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Mali : la junte d’Assimi Goïta suspend RFI et France 24

mars 17, 2022

Après la diffusion de reportages mettant en cause les Fama et des mercenaires de Wagner dans des tueries de civils, Bamako a décidé d’interdire les deux médias français. Une décision qui intervient dans un contexte de pression croissante sur les journalistes au Mali.

La junte malienne a ordonné dans la nuit de mercredi à jeudi la suspension de la diffusion de RFI et France 24 au Mali en raison, selon elle, de « fausses allégations » d’exactions commises par l’armée et rapportées par les deux médias publics français, ont indiqué les autorités dans un communiqué.

Le Mali « rejette catégoriquement ces fausses allégations contre les vaillantes Fama [Forces armées maliennes] » et « engage une procédure […] pour suspendre jusqu’à nouvel ordre la diffusion de RFI […] et France 24 ». Les émissions de ces derniers se poursuivaient néanmoins ce jeudi 17 mars, a constaté l’AFP.

Une telle suspension de deux grands médias étrangers n’a pas de précédent récent au Mali. Elle intervient dans un contexte de pression croissante sur les journalistes dans le pays et un peu plus d’un mois après l’expulsion de l’envoyé spécial de Jeune Afrique de Bamako.

Les Famas et Wagner impliqués dans des massacres

Le gouvernement estime que « ces fausses allégations » ont notamment été rapportées dans un reportage des 14 et 15 mars, dans lequel RFI a donné la parole à des victimes présumées d’exactions qui auraient été commises par l’armée malienne et le groupe privé russe Wagner. Ces sujets ont été diffusés alors que de nombreuses informations, dont un rapport de la Minusma dont le contenu a été révélé par Jeune Afrique, font état depuis plusieurs jours de la responsabilité des Fama, ainsi que de celle des mercenaires de Wagner, dans le massacre d’une trentaine de personnes dans le cercle de Niono.

Le communiqué du colonel Abdoulaye Maïga, porte-parole du gouvernement, « interdit à toutes les radios et télévisions nationales, ainsi qu’aux sites d’information et journaux maliens, la rediffusion et/ou la publication des émissions et articles de presse de RFI et de France 24 ».

Le colonel Maïga estime en outre que « les agissements de RFI et France 24 ressemblent […] aux pratiques et au rôle tristement célèbre de la radio Mille Collines », qui avait encouragé le génocide au Rwanda en 1994.

Par Jeune Afrique avec AFP

Mali : ce que l’on sait sur le charnier de Niono

mars 8, 2022
Patrouille de l’armée malienne entre Mopti et Djenne, en février 2020 © MICHELE CATTANI / AFP

Après la découverte d’au moins 35 corps calcinés près de Dogofry, au sud-ouest de Nampala, plusieurs sources locales accusent l’armée, qui mène des opérations avec les mercenaires russes de Wagner dans la région. Mais les Fama démentent.

Les images sont insoutenables. Au milieu de de la brousse, des corps calcinés, enchevêtrés, les mains parfois liées dans le dos. Plus loin, un autre corps, seul, lui aussi brûlé. L’homme qui filme avec son téléphone s’exprime en fulfulde puis en bambara. « Dieu est grand. C’est le travail de soldats. Ce sont des soldats qui sont responsables de ça. Dieu nous voit tous », souffle-t-il, horrifié.

Cette vidéo aurait été tournée le 2 mars dans la commune de Dogofry, à environ 80 km au sud-ouest de Nampala. En tout, 35 corps, brûlés la nuit précédente. La quasi-totalité de ceux qui ont été identifiés étaient des Peuls des environs. Un nouveau massacre contre cette communauté souvent assimilée par les Forces armées maliennes (Fama) aux groupes jihadistes qui écument le centre du pays.

« Montée de toutes pièces »

Dans un communiqué diffusé le 5 mars, l’état-major général des armées a évoqué une « vidéo montée de toutes pièces » circulant sur les réseaux sociaux et « faisant état d’une exécution sommaire collective des Fama sur des populations civiles dans le secteur de Diabaly dans la nuit du 1er mars au 2 mars ». « L’état-major général des armées se porte totalement en faux contre ces allégations qui sont de nature à jeter le discrédit sur les Fama, respectueuses des droits de l’homme et du droit international humanitaire. Les Fama ne sauraient être responsables d’une telle abjection et ces informations constituent de la désinformation », poursuit le texte.

