suis mariée ». La figure maternelle, « très littéraire », est pour elle source d’inspiration. Dans Les Aquatiques, les personnages féminins sont particulièrement travaillés avec Keuna, la galeriste mère célibataire et Sennke, la petite sœur religieuse.

AVOIR QUATORZE REFUS D’ÉDITEUR, C’ÉTAIT DIFFICILE, MAIS QUAND J’ÉCRIS, JE SAIS QUE C’EST LÀ OÙ JE DOIS ÊTRE

« Il n’y a pas de bonne manière d’être, la seule qui compte c’est d’être soi, affirme Osvalde Lewat. Comme pour mon accident, la vie parfois vous oblige à vous déterminer. » C’est ainsi que la primo-romancière introduit l’élément déclencheur de son passage à l’écriture : une cheville cassée et une immobilisation forcée d’un an. Encouragée par des amis, comme Atiq Rahimi, celle qui, petite, voulait être écrivain (et psychothérapeute), et avait à l’adolescence rédigé « un mauvais roman », se lance à 39 ans. « J’étais acceptée comme documentariste, photographe. Remettre cela en question, avoir quatorze refus d’éditeur, c’était difficile. Mais quand j’écris, je sais que c’est là où je dois être », confie-elle.

Grande lectrice, elle confie son admiration pour Doris Lessing et « son ton affranchi et culotté » qui « a libéré mon écriture ». « Les écrivains juifs américains ont aussi beaucoup compté, comme Saul Bellow, poursuit-elle. Et je reste impressionnée par la modernité de la langue de Chinua Achebe et Ahmadou Kourouma ». C’est sur les terres ivoiriennes de ce dernier, grâce aux éditions Nimba, que Les Aquatiques sera disponible, en mars, pour une diffusion en Afrique.

Les Aquatiques, de Osvalde Lewat, Les Escales, 304 pages, 20 euros.

Avec Jeune Afrique par Anne Bocandé

Israël-UA : désunion à l’Union africaine

janvier 17, 2022
Le président congolais Félix Tshisekedi avec le Premier ministre Naftali Bennett à Jérusalem, le 28 octobre 2021. © Twitter Naftali Bennett

Face au refus d’une partie des pays membres de l’UA, le retour d’Israël au sein de l’organisation panafricaine, en tant qu’observateur, n’a toujours pas été confirmé. Un révélateur de divisions plus sérieuses ?

En février 2022, Israël s’apprête à ouvrir un nouveau chapitre de ses longues relations avec le continent, en obtenant le statut d’observateur auprès de l’Union africaine (UA). D’abord accordée en juillet dernier, cette accréditation a été dénoncée dès septembre par plus d’une vingtaine de pays membres, contrariés d’avoir été mis, selon eux, devant le fait accompli par Moussa Faki Mahamat.

Le président tchadien de la Commission de l’UA n’a pas eu d’autre choix que de revoir sa position. La question sera posée à l’ensemble des 55 États membres lors du prochain sommet des chefs d’État, prévu à Addis-Abeba en février 2022.

Une formalité ?

« Une formalité » pour plusieurs observateurs israéliens, plutôt confiants au moment d’inventorier les soutiens de leur pays au sein de l’organisation panafricaine. Officiellement, Israël n’a en effet pas compté autant d’amis africains depuis de longues décennies. « Il faut remonter aux années 1950, quand Israël disposait de plus d’une trentaine d’ambassades à travers le continent », précise le chercheur Emmanuel Navon. Le pays siégeait alors à l’Organisation de l’unité africaine (OUA) avec, déjà, ce statut d’observateur qu’il cherche aujourd’hui à récupérer. Il en a été dépossédé en 2002 au moment où le continent choisissait la voie de l’Union africaine.

Depuis la guerre israélo-arabe de 1973, le continent faisait preuve d’une belle unité sur la question israélienne. Au lendemain du conflit, l’ensemble des pays africains avaient officiellement rompu leurs relations diplomatiques avec Tel-Aviv, incités par une OUA largement sous influence des pays arabes du continent.

Vingt ans après le départ obligé d’Israël, les plus ardents adversaires de son retour sont toujours les mêmes. Ils sont juste moins nombreux que par le passé, leur nombre ayant diminué à mesure que Tel-Aviv normalisait ses relations avec le continent au lendemain des accords d’Oslo de 1993.

La cause palestinienne

Si la Libye en déliquescence n’exerce évidemment plus la même influence à l’UA qu’au temps de Mouammar Kadhafi, l’Algérie s’est rapidement élevée contre « l’évidence » de la décision prise par la commission, et elle a vite réuni autour d’elle la grande majorité des pays musulmans du continent, de la Mauritanie à Djibouti.

Seuls manquent à l’appel le Maroc et le Soudan, en phase de rapprochement avec Israël, ainsi que le Tchad, qui a rétabli ses relations diplomatiques avec ce dernier en 2018, après la visite historique sur place du président Idriss Déby Itno.

Les autres farouches adversaires d’un retour israélien à l’UA sont à chercher à l’extrême sud du continent, au Zimbabwe, en Namibie ou au Botswana. Ces pays ont  emboité le pas à l’Afrique du Sud devenue, depuis 1994 et l’arrivée de l’ANC au pouvoir, la grande défenseur de la cause palestinienne sur le continent. « La situation en Palestine n’ayant pas changé, il n’y pas de raison que le statut d’Israël change », avance cette fois encore le camp du refus, comme il l’avait déjà fait, avec succès, lors des demandes précédentes de 2013 et 2016.

Une lourde bataille procédurale a donc démarré à Addis-Abeba, prévue pour se conclure par un vote à majorité simple qui, s’il devait être secret, pourrait réserver des surprises. Dans le cas contraire, Israël mettrait fin à très exactement vingt ans d’absence, pour reprendre sa place parmi les 90 partenaires extérieurs aujourd’hui accrédités auprès de l’UA.

Avec Jeune Afrique par Olivier Caslin