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Tunisie : en désaccord avec Ghannouchi, 113 membres d’Ennahdha démissionnent

septembre 25, 2021
Rached Ghannouchi, en février 2020.

Une centaine de membres d’Ennahdha ont annoncé samedi leur démission du parti d’inspiration islamiste en dénonçant « les mauvais choix » de son président Rached Ghannouchi, qui ont alimenté, selon eux, la crise politique secouant la Tunisie depuis deux mois.

Les 113 membres d’Ennahdha démissionnaires ont dénoncé, dans un communiqué, « l’échec du président (Ghannouchi, ndrl) qui a refusé tous les conseils ». « La direction actuelle est responsable de l’isolement (du mouvement) et en grande partie de la dégradation de la situation générale dans le pays », ont-ils estimé.

Figurent parmi les démissionnaires, des députés, des cadres du parti, des anciens ministres, des membres du Conseil de la Choura (bureau politique de Ennahdha) et des élus locaux.

« Mauvais choix politiques »

De façon inattendue, le président Kaïs Saïed, élu fin 2019, s’est arrogé le 25 juillet les pleins pouvoirs, en limogeant le Premier ministre, en suspendant les activités du Parlement, où Ennahdha a le plus grand nombre de députés, et en s’octroyant aussi le pouvoir judiciaire. Il a officialisé son coup de force mercredi avec une série de décrets présidentiels, en décidant de « mesures exceptionnelles » pour réguler les pouvoirs exécutif et législatif. Ces textes tendent à présidentialiser le système politique, qui reposait avant sur un régime hybride plutôt parlementaire.

Kaïs Saïed, dont Ennahdha est la bête noire, a confirmé la suspension sine die du Parlement, auquel il va se substituer en légiférant par décrets, et sera aussi désormais le président du conseil des ministres. Rached Ghannouchi, 80 ans, président d’Ennahdha et chef du Parlement, a dénoncé dans une interview à l’AFP jeudi « le pouvoir absolu d’un seul homme ». Il a reconnu que son parti était partiellement responsable de la crise ayant motivé le coup de force de Kaïs Saïed.

Dans leur communiqué, les 113 membres ont critiqué « les mauvais choix politiques de la direction du mouvement », notamment des accords de coalition noués ces dernières années avec d’autres partis au Parlement, pour avoir la majorité des sièges. Selon eux, à cause de ces « alliances politiques inappropriées », des lois ont été adoptées qui « ont nui à la crédibilité de Ennahdha ».

Par Jeune Afrique avec AFP

Tunisie : arrestation du député Yassine Ayari, selon son parti

juillet 31, 2021
Le député tunisien Yassine Ayari (au centre), le 15 février 2018 au Parlement, à Tunis.

Le parti de ce député tunisien critique du président a annoncé qu’il avait été arrêté vendredi, après avoir dénoncé sur les réseaux sociaux le coup de force de Kaïs Saïed comme « un coup d’État militaire ».

Le député indépendant et ex-blogueur Yassine Ayari a déjà été condamné à plusieurs reprises ces dernières années pour des publications sur les réseaux sociaux, notamment critiques de l’armée. Son mouvement, « Espoir et travail », lancé en 2019, a annoncé dans un bref communiqué son arrestation vendredi, selon eux par des agents de la sécurité présidentielle sans la présentation d’un ordre judiciaire.

Contactés par l’AFP, le service de la communication de la présidence de la République et le porte-parole du parquet étaient injoignables. Dans une publication sur Facebook, sa femme a affirmé de son côté que son mari avait été arrêté d’une façon violente. Aucune source officielle n’a accepté de s’exprimer sur cette arrestation.

Craintes

À la suite de cette annonce, des Tunisiens ont exprimé sur les réseaux sociaux leur crainte d’un retour à la répression. La Tunisie, « est un pays des droits, des libertés et de la Constitution », a tenu à rassurer le président Saïed vendredi au cours d’une rencontre avec des journalistes de New York Times, après que l’un d’eux a été brièvement interpellé dans un poste de police pour une question d’autorisation.

