Côte d’Ivoire : à Korhogo, l’adieu aux armes

Dans la ville du Nord de la Cote d’Ivoire, bastion de Ouattara et geôle de Gbagbo, l’heure est officiellement à la réconciliation. Reportage.

Un ciel bleu qui s’étend à perte de vue. Une large piste en latérite, cahotante à souhait. Des agriculteurs sur le chemin du retour… Et, soudain, un check-point : deux piquets de bois plantés de part et d’autre de la voie, une cordelette tendue entre les deux. Quittant son abri de branchages, le soldat-dozo de faction s’approche du véhicule. Bardé de grigris, fusil de chasse en bandoulière, le chasseur traditionnel scrute attentivement chaque visage, avant de marmonner une phrase que l’on interprète comme un « vous pouvez y aller ».

Bienvenue à Korhogo, capitale de la région des Savanes, base arrière des Forces nouvelles (FN), l’ex-rébellion armée. Six cent trente-trois kilomètres séparent la « cité du Poro » d’Abidjan. Autant dire tout un monde. Ici, les superstitions ont la dent dure, et on ne rigole pas avec ces chasseurs à qui l’on attribue de grands pouvoirs mystiques. Ils veillent sur Korhogo depuis le début de la rébellion, en 2002, et d’aucuns disent que leurs potions et bénédictions sont à la base de la victoire d’Alassane Ouattara (ADO).

Korhogo est chargé d’une histoire faite d’actes de bravoure et de légendes. C’est aussi une ville stratégique, porte de passage vers le Burkina et le Mali voisins. Comme tous les carrefours, elle est grouillante, colorée, bruyante, commerçante. Le carburant vient du Burkina, les deux-roues chinois qui ont envahi la ville transitent par le Togo, les boissons gazeuses sont importées du Mali, de même que le riz et bien d’autres céréales… avec une plus-value substantielle depuis que les douanes sont assurées par les FN.

Cependant, pour rien au monde Chérif El Ouazani ne ferait marche arrière. Le restaurateur marocain et toute sa famille se sont installés à Korhogo en décembre 2002, alors que le « bruit des rafales résonnait encore ». « Mes amis d’Abid­jan me prenaient pour un fou : m’installer dans une région où il y a des rebelles… », se souvient-il. Neuf ans plus tard, il est encore là, propriétaire de trois restaurants très fréquentés, dont le Bokadios où se côtoient cadres des FN et habitants lambda. « Il n’y a pas de doute : la Côte d’Ivoire va se relever et Korhogo sera très important pour l’avenir du pays », promet-il, ponctuant ses phrases de « Inch’Allah » convaincus.

Un « invité » de marque

L’actualité récente s’est chargée de mettre la cité sénoufo en première ligne. C’est là, dans la résidence présidentielle située sur les hauteurs de la ville, qu’est détenu, depuis le 14 avril, Laurent Gbagbo. Des rondins de bois bloquent la circulation tout autour de la propriété, et ni les hauts murs ni la végétation luxuriante ne permettent de voir ce qui s’y passe. Passés les premiers jours d’excitation qui ont suivi l’arrivée de l’ex-chef d’État, les Korhogolais ont fini par se lasser du mystère, et plus personne ne se préoccupe de cet invité de marque.

« Au mieux, il est l’objet de plaisanteries sur le sens de l’hospitalité du peuple sénoufo qu’il a tant détesté », lance Soro Kanigui Mamadou, délégué des FN de Korhogo, qui se refuse à communiquer toute information sur les conditions de détention de l’ancien président. Madame Rumeur fait moins de manières : elle a de nombreuses fois aperçu le président dans la voiture du commandant de zone Fofié Kouakou Martin, à la nuit tombée, ou dans une boîte de nuit de la ville, en charmante compagnie.

ADO, le fils de la région

« La politique nous a divisés, mais on se connaît tous, nous sommes de la même famille. On ne peut pas se déchirer indéfiniment », philosophe Éric Ouattara, directeur de campagne d’ADO chargé de la jeunesse lors de la présidentielle. En tant que président de l’Union de la jeunesse communale, il a aussi activement œuvré au retour des « LMPistes », les partisans de Gbagbo, témoigne l’un d’entre eux, Moussa Silué, qui a payé cher son soutien au parti au pouvoir de l’époque. Représentant de La Majorité présidentielle (LMP), soupçonné d’acheter des voix pour le compte de son candidat, il a été roué de coups. « Grâce à Éric, je suis rentré sans problème, j’ai retrouvé mon travail et ma maison… Mais je sens bien que quelque chose est cassé », dit-il. Car derrière les discours convenus, les rancœurs sont là, tenaces, ancrées. Le jeune Ouattara, casquette vissée sur le crâne, regard pénétrant, ne se lasse pas de pourfendre l’ancien pouvoir et sa « haine envers les gens du Nord ».

