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Cameroun : Samuel Eto’o veut-il aller trop vite et trop loin ?

septembre 3, 2022

Neuf mois après avoir pris la tête de la Fecafoot, l’ancien joueur multiplie les actes forts, et parfois controversés. Après le choix d’un équipementier inconnu du grand public, c’est la prolongation de la durée de son mandat qui fait polémique.

Samuel Eto’o avant un match de football de l’International Champions Cup entre l’Atletico Madrid et le Real Madrid, à East Rutherford, N.J., le 26 juillet 2019. © Steve Luciano/AP/SIPA

C’est le dernier coup d’éclat de Samuel Eto’o à la tête de la Fédération camerounaise de football (Fecafoot). Mercredi 31 août, alors que la polémique née du choix d’un nouvel équipementier pour remplacer Le Coq Sportif n’est toujours pas retombée, l’ancienne star du ballon rond a décidé de mettre fin aux fonctions du puissant général Pierre Semengue, 87 ans, jusque-là président de la Ligue professionnelle.

Semengue déboulonné

Personne n’avait encore réussi à déboulonner ce militaire à la retraite, réputé proche du président Paul Biya mais dont la gestion était controversée et qui, malgré dix années en fonction, n’était jamais parvenu à donner au football camerounais le rayonnement espéré. Mais c’était sans compter sur Samuel Eto’o.

Le 11 décembre 2021, quelques instants après son élection, l’ancien attaquant a juré de « lancer le chantier de la reconstruction [du] football » camerounais. Et depuis, l’enfant de Newbell est sur tous les fronts. À trois mois du premier anniversaire de son accession à la tête de la Fecafoot, qui va coïncider avec la participation du Cameroun à la Coupe du monde, le système Eto’o semble avoir atteint sa vitesse de croisière.

Après avoir obtenu un verdict favorable au Tribunal arbitral du sport (TAS) de Lausanne, lequel mettait fin à une querelle portant sur la légalité de l’assemblée générale de la Fecafoot, Samuel Eto’o a entrepris d’assainir les finances de la fédération. À l’issue d’un audit mené par le cabinet Stephens Moore, qui a révélé de nombreux dysfonctionnements financiers perpétrés sous la présidence de ses prédécesseurs, l’assemblée générale lui a donné mandat pour « recouvrer toutes les créances et avoirs de la Fecafoot, poursuivre les auteurs de malversations ou qui se serait servi des avantages accordés à la fédération à des fins personnelles ».

Un véritable feuilleton

De fait, pas une semaine ne se passe sans que le feuilleton Fecafoot ne fasse la Une de l’actualité camerounaise. Saluée par de nombreux acteurs locaux, la mise à l’écart de Pierre Semengue est presque passée inaperçue, immédiatement occultée par une autre « affaire » : la publication des résolutions de la dernière assemblée générale, qui s’est tenue le 27 août à Douala.

IL N’EN FALLAIT PAS PLUS POUR QUE LES DÉTRACTEURS D’ETO’O DÉNONCENT UN PROJET INAVOUÉ DE « PRÉSIDENCE À VIE »

Si celle-ci a fait des vagues, c’est parce que l’assemblée générale a adopté « à l’unanimité, la révision à la hausse de la durée du mandat du président de la fédération », qui passe donc de 4 à 7 ans, ainsi que « la révocation de Guibai Gaitama », l’un de ses membres réputé pour ses prises de position virulentes à l’encontre de Samuel Eto’o. Il n’en fallait pas plus pour que les détracteurs de ce dernier dénoncent une dérive autocratique et y voient un projet inavoué de « présidence à vie ».

Car au Cameroun, cette question du mandat est ultrasensible, tant elle fait écho aux batailles politiques et au maintien de Paul Biya au pouvoir (porté au sommet de l’État en 1982, il a été réélu en 2018 pour un 7e mandat). Ce record de longévité constituant le nœud gordien du débat dans le pays, Samuel Eto’o a beau bénéficier d’un large soutien au sein de l’opinion, l’annonce de la prolongation de son mandat n’a pas manqué de faire des remous. Si bien que la Fecafoot a dû s’expliquer.

« C’est la résultante de l’excellent travail mené par M. Eto’o sur le terrain en 9 mois, s’est justifié le chargé de communication de la fédération sur les antennes d’une chaine de télévision privée. Soixante-six personnes ont adopté ce texte à l’unanimité. Si l’on compare aux 43 voix qu’il avait obtenues lors de son élection, ça veut dire que 17 personnes ont été convaincues par son travail. »

DANS LE CAMP ETO’O, ON SE RÉJOUIT DE CE TEXTE QUI MET UN TERME DÉFINITIF AUX SPÉCULATIONS SUR SES AMBITIONS POLITIQUES

Pas suffisant pour apaiser les opposants à cette mesure, qui dénoncent un texte taillé sur mesure et une forme d’impunité. « Le président de la Fecafoot a été condamné en juin dernier à 22 mois de prison. Il s’agit d’une situation d’inéligibilité qui, selon l’article 47, aurait dû entrainer son retrait, affirme un journaliste présent lors de l’assemblée générale. Or non seulement la vacance n’a pas été constatée mais en plus, les statuts ont été changés et le point indiquant que toute personne condamnée devenait de facto inéligible a été modifié. Et voilà que l’on apprend que cette disposition ne concerne que ceux ayant eu des peines privatives de liberté avec certificat de détention. »

Dans le camp Eto’o, on se réjouit néanmoins de l’adoption de ce texte qui, selon les proches du président, met un terme définitif aux spéculations sur ses ambitions politiques. « On ne nous dira plus qu’il se prépare pour la présidentielle de 2025, vu qu’à cette date, il sera encore concentré sur son mandat », veut croire l’un de ses soutiens. Reste à voir si la Confédération africaine de football (CAF) et la Fifa entérineront les décisions de l’assemblée générale.

