Face aux interventions de la police américaine de l’immigration, de nombreux migrants au statut menacé se dirigent désormais vers le Canada. Et des passeurs profitent de ce climat de peur mis en place par l’administration Trump.
ÉTATS-UNIS – Dans les haut-parleurs, la voix de Kristi Noem résonne. « Si vous travaillez ici illégalement, vous serez le prochain », clame la responsable du département américain de la Sécurité intérieure.
Entre deux tubes musicaux, cette publicité d’une trentaine de secondes passe en boucle sur les chaînes de radio du pays de l’Oncle Sam. On va vous trouver et on va vous expulser
, promet d’un ton grave le bras droit de Donald Trump dans un message qu’on peut régulièrement entendre de San Diego à Miami.
Depuis des mois, ce type d’annonces pullulent dans les médias américains. Partez maintenant
, lance également Kristi Noem à la télévision, à destination des migrants au statut irrégulier, entourée d’images mêlant des arrestations de l’ICE, la police de l’immigration, avec des criminels menottés, mis dans un avion.
Si vous refusez, vous serez arrêtés et détenus
, ajoute la narratrice dans cette campagne de communication diffusée aussi sur les réseaux sociaux ou durant les pauses publicitaires des plateformes numériques comme Netflix. On y propose même un vol gratuit
et un chèque de 1000 $ US pour ceux qui acceptent de se livrer aux autorités.
Soinise fait partie des centaines de milliers de ressortissants haïtiens qui devraient prochainement perdre leur statut d’immigration. Photo : Radio-Canada / Romain Schué
Des centaines de milliers de personnes menacées
Je suis terrorisée
, lâche au téléphone, la voix tremblante, Maude, une ressortissante haïtienne de 38 ans qui vit dans l’État de Georgie, au sud de Washington.
Maude est un nom fictif. Pour éviter d’être pourchassée par l’ICE, elle préfère utiliser un nom d’emprunt. Dès que je mets un pied dehors, je ne peux plus respirer. Je n’amène même plus ma fille à l’école
, glisse, en pleurs, cette mère d’une jeune fille de 7 ans.
Je ne veux pas être la prochaine
, soupire-t-elle, en faisant référence à la mort d’une citoyenne américaine, à Minneapolis, tuée par balle par un agent de l’ICE.
Je ne sors plus, même pas pour jeter les poubelles ou faire les courses. Je me cache. On vit dans la privation, dans la peur. Une citation de Maude, une ressortissante haïtienne en Georgie
Quelques centaines de kilomètres plus au sud, Soinise a les larmes aux yeux. Tout le monde a peur. Tout le monde. On est obligés de rester à la maison. On n’a pas le choix
, insiste cette couturière haïtienne, rencontrée dans la cour de son petit studio du quartier de la Petite Haïti, au nord de Miami.
Quand je vois une voiture de l’ICE, je pense qu’elle va venir me prendre. Il y a même des voisins qui prennent le téléphone pour appeler les agents de l’ICE, pour dire de venir prendre les Haïtiens qui posent des problèmes dans le quartier
, déplore la quinquagénaire, qui a débarqué en Floride en 2020 avec un statut de protection temporaire (TPS).
Il n’y a plus de vie ici pour nous, les Haïtiens. Une citation de Soinise, une ressortissante haïtienne en Floride
Ce statut, accordé aux ressortissants de certains pays dont la sécurité est compromise dans leur pays d’origine, arrive à échéance le 3 février. Entre 350 000 et 500 000 Haïtiens sont concernés, selon différents chiffres diffusés par l’administration américaine.
Des centaines de milliers d’autres personnes de différentes nationalités (nouvelle fenêtre), parfois au pays depuis de longues années, ont également vu leur résidence temporaire être jetée aux vidanges ou menacée par Donald Trump.
Je connais des personnes qui sont allées au marché, et puis l’ICE est venu. On a pris ces gens, on les a mis dans une prison et dans un avion. C’est la vérité, c’est réel. Ça se passe vraiment
, confie Soinise, les yeux embués par la tristesse.