CE N’EST PAS À MON ÂGE QUE JE VAIS COMMENCER UNE NOUVELLE ÉTAPE BASÉE SUR LA DICTATURE

« Pas de peur sur la liberté d’expression (…) ce n’est pas à mon âge que je vais commencer une nouvelle étape basée sur la dictature. Je déteste la dictature et je la méprise », a-t-il encore ajouté. Kaïs Saïed a affirmé qu’il n’y avait eu des arrestations que de ceux qui sont poursuivis par la justice.

L’arrestation de Yassine Ayari survient cinq jours après que le président a gelé le Parlement pour 30 jours, levé l’immunité de tous les députés et limogé le Premier ministre Hichem Mechichi. « C’est un coup d’État militaire », avait écrit sur sa page Facebook Yassine Ayari, connu pour ses prises de positions tranchantes. Pour lui, les mesures du président représentent « un renversement de la Constitution et du pacte social en utilisant l’armée ».

Plusieurs condamnations

Yassine Ayari, 30 ans, ancien blogueur actif sous la censure au moment du soulèvement populaire ayant chassé Ben Ali du pouvoir en 2011, avait été élu en 2017 député de la circonscription de l’Allemagne, puis de la première circonscription de la France en 2019. Il a été condamné en 2018 à trois mois de prison pour une publication Facebook qui critiquait l’armée. Il avait également été condamné à 16 jours de prison, la même année, pour une autre publication de blog. Il n’a pas purgé cette peine.

En 2015, ce fils d’un colonel, tué en 2011 pendant les premiers affrontements contre des groupes terroristes dans le pays, a passé plus de quatre mois en prison après qu’un tribunal militaire l’a reconnu coupable d’outrage au haut commandement de l’armée sur les réseaux sociaux.

Par Jeune Afrique avec AFP

En Tunisie, le PDG de la chaîne nationale démis de ses fonctions

juillet 28, 2021

Le président de la chaîne Wataniya a été remplacé par une journaliste qui avait déjà occupé ce poste par intérim.

Des journalistes travaillent ans la salle de rédaction de la chaîne de télévision nationale publique tunisienne Wataniya, le 14 novembre 2020
Des journalistes travaillent ans la salle de rédaction de la chaîne de télévision nationale publique tunisienne Wataniya, le 14 novembre 2020 FETHI BELAID / AFP

La présidence tunisienne a limogé, mercredi 28 juillet, le PDG de la chaîne de télévision nationale après qu’un militant et une représentante du syndicat des journalistes se sont vu brièvement interdire l’accès à la chaîne où ils devaient intervenir dans une émission.

Cette décision intervient trois jours après la prise de pouvoir du président Kais Saied en Tunisie, qui a entraîné des craintes sur le respect des libertés dans la jeune démocratie, notamment après la fermeture des bureaux de la chaîne qatarie Al-Jazira.

Bloqués à l’entrée

La journaliste Amira Mohamed, vice-présidente du SNJT, a dit être restée bloquée à l’entrée de chaîne Wataniya par un agent de sécurité qui attendait l’autorisation de la direction de la télévision lui permettant d’y entrer. « Le PDG de la Wataniya m’a dit qu’il avait reçu des instructions d’un responsable militaire de ne pas laisser d’invités entrer au siège de la télévision », a ajouté le militant des droits de l’homme Bassem Trifi.

Le ministère de la défense et la présidence de la République ont affirmé qu’ils n’avaient donné aucune instruction dans ce sens.

Quelques heures plus tard, c’est le président de la chaîne, Laassad Dhahech, accusé d’avoir tenté de semer le trouble en limitant l’accès de la chaîne, qui a été limogé. Il a été remplacé par une journaliste qui a déjà occupé ce poste par intérim, Awatef Dali.