Avec Jeune Afrique par Franck Foute

Cameroun : pour Samuel Eto’o, la victoire n’est-elle que provisoire ?

août 26, 2022

Après plusieurs mois de litige, le Tribunal arbitral du sport a validé l’élection de Samuel Eto’o à la tête de la Fecafoot. Mais pour l’ex-international, le répit pourrait n’être que de courte durée.

Samuel Eto’o, ex-joueur professionnel de football. © Vincent FOURNIER/JA

Samuel Eto’o a remporté une première manche, qu’il n’a pas hésité, via un communiqué, à qualifier « d’historique », mais l’affaire n’est pas pour autant terminée. Le Tribunal arbitral du sport (TAS), sis à Lausanne (Suisse), a certes mis un terme au litige juridique qui menaçait d’invalider l’élection de l’ancien joueur à la tête de la Fédération camerounaise de football (Fecafoot), en décembre 2021.

Le contentieux portait sur la composition de l’assemblée générale de la Fecafoot : Samuel Eto’o avait été désigné par le collège élu en octobre 2021, mais ses adversaires estimaient que seul était légitime le collège constitué en 2009 – c’est lui qui avait contesté l’élection de l’ancien capitaine des Lions indomptables devant le TAS.

La majeure partie des contestataires avait, au fil des mois suivants, fini par rallier Eto’o et par soutenir son projet de réforme et d’apaisement du football camerounais. Le 31 mars, un accord entre Eto’o, d’une part, et 56 des 74 membres du collège de 2009, d’autre part, avait finalement été signé, qui reconnaissait « la légitimité de l’Assemblée générale ayant élu Samuel Eto’o à la présidence de la Fecafoot ». L’ex-international s’en était réjoui, tout en tâclant dans un communiqué « les complotistes [qui cherchaient] à paralyser le football camerounais ».

Rendant sa décision le 24 août dernier, le TAS s’est appuyé sur le pacte du 31 mars pour déclarer que l’affaire était close. Mais l’est-elle vraiment ? La majorité des membres du collège de 2009 a rendu les armes, certes, mais les contestataires les plus radicaux ne souhaitent pas en rester là.

Abdouraman Hamadou, le mandataire de cette faction rivale, a en effet eu tôt fait de dénoncer le verdict du TAS. L’affaire pourrait maintenant être portée devant le Tribunal fédéral suisse, lequel devrait être saisi dès la semaine prochaine. Samuel Eto’o, qui n’a pas boudé son plaisir après la décision du TAS, va sans doute devoir rapidement repartir au combat.

Avec Jeune Afrique par Alexandre Billebault

Mais qu’est-ce que Macron peut bien venir faire au Cameroun ?

juillet 20, 2022

Une visite officielle n’est jamais anodine et Emmanuel Macron, qui s’apprête à se rendre au Cameroun, en est forcément conscient. Dès lors, la question se pose : dans le contexte politique très particulier à Yaoundé, quels messages veut-il faire passer, et à qui ?

Emmanuel Macron et Paul Biya, le 10 octobre 2019 à Lyon. © Laurent Cipriani/AFP

On annonce la visite imminente du président de la République française au Cameroun. Il serait accompagné de Catherine Colonna, ministre des Affaires européennes et étrangères, d’Alexis Kohler, secrétaire général de l’Élysée, de Franck Paris, le monsieur Afrique du président, et de Christophe Bigot, directeur Afrique du ministère des Affaires Européennes et Étrangères. Donc, pas une visite anodine, une vraie visite d’État pour un président re-nouvellement élu.
La question qui se pose est la suivante : pourquoi tant de précipitation, tant d’honneurs et en fin de compte, pour quoi faire et pourquoi le Cameroun ?

Pour avoir suivi et suivre toujours de près, voire de très près, la politique intérieure du Cameroun, nous ne pouvons nous étonner car c’est la suite logique d’une politique initiée depuis longtemps : soutenir sans le dire ouvertement Paul Biya et, peut-être, obtenir des gages économiques ?

La constante de la politique française depuis la fin de la Françafrique semble être de faire confiance à celui qui est en place, à sa succession choisie, plutôt que de jouer la carte du renouveau et de la rupture, par peur de l’inconnu, la nouvelle femme ou le nouvel homme dont on ne connaît pas vraiment les objectifs. Au Cameroun comme ailleurs en Afrique.

Il ne peut ignorer…

On nous a dit et répété au ministère des Affaires étrangères, où nous avons rencontré de nombreuses personnes – d’ailleurs de moins en moins responsables –, que la France ne se mêlait jamais des affaires intérieures d’un autre pays. Comment y croire ? Y croient-ils eux-mêmes ?

C’est, en effet, difficile à croire alors que cette visite se situe en pleine période de succession à la tête de l’État camerounais. Alors que les guerres intestines font rage pour succéder à Paul Biya, qui n’est pas éternel, Emmanuel Macron vient passer deux jours au Cameroun. Il ne peut ignorer les luttes au sein du RDPC, le choix de Paul Biya, le choix de Chantal Biya, la montée en puissance de Franck Biya (notons au passage qu’il a été reçu récemment à l’Élysée), les progressistes du RDPC – s’ils ont le courage de s’affirmer. Il ne peut ignorer les forces de l’opposition qui font un score si médiocre aux présidentielles, en particulier Maurice Kamto, il en connaît les raisons. Il ne peut ignorer les problèmes du Noso et les dissidences violentes et sécessionnistes induites. Il ne peut ignorer les accords de défense avec la Russie et les agissements de la Chine…

Il ne peut ignorer que l’avenir du Cameroun pèsera fortement sur la stabilité de l’Afrique centrale et de l’Ouest.