C’ÉTAIT DIFFICILE DE LES IDENTIFIER. MAIS CERTAINS ONT PU RECONNAÎTRE LEURS PARENTS

Selon plusieurs sources locales jointes par JA, plusieurs individus qui revenaient d’une foire avaient été arrêtées le 20 février par les militaires maliens dans les environs de Niono. D’autres interpellations avaient aussi eu lieu dans des villages aux alentours de Nampala. Est-ce ces personnes qui ont été tuées dans la nuit du 1er au 2 mars ? « Plusieurs corps étaient ligotés. C’était difficile de les identifier, confie un habitant. Mais certains ont pu reconnaître leurs parents. Il y avait parmi eux des personnes qui avaient été arrêtées plus tôt à Niono. »

Ces derniers jours, plusieurs autres civils peuls ont été arrêtés dans deux autres villages proches de Nampala. Selon un habitant de la zone, au moins sept personnes y auraient été tuées.

Accompagnés par des Russes ?

Plusieurs associations locales tentent désormais d’identifier les victimes et ont établi des listes de personnes disparues ou arrêtées ces dernières semaines. Les habitants des environs, eux, voudraient les enterrer dès que possible. Mais les associations leur demandent d’attendre l’arrivée d’enquêteurs. L’armée malienne a annoncé qu’elle allait investiguer. La Minusma aussi. La mission de l’ONU au Mali s’est déjà emparée de l’affaire et devrait communiquer ses conclusions dans les semaines à venir.

Si les Fama sont clairement pointées du doigt, certains suspectent aussi leurs nouveaux alliés de Wagner d’être liés à ces exactions. Selon nos informations, des mercenaires de la nébuleuse russe mènent des opérations conjointes avec les militaires maliens dans le cercle de Niono depuis fin janvier. « Les Fama sont accompagnées par des Russes dans la zone. Nous les voyons patrouiller ensemble », confirme une source locale.

Avec Jeune Afrique

Babacar Gaye : « Si Wagner n’était pas russe, les réactions auraient été différentes »

décembre 11, 2021
Le général Babacar Gaye à Damas, en mai 2012 © REUTERS/Khaled al-Hariri

L’ACTU VUE PAR. Chaque samedi, Jeune Afrique invite une personnalité à décrypter des sujets d’actualité. Ancien chef d’état-major de l’armée sénégalaise, le général Babacar Gaye revient sur les transitions au Mali et en Guinée, les mercenaires russes et la pression terroriste.

De cette sixième édition du Forum de Dakar, qui se veut un espace ouvert de discussions sur les thèmes sécuritaires, le général Babacar Gaye repart satisfait. L’ancien chef d’état-major de l’armée sénégalaise, militaire chevronné rompu aux opérations de maintien de la paix, qui participe régulièrement à de tels événements et à des conférences sur la sécurité collective, se réjouit de voir que les chefs d’États ont « donné le la » de la rencontre.

Du discours du Sud-Africain Cyril Ramaphosa, qui a dénoncé sans détours la « rapacité » des pays européens sur la question des vaccins contre le Covid-19, à celui de son homologue nigérien Mohamed Bazoum sur la lutte contre le terrorisme, le Forum a permis aux dirigeants africains de s’exprimer sur la situation sanitaire et sécuritaire du continent. L’ancien chef de la Minusca a aussi entendu les critiques du président de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat, jugeant « obsolète » le modèle actuel de maintien de la paix.

À quelques heures de la fin de ce rendez-vous, le saint-cyrien a répondu aux questions de Jeune Afrique sur les thèmes centraux de l’actualité sécuritaire du continent.

Jeune Afrique : Plusieurs chefs d’État ont fermement affirmé, au cours du Forum de Dakar, la nécessité pour les pays africains de redéfinir leurs relations avec leurs partenaires. Ce type d’évènement est-il un moyen de le faire ?

Babacar Gaye : Absolument. Demander une redéfinition des débats, c’est un premier pas vers l’affirmation de son identité. Nous sommes malheureusement très souvent en situation de demandeurs, mais nous voulons prendre une part plus importante dans la solution des problèmes que nous vivons.

IL EST TRAGIQUE QU’UN ÉTAT EN SOIT RÉDUIT À DEVOIR FAIRE APPEL À UNE SOCIÉTÉ DE SÉCURITÉ PRIVÉE

La ministre française des Forces armées, Florence Parly, n’a pas manqué de rappeler que Paris voit d’un très mauvais œil la possible présence de mercenaires russes de Wagner dans la région. Les États africains ont-ils le droit de vouloir diversifier leurs partenaires ?

