Mali : « La facture de l’opération avec Wagner sera forcément très élevée »

Bamako maintient le flou autour d’un éventuel recours aux paramilitaires de la société russe Wagner. L’éclairage du chercheur Roland Marchal.

Depuis septembre, les relations diplomatiques se sont deteriorees entre Paris et Bamako. L'ancienne puissance coloniale voit d'un mauvais oeil, l'eventuel deploiement de mercenaires de la societe paramilitaire russe Wagner sur le terrain.
Depuis septembre, les relations diplomatiques se sont détériorées entre Paris et Bamako. L’ancienne puissance coloniale voit d’un mauvais oeil, l’éventuel déploiement de mercenaires de la société paramilitaire russe Wagner sur le terrain.© FLORENT VERGNES / AFP

Rebelote. Les mises en scène du raffermissement des relations entre la Russie et le Mali n’en finissent pas. Elles vont crescendo et s’inscrivent à l’opposé du bras-de-fer qui oppose le pays sahélien à la France, l’ancienne puissance coloniale. Nouvelle démonstration ce jeudi 11 novembre, lorsque Sergueï Lavrov et Abdoulaye, respectivement chefs de diplomaties russe et malienne, ont réaffirmé, à Moscou, leur volonté de poursuivre le partenariat militaire entre leurs deux pays, arguant d’un risque terroriste renforcé par le retrait partiel des troupes françaises. Tout en écartant le recours à la société paramilitaire privée russe Wagner. Le voilà, le noeud du problème. Depuis des mois, les rumeurs font état d’un contrat imminent entre la junte malienne et l’organisation paramilitaire, proche du Kremlin. Au grand dam de la France. Les autorités maliennes continuent donc d’agiter le chiffon rouge Wagner tandis que le discours de la France se veut plus ferme que jamais. Tout a commencé au moment de l’annonce, le 10 juin dernier par le président français Emmanuel Macron de la transformation de l’opération Barkhane, qui devrait se traduire par la réduction du nombre de soldats – qui passerait de 5 100 actuellement à environ 3 000 – et la fermeture de trois des cinq bases françaises au nord Mali (Tessalit, Tombouctou et Kidal). Pour Bamako, la décision du chef d’État français, qualifiée au passage d’« abandon en plein vol », vise à rassurer l’opinion publique dans un contexte préélectoral français. Au-delà des discours officielles et des mises en scène, que sait-on vraiment de Wagner ? Les autorités maliennes ont-elles rééllement intérêt à signer un contrat ? Pourquoi le sujet est-il également un enjeu politique interne au Mali ? Sociologue, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales (CERI), unité mixte de recherche commune à SciencesPo et au CNRS, également spécialiste de l’Afrique subsaharienne, Roland Marchal a accepté de décrypter ce qui se joue autour d’une possible arrivée de Wagner au Sahel. 

Le Point Afrique : Depuis plusieurs mois Paris et Bamako s’écharpent sur l’éventualité d’un recours à l’organisation paramilitaire Wagner. Que faut-il comprendre de la situation ?

Roland Marchal : il faut nuancer le contexte dans lequel s’inscrit cette escalade de tensions entre le Mali et la France. La prolongation de la transition au-delà de février 2022, d’un côté, et l’élection présidentielle qui doit déboucher sur le transfert du pouvoir à des civils, de l’autre, sont au centre des enjeux.

Ensuite, concrètement, si d’un point de vue politique, le changement de partenaire est envisageable pour les autorités maliennes, il n’en est pas de même sur le plan militaire. Le pays se trouverait isolé dans la sous-région. Ses voisins, dont le Niger, qui joue un rôle essentiel, et d’autres comme la Côte d’Ivoire, le Ghana, sont en désaccord. D’où le bras de fer en cours également avec la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). 

Pourquoi la réalité de l’existence même de l’organisation Wagner pose question ?

C’est l’une des aberrations actuelles. C’est à dire qu’officiellement, Wagner n’existe pas. La législation russe interdit le mercenariat tout comme la législation française. Ce qui explique pourquoi et le Premier ministre malien et le président centrafricain disent qu’ils n’ont jamais entendu parler de Wagner.

Mais nous savons que Wagner existe. Plus précisément, il s’agit des sociétés militaires privées financées par l’oligarque russe Evgueni Prigojine et placées sous la direction de Dmitri Outkine, un ancien officier du renseignement militaire russe. On les a vus pour la première fois en Ukraine en 2014, ensuite en Syrie, puis en Libye aux côtés du maréchal Khalifa Haftar. Surtout, on a vu ces paramiliatires par moment bénéficier du soutien de l’armée russe en Libye par exemple. En Afrique subsaharienne, ils ont été à la manoeuvre au Mozambique avec le résultat que l’on connaît, et tout particulièrement en Centrafrique.

Pour brouiller les pistes, Wagner créé des déclinaisons locales pour être dans le droit national du pays dans lequel il opère. 

Pourquoi le recours du Mali à cette société de mercenariat crispe t-il autant les partenaires traditionnels du pays, Francce en tête ?

Le groupe Wagner est accusé, notamment par la France, de se rémunérer sur les ressources des pays dans lesquels il intervient et de servir les intérêts du Kremlin dans sa conquête géopolitique. Le vrai problème, c’est que le recours à Wagner ne sera pas sans conséquence, d’une part pour les populations, et d’autre part, pour l’armée malienne qui sera attaquée très frontalement et n’aura pas le backup de ses autres partenaires. 

Roland Marchal, chercheur CNRS/Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de Sciences Po Paris.© Gregory Cales / AFP

Les premiers qui vont souffrir et qui vont être tués, ce seront les civils. Ce sont eux qui ont le plus à perdre dans cette histoire qui ressemble de plus en plus à une lutte pour le pouvoir. Ensuite, ce seront les militaires maliens qui sont sur le terrain, eux qui paient déjà un lourd tribut.