Que vient-il faire ?

Il y a maintenant très longtemps que nous suivons, de l’intérieur, l’évolution politique du Cameroun : l’affaiblissement progressif du SDF de John Fru Ndi, qui aurait dû gagner les présidentielles de 1992, la dissidence de Bernard Muna, qui a quitté le SDF pour tenter de relancer une opposition trop proche du pouvoir et trop noyautée par Fru Ndi, le retrait d’Akéré Muna face à la division de l’opposition, la défaite de Maurice Kamto et sa mise à l’écart de la scène politique.
Il ne peut ignorer cela.

Il ne peut ignorer la corruption profonde qui règne dans toute la société et qui est un instrument politique, comme le communautarisme diviseur mis en place par le pouvoir, ni ces opérations Épervier qui mettent hors circuit les opposants dangereux, Marafa Hamidou Yaya en étant le plus représentatif, par suspicion de corruption… un comble. Mais tout ceci est fait dans la légalité, car c’est la loi telle qu’elle est écrite par le pouvoir qui le permet. À ce titre, la loi est un instrument politique qui donne une apparence de démocratie, et non un instrument d’égalité au service du peuple.

Le choix entre la rupture et la continuité

Que reste-t-il aux Camerounaises et aux Camerounais pour se projeter dans un avenir libéré des griffes d’un homme, d’une famille, d’un entourage proche qui n’ont aucunement l’intention de se retirer de la politique, bien au contraire ?

Il suffit de regarder dans le monde quels processus ont été employés par les peuples qui ont dit : « ça suffit ! » Et on a la réponse.

Cependant, il faut aussi regarder quels ont été les résultats. Et là, on ne peut pas dire qu’ils ont dépassé les espérances, on peut même dire que les déceptions ont été nombreuses et déchirantes. C’est une leçon à méditer, mais elle ne doit pas conduire à l’immobilisme politique et à la reconduction de ce qui est par rapport à ce qui pourrait être. Ce serait tuer l’avenir.

Le Cameroun a le choix dès maintenant entre la rupture et la continuité. Les forces politiques devraient se positionner face à ces deux options pour que les alternatives soient claires dans le court terme.

Alors, qu’allez-vous faire, Monsieur le Président ? Continuer à écouter vos conseillers, qui jusqu’ici n’ont pas fait preuve de clairvoyance, ou faire confiance à l’avenir, aux femmes et aux hommes nouveaux, aux vrais démocrates, à celles et ceux qui ne se cachent pas derrière une démocratie de façade appuyée sur une loi de circonstances ? Ou bien allez-vous prendre le risque de voir l’Afrique différemment, particulièrement le Cameroun, en favorisant le progressisme en politique, en donnant des signes en ce sens aux populations avides de Liberté et d’Égalité ?

Puisque vous êtes là, au Cameroun, le Cameroun vous regarde, et certainement pas que lui.

Avec Jeune Afrique

Dalami Mahaman

Par Dalami Mahaman

Conseiller politique, consultant en relation publique

François Meynent

Par François Meynent

Consultant en politique africaine

Cameroun : le plus vieux policier du monde fête ses 90 ans

juillet 1, 2022

Toujours en activité, le délégué général camerounais à la Sureté nationale, Martin Mbarga Nguélé, a soufflé 90 bougies ce 1er juillet.

© Damien Glez

Un record du monde, présumé, ne se boude pas. Et sur un continent qui glorifie l’expérience des anciens, la célébration du début de la dixième décennie du Camerounais Martin Mbarga Nguélé ne pouvait passer inaperçue. Qu’importe si caresser les forces de l’ordre dans le sens du poil semble proscrit dans la presse contemporaine, ce sont les journaux qui ont souligné l’anniversaire du patron de la police camerounaise avec ferveur. Le quotidien InfoMatin, par exemple, lui a consacré une couverture titrée « 90 ans et ses dents toutes blanches ». Le titre Les Scoops d’Afrique, lui, ne s’est pas fait prier pour lancer un « merci pour les services rendus à la nation et que le Seigneur lui accorde encore longue vie ».

Haut fonctionnaire, délégué général à la Sûreté nationale depuis août 2010 et conseiller à la présidence du Cameroun, Martin Mbarga Nguélé a notamment joué un rôle dans la numérisation des actes de naissance. Originaire du département du Nyong-et-So’o, dans la région Centre du Cameroun, il sort diplômé de l’École normale supérieure de police de Yaoundé et intègre la corporation policière en 1951. Il devient inspecteur de police dès l’âge de 19 ans, puis commissaire divisionnaire à l’aube de la cinquantaine. Le policier occupera également des postes diplomatiques comme ceux d’ambassadeur du Cameroun en Espagne et au Brésil.

Nonagénaire insubmersible

Forcément dithyrambique en un jour d’anniversaire, la presse attribue au nonagénaire un usage équilibré du « bâton et de la carotte », bâton semble-t-il impitoyable pour les « ripoux » de tout poil. En 2012, l’ouvrage Politique de défense et sécurité nationale au Cameroun de Victorin Hameni Bieleu, dressait le portrait d’un Martin Mbarga Nguélé « brave » et « brutalement projeté dans l’arène politique sans préparation préalable ». Le livre rappelait la période chaotique de la tentative de putsch commanditée, en avril 1984, par la garde présidentielle, événement au cours duquel l’actuel délégué général à la Sûreté nationale « fut cueilli sans possibilité d’échapper à ses poursuivants, n’ayant pas été informé du coup en préparation du haut de ses fonctions de chef du renseignement de la police ».

