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Conte : Le Chat et la Libellule

septembre 25, 2014

Nicolas le Chat était un bel animal aux poils roux, récupéré dans la rue par une dame aimant les félidés, qui avait éprouvé une grande pitié quand il miaulait après elle. Elle se courba, caressa son pelage et le prit dans ses bras pour lui donner une chance de survie.

Elle lui acheta le nécessaire pour mener une existence sereine et paisible. Il vivait dans une belle maison de la cité moderne, au bord du lac, dans un confort insolent et opulent. Celle-ci était meublée d’arts classique, rustique et romantique. Il avait sa petite chambre dotée d’une litière, de son âge, aux dimensions de sa taille. Elle était remplie de jouets de toutes les couleurs et de toutes les formes : des rouges, des bleus, des verts, des jaunes, des roses, des blancs et des noirs. Certains étaient carrés, rondes, rectangulaires et triangulaires. D’autres étaient petits, grands et ovales comme un œuf ou une balle de rugby. Il avait dans le petit coin, après le salon en cuir, à proximité de la porte, un bol alimentaire à trois compartiments : l’un contenait son eau, l’autre son lait et sa nourriture achetés à l’épicerie.

Nicolas le Chat avait un beau corps doux et un pelage soyeux qui attirait la main et suscitait une agréable sensation au toucher. Il était affectif et réceptif. Il était aussi soigneux et heureux, frottant sa queue, à sa maitresse et aux visiteurs, pour tester la bonté sous le toit parental où il créait une ambiance cordiale et amicale.

Un jour d’été du 1er juillet, dans la tradition sociale, ses parents adoptifs déménagèrent puis décidèrent de le laisser. Ils changèrent de ville et de province. Il devint un Chat abandonné, esseulé, malheureux et poussiéreux. Il n’avait plus d’habitation sûre et dormait en compagnie avec d’autres amis aussi abandonnés par leurs propriétaires. Ils dormaient tous dans le sous-sol d’un garage de montage de bibliothèque.

Dans son voisinage, il avait un bon ami. Ils s’amusaient ensemble, faisant le guet pour attraper les oiseaux et les papillons qui tournaient sur les tournesols, aux larges pétales jaunes, saluant le soleil, dans l’élégance de leur habit vert.

A midi, il partait manger chez son ami quand il était servi, devant la porte de leur appartement. Parfois, par pitié, il mangeait tranquillement, aux bons soins de cette famille. Parfois, il était chassé par les voisins qui ne le connaissaient pas comme étant étranger à leur milieu de cohabitation.

Dépassé et déprimé, honteux et malheureux de végéter et de traîner aux alentours, il décida de partir en pèlerinage dans le désert, dans l’espoir de trouver une solution à sa condition d’existence.

Épuisé et fatigué, il rencontra en route, au bord de l’eau, Ursule la Libellule, au corps grassouillet et rondelet qui sortait d’un oasis, trempée d’eau fraîche. Elle éprouvait des difficultés à marcher car elle était pleine de bourrelets, du fait de son régime alimentaire désordonné et désorganisé, mangeant et grignotant à chaque occasion, sans raison.

Nicolas le Chat lui posa la question :

  • Que fais-tu à cet endroit isolé du désert?
  • Je cherche un moyen pour me rendre au pèlerinage.
  • Tu n’en trouveras pas. Nous sommes les derniers à s’y rendre à pied. Si tu veux marchant.
  • Que vas-tu chercher en ce haut lieu de méditation et de prière?
  • Je vais me purifier pour me débarrasser de mon embonpoint et me décharger de mes péchés alimentaires pour me libérer de cette masse pondérale.

Aux premiers pas de leur chemin, il constata que sa compagne ne marchait pas vite. Elle s’enfonçait dans le creux des dunes et des marques laissées par les premiers passants.

Le Chat jugea nécessaire pour arriver vite de prendre la Libellule à son dos puis l’attacha d’un drap de couchage. Il courrait, sautait, bondissait, à travers le sable du désert, affrontant dans ses yeux, les vents et les grains qui l’empêchaient de bien voir au loin. Il n’avait pas de lunettes pour se couvrir.

Soudain, par un bond maladroit, le nœud du drap se détacha puis La libellule tomba sur les dunes. En roulant de son corps replet, ses yeux se couvrirent de sable. Elle ne voyait plus. En se frottant les paupières, elle sentit des picotements et commençait à pleurer : Mama meso mani mamé, mama, meso mani mamé( ô maman, que sont devenus mes yeux, ô maman que sont devenus yeux !). N’ayant pas d’eau dans le désert pour essayer de les laver, le Chat lui ouvrit les paupières et pulvérisa sa salive dans les yeux de la Libellule. Ce geste compliqua encore ses picotements. Elle perdit sa vue et devint non-voyante sinon aveugle, sur le reste du parcours. Elle ne cessait de pleurer, larmoyant depuis le dos du chat. Il commençait à la consoler en chantant : Kwendadi diri lumpugunzala é é, meso makou ou bo ma mona kwa é é(ne pleure pas ma chère Libellule, tes yeux finiront par voir).