Finalement, tout en niant l’arrivée de Wagner au Mali, la Russie ne fait que renforcer son partenariat militaire avec les autorités, jusqu’à fournir près de 80 % des équipements… À quoi joue le Kremlin ?

Les Russes veulent montrer qu’ils offrent plus et mieux que les Français. Mais ils n’ont pas la même approche que les autres partenaires habituels du Mali. Les Chinois font du soft power. Ils ne se mettent jamais en contradiction frontale avec les Occidentaux. Ils ne proposent pas d’alternative globale sur des questions de sécurité et sont très prudents. Quand ils se positionnent, c’est plutôt du côté de la communauté internationale. Les Russes, eux, n’ont pas de soft power. C’est quand même une énorme différence. 

Plusieurs groupes armés maliens se sont prononcés contre le recours de la société paramilitaires russe…

De nombreux Maliens ont bien compris que l’arrivée des Russes procèdera d’un accord avec le sommet de l’Etat et qu’ensuite, sur le terrain, les groupes comme la Coordination des mouvements de l’Azawad, alliés ou pas alliés, n’auront le choix qu’entre le silence et la confrontation. Avec les Français, c’est différent parce qu’il y a au moins des négociations et la possibilité de recourir au dialogue.

Que pourrait représenter le coût financier d’un recours au groupe de sécurité privée russe pour Bamako ?

La facture de l’opération avec Wagner sera forcément très élevée. S’ils arrivent au Mali, il faudrait que la société investisse sur la qualité de ses combattants et sur des moyens aériens significatifs. Parce que les Maliens ne pourront plus compter sur les Américains qui ont déjà averti qu’ils n’acceptaient pas que Wagner s’installe. Ils menacent de ne plus donner de renseignements. Les moyens aériens des Français ne seront plus à disposition et la Minusma sera sans doute beaucoup plus prudente, compte tenu des dommages collatéraux constatés dans d’autres pays comme la Centrafrique. Tous ces partenaires ne voudront pas être associés à des cas de bavures.

Et sur le terrain, en termes de réorganisation…

Le Mali prendrait, également, un très grand risque sur le terrain puisque la présence française même réduite garantit une présence européenne, à travers la force Tabuka. Sans cela, Bamako perdrait l’appui budgétaire dont il bénéficie actuellement dans son combat contre le terrorisme.

Il y a un autre aspect qui apparaît au second plan mais qui me semble essentiel ; c’est le bilan de Wagner. Si on regarde les gains militaires obtenus par les salariés de Wagner en Centrafrique, ils sont conséquents mais les mouvements armés auxquels ils s’opposaient n’étaient pas aussi bien équipés, aussi bien organisés et entraînés que les groupes djihadistes qu’on retrouve aujourd’hui au Sahel. 

Est-ce que l’Europe parle d’une seule voix sur ce dossier ?

Plusieurs pays européens, France et Allemagne en tête, ont prévenu qu’un accord entre Bamako et Wagner remettrait en cause leur présence militaire au Mali. Mais on sait qu’au niveau européen, il y a des divergences. Officiellement, les États européens ne peuvent pas travailler avec les Russes, mais d’un autre côté, ils ne veulent pas tout perdre. Parce qu’en quelque sorte, participer à la lutte contre le terrorisme, c’est aussi avoir un contrôle sur les migrations. Cet aspect intéresse de nombreux pays européens qui sont prêts à tout pour garder les migrants de l’autre côté de la Méditerranée. Il y a un débat politique qui est sans doute beaucoup plus large où les positions sont plus nuancées que ce qui apparaît dans les discours et déclarations publiques.

Quels sont les gains attendus par l’actuel pouvoir malien dans sa stratégie anti-France ?

En se tournant vers Moscou, l’actuel pouvoir s’adresse aussi à la rue malienne. Pour prolonger la transition, la junte sait qu’elle aura besoin d’un soutien populaire. Le fait que le Premier ministre Maïga et d’autres officiers au pouvoir aient été formés en URSS est également un élément important à prendre en compte. Ils surfent sur un certain courant de l’opinion publique malienne qui veut que les militaires russes sont forcément plus efficaces sur le terrain. Il y a un mythe autour des combattants russes qui date de l’époque soviétique.

Cette opinion pense aussi que les exactions commises par les paramilitaires russes en Centrafrique ne sont pas un frein puisqu’il y en a aussi eu sur le sol malien, et l’ONU a enquêté sur ces cas et établit certaines responsabilités. Cet argument retient d’autaNt mieux l’attention que l’intervention française n’a pas vraiment permis d’améliorer la situation sécuritaire et n’est pas non plus exempte de reproches.

La stratégie des officiels maliens fontionne, mais seulement en apparence. Car si Bamako prenait la décision finale d’aller vers Wagner, les officiers au pouvoir auraient des problèmes avec leur propres troupes qui se trouveraient fragilisés et dans une posture extrêmement délicate puisque la communauté internationale aura levé le pied. 

Que devraient faire la France et le Mali après huit ans d’engagement ?

Il faudrait plutôt remettre les choses à plat, au lieu de rester arc-boutés sur leur position. Les deux États devraient tout revoir ensemble et la France devrait aussi revoir son action dans tous les pays concernés. La stratégie de la France de mettre en avant un pays et de se brouiller publiquement avec un autre, alors qu’ils sont tous deux fragilisés, même si ce n’est pas au même niveau, n’est pas payante.

On sait désormais qu’une intervention internationale ne peut pas durer. Plus les gens ont le sentiment qu’une armée gère, plus elle est perçue comme une force étrangère.

Avec Le Point propos recueillis par Viviane Forson

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