Insubmersible, le nouveau nonagénaire sait que le chef d’État, lui-même, n’est son cadet que d’un an. Peut-être entrevoit-il même encore de longues années de carrière professionnelle. Hazel McCallion vient d’être reconduite pour trois ans à la direction de l’aéroport de Toronto, le plus grand du Canada. Elle est âgée de 101 ans…

Avec Jeune Afrique

Damien Glez

Par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Cameroun : haro sur la tricherie sur l’âge des footballeurs

juin 22, 2022

La Fédération camerounaise de football convoque 44 footballeurs et les présidents de leurs clubs respectifs pour suspicion de tricherie sur l’âge.

Glez

Plus rien ne sera-t-il comme avant, à la Fecafoot, sous la présidence du tonitruant Samuel Eto’o ? Par un courrier signé de la Chambre d’instruction de la Commission d’éthique de la Fédération camerounaise de football (Fecafoot), 44 joueurs et leurs présidents de club viennent d’être informés de « l’ouverture d’une procédure d’instruction » contre eux pour « faux dans les titres », conformément à l’article 67 al. 1 et 2 du Code d’éthique. Datée du 17 juin dernier, la notification signée par Salatou Baba précise qu’il est question de tricherie présumée et de complicité présumée de tricherie, notamment sur l’âge des joueurs.

Les parties concernées sont invitées à comparaître en audience, dans la salle des conférences du siège de la Fecafoot, assistées ou non de leurs conseils, entre les 4 et 8 juillet prochain. Légèrement menaçant, le communiqué précise qu’en cas de non comparution, « la Chambre en tirera toutes les conséquences de droit »…

Contrôles renforcés

Si l’approximation des millésimes footeux n’est pas qu’un phénomène camerounais, les réseaux sociaux moqueurs se souviennent du milieu de terrain Joseph Minala qui semblait avoir bien plus que ses 18 ans officiels, lors de son transfert à la Lazio Rome, en 2014. À l’époque, une infox suggérait même qu’il avait… 41 ans. Cette polémique avait freiné la carrière du Camerounais. Quant à Youssoufa Moukoko, certains doutent qu’il fut réellement, au Borussia Dortmund, le plus jeune buteur de la Bundesliga allemande, à l’âge présumé de 16 ans…

Certes, dans certaines zones reculées du continent, des parents attendent parfois plusieurs mois, voire plusieurs années, avant de déclarer la naissance d’un enfant. Au point que la date de naissance du nouveau-né soit mal mémorisée et que le statut de celui-ci soit qualifié de « né vers ». Mais « rajeunir » administrativement certains joueurs est un sport dans le sport, histoire d’évoluer –en début de carrière– parmi des adversaires moins « mûrs » et de prolonger légèrement sa carrière – en fin de parcours.

Si la Fecafoot tape aujourd’hui du poing sur la table, elle sait, depuis longtemps, l’impact de la fraude en termes de réputation internationale. Et cela fait déjà quelques années que les contrôles ont été renforcés. En 2016, la fédération avait sanctionné 14 joueurs camerounais qui avaient menti sur leur âge pour participer à la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) des moins de 17 ans…

Avec Jeune Afrique par Damien Glez, Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Cameroun, Nigeria… Glencore plaide définitivement coupable de corruption

juin 21, 2022

Une filiale britannique du géant du négoce a officiellement plaidé coupable de sept chefs d’accusation de corruption dans le cadre d’opérations pétrolières au Cameroun, en Guinée équatoriale, en Côte d’Ivoire, au Nigeria et au Soudan du Sud.

Le siège du géant suisse Glencore à Baar, en Suisse, en 2020. © Fabrice COFFRINI / AFP

Le géant suisse avait jusqu’à ce mardi 21 juin pour confirmer sa décision, intervenue fin mai. C’est désormais chose faite.

Et la déclaration est intervenue devant la Southwark Crown Court à Londres : plus de 28 millions de dollars de pots-de-vin auraient été versés par Glencore Energy pour obtenir un accès préférentiel au pétrole et générer des profits illicites entre 2011 et 2016. Selon le Serious Fraud Office (SFO) britannique, l’entreprise sera condamnée le  2 et 3 novembre prochains.

Nombreuses accusations

Depuis ce début d’année, le groupe a déjà été condamné trois fois. En effet, cette nouvelle procédure de « plaider coupable » fait suite à des accusations portées par les autorités américaines, brésiliennes et britanniques. Pour faire face à ces actions en justice, le géant minier a approvisionné quelque 1,5 milliard de dollars.

Le procureur américain du district sud de New York, Damian Williams, a présenté quelques-unes des conclusions de l’enquête américaine : « Glencore a versé plus de 100 millions de dollars en pots-de-vin à des fonctionnaires au Brésil, au Nigeria, en République démocratique du Congo et au Venezuela. Son système de pots-de-vin s’étendait dans le monde entier. Glencore a agi de la sorte afin d’obtenir des contrats pétroliers, pour éviter les audits gouvernementaux, et afin de faire disparaître des procès. Avec cette stratégie la compagnie a gagné des centaines de millions de dollars. Et ils l’ont fait avec l’approbation et même l’encouragement de cadres supérieurs. »

📢YESTERDAY GLENCORE FACED A $1.2 BILLION FINE FOR GLOBAL BRIBERY AND MARKET MANIPULATION. A THREAD 1/12HTTPS://T.CO/970IQJ65EG— SPOTLIGHT ON CORRUPTION (@ENDCORRUPTIONUK) MAY 25, 2022

Fonctionnement illicite en Afrique

Le SFO indique que les dernières accusations comprennent des allégations selon lesquelles Glencore aurait versé plus de 4,9 millions de dollars de pots-de-vin à des fonctionnaires de la Nigerian National Petroleum Corporation, une entreprise publique nigériane, entre mars 2012 et avril 2014, afin d’obtenir des contrats pétroliers.

