Mgr Jean Lézoutié (évêque de Yopougon): « Pourquoi j’ai demandé à Gbagbo de quitter le pouvoir »

Mgr
© Nord-Sud par DR
Mgr Jean Salomon Lézoutié (évêque de Yopougon)

Invité de la télévision burkinabé, Rtb, le 3 août, Mgr Jean Salomon Lézoutié, évêque de Yopougon a dit pourquoi il a demandé par écrit à l’ex-président Laurent Gbagbo de quitter le pouvoir.

Pourquoi avoir notifié de votre nom la déclaration que vous avez écrite à Laurent Gbagbo au plus fort de la crise postélectorale pour dire que c’est Alassane Ouattara qui avait gagné l’élection présidentielle ?
Je l’ai d’abord fait pour assumer. Tout d’abord parce que la situation était tellement floue qu’on ne pouvait pas imaginer une sortie rapide de la crise. Je me suis moralement préparé à tout cela car je savais que je prenais des risques. Et sachez que nous étions dans un moment où il fallait prendre son courage pour dire les choses telles qu’elles étaient. Parce que beaucoup de personnes attendaient. Et les réactions m’ont d’ailleurs surpris car j’ai écrit l’article le lundi. Et le mardi quand je suis allé dans mon bureau, j’ai reçu des appels de nombreuses personnes pour me féliciter. Certaines pleuraient même au téléphone pour me dire qu’elles étouffaient. Elles se disaient : «Il y a personne dans ce pays pour dire la vérité ?» Au vu de tout ceci, honnêtement, je n’avais pas donc regretté ce que j’avais fait. Sachez qu’avant toute chose, j’ai écrit cet article par conviction et non par orgueil. C’est pour cela que j’ai donné mon e-mail et mon numéro de téléphone parce que si vous aimez la vérité, il faut aimer aussi assumer tout ce que cela comporte. Je ne voulais surtout pas que cette note soit vue comme une lettre anonyme. Et tenez-vous bien, les minutes qui ont suivi la rédaction de la fameuse lettre, j’ai reçu des coups de fil et plus de 500 e-mails. Les quelques jours qui ont suivi, ma boîte électronique a failli exploser et c’est normal que je n’ai pu lire toutes les lettres. Mais, le plus important, c’était l’attente des gens qui étouffaient dans leur silence.

Vous aviez l’impression que vous avez débouché quelque chose ?
Absolument. Je vous assure que de tout le monde entier, de tous les milieux, j’ai reçu des appels de félicitation. Cela a été même un grand soulagement pour l’ensemble des assoiffés de justice.

M. Laurent Gbagbo et sa femme sont des chrétiens évangéliques. Finalement tout ce beau monde n’a pas réussi à les persuader de partir. Comment pouvez-vous nous l’expliquer. Car dans la prière, Simone Gbagbo a maintes fois fait référence à la bible. Idem pour son mari. Mais au niveau du comportement, on avait l’impression qu’il y avait un paradoxe.
Pour ce qui concerne leurs comportements, je me garderais de les juger. Je sais au moins que certains pasteurs évangéliques sont passés à la télévision pour s’excuser après le départ de l’ex-président.

Mais, c’était un peu tard. N’est-ce pas le médecin après la mort ?
Il faut tout de même admirer l’humilité, cette franchise dont ils ont fait preuve.

On a eu quand même 3.000 morts durant la même crise…
Je suis d’accord. Mais, le fait de dire qu’à un moment donné, nous n’avons pas joué notre rôle, nous avons fauté et nous nous excusons, c’est déjà un grand pas. Je pense qu’une faute avouée est à moitié pardonnée. Ce simple fait rétablit le fils de Dieu parce qu’on peut se tromper. Et le reconnaître, c’est encore mieux.

Laurent Gbagbo est à la Cpi aujourd’hui. Certains parlent de justice de vainqueurs. Votre analyse.
L’Eglise en Côte d’Ivoire s’est battue pour arriver à une solution qui permette qu’il soit jugé en Côte d’Ivoire. Vous savez, ce sont des choses qui nous dépassent. Et donc nous ne maîtrisons pas tous les contours de ces faits politiques qui dépassent notre cadre de relations. Effectivement au niveau sentimental, au niveau affectif, le président Laurent Gbagbo a un impact sur le pays. C’est presque la moitié de la population, si on regarde les résultats des votes, qui se réclame de lui. Le fait donc qu’il soit à la Cpi est un paramètre qui joue forcément sur le processus de la réconciliation nationale. On n’a pas besoin d’être politicien pour remarquer cela.

