A Paris, le petit coiffeur des grands d’Afrique, patrons, présidents ou dictateurs

Laurent Gbagbo en 1988 à Paris, photographié par les Renseignements généraux français.

Laurent Gbagbo en 1988 à Paris, photographié par les Renseignements généraux français. Crédits : DR

C’est également ici au rez-de-chaussée du centre d’hébergement social AFTAM pour travailleurs africains qu’il a coiffé en 1985 un colonel tchadien en formation à l’Ecole de guerre inter-armées, du nom d’Idriss Déby. Il a fait autant quatre années plus tard à un colonel malien nommé Amadou Toumani Touré, lui aussi en stage d’état-major à Paris.

On connaît la suite : les trois clients de Sidya Sagna sont rentrés chacun dans leur pays pour accéder, souvent par la force, à la magistrature suprême. Lui est resté à Paris pour continuer à vendre ses services à d’autres têtes africaines, « couronnées » ou sur le point de l’être.

De sa main experte, le coiffeur que tout le monde appelle par son nom de famille, Sagna, a offert une belle coupe au colonel nigérien Ibrahim Baré Mainassara avant qu’il ne rentre à Niamey pour devenir chef de l’Etat de 1996 à 1999.

Ancien commandant de la Mission des Nations unies au Congo (Monusco), ancien chef de la Mission des Nations unies en République centrafricaine (Minusca), le général sénégalais Babacar Gaye est aussi passé ici, sous les regards d’autres clients qui attendent leur tour assis en demi-cercle sur des sièges.

En bon voisin du « foyer », cheikh Babacar Fall, premier directeur général de la compagnie aérienne Air Afrique, y est venu faire un tour, tout comme le Malien Alpha Oumar Konaré, de passage à Paris.

« Alpha n’était même pas encore ministre quand je lui ai coupé les cheveux. Il l’a été bien plus tard avant de devenir finalement président de la République pendant deux mandats de dix ans [1992-2002] », se souvient Sagna, du haut de son mètre quatre-vingt-dix.

Le Malien Alpha Oumar Konaré à Bamako,  en 1992, année où il devient président.

Le Malien Alpha Oumar Konaré à Bamako, en 1992, année où il devient président. Crédits : FRANCOIS ROJON/AFP

Un tableau de chasse bien garni

Derrière sa silhouette sahélienne, le coiffeur, qui porte bien ses 76 ans, raconte avec jubilation ses séances avec des chefs d’Etat africains en exercice. Sortant d’une brève hospitalisation à la Pitié-Salpêtrière dans le 13e arrondissement, le Burkinabé Blaise Compaoré, avait senti en 1991 le besoin d’une bonne coupe. Sagna s’est collé à la tâche, suivant un mode opératoire qu’il décrit aujourd’hui encore avec nostalgie et sens du détail.

« Une belle voiture de l’ambassade du Burkina Faso, se souvient-il, était venue me chercher avec tout mon matériel de travail. Guidé par le protocole, je suis arrivé dans la suite de Blaise dans son hôtel du 16e. C’est là que je l’ai coiffé avant d’être redéposé dans mon studio par la même voiture. »

Blaise Compaoré en 1987, une semaine après avoir accédé au pouvoir au Burkina Faso.

Blaise Compaoré en 1987, une semaine après avoir accédé au pouvoir au Burkina Faso. Crédits : INA

Autre président africain, même scénario : de passage à Paris, le Béninois Mathieu Kerekou (…) fit appel aux services de Sagna qui déplaçait à l’époque sa carapace avec beaucoup plus de facilité qu’aujourd’hui.

« J’ai été prévenu par l’ambassadeur du Bénin à Paris que je devais venir à l’hôtel de Kerekou pour lui couper les cheveux. A mon arrivée, il était très détendu et avait même plaisanté plusieurs fois avant le début de la séance. Il a bien apprécié sa coupe », se souvient, plus de trente ans plus tard, Sidya Sagna, les cheveux blanchis par l’âge et les épreuves de la vie.

Etait-il ressorti de ces deux rendez-vous présidentiels avec une mallette d’argent, comme il était d’usage à chaque fois qu’on était reçu par Omar Bongo, autre chef d’Etat africain ?