Selon la même source, le leader de l’extraction avait versé sous la table plus de 10 millions de dollars à des fonctionnaires de la société pétrolière publique camerounaise, la Société nationale des hydrocarbures et la Société nationale de raffinage, afin d’obtenir l’exclusivité sur des contrats. Plus tôt dans l’année, ce sont des pots-de-vin de 7,4 millions d’euros en Côte d’Ivoire qui ont été pointés du doigt.

« Cette importante enquête, que le Serious Fraud Office a porté devant les tribunaux en moins de trois ans, est le résultat de notre expertise, de notre ténacité et de la force de notre partenariat avec les États-Unis et d’autres juridictions », a déclaré Lisa Osofsky, directrice du SFO à l’issue de l’enquête qui a débuté en 2019.

Le président de Glencore, Kalidas Madhavpeddi, a pour sa part déclaré dans un communiqué que Glencore s’engageait à « agir de manière éthique et responsable dans tous les aspects de son activité ».

Avec Jeune Afrique

Cameroun : nouveau scandale autour des primes des Lions indomptables

juin 18, 2022

La fuite du montant des rémunérations versées aux joueurs, au staff technique et à l’encadrement de la sélection nationale pour la qualification à la Coupe du Monde 2022 n’en finit pas de provoquer la polémique.

L’équipe du Cameroun lors du troisième tour de qualification pour la Coupe du Monde 2022, à Douala, le 25 mars 2022. © DANIEL BELOUMOU OLOMO/AFP

Le football camerounais a toujours su se réinventer. La preuve : pendant des années, il faisait essentiellement parler de lui pour des affaires de primes non versées ou détournées, et de préférence avant – et même pendant, sens du spectacle oblige – une grande compétition, comme la Coupe du Monde ou la CAN.

Les journalistes chargés de suivre l’actualité des Lions indomptables se souviennent encore des innombrables crises de nerfs et prises de tête entre les joueurs, leur fédération et le gouvernement chargé de payer les primes, des menaces de grèves, des palabres qui s’éternisent jusqu’au bout de la nuit, et des porteurs de valises envoyés par Yaoundé afin d’apaiser les conflits.

Un total de 807 000 euros

Cette fois-ci, alors que tout avait été négocié dans les règles de l’art entre toutes les parties concernées, et que le montant des primes devait être gardé secret, celui-ci a –opportunément ? – fuité sur les réseaux sociaux. On y apprend ainsi que Rigobert Song, le sélectionneur, a empoché 31 175 euros, et ses quatre adjoints (Sébastien Migné, Augustine Simo, Souleymanou Hamidou, Raphaël Fèvre) 19 000 euros chacun. Soit autant que la prime accordée à chacun des 27 joueurs retenus pour la double confrontation avec l’Algérie (0-1, 2-1) en mars dernier et au médecin de l’équipe. Bill Tchato, l’ancien international, a pour sa part touché un peu moins : son compte en banque a été crédité de 17 580 €.

Raymond Kall, « team manager », a de son côté été gratifié de 14 900 €, un peu plus que l’analyste vidéo (12 185 €), le kinésithérapeute (10 150 €), les deux agents de sécurité, l’officier de presse et les deux intendants en charge du matériel (9 480 €). Enfin, tout en bas du document qui n’aurait jamais dû se retrouver sur les réseaux sociaux, une prime de présence, attribuée à deux personnes à ce jour non identifiées, et d’un montant total de 29 100 €. Au final, la qualification des Lions indomptables aura coûté 807 630 € au budget de l’État.

CEUX QUI SONT À L’ORIGINE DE CE DÉBALLAGE PUBLIC ONT RÉUSSI LEUR COUP

La divulgation de ce document a évidemment produit son petit effet. La Fédération camerounaise de football (Fecafoot) a rapidement publié un communiqué pour déplorer la fuite d’un document dont le seul ministère des Sports devait être le destinataire. Certains Camerounais y voient la main du pouvoir politique, lequel aurait fort peu goûté la spectaculaire sortie de Samuel Eto’o, président de la Fecafoot, le 9 juin dernier après la victoire face au Burundi (1-0) à Dar es Salaam, lors des qualifications pour la CAN 2023.

« Son discours dans le vestiaire était prémédité, puisqu’il portait un micro-cravate. Et il n’y a pas une seule fois fait référence au rôle de l’État auprès des Lions. Je peux vous assurer que cela a déplu à une partie des responsables politiques, souffle un proche de la sélection. Ici, beaucoup de gens pensent que cette fuite a été organisée par le milieu politique. Ceux qui sont à l’origine de ce déballage public ont réussi leur coup : bien rappeler à tout le monde que c’est l’État qui paye, pas la fédération. » Ce scénario n’a rien de farfelu, tant Samuel Eto’o s’est attiré l’inimitié de certains hauts responsables politiques.

Deux bénéficiaires non identifiés

Journaliste à CRTV-Radio, Raphaël Nkoa se fait quant à lui l’écho d’une autre polémique soulevée par la divulgation de ces paiements : « Concernant cette prime de présence, deux bénéficiaires n’ont pas été identifiés. Cela fait parler, les gens cherchent à savoir de qui il s’agit. » Un autre débat porte sur l’utilité des primes perçues par les joueurs camerounais évoluant en Europe, dans le Golfe persique ou aux États-Unis, pour qui ces sommes ne représentent qu’une infime partie de leurs confortables salaires.