Les commerces de la Petite Haïti, quartier emblématique de Miami, restent régulièrement fermés, en raison de la situation actuelle. Photo : Radio-Canada / Romain Schué
Un cimetière abandonné
Non loin de là, un commerçant de la Petite Haïti soupire. Ici, c’est un cimetière abandonné. Abandonné
, répète le vieil homme, le visage défait, avachi sur son comptoir.
Mais ne donne pas mon nom, je ne veux pas de problème. Ce n’est pas une plaisanterie. C’est grave ce qu’il se passe avec ce king
, précise-t-il aussitôt en murmurant, afin d’éviter d’être entendu par les rares clients de son magasin.
Dans ce quartier connu pourtant pour ses rues vibrantes, de nombreuses boutiques ont baissé leur rideau de fer. Même en plein dimanche, là où, habituellement, des centaines de fidèles sortent des nombreuses églises du secteur et se réunissent dans les restaurants du coin. Seuls les klaxons lointains de circulation et quelques coqs solitaires, courant dans les jardins voisins, brisent ce troublant silence.
Jamais on n’avait éprouvé tant de craintes, tant de peur. Une citation de Walder Jules, pasteur à Miami
Les gens choisissent de se mettre à l’abri, reconnaît le pasteur Walder Jules, l’une des figures religieuses de la Petite Haïti. Ça ne vaut pas la peine de prendre le risque d’aller dans les rues.
La veille, chez mon coiffeur
, précise-t-il, il a eu vent d’une descente imminente de l’ICE. Ce n’est pas une surprise, c’était annoncé
, souligne le pasteur, tout en préparant son sermon pour la messe qui débute quelques minutes plus tard.
Parfois, je me demande si ça va arriver dans l’église. Mais j’ai des doutes. Ce serait mal vu. Violer le sanctuaire ici, ce serait une violation très, très grave
, estime-t-il.
Le pasteur Walder Jules est perplexe, les décisions de Donald Trump ont un fort impact sur sa communauté. Photo : Radio-Canada / Romain Schué
Des églises comme seul recours
Le pasteur Jules ne s’en cache pas : il aide volontairement tous ceux qui souhaitent rejoindre le Canada. Son église, confesse-t-il, peut financer des billets d’autobus pour se rendre, par exemple, à la frontière.
On ne peut pas nous empêcher d’aider quelqu’un économiquement, c’est la mission de l’église, se défend l’homme d’Église. Au Canada, il n’y a pas la police après vous à longueur de journée. C’est pour ça que ces gens essaient d’avoir un petit peu plus de liberté pour vivre.
Au téléphone, Maude prend un temps de respiration. Elle hésite, réfléchit, cherche ses mots. Retourner chez moi, c’est un suicide
, soutient-elle, en parlant de son pays natal. C’est comme si je me rendais à la mort. Là où mes parents habitent, la zone est occupée par les bandits.
Aide-soignante et diplômée dans le domaine juridique, la mère de famille vit désormais dans la clandestinité, l’angoisse et l’incertitude. Mais chaque jour passé en Georgie la rapproche d’une rafle de la police de l’immigration, craint la trentenaire haïtienne.

Depuis la mort d’une citoyenne américaine à Minneapolis, des manifestations ont eu lieu dans différentes villes américaines pour dénoncer les actions de l’ICE. Photo : Radio-Canada / Azeb Wolde-Giorghis
J’ai pris ma décision
, révèle Maude avec aplomb. Dans les prochains jours, elle prendra la direction du nord avec l’aide d’un passeur. Elle attend encore les instructions finales.
Bien sûr que je suis terrorisée, mais je n’ai pas d’autres options. Je ne veux pas être arrêtée par l’ICE
, glisse-t-elle, submergée par l’émotion.
Maude jure avoir conscience des risques de traverser la frontière, la nuit, dans un froid glacial. Ces dernières semaines, une vingtaine de personnes ont été retrouvées frigorifiées par les autorités canadiennes au sud du Québec. Certaines ont dû être transportées dans des hôpitaux pour traiter des signes d’hypothermie et des engelures.