Lire aussi : Déby, l’Union africaine et le devoir d’exemplarité

A la question, Sagna répond par un sourire énigmatique. Il préfère plutôt parler de la conjoncture de l’époque. « Les chefs d’Etat ne payaient pas directement eux-mêmes, confie-t-il. C’est l’aide de camp ou une autre personne de l’entourage qui s’en chargeait. Je puis simplement dire qu’on pouvait alors faire jusqu’à 4 millions de francs de chiffre d’affaires mensuel [en anciens francs, c’est-à-dire 4 000 francs, soit quatre fois le salaire d’un ouvrier de l’époque], surtout avec de gros pourboires laissés par certains illustres clients. »

Devant l’insistance, « le coiffeur des présidents » concède quelques éléments sur l’état de son patrimoine : des comptes bancaires avec de quoi vivre dans la dignité en France, une maison et un terrain à mettre en valeur à Banjul, quand il rentrera au pays, après le départ de Yahya Jammeh du pouvoir.

La main de Dieu

En attendant, Sagna assure le service sept jours sur sept, de 10 heures à 19 heures. Il ne pense nullement à la retraite, ni même aux vacances qu’il n’a jamais prises en près de quarante années de métier.

Pour lui, la coiffure n’est pas seulement une activité génératrice de revenus. C’est une passion de jeunesse. Dès ses premières années sur le banc de l’école, il se met à couper aux ciseaux les cheveux de ses camarades. Ses talents se confirment au collège puis au lycée, où il passe du bénévolat à la prestation rémunérée. A cet âge-là déjà, il coupe les cheveux de Babacar Ndiaye, premier ambassadeur du Sénégal à Banjul. « Personne ne m’a formé, c’est la main de Dieu », insiste le Franco-Gambien.

En 1973, il cède aux sirènes de l’aventure et prend les chemins de la France.

Nul besoin de visa pour les ressortissants d’anciennes colonies françaises d’Afrique subsaharienne. Sagna se fait alors passer pour un Sénégalais afin d’atterrir à Paris, malgré son français approximatif. Dans la capitale française s’offre à lui la possibilité d’être employé dans une parfumerie puis celle de devenir interprète à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle.

Il finit par saisir la première opportunité et travaille trois mois, juste le temps d’obtenir une affiliation à la Sécurité sociale.

Avec ses premières économies, Sagna se rend au magasin BHV pour acheter une tondeuse manuelle et s’installe au foyer africain de la rue de Sedaine, dans le 11e arrondissement de Paris. Il y coiffera sans distinction riches et pauvres jusqu’à l’incendie criminel de 1980 qui ravage le foyer, faisant trois morts et imposant le relogement des travailleurs africains au 11-13, rue de Bellièvre, dans le 13e arrondissement.

Le colonel Idriss Déby en 1990. Quatre ans plus tôt, en 1986, le Tchadien entre à l'Ecole de guerre inter-armées, à Paris, et se fait régulièrement couper les cheveux par Sidya Sagna.

Le colonel Idriss Déby en 1990. Quatre ans plus tôt, en 1986, le Tchadien entre à l’Ecole de guerre inter-armées, à Paris, et se fait régulièrement couper les cheveux par Sidya Sagna. Crédits : INA

Depuis trente-six années, Sagna a aménagé ici le salon de coiffure dans lequel il a reçu les présidents Amadou Toumani Touré, Laurent Gbagbo, Idriss Déby Itno, Ibrahim Baré Mainassara, Alpha Oumar Konaré mais aussi des anonymes qui viennent s’offrir pour 5 euros une coupe sans rendez-vous assurée par ses doigts porteurs de bonheur.

De ses prestigieux clients, « le coiffeur des présidents » n’a jamais eu aucune nouvelle. « Seul Alpha Oumar Konaré faisait prendre de mes nouvelles par son chauffeur », a-t-il affirmé, sans rancune ni regrets.

Sidya Sagna en 2016. Le Franco-Gambien, aujourd'hui 76 ans, a coupé les cheveux de nombre de personnalités politiques africaines de passage à Paris.

Sidya Sagna en 2016. Le Franco-Gambien, aujourd’hui 76 ans, a coupé les cheveux de nombre de personnalités politiques africaines de passage à Paris. Crédits : DR

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4 Réponses to “A Paris, le petit coiffeur des grands d’Afrique, patrons, présidents ou dictateurs”

  1. La revue de Claire Says:

    Il est d’une bonté et d’un talent

  2. Bouesso Says:

    Pauvre Sagna, tu serais en principe le coiffeur le plus riche du monde…

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