Cette question sensible devrait resurgir à l’approche de la Coupe du Monde 2022 au Qatar, puisque la Fifa versera 8,6 millions d’euros à chacune des 32 fédérations concernées. Un montant qui augmentera en fonction du parcours des sélections. Lors de son intervention dans les vestiaires de Dar es Salaam, Eto’o a expliqué aux Lions qu’il ambitionnait de remporter la compétition. Le vainqueur du Mondial devrait empocher 40 millions d’euros, versés par la Fifa. Si le Cameroun parvient à se hisser sur le toit du football mondial, cela promet de joyeuses – et juteuses – négociations.

Avec Jeune Afrique par Alexis Billebault

Cameroun : Samuel Eto’o, tacleur taclé par Mohammadou Idrissou

juin 14, 2022

Des voix s’élèvent contre le récent sermon du président de la Fédération camerounaise de football à l’équipe nationale, pourtant victorieuse face au Burundi. Un ancien coéquipier de Samuel Eto’o est même entré dans la danse.

© Damien Glez

À qui revient l’animation de la causerie de vestiaire ? Le débat agite la planète foot camerounaise depuis quelques jours, entre mélodrame existentiel et tempête dans un verre d’Eto’o.

Le jeudi 9 juin, l’équipe nationale de football du Cameroun s’impose – certes difficilement – face au Burundi, lors de la première journée de qualifications pour la CAN 2023. S’ils ont bien décroché la victoire, grâce à un but sur coup franc inscrit par Karl Toko-Ekambi, les Lions indomptés s’apprêtent à prendre une douche écossaise.

Dans des vestiaires couverts – comme il se doit au siècle 2.0 – par une captation vidéo, les footballeurs sont rejoints par un président de la fédération guère satisfait du niveau d’investissement de certains joueurs. Et Samuel Eto’o n’est pas du genre à mâcher ses mots : « Je ne suis pas du tout content. […] Personne n’a sa place assurée dans cette équipe. Si vous voulez porter le maillot, vous faites le job. Sinon, ne venez pas et je serai content. Je jouerai avec des enfants. […] Vous vous dites que je suis un salaud, mais j’ai été le meilleur étant assis là… » Et l’ancien attaquant de culpabiliser les footeux en faisant vibrer une fibre patriotique qui rimerait – chez lui plus que chez d’autres ? – avec sacrifice de sa vie…

Remontrance emphatique

Chacun sait l’emphase propre au phrasé de Samuel Eto’o. Les jours qui suivent la remontrance, c’est pourtant moins l’exagération présumée du tacle qui fait grincer des dents que la légitimité de la semonce. Ce qu’il est convenu d’appeler la « causerie de vestiaire » ne doit-il pas être l’apanage de celui qui, dans la scène filmée, reste aphasique : l’entraîneur Rigobert Song ?

Une situation qui a fait sortir du bois un ancien attaquant international ayant fréquenté les mêmes vestiaires qu’Eto’o. Via les médias camerounais, c’est un Mohammadou Idrissou « énervé » qui insiste : « Après un match, la seule personne qui devrait parler aux joueurs, c’est l’entraîneur. » Non sans préciser néanmoins être « content que Samuel soit président de la Fecafoot » – même si « le Cameroun, ce n’est pas seulement Samuel Eto’o », qui devrait « arrêter de dire “moi, moi, moi” ». Et non sans se désolidariser de la forme et du fond du prêche présidentiel : « Il y a une manière de parler à des gens qui viennent de terminer un match. […] Qu’est-ce qu’on veut : la victoire ou la manière de jouer ? »

Même si Eto’o a reçu, dans cette affaire, le soutien de personnalités comme l’ancien sélectionneur du Cameroun Jean-Paul Akono, Mohammadou Idrissou n’est pas le seul à emboucher la trompette de la critique. Plusieurs journaux africains et internationaux ont employé l’adjectif « hallucinant » pour qualifier l’exhortation du président de la fédération.

Avec Jeune Afrique

Damien Glez

Par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Cameroun : Joel Embiid, star mondiale du basket, veut-il devenir français ?

mai 5, 2022

Selon RMC Sport, le joueur vedette des Sixers de Philadelphie souhaiterait être naturalisé pour pouvoir jouer avec l’équipe de France. La nouvelle a déclenché une vive polémique au sein de l’opinion publique : l’enfant terrible de Yaoundé aurait-il définitivement tourné le dos à son pays d’origine ?

Joel Embiid, joueur camerounais des Philadelphia 76ers, pourrait bientôt porter le maillot bleu de l’équipe de France. Ici lors du sixième match du premier tour des playoffs de la NBA contre les Raptors de Toronto, le 28 avril 2022, à Toronto. © Frank Gunn/AP/SIPA

À Yaoundé comme à Douala, la question de la double nationalité suscite facilement les passions. Surtout lorsqu’elle touche aux vedettes sportives et au choix des couleurs qu’elles défendront durant leur carrière, l’opinion publique opposant souvent les athlètes patriotes aux ingrats qui se montreraient, eux, incapables de manifester de la reconnaissance au pays où ils ont vu le jour.

Le basketteur Joel Embiid l’a appris à ses dépens depuis que la chaine RMC Sport a affirmé, le lundi 2 mai sur son site internet, qu’il aurait « enclenché des démarches administratives pour obtenir la nationalité française et pouvoir jouer avec l’équipe de France de basket ». L’article en question ne cite aucune source, mais ajoute qu’un « séjour [en France] serait prévu d’ici à la fin de juin pour finaliser le dossier ».  