Le président Saied, qui a suspendu le Parlement pendant trente jours et limogé le premier ministre, a assuré qu’il était attaché aux libertés publiques, et ferait en sorte de les protéger.

Avec AFP

Après le coup de force du président, la Tunisie dans l’attente d’un gouvernement

juillet 28, 2021
Apres le coup de force du president, la Tunisie dans l'attente d'un gouvernement
Après le coup de force du président, la Tunisie dans l’attente d’un gouvernement© AFP/FETHI BELAID

Trois jours après le coup de force du président tunisien Kais Saied, qui s’est octroyé le pouvoir exécutif et a suspendu le Parlement pour 30 jours, les appels se multiplient en faveur d’une feuille de route et pour la mise en place d’un nouveau gouvernement.

Le président a argué des « périls imminents » auxquels était confrontée la Tunisie, plongée depuis des mois dans une profonde crise politique, pour justifier sa prise de pouvoir dimanche.

Il a limogé le Premier ministre Hichem Mechichi, très critiqué pour sa gestion de l’épidémie de Covid-19 qui a laissé la Tunisie à court d’oxygène et débordée par un pic d’hospitalisations, indiquant qu’il exercerait le pouvoir exécutif avec « l’aide d’un gouvernement » dont il devait nommer le chef.

D’influentes ONG tunisiennes ont mis en garde contre tout prolongement « illégitime » de la suspension du Parlement tandis que Paris a appelé mercredi à la « nomination rapide » d’un Premier ministre.

« Le président Saied est devant un grand défi: montrer aux Tunisiens et au monde qu’il a pris les bonnes décisions », souligne le politologue Slaheddine Jourchi.

M. Saied a présidé mercredi une réunion des cadres de l’armée et de la police, sans qu’aucune décision ne soit annoncée.

Calendrier détaillé

Depuis dimanche, le président tunisien a démis de leurs fonctions une série de conseillers gouvernementaux et chargés de missions auprès du Premier ministre, puis écarté le procureur général de la justice militaire ainsi que les ministres de la Défense et de la Justice après s’être attribué le pouvoir judiciaire dans le cadre des mesures exceptionnelles.

S’il a été salué par de nombreux Tunisiens exaspérés par les luttes de pouvoir au Parlement en pleine crise sociale et sanitaire, ce coup de force suscite également de l’inquiétude en Tunisie comme à l’étranger.

Plusieurs organisations de la société civile, influentes dans le seul pays à poursuivre sa démocratisation après la vague de soulèvement des Printemps arabes en 2011, ont plaidé en faveur d’une feuille de route avec un calendrier détaillé.

Elles ont mis en garde dans un texte commun contre tout prolongement « illégitime » de la suspension du Parlement, soulignant la nécessité de respecter le délai de 30 jours mentionné dans l’article 80 de la Constitution sur lequel s’est appuyé Kais Saied.

A Paris, le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, a souligné lors d’un entretien téléphonique avec son homologue Othman Jarandi « l’importance de la nomination rapide d’un Premier ministre et de la formation d’un gouvernement qui soit à même de répondre aux attentes des Tunisiens ».

La décision dimanche de suspendre le Parlement et de démettre le Premier ministre faisait suite à des manifestations ayant éclaté le jour même à travers la Tunisie contre le gouvernement, principalement contre sa gestion de la crise sanitaire après une nouvelle flambée des cas.

Les milliers de protestataires réclamaient notamment « la dissolution du Parlement ».

Le principal parti au Parlement, Ennahdha, formation d’inspiration islamiste, a dénoncé les mesures prises par le président tunisien comme un « coup d’Etat » et appelé M. Saied à revenir sur ses décisions.

Enquête

M. Saied avait notamment indiqué qu’il présiderait les services du procureur général « pour qu’ils agissent dans le cadre de la loi et qu’ils ne se taisent pas face à des crimes commis contre la Tunisie et dont les dossiers disparaissent ».