Les gens qui traversent illégalement la frontière sont souvent mal équipés et mal vêtus pour le climat. Une citation de Erique Gasse, porte-parole de la GRC
Cette traversée est extrêmement périlleuse
, rappelle la Gendarmerie royale du Canada (GRC). Le territoire est très difficile d’accès à certains endroits
, explique un porte-parole de l’organisation fédérale.
Qu’importe, résume Maude. Je vais prendre le risque le moins élevé pour ma fille et moi. Je dois me battre pour elle. Mais j’ai ce sentiment de culpabilité, car je vais exposer mon enfant à quelque chose qu’elle n’a pas à vivre. Je prie jour et nuit pour que ça se passe bien
, avoue-t-elle avec fébrilité.
Dans la nuit du 2 au 3 août 2025, les agents de la GRC ont découvert un camion avec 44 migrants venant de traverser clandestinement la frontière, au sud du Québec. Photo : Photo fournie par la Gendarmerie royale du Canada
Une cachette pour 14 jours, promet un passeur
Comment a-t-elle trouvé son passeur? Quel sera le trajet? Lors de cette discussion téléphonique qui a lieu à la mi-janvier, Maude reste discrète. En réalité, elle ignore le parcours qu’elle devra emprunter.
Contrairement aux groupes indiens ou mexicains, souvent liés à des cartels, et qui publient fréquemment leurs offres sur les réseaux sociaux, les réseaux de passeurs liés à la communauté haïtienne fonctionnent essentiellement par le bouche-à-oreille.
Plusieurs groupes criminels s’engouffrent aussi dans cette brèche d’opportunités commerciales, profitant d’une demande de plus en plus élevée. Une recrudescence des passages irréguliers vers le Nord
est en ce moment constatée, confirme la GRC.
L’été passé, un réseau de passeurs originaires de la Turquie, ayant des ramifications à Montréal et aux États-Unis, a mené plusieurs traversées illégales vers le Québec avec, essentiellement, des migrants haïtiens. Au mois d’août, les forces de l’ordre ont même intercepté, à quelques encablures de la frontière, un camion de déménagement avec 44 personnes entassées se dirigeant vers Montréal.
Selon nos informations, ces passeurs turcs opéraient depuis la métropole et la plupart d’entre eux sont arrivés au pays comme demandeurs d’asile. À ce jour, six d’entre eux ont été arrêtés (nouvelle fenêtre), mais l’enquête est toujours en cours et d’autres complices sont dans la mire des agents canadiens.
Malgré le froid et la neige, des passeurs promettent des traversées clandestines sécuritaires. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Peux-tu venir à Minneapolis le 6 décembre?
C’est la première réponse d’un passeur d’origine somalienne qu’on a contacté en se faisant passer pour un père de famille haïtien, installé dans le Queens, à New York.
Par le biais d’une messagerie privée, ce passeur, dont les coordonnées nous ont été transmises par une source de confiance, nous parle d’une vague marche de 1 h 25
avec 5 ou 6 personnes
dans les bois du nord du Minnesota, un État frontalier avec le Manitoba. Sans plus de précisions.
Un chauffeur viendra vous chercher de l’autre côté [au Canada]
, assure-t-il, par message, en promettant un trajet sécuritaire
, malgré l’hiver. Le prix? 1500 [dollars américains] par personne
, répond-il simplement. Une somme standard pour ce type de passages clandestins, selon nos constatations.
Notre interlocuteur, visiblement bien au fait des lois canadiennes, propose même de nous cacher durant 14 jours, dans l’un de leurs refuges
à Winnipeg. Une durée qui n’est pas précisée par hasard.
Depuis une mise à jour des règles frontalières en 2023, la plupart des migrants arrivant des États-Unis sont renvoyés et ne peuvent déposer une demande d’asile. Seules quelques exceptions subsistent pour ceux qui ont de la famille proche au Canada ou qui sont capables de prouver leur présence au pays depuis deux semaines.
Avec ces passeurs, je joue ma dernière carte
, reprend Maude.
Vivre sans espoir, c’est ne plus vivre, poursuit-elle. Ce qu’il se passe là où je suis, c’est quelque chose d’inhumain. Si je n’entre pas au Canada, je vais mourir. Il faut tenter le tout pour le tout.
Avec Radio-Canada par Romain Schué



