Les Monts Nouba en quête d’une école digne de leur diversité

REPORTAGE. Une réforme des programmes scolaires est en cours dans cette région du Soudan en majorité contrôlée par les rebelles. Ce processus a échoué au niveau national.

Les habitants de ce territoire marginalise ont cesse, il y a 26 ans, de suivre le programme scolaire de Khartoum, largement centre sur l'enseignement de l'islam.
Les habitants de ce territoire marginalisé ont cessé, il y a 26 ans, de suivre le programme scolaire de Khartoum, largement centré sur l’enseignement de l’islam.© YASUYOSHI CHIBA / AFP

De son cartable, elle sort des balles à jongler en tissu multicolore. Puis, des images plastifiées représentant des arbres fruitiers ou bien des formes abstraites. Amjuma Abdu Mekki dite « Chamu » a alterné, durant deux mois, apprentissage des lettres et des chiffres et utilisation de ce matériel ludique. « L’idée, c’est de garder le cerveau des enfants actif », résume la future enseignante. Cette Soudanaise de 24 ans refuse de s’en tenir à la posture de professeure distillant son savoir aux élèves. Elle souhaite, au contraire, inciter ces derniers à développer leur propre capacité de réflexion. Et par la même occasion, un véritable intérêt pour l’école.

Visage rayonnant et rire facile, Chamu se tient debout derrière un pupitre composé de quelques branches surélevées. Face à elle, deux rangées de minces troncs d’arbre font office de bancs. C’est dans cet abri en bois qu’elle était censée effectuer son stage. Bien souvent, en réalité, les cours se sont déroulés en plein air, faute de place. Car plus de soixante-dix enfants âgés de 3 à 6 ans se sont, certains jours, massés pour assister à ses leçons. « Depuis que la session est terminée, les parents viennent me chercher chez moi pour me demander de continuer ! »

Amjuma Abdu Mekki dite « Chamu » utilise du matériel pédagogique ludique afin de susciter l’intérêt de ses élèves.© Razan Badr

Cette aînée d’une fratrie de douze enfants a passé son bac et suivi la moitié de sa formation de professeure des écoles en Ouganda. Elle est ensuite revenue fin mai à Kujur, son village natal, perché sur une colline des Monts Nouba. Cette région montagneuse du sud du Soudan est contrôlée à près des trois quarts par les rebelles du SPLM-N (Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord). Comme onze autres jeunes, Chamu retournera à la fac en novembre, cette fois à quelques kilomètres du domicile familial, pendant un an et demi, avant d’être diplômée. Au total, vingt-cinq Noubas participent au projet mis en place par To Move Mountains, une organisation chrétienne créée par Ryan Boyette. Américain, il a lui-même vécu 15 ans dans cette zone, bombardée par l’ex-dictateur Omar el-Béchir entre 2011 et 2016. 

Un programme empreint d’islam

Les habitants de ce territoire marginalisé ont cessé, il y a 26 ans, de suivre le programme scolaire de Khartoum, largement centré sur l’enseignement de l’islam. Les petits Noubas ont alors étudié les programmes kenyan et ougandais, puis sud-soudanais. Sous l’impulsion de Ryan Boyette, enseignants, étudiants, parents d’élèves et autres organisations de jeunes et de femmes tentent désormais d’établir, avec l’aide d’experts étrangers, un programme scolaire propre à cette région.

« Un enfant, peu importe d’où il vient, devrait retrouver, dans ses manuels scolaires, des noms et un environnement issus de sa région mais aussi des autres endroits du Soudan », résume Koko Jagdoul, le secrétaire à l’éducation des Monts Nouba – le SPLM-N a instauré son propre gouvernement. Il fait référence au manque de représentativité dans le programme en vigueur dans le reste du pays. Et espère qu’une fois la paix signée, la méthode appliquée aux sept enclaves gérées par les rebelles sera généralisée.

Un tel processus a bien été amorcé par le gouvernement de transition qui a succédé à Omar el-Béchir en 2019. Mais son principal acteur, Omar el-Garrai, détenteur d’un doctorat en programmes scolaires, a démissionné en janvier dernier. Et ce, après s’être heurté à l’opposition des islamistes. « Dans la première classe [qui correspond au CP], les enfants doivent apprendre par cœur trente chapitres du Coran. J’ai estimé que cinq suffisaient. Certains chefs religieux ont alors déclaré que je m’opposais à l’islam et au Coran », rapporte-t-il. C’est la fresque La création d’Adam du peintre de la Renaissance Michel-Ange qui, imprimée dans un livre d’Histoire, a acté le retour à l’ancien programme, au motif que l’islam interdit toute représentation de Dieu.

Des éléments culturels locaux

La diversité, prônée dans les Monts Nouba, faisait aussi partie du projet d’Omar el-Garrai. « Nous l’avions établi avec des professeurs originaires des villes d’El Geneina, de Port-Soudan… Dans les manuels, nous avions inclus des histoires et des noms de ces régions », explique-t-il. En plus du tronc commun, des éléments culturels propres à chaque zone devaient être intégrés par des comités locaux. Ce programme avorté prévoyait en outre des cours de religion séparés, à destination à la fois des musulmans et de la minorité chrétienne. Mais la priorité consistait à rétablir la vérité scientifique quand, encore aujourd’hui, « les professeurs soudanais apprennent aux élèves de huit ans que le phénomène du jour et de la nuit est dû à la volonté de Dieu », déplore le réformateur résigné.

L’aspect confessionnel reste, en revanche, à définir dans le futur enseignement nouba. Ce qui est certain, insiste Ryan Boyette, c’est que « le programme ne sera pas basé sur la religion ». Difficile, dans le même temps, de l’exclure des salles de classe « dans une société comme le Soudan », précise le secrétaire à l’éducation. Il estime par contre fondamental de traquer le moindre contenu incitant à la haine des autres cultes. Une volonté qui prend tout son sens dans les Monts Noubas où chrétiens, musulmans, animistes et même athées cohabitent pacifiquement. Le chef du SPLM-N, Abdelaziz Al-Hilu, conditionne d’ailleurs la signature de la paix à l’adoption du principe de laïcité par le gouvernement soudanais.

Des enfants baby-sitters

Outre ces questions, les futurs professeurs de cette région ont rencontré, durant leur stage, des problèmes linguistiques. « On nous avait demandé d’enseigner directement en anglais mais les enfants ne comprenaient pas. Je traduisais donc systématiquement en otoro », raconte Michael William, l’un des étudiants revenus d’Ouganda. Plus de cinquante langues, tel l’otoro, sont en effet parlées dans les Monts Nouba. Depuis Khartoum, le réformateur Omar el-Garrai avait, lui, prévu de dispenser les cours dans la langue maternelle des élèves jusqu’à la troisième classe, qui correspond environ au CE2.

Les participants du projet To Move Mountains évoquent enfin le défi des « enfants baby-sitters ». C’est-à-dire que certains de leurs élèves, pour la plupart âgés de moins de 6 ans, arrivaient avec leurs petits frères et sœurs confiés par leurs parents, occupés, eux, par les travaux agricoles. Chamu, la native de Kujur, envisage par conséquent de scinder sa future classe en deux afin de permettre à ces enfants de poursuivre leur scolarité, sans perturber celle des autres. Un compromis qui lui paraît essentiel dans une région où moins de trois jeunes âgés de 6 à 10 ans sur dix sont scolarisés.

Avec Le point par Augustine Passilly, envoyée spéciale dans les Monts Nouba (Soudan)Publié le 20/10/2021 à 16h00

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