Les États ont le choix, ou plutôt devraient avoir le choix, de sélectionner leurs partenaires. Chaque pays doit pouvoir définir ses choix stratégiques, pourvu qu’ils soient pertinents. Malheureusement, c’est généralement l’expérience qui permet de le déterminer. Mais personne ne peut dire au Mali ce qu’il doit faire. Évidemment, si cette société privée n’était pas russe, les réactions n’auraient pas été les mêmes. C’est regrettable de voir l’Afrique redevenir un enjeu stratégique dans une guerre froide qui ne dit pas son nom. Quoi qu’il en soit, il est tragique qu’un État en soit réduit à devoir faire appel à une société de sécurité privée. Le vrai drame est là.

Florence Parly a d’ailleurs évoqué le « potentiel déstabilisateur » de Wagner en Centrafrique, un théâtre d’action que vous connaissez bien. Jugez-vous ses arguments pertinents ?

Pour se faire une opinion sur les hommes de Wagner, il faut se fonder sur les rapports dont ils font l’objet, comme celui réalisé récemment par l’Union européenne (UE) [le Service européen d’action extérieure a établi en novembre dernier que les mercenaires contrôlent certaines unités de l’armée centrafricaine].

La question de la pression terroriste à laquelle sont soumis les pays côtiers a également été abordée lors du Forum. Quelles actions concrètes sont mises en place pour contrer la menace ?

Au moment de l’opération Serval, menée [par l’armée française en 2013] pour protéger Bamako, tous les États ouest-africains ont pris conscience de leur faiblesse. Ils se sont demandé « qu’est-ce que l’on peut faire pour le Mali ? » et se sont rendus compte qu’ils ne pouvaient pas faire grand-chose. Ils ont alors dû réfléchir, adapter leur législation, renforcer leurs services de renseignement et améliorer leur coordination.

Dans l’opinion publique, le soufflet est un peu retombé. C’est normal, on ne peut pas tout le temps être le couteau entre les dents. Mais les budgets de la défense des pays ouest-africains ont été révisés à la hausse. Les pays ont compris qu’ils jouaient leur propre survie. Malheureusement, il ne suffit pas d’acheter des équipements. Ce qui les valorise, ce sont les hommes, et il faut un certain temps pour les former.

BIEN QUE SOUTENUS PAR LES POPULATIONS, LES COUPS D’ÉTAT NE PEUVENT REPRÉSENTER UN MODE DE DÉVOLUTION DU POUVOIR

L’attaque d’Inata du 14 novembre a mis en lumière des soldats burkinabè livrés à eux-mêmes, dans un pays soumis à une forte pression jihadiste. Comment expliquer cette situation ?

Si on en arrive à ce qu’un détachement soit à court de vivres, à court d’eau, il est clair qu’il y a un problème. Le président burkinabè [Roch Marc Christian Kaboré] a d’ailleurs rejeté les conclusions du rapport d’enquête, en demandant à ce que ce dysfonctionnement soit expliqué.

Des soldats burkinabè lors d’un exercice en février 2019 (image d’illustration).
Des soldats burkinabè lors d’un exercice en février 2019 (image d’illustration). © DR / Forces armées burkinabè

Quel rôle peuvent jouer le Mali et la Guinée, en pleine transition après des coups d’États, pour améliorer la situation sécuritaire régionale ?

On pourrait s’attendre à ce que des pays temporairement gouvernés par des militaires fassent un effort particulier sur les questions de sécurité et de défense. Mais ce n’est pas toujours le cas. L’instabilité politique créée par les transitions est évidemment défavorable au climat sécuritaire. Mais si elles sont le seul remède à l’impopularité et à la mauvaise gouvernance, on doit bien s’en accommoder, et souhaiter un retour rapide à la normale. Je crois que c’est ce que défendent à la fois la Cedeao et l’UA. Bien que soutenus par les populations, ces coups d’État ne peuvent représenter un mode de dévolution du pouvoir, qui ne constitue nullement une forme de progrès.

Doit-on regretter l’absence de délégations officielles malienne et guinéenne au Forum de Dakar ?

Je pense qu’il faut laisser les autorités remettre de l’ordre dans leur pays. Elles ont d’autres priorités.

AVEC LE RETENTISSEMENT MÉDIATIQUE DE LEURS ACTIONS, LES GROUPES ARMÉS PEUVENT PORTER DES COUPS TRÈS DURS AUX ARMÉES RÉGULIÈRES

Le président nigérien Mohamed Bazoum a livré un discours remarqué ce 6 décembre, en insistant sur l’asymétrie de la guerre que livrent les États sahéliens. Partagez-vous son analyse ?

