Sénégal – Violences dans les stades : les navétanes victimes de leur succès ?

Lors de la finale des navétanes de Mbour, en 2015. © Moussa Diallo via Youtube

Suspendu à Dakar en raison d’affrontements entre supporters, ce tournoi de football amateur et très populaire est l’enjeu d’intérêts politiques et occultes. Peut-il vraiment être réformé ?

Les « navétanes » reprendront-elles à Dakar ? Ce tournoi de football amateur, qui se déroule en marge des ligues professionnelles, a été suspendu le 7 décembre dans la capitale sénégalaise par Matar Bâ, le ministre des Sports, en raison de violences répétées. La veille, des affrontements entre supporters et policiers avaient fait au moins deux morts et une trentaine de blessés dans le stade Ngalandou-Diouf, à Rufisque. S’y tenait une demi-finale opposant l’ASC Thiawlène à l’ASC Guiff. Deux équipes de quartiers dont les supporters sont connus pour leur fanatisme.

MACKY SALL AVAIT DÉNONCÉ SUR TWITTER « UNE SPIRALE DE VIOLENCES QUI [DEVAIT] IMMÉDIATEMENT CESSER »

Dès le coup d’envoi, la tension était palpable. Le match a basculé vers la fin de la deuxième période après que l’ASC Guiff a pris l’ascendant en ouvrant le score sur un penalty contesté. Impuissants, les préposés à la sécurité n’ont pu empêcher une foule surexcitée d’envahir la pelouse et de saccager le stade pourtant remis à neuf il y a trois ans. « Il y avait déjà eu des bagarres avant que le match ne commence, raconte un témoin basé sur place. Les organisateurs n’ont pas eu le discernement de l’annuler. »

Fin novembre déjà, à Guédiawaye, en banlieue dakaroise, la destruction d’une partie du stade Amadou-Barry après des échauffourées entre supporters à l’issue d’une rencontre avait poussé le préfet à suspendre la compétition au niveau départemental. Face à ces multiples incidents, le président Macky Sall avait dénoncé sur twitter « une spirale de violences qui [devait] immédiatement cesser », tandis qu’au Parlement, plusieurs députés appelaient à une grande réforme de cette compétition dont les enjeux dépassent le simple cadre récréatif.

Le club le plus titré du pays

C’est en 1969, avec la réforme du sport initiée par Lamine Diack, alors commissaire aux Sports sous Léopold Sédar Senghor, que le phénomène prend de l’ampleur. « À l’époque, les équipes de football étaient beaucoup trop nombreuses. Et l’élite sportive était très dispersée. Il fallait fusionner les associations sportives », rappelle Alioune Diakhaté Mbaye, docteur en sciences sportives et auteur de l’ouvrage Les Sports navétanes au Sénégal, publié en 2017 aux éditions L’Harmattan.

NAVÉTANE EST UNE FRANCISATION DU MOT WOLOF NAWET, QUI VEUT DIRE « HIVERNAGE »

Cette restructuration a notamment permis la création du Jaraaf de Dakar, le club de football le plus titré du Sénégal, né de la fusion entre Les Espoirs de Dakar et le Foyer France Sénégal. « Ces fusions ont marqué la renaissance du football sénégalais. Mais la réforme a laissé sur le carreau beaucoup de jeunes footballeurs qui se sont finalement repliés sur les équipes de quartier », déplore Alioune Diakhaté Mbaye.

Au début, les tournois se déroulaient durant trois mois, pendant les vacances scolaires et universitaires, entre juillet et septembre. Ce qui coïncidait avec la saison des pluies, d’où le nom de navétane, une francisation du mot wolof nawet, qui veut dire « hivernage ».

Mais très vite, l’engouement suscité par les équipes contraint l’État à encadrer le phénomène en créant, en 1976, l’Organisation nationale pour la coordination des activités de vacances (Oncav), à laquelle doivent s’affilier toutes les associations sportives et culturelles de quartier ainsi que leurs joueurs. La structure compte aujourd’hui plus de 8 000 équipes de navétanes, dont 600 uniquement à Dakar.