Il y a quelques jours, dans le village de Simone Gbagbo, à Moossou, on aurait vu une statue de la Vierge avec des larmes. Comment vous réagissez à cela ?
J’ai été inquiet tout simplement. Avec la réserve qu’on n’a pas encore authentifié les faits dont on parle. Parce qu’il faudrait que les autorités compétentes, je veux parler de l’évêque du diocèse, du curé de la paroisse avec une équipe de médecins, de spécialistes, des techniciens au niveau doctrinal qui savent juger ce genre de chose afin de voir si un tel événement s’est déjà produit par le passé, s’il n’ y a pas de trucage, d’affabulation. N’empêche ce que nous avons remarqué à Kibého, au Rwanda, il y a eu l’apparition de la Vierge. C’est pareil dans l’Est de la Yougoslavie. Malheureusement, ce sont des avertissements que la Vierge donne quand elle fait ce genre d’apparitions. J’espère que c’est simplement un avertissement pour notre pays qui est en train de sortir d’une crise. Ce, afin que nous nous ressaisissions parce que vous savez, ces derniers temps, il y a eu quand même des événements malheureux.

Concernant les attaques, des voix s’élèvent pour dire qu’elles pourraient être le fait des miliciens ou d’ex-combattants non intégrés dans l’armée. Votre avis.
C’est un état de fait qu’on ne peut pas négliger. Parlant d’ex-combattants, on ne peut pas les intégrer tous dans l’armée. En ce sens que grand nombre d’entre eux ne savent ni lire ni écrire et encore moins bien manipuler les armes. En conséquence, se sentant découragés et même délaissés, ces derniers pourraient se rendre coupables de ce genre d’actions. Il y a eu aussi des miliciens et des mercenaires anciennement à la solde de l’ex-président toujours en place aujourd’hui qu’on pourrait indexer et même accuser éventuellement sur ce à quoi vous faites allusion. Je parle avec prudence parce que ce sont des éventualités, des hypothèses pour lesquelles on n’a pas encore d’assurance puisque les enquêtes sont en cours. Et personne ne pourra montrer du doigt quelqu’un avant que les enquêtes n’aboutissent.

Est-ce que vous pensez que votre pays pourra retrouver le calme qui l’a toujours caractérisé parce qu’on note une fracture entre le Nord musulman et le Sud chrétien ?
J’en suis convaincu. Pour la recette du Nord et le Sud, c’est en fait des complexes que nous vivons en Côte d’Ivoire.

Peut-on dire qu’il y a un clivage entre le Nord et le Sud ivoirien ?
Absolument. Mais je dis que c’est basé sur des complexes. Complexes malheureusement basés aussi sur des réalités économiques et naturelles. Vous prenez par exemple le Nord que je connais bien pour y avoir passé quelques années comme évêque, il est carrément défavorisé par rapport au Sud d’où je suis moi-même originaire. Là-bas, on a toutes les plantations de café, de cacao, de palmier à huile, d’hévéa, d’ananas, la forêt, la mer… Mieux, tout ce qui apporte de la joie au pays. Et la colonisation, les écoles, l’évangélisation ayant commencé par le Sud a provoqué une émulation de cadres dans cette région. Ces derniers eux-aussi ont scolarisé les enfants qui sont devenus des personnes représentatives dans la société ivoirienne. Tout ceci a fait qu’il y a des clivages qui existent mais qui ne sauraient être mis au compte d’un individu.

Mais plutôt de l’histoire et même de la nature, n’est-ce pas ?
Bien sûr. Car figurez-vous qu’au Nord, pendant l’exercice de mes fonctions, j’ai remarqué des problèmes d’eau dans certaines localités. Il est même arrivé qu’on prie pour que tombe la pluie. Parlant de l’école, la réalité est encore amère. Il y a des villages qui n’ont même pas de salles de classe quand ceux qui en ont, sont quasi vides d’élèves. A cela s’ajoute le faible taux de scolarisation des filles comparativement au Sud. Voilà entre autres éléments qui ne sont pas le fait des politiques.

Mais ne pensez-vous pas que le pouvoir politique aurait dû rééquilibrer les choses en construisant des écoles au Nord, y faire venir de l’eau potable car c’est le même pays ? C’est ce que dénonçait le Rassemblement des républicains (Rdr) à l’époque.
Evidemment quand on parle de volonté politique, nous autres nous sommes déphasés. On ne peut que constater. Je suis un homme de terrain. Je vais dans les villages et je vois le décalage criant. Et je n’y peux rien.

Nord Sud propos retranscrits par KM (stagiaire)

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