Birmanie: les poètes de la résistance

« Nos vers sont des hordes d’enfants qui hurlent »: ulcérés par la répression sanglante de l’armée birmane au pouvoir depuis le coup d’Etat contre Aung San Suu Kyi, de nombreux poètes sont entrés en résistance et sont traqués par le régime militaire.

Photo prise le 10 mai et fournie le 19 mai 2021 par une source anonyme via Facebook des funérailles du poète Khet Thi à Pearl, en Birmanie

© Handout Photo prise le 10 mai et fournie le 19 mai 2021 par une source anonyme via Facebook des funérailles du poète Khet Thi à Pearl, en Birmanie

Plus d’une dizaine ont été arrêtés et au moins quatre ont été tués, dont Zaw Tun mort en détention « après avoir été torturé », d’après l’Association d’assistance aux prisonniers politiques (AAPP).

L’artiste, qui écrivait sous le nom de plume de Khet Thi, ne voulait « pas être un martyr », mais ses textes enflammés contre les soldats qui « tirent dans la tête » alors que « la révolution habite dans le coeur » en ont fait une cible.

Accusé de préparer des attentats à la bombe, il est interpellé le 8 mai avec son épouse Ma Chaw Su.

« Une centaine de policiers et de militaires ont encerclé notre maison. Ils ont menacé d’emmener un membre de notre famille si Khet Thi ne se rendait pas », raconte à l’AFP la femme, rapidement libérée.

Photo prise le 10 mai et fournie le 19 mai 2021 par une source anonyme via Facebook des funérailles du poète Khet Thi à Pearl, en Birmanie

© Handout Photo prise le 10 mai et fournie le 19 mai 2021 par une source anonyme via Facebook des funérailles du poète Khet Thi à Pearl, en Birmanie

Le lendemain, « les militaires m’ont dit de venir chercher son corps. Ses organes avaient été prélevés ».

« Je ne veux pas soutenir l’injustice. Si je n’ai qu’une minute à vivre, je veux que ma conscience soit propre », avait écrit l’artiste peu avant son assassinat.

Deux autres poètes, Myint Myint Zin et K Za Win, ont été abattus début mars par les forces de sécurité lors d’un rassemblement anti-junte à Monywa, dans le centre du pays. Un quatrième, U Sein Win, proche du parti d’Aung San Suu Kyi, est mort mi-mai dans des conditions mystérieuses, son corps aspergé d’essence et brûlé.

– « Des larmes dans chacun de leur souffle » –

Ces écrivains « qui auraient dû être connus pour leur poésie n’ont été remarqués par les médias internationaux qu’après avoir été tués », déplore Ko Ko Thett, un poète birman installé au Royaume-Uni.

 Image tirée d'une vidéo du 14 avril 2021 et diffusée le 4 juin 2021 par une source anonyme via Facebook de manifestants participant à une lecture de poésie contre le coup d'Etat militaire, à Shwebo, en Birmanie

© Handout Image tirée d’une vidéo du 14 avril 2021 et diffusée le 4 juin 2021 par une source anonyme via Facebook de manifestants participant à une lecture de poésie contre le coup d’Etat militaire, à Shwebo, en Birmanie

Manifestations quasi-quotidiennes, économie paralysée par des grèves massives, recrudescence des affrontements entre armée et factions ethniques rebelles: la Birmanie est en ébullition depuis le putsch du 1er février qui a mis fin à une parenthèse démocratique de 10 ans.

Manifestation contre le coup d'Etat militaire en Birmanie, le 3 juin 2021 à Rangoun

© STR Manifestation contre le coup d’Etat militaire en Birmanie, le 3 juin 2021 à Rangoun

La poésie n’est pas en reste. « Submergés par la rage, l’incrédulité et le chagrin, beaucoup de citoyens ordinaires se tournent vers elle », relève Ko Ko Thett.

De nombreux poètes sont entrés en clandestinité, comme ce collectif de 30 artistes qui publie ses vers sur les réseaux sociaux.

« Les poètes vivent aujourd’hui avec des larmes dans chacun de leur souffle », relève auprès de l’AFP un de ses membres, sous couvert d’anonymat par peur des représailles.

« Nos poèmes et nos vers sont des hordes d’enfants qui hurlent (…) Il y a tellement de crimes contre l’humanité » commis aujourd’hui dans notre pays.

– La junte craint leur pouvoir d’inspiration –

Au moins 845 civils sont tombés sous les balles de l’armée et de la police ces derniers mois, des ONG dénonçant des exécutions extra-judiciaires, des tortures et des violences envers les femmes.

De nombreux artistes ont été placés sur des listes noires par la junte qui craint leur pouvoir d’inspiration.

Ce n’est pas la première fois que les poètes combattent par la plume en Birmanie: beaucoup ont lutté contre la puissance coloniale britannique puis contre les différents régimes militaires qui se sont succédés pendant près de 50 ans jusqu’à l’auto-dissolution de la junte en 2011.

Pour échapper aux représailles, certains utilisaient un langage codé dans leurs vers. Des dizaines ont été emprisonnés, d’autres censurés.

Avec l’ouverture du pays et l’arrivée au pouvoir d’Aung San Suu Kyi, « la poésie birmane s’est libérée (…) les textes sont devenus plus divers dans leur forme et leur contenu et aussi plus ouvertement politiques », relève Ko Ko Thett.

Depuis le coup d’Etat, l’artiste a cessé d’écrire. Sa mission: traduire en anglais les vers des poètes birmans tombés sous les balles ou menacés dans son pays.

Avec AFP par bur-lpm/sde/ybl

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