La « cité du Poro » attend beaucoup d’ADO, le fils de la région, qui y a fait des scores staliniens lors de la présidentielle. Tout est à faire ou à refaire. « Pendant la crise, à plusieurs reprises, le maire Amadou Gon Coulibaly a payé des dépenses de sa propre poche, raconte son adjoint Lanciné Koné. À présent, nous serons ravis de passer le relais à l’État. » Le réseau routier s’est tellement dégradé qu’il ne faut plus une heure mais deux pour relier Korhogo à Ferkessédougou (55 km). Les 2 millions d’habitants de la région des Savanes attendent toujours leur adduction au réseau hydraulique : l’Union européenne (UE) avait fait le plus dur, investissant 4 milliards de F CFA (6,1 millions d’euros) pour le raccordement au fleuve Bandama. La participation de 500 millions de F CFA promise par Laurent Gbagbo en 2009, elle, est toujours en attente.

Quant au Centre hospitalier régional (CHR), il n’a tenu que par les largesses de l’UE et de la Croix-Rouge jusqu’en 2007. Depuis, les actes médicaux sont exécutés… moyennant finances. « 1 000 F CFA la consultation, 5 000 F CFA l’accouchement, c’est beaucoup demander aux populations d’ici », reconnaît le docteur Jules Kra Yao, directeur du CHR.

Malgré la misère, Korhogo reste digne. « C’est le plus important chez un Sénoufo », martèle Kafana, derrière le comptoir de son kiosque à café. « Même quand tu es pauvre, il faut montrer un bon visage aux étrangers. » L’adage est profondément ancré. Du grand marché au quartier Gbon en passant par la rue des Banques, la ville est propre, les bâtiments publics entretenus. Ni impacts de balles sur les bâtiments ni bâtisses calcinées, en dehors de quelques domiciles vandalisés, à l’instar de celui de l’ex-ministre Lanciné Gon Coulibaly, descendant du fondateur de la cité et proche du président déchu. « Tout cela, c’est grâce au comzone, explique fièrement Kafana. C’est vraiment quelqu’un qui aime Korhogo et les Korhogolais. »

Fofié Kouakou Martin est commandant de la Compagnie territoriale de Korhogo depuis 2005. Ce militaire taiseux fuit la presse, mais répond volontiers aux sollicitations de ses concitoyens. Lorsqu’il est question de lui, chaque Korhogolais se mue volontiers en griot. « Il a réparé les éclairages publics », « il nourrit de sa poche les jeunes démobilisés », « grâce à lui, nos rues sont plus sûres »… Même le préfet de région y va de son compliment : « Notre collaboration est des plus efficaces. »

Réinsertion

Dans la contrée, les sanctions onusiennes qui pèsent sur les comzones, accusés de violations des droits de l’homme, ont bien peu de portée. Et personne n’évoque à voix haute l’enrichissement de Fofié Kouakou Martin depuis sa prise de fonctions. Même si, dans le secret des chaumières, les supputations vont bon train à chaque fois qu’un immeuble surgit de terre ou qu’une affaire ouvre ses portes. « On ne regarde pas dans la bouche de celui qui grille des arachides », ironise-t-on en ville.

Dans une Peugeot qui a connu des jours meilleurs, cinq hommes en armes patrouillent. Depuis la fin du conflit, l’avenir des combattants et des démobilisés revient régulièrement dans les conversations. Si les premiers, au nombre de 500, sont sûrs de trouver une place dans l’armée, les 1 000 autres attendent toujours d’être pris en charge par le Programme national de réinsertion et de réhabilitation communautaire (PNRRC). « Ils se débrouillent comme ils peuvent, certains sont retournés aux champs, d’autres ont monté de petites activités : menuiserie, taxis-motos… » explique Éric Ouattara. « C’est une question que les autorités doivent prendre au sérieux, analyse Mack Dakota, un correspondant de presse local. Le chômage des jeunes conduit à tous les extrêmes. » Encore plus quand ils savent tenir une arme.

Jeuneafrique.com par Malika Groga-Bada, envoyée spéciale

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