Dans ces crises intraétatiques, les groupes armés sont en mesure de prendre le dessus sur les armées régulières, pour lesquelles les investissements n’ont pas été faits à temps. Ils sont capables, avec le retentissement médiatique de leurs actions, de leur porter des coups très durs. En cas d’attaque visant un contingent qui n’est pas ravitaillé, un soldat se dit qu’il ne sera pas évacué et va mourir sur place. C’est très mauvais pour le moral des troupes.

Ces armées sont-elles bien équipées face à leurs adversaires ?

Lorsqu’un avion de chasse d’un partenaire du Nord surveille une colonne de motos appartenant aux jihadistes et qu’il tire une munition extrêmement précise, à distance de sécurité, contre ces hommes dont il ne sait pas si ce sont des chefs ou des seconds couteaux, il utilise une munition qui peut coûter jusqu’à vingt fois le prix des engins visés.

La difficulté des armées à s’adapter à la contre-guérilla est bien connue. Elles n’ont pas été conçues pour affronter des bandes rebelles et doivent mettre en place des méthodes d’action qui leur semblent presque « désorganisées ». Elles essayent donc de former des petites unités soudées. D’où la création de formations spéciales, qui travaillent en modes dégradés, en groupes restreints, et qui peuvent prendre l’ascendant.

SI L’ONU, BARKHANE, L’ARMÉE MALIENNE ET LE G5 SAHEL AVAIENT TRAVAILLÉ ENSEMBLE, ON AURAIT SANS DOUTE PU ÉVITER LA SITUATION ACTUELLE

Cette nécessité est-elle suffisamment prise en compte par les États et leurs partenaires ?

La clé de la coopération est le transfert d’expertises. La où nous avons un officier pour faire quelque chose, une armée du Nord en a peut-être cinq qui réfléchissent, dix qui conçoivent et d’autres qui développent du matériel pour valoriser l’action du capitaine sur le terrain.

Quel regard portez-vous sur la « transformation » de la force française Barkhane ?

Le théâtre d’opération malien comporte à la fois une force onusienne, une force dite parallèle avec Barkhane, l’armée malienne et la force conjointe du G5 Sahel. Si ces entités avaient été plus intégrées, si les gens avaient travaillé ensemble, on aurait sans doute pu éviter la situation actuelle. Mais pour cela, il aurait fallu que les agendas politiques soient harmonisés.

Avec Jeune Afrique par Marième Soumaré – è Dakar

Mali : entre Barkhane et Wagner, la guerre de communication fait rage

décembre 9, 2021
Damien Glez © Damien Glez

Le groupe russe Wagner mènerait une bataille de com’ sur les réseaux sociaux, flirtant avec la désinformation. Sur des médias maliens plus traditionnels, l’opération Barkhane y va aussi de ses spots publicitaires…

Au Mali, comme dans d’autres pays africains en mal de sécurité, grincent les dents des antennes militaires des chancelleries dès qu’est prononcé « Wagner », le nom du groupe paramilitaire russe. Question de principe d’abord : comment combiner, sur un théâtre d’opération, une coopération militaire publique jaugée par des contribuables européens, via leurs élus, et le concept commercial de mercenariat exonéré de considérations politiques ?

Désinformation

Au-delà du principe, ensuite, les Nations unies mettent à l’index les agissements de la société de sécurité privée présentée comme étroitement liée au locataire du Kremlin. Le 27 octobre dernier, un groupe d’experts de l’ONU appelait le gouvernement centrafricain à « mettre fin à toutes relations » avec les paramilitaires russes accusés de harceler et d’intimider « violemment » des civils.

« Niet » à Wagner, a tranché la ministre française des Armées, Florence Parly, dans un entretien accordé à Jeune Afrique le 26 novembre, en évoquant précisément le cas malien. Selon elle, la présence du groupe au Mali serait « inacceptable ». Et une dimension non négligeable du débat se fait jour : celle de la communication, qui va d’opérations de séduction à des campagnes déceptives, voire à la diffusion de fake news. Sans mettre formellement les acteurs russes à l’index, la ministre a ainsi attribué le blocage d’un convoi de l’armée française à « une action de désinformation plus large dont l’objectif est assez simple : faire partir la communauté internationale des pays concernés ».

QUI CONQUERRA LES CŒURS MALIENS ?