Mercredi, le parquet a annoncé avoir ouvert le 14 juillet une enquête contre Ennahdha, son allié Qalb Tounes et la formation Aïch Tounsi, pour une affaire de financement étranger de leur campagne électorale en 2019.

Dix ans après la chute de Zine el Abidine ben Ali, les problème du chômage, profondément enraciné, et de la dégradation des infrastructures publiques et du pouvoir d’achat, à l’origine du soulèvement contre son régime autoritaire, n’ont jamais été résolus. Et la Tunisie fait face à un mur de dettes.

En outre, depuis les élections d’octobre 2019 ayant débouché sur un Parlement très fragmenté, le pays a connu trois chefs de gouvernements et vu s’accentuer les luttes de pouvoir en pleine crise sociale et sanitaire.

Ennahdha s’est dit prêt « à la tenue d’élections législatives et présidentielle anticipées simultanées » pour « éviter que tout retard ne serve de prétexte au maintien d’un régime autocratique ».

Mais avant de telles élections, il faudrait selon un dirigeant d’Ennahdha interrogé par l’AFP, Noureddine B’hiri, « que le Parlement reprenne ses activités et que soit mis fin à son contrôle militaire ».

Par Le Point avec AFP

La situation demeure tendue en Tunisie après le congédiement du premier ministre

juillet 26, 2021

TUNIS, Tunisie — La situation était très tendue en Tunisie lundi, après le congédiement du premier ministre et la suspension du Parlement par le président.

© Fournis par La Presse Canadienne

Le président a annoncé ces mesures en réponse à des manifestations nationales contre les problèmes économiques du pays et la gestion de la pandémie par le gouvernement

Des militaires ont encerclé le parlement lundi pour empêcher le président d’entrer.

Des manifestants sont descendus dans les rues pour célébrer la décision du président Kaïs Saïed, tard dimanche. Ses détracteurs lui reprochent toutefois de tenter d’accaparer le pouvoir, et les alliés étrangers de la Tunisie se sont inquiétés de voir la jeune démocratie de nouveau dériver vers l’autoritarisme. Les policiers ont d’ailleurs perquisitionné les bureaux de la chaîne Al-Jazira et ordonné sa fermeture.

C’est en Tunisie qu’est né le «printemps arabe» de 2011, ce qui a mené à la chute de son leader de longue date, et on considère habituellement que c’est le seul pays où la transition vers la démocratie a été réussie.

Mais la prospérité n’était pas au rendez-vous: l’économie tunisienne périclitait avant même la pandémie, avec un taux de chômage de 18 %. De jeunes manifestants ont réclamé des emplois et la fin de la brutalité policière en grands nombres plus tôt cette année. Le gouvernement a récemment annoncé la fin des subventions au carburant et aux aliments, quand il a demandé un quatrième prêt au Fonds monétaire international en dix ans, suscitant la colère des régions pauvres.

La pandémie n’a fait qu’aggraver ces problèmes. La Tunisie est le site d’une des pires éclosions de coronavirus en Afrique, et le gouvernement a récemment réimposé des confinements et d’autres mesures.

Enragés par les problèmes économiques et la mauvaise gestion de la pandémie, des milliers de manifestants ont fait fi des restrictions et d’une chaleur accablante pour descendre dans les rues de plusieurs villes du pays dimanche pour réclamer la dissolution du parlement.

La foule, essentiellement composée de jeunes, criait «Dehors!» et réclamait des élections anticipées et des réformes économiques. Des échauffourées ont éclaté en plusieurs endroits.

Le président a utilisé cette violence publique pour justifier sa décision de congédier le premier ministre et de suspendre le Parlement. Le président assure avoir respecté la loi, mais le président du parlement, Rached Ghannouchi, qui dirige le parti islamiste qui compte le plus grand nombre de députés, assure que le président ne les a pas consultés, le premier ministre et lui, tel que requis. Les trois hommes sont en conflit.