L’intéressé, qui est le fils d’un colonel à la retraite, n’a pas réagi à cette nouvelle polémique. Contactés par Jeune Afrique, ses proches assurent qu’il est concentré sur les playoffs de la NBA où son équipe, les Sixers de Philadelphie, sont pour l’instant menés 1 à 0 dans la série qui les oppose aux Miami Heat pour le compte des demi-finales. Mais de nombreux Camerounais, passionnés de basket ou non, ont exprimé leur vif mécontentement, accusant le natif du quartier Damas, situé en périphérie de Yaoundé, de trahison. 

« Pourquoi la France ? »

D’aucuns voient d’un mauvais œil le fait que Embiid joue pour un pays autre que le Cameroun alors qu’il doit sa carrière à un basketteur camerounais, Luc Mbah a Moute. Ils n’hésitent pas à rappeler que c’est au cours d’un stage organisé à Yaoundé par l’ancienne star des Houston Rockets que Joel Embiid, qui avait jusqu’à lors un penchant pour le volley-ball, a été repéré par des recruteurs de la NBA. D’autres lui reprochent de choisir la France. « Pourquoi ce pays ? La France n’a rien fait pour lui, ç’aurait été les États-Unis, on aurait compris cette décision mais pas la France », écrit un internaute sur Twitter.

LA FÉDÉRATION CAMEROUNAISE A ABANDONNÉ LA COURSE À LA SÉLECTION D’EMBIID DEPUIS LES ANNÉES 2017-18 

Embiid peut néanmoins compter sur quelques soutiens, y compris parmi ceux qui dénoncent l’incapacité de la Fédération camerounaise de basketball à s’offrir les services du joueur camerounais le plus coté de l’histoire. Ils ajoutent que le choix d’une nationalité sportive ne l’empêcherait pas de s’impliquer dans le développement du sport dans son pays de naissance.

«Notre fédération a abandonné la course à la sélection d’Embiid depuis les années 2017-18, rappelle Alain Manga, un entraineur camerounais. Joel a toujours voulu jouer pour le Cameroun, mais ses multiples blessures et les clauses de son contrat qui exigent que la Fecabasket souscrive à une assurance faramineuse pour l’avoir les a découragés. Le dossier a été enterré lorsque l’État, à travers le ministère des Sports, a dit ne pas avoir d’argent pour cela. »

Un rapprochement qui remonte à loin

Il faut dire que l’histoire du rapprochement entre Joel Embiid et l’équipe de France n’est pas nouvelle. En septembre 2014 déjà, Embiid avait été invité par le joueur franco-camerounais Nicolas Batum à rejoindre l’équipe. Une proposition que l’intéressé avait rapidement déclinée en indiquant qu’il ne possédait pas la nationalité française.

JOEL RESTE UN JOUEUR CAMEROUNAIS, ET NOUS LUI APPORTERONS TOUJOURS NOTRE SOUTIEN EN TANT QUE TEL 

L’éventualité d’une sélection d’Embiid en équipe de France avait de nouveau fait grand bruit en 2018. «Il y a d’autres pays, comme la France. J’aime bien la France, c’est une opportunité. J’ai beaucoup d’amis et de la famille là-bas. La France est une option, mais on verra », avait-il déclaré en marge des All Stars Game. 

Sauf que, cette fois-ci, ce sont les sportifs français qui avaient mal réagi, au motif que le pivot des Sixers n’avait que peu d’attaches avec la France. « J’ai beaucoup de famille en France, avait protesté Embiid dans une interview au journal L’Équipe. Des oncles, des tantes… J’y suis allé en étant petit pour passer deux mois de vacances. […] J’ai toujours été fan de la France en général. Le fait de parler français, la famille là-bas, mon père et ma mère sont en France peut-être trois fois par an et voulaient acheter une maison ou un appartement là-bas. »

Quelle sera l’issue de cette affaire ? La fédération camerounaise assure ne pas prêter attention aux «rumeurs ». «Il n’y a rien de concret, affirme l’un de ses cadres. Si c’est officiel, nous en prendrons acte. Mais, tant que ça n’est pas le cas, Joel reste un joueur camerounais, et nous lui apporterons toujours notre soutien en tant que tel. »

Avec Jeune Afrique par Franck Foute

Cameroun-Côte d’Ivoire : rivalités autour de l’attiéké, du gari et du tapioca

avril 30, 2022

Quel nom donner à ces spécialités à base de manioc, communes à plusieurs pays africains, mais qui sèment la discorde entre eux ? Définir leur spécificité et leur identité va bien au-delà du simple chauvinisme : cela favorise le dialogue entre les cultures.

Attiéké au poulet, servi à Abidjan. © Issouf Sanogo / AFP

Dans des pays en rivalité sur le plan culturel, l’alimentation est l’une des pommes de discorde les plus récurrentes. Elle peut constituer, à elle seule, un casus belli, notamment lorsqu’il est question d’appropriation culturelle.

Depuis plusieurs semaines, des Camerounais et des Ivoiriens se déchirent sur la Toile à propos de l’attiéké, du gari et du tapioca, dont ils ont une conception sociale distincte. Pour mieux cerner le nœud de ce conflit, il serait bon d’expliquer à quoi renvoie réellement chacun de ces produits. Disons, d’emblée, que l’attiéké n’est pas le gari, et que tous deux ne sont non plus le tapioca.