Compétiteur en Afrique, le groupe Wagner l’est assurément. Hyperactif sur le terrain de la com’ aussi, si l’on en croit un article du quotidien français Le Figaro. Depuis la Russie, cette « armée de l’ombre », qui ne veut ni confirmer ni infirmer un déploiement au Mali, contournerait la modération des réseaux sociaux en associant des légendes codifiées à des clichés de contextes militaires explicites – des uniformes maliens y sont reconnaissables. Le mot « orchestre », par exemple, ferait référence à une escouade constituée, tandis qu’« instrument de musique » désignerait une arme et « symphonie » une opération en cours. Telegram, Twitter et TikTok seraient le terrain de jeu favori de Wagner. Les groupes d’internautes antifrançais leurs alliés objectifs…

Sans doute percluse de scrupules à l’idée d’emprunter les biais communicationnels, la France déploie, dans cette lutte informationnelle, des spots publicitaires qui expliquent que l’opération Barkhane n’abandonne pas le Mali « en plein vol », comme le suggérait le Premier ministre malien, Choguel Maïga.

Sur les seize panneaux numériques de carrefours fréquentés et sur les antennes des chaînes de la ORTM, de Joliba TV et de Renouveau TV, un petit film montre, depuis octobre, des soldats et des blindés qui illustrent l’énigmatique message « Barkhane se transforme ». Qui conquerra les cœurs maliens ?

Damien Glez

Avec Jeune Afrique par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Depuis le Sénégal, Antony Blinken met en garde le groupe Wagner contre toute ingérence au Mali

novembre 21, 2021
Antony Blinken et Macky Sall, à Dakar, le 20 novembre 2021. © AP/SIPA

Le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, a mis en garde le 20 novembre le groupe russe Wagner contre toute ingérence au Mali, appelant à une transition rapide vers un pouvoir civil.

En visite au Sénégal, dernière étape de sa tournée africaine, Antony Blinken a déclaré que les États-Unis « contribuent avec le Mali et d’autres partenaires aux efforts pour la stabilité » dans ce pays. « Je pense qu’il serait malheureux si des acteurs étrangers s’engageaient en rendant les choses encore plus difficiles et plus compliquées, et je pense en particulier au groupe Wagner », a-t-il déclaré devant la presse.

Les autorités maliennes n’excluent pas de recourir aux services de cette société privée russe, soupçonnée d’être proche du président Vladimir Poutine, pour aider dans la lutte contre les jihadistes. Pour nombre d’ONG et de journalistes, la Russie utilise le groupe Wagner et ses mercenaires pour servir ses intérêts à l’étranger, ce que nie le Kremlin.

Sanctions

Les ministres français des Affaires étrangères et des Armées, Jean-Yves Le Drian et Florence Parly, ont, lors d’un entretien à Paris le 12 novembre avec leurs homologues russes Sergueï Lavrov et Sergueï Choïgou, « exprimé le caractère inacceptable que revêtirait le déploiement de mercenaires de Wagner dans la bande sahélo-saharienne », selon un communiqué de la diplomatie française.

Le secrétaire d’État américain a également plaidé pour la tenue d’élections. « Dès qu’un gouvernement démocratiquement élu prendra fonction, la communauté internationale sera prête pour soutenir le Mali », a assuré Antony Blinken, alors que la Cedeao a récemment imposé des sanctions individuelles à 150 personnalités politiques, en raison du retard pris dans l’organisation des élections devant consacrer le retour du pouvoir aux civils.

Par Jeune Afrique avec AFP

Mali : « La facture de l’opération avec Wagner sera forcément très élevée »

novembre 14, 2021

Bamako maintient le flou autour d’un éventuel recours aux paramilitaires de la société russe Wagner. L’éclairage du chercheur Roland Marchal.

Depuis septembre, les relations diplomatiques se sont deteriorees entre Paris et Bamako. L'ancienne puissance coloniale voit d'un mauvais oeil, l'eventuel deploiement de mercenaires de la societe paramilitaire russe Wagner sur le terrain.
Depuis septembre, les relations diplomatiques se sont détériorées entre Paris et Bamako. L’ancienne puissance coloniale voit d’un mauvais oeil, l’éventuel déploiement de mercenaires de la société paramilitaire russe Wagner sur le terrain.© FLORENT VERGNES / AFP