Quand ils arrivèrent à destination, avant de détacher Ursule la Libellule, devant la foule des pèlerins, reprit ses pleurs : Mama meso mani mamé, mama, meso mani mamé. ( ô maman, que sont devenus mes yeux, ô maman que sont devenus yeux !). Les gens s’attroupèrent. Il la descendit posément, lui posa un petit câlin à sa joue gauche. Elle se fit accompagner par des guides. Chacun partit dans la case blanche de sa méditation, se fixant rendez-vous à un endroit précis pour leur retour.

A la fin du pèlerinage, l’un et l’autre obtint les résultats de sa demande. Leurs vœux étaient exaucés. Nicolas le Chat reçut la prédication du bonheur dans un futur immédiat dans sa nouvelle vie. Ursule la Libellule avait retrouvé sa vue puis perdu également son embonpoint, toute cette graisse qui l’empêchait de marcher et se vit pousser les ailes. Elle volait maintenant comme tous les insectes de son genre. Un miracle s’opéra durant son jeûne. Elle connut une véritable métamorphose, pour ce temps de pénitence, où elle vit de chaque côté de son corps deux bonnes ailes transparentes finement nervurées qui entouraient son thorax. Puis ses yeux de larves devinrent globuleux occupant tout son visage. C’étaient de gros phares lui permettant de voir tous les dangers de la nature au cours de sa promenade.

Sur le chemin du retour, ils eurent faim et soif. Arrivés devant un oasis du désert, ils se reposèrent, puis s’abreuvèrent. Ursule s’amusait à la surface de l’eau, la touchant avec la pointe de son abdomen. Nicolas le regardait admirablement.

En bordure de cette zone de vie et d’habitation boisée, étaient plantés des palmiers dattiers. Après sa baignade, la Libellule partit chassé des insectes qu’elle mangeait. Elle attrapait du poisson mais ne donnait pas au Chat. Le poisson est un bon festin pour Nicolas. Il constata avec beaucoup de regret son ingratitude de ne rien lui donner et pour l’avoir porté sur son dos.

Chaque fois qu’il lui demandait ce service alimentaire, elle lui répondait de couper un roseau ou de trouver une canne à pêche afin de survivre à sa faim. Une activité pour laquelle il n’avait aucune connaissance pratique car il est seulement un excellent chasseur et non un pêcheur adroit. Elle essayait de lui montrer comment pouvait-il arriver à réussir sa partie de pêche. La capture, à chaque instant, était difficile et remontait toujours bredouille. La Libellule se gaussait, s’égosillait et se bronzait au soleil.

Elle reprit encore à ses yeux son activité préférée : elle courrait, volait fièrement, tournant, à gauche et à droite, planant au-dessus de l’eau, montrant son savoir-faire à Nicolas le Chat qui continuait à le regarder affamé, le ventre creux et le corps amaigri. Il le supplia de pêcher pour lui, à maintes reprises. Elle refusa catégoriquement. Il lui fit remarquer qu’elle n’avait pas retenu la morale du pèlerinage consistant dans le partage et l’assistance des amis et voisins qui n’ont peut-être rien à manger.

Dans cette non-assistance, leur relation d’amitié se détériora et ils ne marchèrent plus ensemble.

Nicolas le Chat le devança, balança sa queue qui devenait pesante. Il la trainait sur les dunes. Il alla se percher du haut d’un dattier aux fruits mûrs dont les pulpes au soleil faisaient couler un liquide sucré, qui attirait de nombreux insectes. Rusé, il imitait la voix des oiseaux mais ceux-ci ne répondaient pas à son appel et à son chant.

Sournois et en tapinois, il feignit de s’endormir quand la Libellule effectua sa première ronde sur le dattier. Il s’était déjà régalé d’insectes qu’il avait saisis sans difficultés. Elle se posa sans crainte sur les dattes qui dégoulinaient leur sucre et dégageaient leur parfum de bel arôme. Elle narguait Nicolas le Chat qui avait les yeux mi-clos, cachés par ses paupières abondantes et luisantes.

Par maladresse et inadvertance, elle se rapprocha d’une grappe, à côté lui, et l’attrapa sans pitié. Elle gesticula un moment, le pinça de ses griffes acérées et lui demanda encore de plastronner. Elle pleura à chaudes larmes de ses gros yeux ampoulés, criant: « maman fuiri kwani mamé, maman fuiri kwani mamé. »(maman, je suis morte, maman, je suis morte). Elle l’implora de la libérer. Mais en vain! Il l’étouffa en battant ses ailes et la croqua, sans pitié.

Une faim sans assistance nourrit une rancune et de mauvais sentiments d’amitié, en l’absence de partage.

© Bernard NKOUNKOU