LES ENJEUX SONT DEVENUS BEAUCOUP PLUS IMPORTANTS, LES MATCHS DRAINENT ÉNORMÉMENT DE MONDE

Aujourd’hui, le calendrier des très populaires navétanes s’est rallongé et chevauche la rentrée scolaire. « Avec ce grand nombre d’équipes, les enjeux sont devenus beaucoup plus importants. Les matchs drainent énormément de monde », souligne Mamadou Koumé, journaliste sportif. Entre 2 000 et 3 000 supporters en moyenne. « Certains matchs se jouent même à guichets fermés. Ils attirent plus de spectateurs que les rencontres du championnat professionnel », affirme Daddy, joueur de navétanes de 29 ans dont le rêve de devenir professionnel a été brisé par un agent peu scrupuleux. Plusieurs gloires sénégalaises y ont d’ailleurs fait leurs premiers pas, à l’image d’El Hadj Diouf, Tony Sylva, Ousmane Sène, Jules Bocandé ou de footballeurs en train d’émerger, comme Diafra Sakho ou Cheikh Ndoye.

Très grande opacité

Avec des billets vendus entre 500 et 2 000 F CFA, les recettes au bout d’une saison (qui peut durer jusqu’à six mois, de juillet à janvier) se chiffrent en plusieurs dizaines de millions de francs CFA partagés entre l’Oncav, qui organise les matchs, les gestionnaires de stades et les municipalités. En 2020, les phases nationales, qui regroupent les champions des différentes régions du pays, ont généré environ 80 millions de F CFA (120 000 euros). Mais seul un faible pourcentage revient aux équipes elles-mêmes. « Les fonds sont gérés dans une très grande opacité. On ne sait pas comment l’argent est redistribué », dénonce Mamadou Koumé, également auteur de Sénégal – la saga de l’équipe nationale de football, sorti en novembre aux éditions L’Harmattan. Contacté par Jeune Afrique, Amadou Kane, président de l’Oncav et actuel vice-président de la Fédération sénégalaise de football, n’a pas répondu à nos sollicitations.

LES POLITIQUES S’INTÉRESSENT BEAUCOUP AUX NAVÉTANES

De fait, les équipes doivent compter sur les dons et le mécénat d’opérateurs économiques mais surtout d’acteurs politiques pour exister. « Les politiques s’intéressent beaucoup aux navétanes, parce que c’est un phénomène massif. Pour avoir une base politique dans un quartier, il faut s’appuyer sur les navétanes. Et l’opposition comme le pouvoir veulent les contrôler », assure Alioune Diakhaté Mbaye.

Ascension politique

Un grand nombre de personnalités ont bâti leur ascension politique au Sénégal en sponsorisant les équipes de leur commune. À commencer par Matar Bâ, le ministre des Sports et actuel maire de Fatick, qui a présidé l’Oncav entre 2008 et 2011. Ou encore comme Abdoulaye Saydou Sow, ministre de l’Urbanisme et actuel président de la ligue de football amateur, également passé à la tête de l’Oncav. Il dirige l’AS Kaffrine, club phare de la région du même nom, qui évolue aujourd’hui en national 1 après avoir longtemps été une équipe de navétanes.

À Keur Massar, à l’est de Dakar, Daddy attend avec impatience la reprise de la compétition, mais la saison pourrait être définitivement arrêtée si de nouveaux incidents étaient enregistrés. « L’attachement des populations aux équipes est extrêmement fort. Mais les violences constatées ces derniers jours dans les stades ne diffèrent pas de celles de mars 2021 dans les rues [après l’arrestation de l’opposant Ousmane Sonko], estime Alioune Diakhaté Mbaye. Beaucoup de ces jeunes viennent de quartiers défavorisés où sévit le chômage. Ce sont des personnes qui se défoulent à la moindre occasion parce qu’elles n’ont pas de perspectives. »

Avec Jeune Afrique par Mawunyo Hermann Boko

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