Rebelote. Les mises en scène du raffermissement des relations entre la Russie et le Mali n’en finissent pas. Elles vont crescendo et s’inscrivent à l’opposé du bras-de-fer qui oppose le pays sahélien à la France, l’ancienne puissance coloniale. Nouvelle démonstration ce jeudi 11 novembre, lorsque Sergueï Lavrov et Abdoulaye, respectivement chefs de diplomaties russe et malienne, ont réaffirmé, à Moscou, leur volonté de poursuivre le partenariat militaire entre leurs deux pays, arguant d’un risque terroriste renforcé par le retrait partiel des troupes françaises. Tout en écartant le recours à la société paramilitaire privée russe Wagner. Le voilà, le noeud du problème. Depuis des mois, les rumeurs font état d’un contrat imminent entre la junte malienne et l’organisation paramilitaire, proche du Kremlin. Au grand dam de la France. Les autorités maliennes continuent donc d’agiter le chiffon rouge Wagner tandis que le discours de la France se veut plus ferme que jamais. Tout a commencé au moment de l’annonce, le 10 juin dernier par le président français Emmanuel Macron de la transformation de l’opération Barkhane, qui devrait se traduire par la réduction du nombre de soldats – qui passerait de 5 100 actuellement à environ 3 000 – et la fermeture de trois des cinq bases françaises au nord Mali (Tessalit, Tombouctou et Kidal). Pour Bamako, la décision du chef d’État français, qualifiée au passage d’« abandon en plein vol », vise à rassurer l’opinion publique dans un contexte préélectoral français. Au-delà des discours officielles et des mises en scène, que sait-on vraiment de Wagner ? Les autorités maliennes ont-elles rééllement intérêt à signer un contrat ? Pourquoi le sujet est-il également un enjeu politique interne au Mali ? Sociologue, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales (CERI), unité mixte de recherche commune à SciencesPo et au CNRS, également spécialiste de l’Afrique subsaharienne, Roland Marchal a accepté de décrypter ce qui se joue autour d’une possible arrivée de Wagner au Sahel. 

Le Point Afrique : Depuis plusieurs mois Paris et Bamako s’écharpent sur l’éventualité d’un recours à l’organisation paramilitaire Wagner. Que faut-il comprendre de la situation ?

Roland Marchal : il faut nuancer le contexte dans lequel s’inscrit cette escalade de tensions entre le Mali et la France. La prolongation de la transition au-delà de février 2022, d’un côté, et l’élection présidentielle qui doit déboucher sur le transfert du pouvoir à des civils, de l’autre, sont au centre des enjeux.

Ensuite, concrètement, si d’un point de vue politique, le changement de partenaire est envisageable pour les autorités maliennes, il n’en est pas de même sur le plan militaire. Le pays se trouverait isolé dans la sous-région. Ses voisins, dont le Niger, qui joue un rôle essentiel, et d’autres comme la Côte d’Ivoire, le Ghana, sont en désaccord. D’où le bras de fer en cours également avec la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). 

Pourquoi la réalité de l’existence même de l’organisation Wagner pose question ?

C’est l’une des aberrations actuelles. C’est à dire qu’officiellement, Wagner n’existe pas. La législation russe interdit le mercenariat tout comme la législation française. Ce qui explique pourquoi et le Premier ministre malien et le président centrafricain disent qu’ils n’ont jamais entendu parler de Wagner.

Mais nous savons que Wagner existe. Plus précisément, il s’agit des sociétés militaires privées financées par l’oligarque russe Evgueni Prigojine et placées sous la direction de Dmitri Outkine, un ancien officier du renseignement militaire russe. On les a vus pour la première fois en Ukraine en 2014, ensuite en Syrie, puis en Libye aux côtés du maréchal Khalifa Haftar. Surtout, on a vu ces paramiliatires par moment bénéficier du soutien de l’armée russe en Libye par exemple. En Afrique subsaharienne, ils ont été à la manoeuvre au Mozambique avec le résultat que l’on connaît, et tout particulièrement en Centrafrique.

Pour brouiller les pistes, Wagner créé des déclinaisons locales pour être dans le droit national du pays dans lequel il opère. 

Pourquoi le recours du Mali à cette société de mercenariat crispe t-il autant les partenaires traditionnels du pays, Francce en tête ?

Le groupe Wagner est accusé, notamment par la France, de se rémunérer sur les ressources des pays dans lesquels il intervient et de servir les intérêts du Kremlin dans sa conquête géopolitique. Le vrai problème, c’est que le recours à Wagner ne sera pas sans conséquence, d’une part pour les populations, et d’autre part, pour l’armée malienne qui sera attaquée très frontalement et n’aura pas le backup de ses autres partenaires. 

Roland Marchal, chercheur CNRS/Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de Sciences Po Paris.© Gregory Cales / AFP

Les premiers qui vont souffrir et qui vont être tués, ce seront les civils. Ce sont eux qui ont le plus à perdre dans cette histoire qui ressemble de plus en plus à une lutte pour le pouvoir. Ensuite, ce seront les militaires maliens qui sont sur le terrain, eux qui paient déjà un lourd tribut.

Finalement, tout en niant l’arrivée de Wagner au Mali, la Russie ne fait que renforcer son partenariat militaire avec les autorités, jusqu’à fournir près de 80 % des équipements… À quoi joue le Kremlin ?