La Chine, premier producteur d’attiéké

L’attiéké est une semoule humide et amidonnée, à base de manioc râpé ou broyé, fermenté, puis cuit à la vapeur. On lui connaît habituellement trois variétés. Il sert d’accompagnement à plusieurs sauces et ragoûts. Il est même, avec le thon frit, l’une des composantes du garba, un plat urbain des plus populaires. En raison du rapprochement étymologique du mot « attiéké » avec le mot « tchaakri » qui, en pulaar, désigne une semoule de sorgho, on serait tenté d’y voir un emprunt culinaire ; ces deux semoules diffèrent cependant par leur matière première, leur texture et leur saveur.

L’ « ATTIÉKÉ DES LAGUNES » EST EN COURS DE LABELLISATION À L’ORGANISATION AFRICAINE DE LA PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE

Spécialité emblématique de la Côte d’Ivoire, un produit d’exception, l’ « Attiéké des Lagunes », est en cours de labellisation comme « Indication géographique protégée » (IGP) à l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI). Cette initiative a vu le jour à la suite de deux incidents. D’abord, les Chinois, flairant la bonne affaire, ont entièrement mécanisé tout le processus de fabrication de l’attiéké, ce qui a eu pour conséquence que la Chine en devienne le premier producteur mondial. Ensuite, en novembre 2019, une polémique a éclaté à propos de l’enregistrement, à l’OAPI, de la marque « Faso attiéké ». Se sentant dépossédé de son patrimoine culturel alimentaire, Abidjan a sollicité l’obtention d’un titre de propriété intellectuelle lui permettant de disposer de l’usage exclusif du nom « attiéké ».

Le gari, un « dessert » très apprécié

Le gari, pour sa part, est une semoule sèche à base de manioc râpé ou broyé, fermenté, puis grillé. On lui connaît généralement deux variétés, l’une blanche et l’autre jaune, celle-ci étant agrémentée d’huile de palme. On en fait des pâtes, qui se consomment avec sauces et ragoûts. Détrempé dans de l’eau froide ou glacée avec du sucre et, éventuellement, des arachides grillées, du citron et du lait, il constitue un  « dessert » très apprécié dans toute l’Afrique subsaharienne.

Les Camerounais appellent symboliquement le gari « saveur », car il les aide parfois à surmonter les moments de soudure. Le mot « gari » vient de langue haoussa, dans laquelle il signifie « poudre ». Au moins deux garis jouissent d’une grande réputation, le « gari sohui de Savalou » du Bénin et le « ijebu gari » du Nigeria, ce dernier étant en passe de bénéficier d’une IGP.

Le tapioca, ingrédient des célèbres bubble tea

Le tapioca, enfin, est une fécule sèche, poudre blanche — riche en amidon — aussi fine que du sucre glace, obtenue après broyage, fermentation, lavage et décantation du manioc. On s’en sert, en Europe notamment, pour épaissir les sauces ou pour donner une texture amidonnée à diverses pâtisseries. L’une de ses variantes, appelée « perles de tapioca », entre par exemple dans la préparation du célèbre dessert bubble tea.

On trouve du tapioca dans toute l’Afrique subsaharienne. Il correspond à cette poudre blanche qui sert à cuisiner le wata fufu au Cameroun et le placali en Côte d’Ivoire. « Tapioca » est un mot français, qui provient de « typyóka », vocable de la langue sud-américaine tupi.

Discordes sémantiques

Une fois le décor planté, essayons de comprendre la genèse de ce conflit entre internautes. Tout serait parti du fait que, dans plusieurs groupes Facebook, dont principalement « Secret de femme à la cuisine », les Camerounais affirment que l’attiéké est du tapioca. Ce que nient les Ivoiriens. Pour certains Camerounais, l’attiéké serait très précisément du tapioca frais. Pour d’autres, l’attiéké, le gari et le tapioca ne seraient ni plus ni moins que la même chose, parce que tous fabriqués avec du manioc. Cette affaire a donné lieu à d’interminables querelles.

Mais, si l’on s’en tient aux définitions données ci-dessus, on peut constater que les Camerounais se trompent, puisque l’attiéké n’est pas le gari, et encore moins le tapioca. S’il peut avoir un peu de mauvaise foi dans l’attitude de certains Camerounais – qui ont bel et bien compris la différence, mais s’obstinent à la nier –, il apparaît que, pour une partie de leurs compatriotes, en revanche, l’incompréhension résulte davantage de l’acception de ces mots dans leur pays.

LES PAYS AFRICAINS PARTAGENT DES SPÉCIALITÉS CULINAIRES TRÈS PROCHES, QUI DONNENT L’ILLUSION D’ÊTRE IDENTIQUES

En effet, en français camerounais, le mot « tapioca » désigne abusivement le gari. Cette confusion n’est pourtant pas présente dans l’anglais camerounais et dans les langues locales, où « gari » désigne le produit exact. Le tapioca, pour les francophones comme pour les anglophones, correspond au contraire à la « farine » du wata fufu. On peut donc comprendre d’où vient ce malentendu. Quant à l’attiéké, même si l’on en trouve de plus en plus au Cameroun dans des restaurants tenus par la diaspora ivoirienne, il correspond, dans une certaine mesure, au dakkéré, lorsqu’il est bien entendu fait avec de la farine de manioc.

Si l’on peut regretter cette guéguerre sémantique, et toutes les conséquences qu’elle engendre, elle n’en met pas moins un fait en lumière : les pays africains partagent des spécialités culinaires très proches, qui donnent l’illusion d’être identiques. En maîtriser les subtilités est un atout majeur pour le dialogue entre les cultures.

Avec Jeune Afrique

ParTéguia Bogni

Téguia Bogni

Chargé de recherche au Centre national d’éducation, ministère de la Recherche scientifique et de l’Innovation du Cameroun.