Les Russes veulent montrer qu’ils offrent plus et mieux que les Français. Mais ils n’ont pas la même approche que les autres partenaires habituels du Mali. Les Chinois font du soft power. Ils ne se mettent jamais en contradiction frontale avec les Occidentaux. Ils ne proposent pas d’alternative globale sur des questions de sécurité et sont très prudents. Quand ils se positionnent, c’est plutôt du côté de la communauté internationale. Les Russes, eux, n’ont pas de soft power. C’est quand même une énorme différence. 

Plusieurs groupes armés maliens se sont prononcés contre le recours de la société paramilitaires russe…

De nombreux Maliens ont bien compris que l’arrivée des Russes procèdera d’un accord avec le sommet de l’Etat et qu’ensuite, sur le terrain, les groupes comme la Coordination des mouvements de l’Azawad, alliés ou pas alliés, n’auront le choix qu’entre le silence et la confrontation. Avec les Français, c’est différent parce qu’il y a au moins des négociations et la possibilité de recourir au dialogue.

Que pourrait représenter le coût financier d’un recours au groupe de sécurité privée russe pour Bamako ?

La facture de l’opération avec Wagner sera forcément très élevée. S’ils arrivent au Mali, il faudrait que la société investisse sur la qualité de ses combattants et sur des moyens aériens significatifs. Parce que les Maliens ne pourront plus compter sur les Américains qui ont déjà averti qu’ils n’acceptaient pas que Wagner s’installe. Ils menacent de ne plus donner de renseignements. Les moyens aériens des Français ne seront plus à disposition et la Minusma sera sans doute beaucoup plus prudente, compte tenu des dommages collatéraux constatés dans d’autres pays comme la Centrafrique. Tous ces partenaires ne voudront pas être associés à des cas de bavures.

Et sur le terrain, en termes de réorganisation…

Le Mali prendrait, également, un très grand risque sur le terrain puisque la présence française même réduite garantit une présence européenne, à travers la force Tabuka. Sans cela, Bamako perdrait l’appui budgétaire dont il bénéficie actuellement dans son combat contre le terrorisme.

Il y a un autre aspect qui apparaît au second plan mais qui me semble essentiel ; c’est le bilan de Wagner. Si on regarde les gains militaires obtenus par les salariés de Wagner en Centrafrique, ils sont conséquents mais les mouvements armés auxquels ils s’opposaient n’étaient pas aussi bien équipés, aussi bien organisés et entraînés que les groupes djihadistes qu’on retrouve aujourd’hui au Sahel. 

Est-ce que l’Europe parle d’une seule voix sur ce dossier ?

Plusieurs pays européens, France et Allemagne en tête, ont prévenu qu’un accord entre Bamako et Wagner remettrait en cause leur présence militaire au Mali. Mais on sait qu’au niveau européen, il y a des divergences. Officiellement, les États européens ne peuvent pas travailler avec les Russes, mais d’un autre côté, ils ne veulent pas tout perdre. Parce qu’en quelque sorte, participer à la lutte contre le terrorisme, c’est aussi avoir un contrôle sur les migrations. Cet aspect intéresse de nombreux pays européens qui sont prêts à tout pour garder les migrants de l’autre côté de la Méditerranée. Il y a un débat politique qui est sans doute beaucoup plus large où les positions sont plus nuancées que ce qui apparaît dans les discours et déclarations publiques.

Quels sont les gains attendus par l’actuel pouvoir malien dans sa stratégie anti-France ?

En se tournant vers Moscou, l’actuel pouvoir s’adresse aussi à la rue malienne. Pour prolonger la transition, la junte sait qu’elle aura besoin d’un soutien populaire. Le fait que le Premier ministre Maïga et d’autres officiers au pouvoir aient été formés en URSS est également un élément important à prendre en compte. Ils surfent sur un certain courant de l’opinion publique malienne qui veut que les militaires russes sont forcément plus efficaces sur le terrain. Il y a un mythe autour des combattants russes qui date de l’époque soviétique.

Cette opinion pense aussi que les exactions commises par les paramilitaires russes en Centrafrique ne sont pas un frein puisqu’il y en a aussi eu sur le sol malien, et l’ONU a enquêté sur ces cas et établit certaines responsabilités. Cet argument retient d’autaNt mieux l’attention que l’intervention française n’a pas vraiment permis d’améliorer la situation sécuritaire et n’est pas non plus exempte de reproches.

La stratégie des officiels maliens fontionne, mais seulement en apparence. Car si Bamako prenait la décision finale d’aller vers Wagner, les officiers au pouvoir auraient des problèmes avec leur propres troupes qui se trouveraient fragilisés et dans une posture extrêmement délicate puisque la communauté internationale aura levé le pied. 

Que devraient faire la France et le Mali après huit ans d’engagement ?

Il faudrait plutôt remettre les choses à plat, au lieu de rester arc-boutés sur leur position. Les deux États devraient tout revoir ensemble et la France devrait aussi revoir son action dans tous les pays concernés. La stratégie de la France de mettre en avant un pays et de se brouiller publiquement avec un autre, alors qu’ils sont tous deux fragilisés, même si ce n’est pas au même niveau, n’est pas payante.

On sait désormais qu’une intervention internationale ne peut pas durer. Plus les gens ont le sentiment qu’une armée gère, plus elle est perçue comme une force étrangère.

Avec Le Point propos recueillis par Viviane Forson

Mali : Bamako ne fléchit pas et n’exclut pas de collaborer avec le groupe Wagner

septembre 20, 2021
Des manifestants à Bamako, le 26 mai 2021, appellent à une intervention russe.

Les pressions se sont intensifiées ces derniers jours, mais pour les autorités maliennes, le groupe russe peut être un « plan B » pour faire face à l’après-Barkhane.

Cela fait plus d’une semaine que le nom de Wagner est sur toutes les lèvres. De Paris à Bamako, une question taraude les diplomates : les autorités maliennes vont-elles signer avec une société du groupe russe ?

Le montant de ce contrat, qui prévoit le déploiement de mercenaires en liaison avec l’armée malienne ainsi que la protection de hautes personnalités, est estimé à environ 9,1 millions d’euros, et le Mali ne parait pas prêt à y renoncer.

Le plan B ?

Le 16 septembre déjà, le Premier ministre Choguel Maïga avait déjà prévenu : « Il y a des zones abandonnées qu’il faut occuper aujourd’hui. On ne peut pas les laisser vides. […] On ne peut pas nous interdire d’acheter du matériel à un pays avec lequel on a un accord parce qu’un autre ne veut pas ? » Sans désigner nommément la France, il avait ensuite ajouté : « On ne peut pas nous empêcher d’envoyer des gens être formés dans un pays donné parce qu’un autre pays ne veut pas. On est obligé de nous interroger : ne faut-il pas avoir de plan B ? »

ON NE VA PAS POUVOIR COHABITER AVEC DES MERCENAIRES

Cela n’a pas empêché Florence Parly, la ministre française des Armées, de faire à nouveau preuve de fermeté, ce lundi 20 septembre, lors d’une visite à Bamako. Venue pour « parvenir à clarifier la position des autorités maliennes et réitérer des messages », elle a répété, avant de rencontrer son homologue malien, le colonel Sadio Camara, que la France « [n’allait] pas pouvoir cohabiter avec des mercenaires ».

Le 16 septembre, lors de la conférence de presse officialisant la mort d’Abou Walid al-Sahraoui, chef jihadiste « neutralisé » par les forces françaises le 17 août dernier, elle avait d’ailleurs tenu à insister sur le fait que « la France ne s’en [allait] pas du Mali » mais « reconfigur[ait] » son dispositif militaire au Sahel. « Si ces discussions aboutissent sur une collaboration effective entre le Mali et cette société, cela serait incompatible avec le mode d’organisation et d’intervention que nous avons mis en place avec succès [dans la région] », avait-elle ajouté.

Les Français ne sont pas les seuls à s’être inquiétés de la proximité des autorités maliennes et du groupe Wagner. Sur les antennes de RFI et en marge du sommet extraordinaire de la Cedeao qui s’est tenu à Accra, le 16 septembre, le ministre nigérien des Affaires étrangères, Hassoumi Massaoudou, a affirmé que « la Cédéao [tenait] à ce que des mercenaires russes ne soient pas dans notre région pour dégrader davantage la situation sécuritaire » et que « les militaires maliens [devaient] renoncer sans délai à ce type d’accord ».

Des propos qui ont fortement déplu à Bamako. Dans un communiqué daté du 19 septembre et à la tournure fort peu diplomatique, le secrétaire général du ministère malien des Affaires étrangères a condamné des propos jugés « inacceptables »,  » inamicaux » et  » condescendants », dénonçant au passage une « campagne de dénigrement »  et de « diabolisation » des dirigeants maliens. Le communiqué rappelle que « le Niger n’assume pas la présidence en exercice de la Cedeao » et conclut en se disant ouvert à « un dialogue franc et sincère par les canaux diplomatiques appropriés ».

Avec Jeune Afrique par Fatoumata Diallo