Le président Saïed a prévenu que des pénalités sévères seront imposées en cas d’atteinte à l’ordre public.

La police est intervenue lundi pour empêcher des affrontements entre les partisans du président et ceux du parti le plus important, Ennahdha. Les deux camps se sont échangés des insultes et des jets de pierres, selon un journaliste de l’Associated Press et des images partagées en ligne.

M. Ghannouchi a été intercepté par les forces de l’ordre quand il a voulu entrer dans le parlement pendant la nuit. Il patientait dans une voiture devant l’immeuble lundi. On ne sait pas ce qu’il compte faire maintenant.

Il a qualifié la décision du président de «coup contre la Constitution et la révolution (du printemps arabe)» et assuré que le Parlement continuera à fonctionner.

La rivalité entre le premier ministre et le président est notamment tenue pour responsable de la mauvaise gestion de la pandémie. Une campagne de vaccination bâclée a mené au congédiement du ministre de la Santé plus tôt ce mois-ci.

Seulement 7 % de la population tunisienne a été entièrement vaccinée jusqu’à présent et 90 % des lits disponibles aux soins intensifs sont occupés, selon les données du ministère de la Santé. Des images qui circulent en ligne montrent des corps abandonnés dans les hôpitaux, alors que les morgues débordent.

Le parti Ennahda a été sévèrement critiqué, plusieurs lui reprochant de s’être davantage préoccupé de ses problèmes internes que de la gestion du virus.

Selon Al-Jazira, dix «policiers lourdement armés» sont entrés dans ses bureaux sans mandat et ont demandé à tout le monde de sortir. Les téléphones et équipements des journalistes auraient été confisqués et on ne leur aurait pas permis de rentrer chercher leurs effets personnels.

Plusieurs pays du Moyen-Orient reprochent au Qatar et à Al-Jazira de faire la promotion de groupes islamistes comme les Frères musulmans. Ses bureaux ont été fermés dans d’autres pays pour cette raison, notamment en Égypte après le coup d’État qui a porté au pouvoir le président actuel, Abdel-Fattah el-Sissi.

Quelques pays étrangers, comme l’Allemagne et la Turquie, ont dit être «très préoccupés» par la situation en Tunisie. L’Allemagne a estimé que le président semble justifier son intervention avec une interprétation très libérale de la Constitution.

Par La Presse canadienne avec Bouazza Ben Bouazza, The Associated Press

Covid-19 : la Tunisie s’engage dans la numérisation des données

juillet 10, 2021
Situation catastrophique et engorgement à l’hôpital régional de Beja, le 8 juillet 2021.

En pleine flambée du virus, l’initiative Covidar permet de désengorger les hôpitaux et d’accompagner les malades à domicile. Présent dans huit gouvernorats, le projet est aussi un test de digitalisation des informations de santé, mais les fonds manquent déjà.

Le Covid-19 continue de frapper la Tunisie de plein fouet. Avec plus de 15 000 morts (sur 450 000 contaminations) depuis le début de la pandémie, ce petit pays d’environ douze millions d’habitants est classé quatrième en terme de létalité (ratio entre le nombre de morts et le nombre d’habitants) par l’université de médecine Johns Hopkins. Alors que le nombre de cas croît, les vaccins se font toujours attendre. Jusqu’à présent, 5 % de la population a reçu une première dose (un peu plus de deux millions de personnes) et seules quelque 600 000 personnes ont bénéficié d’un rappel.

La situation y est jugée « extrêmement alarmante » par Pierre Nabeth, responsable de l’information d’urgence et de l’évaluation des risques à l’OMS. D’autant plus que le variant Delta s’y propage, et « y représente probablement une large proportion des contaminations », selon ses estimations.

Le déploiement d’équipes mobiles pour vacciner les habitants de l’intérieur, et d’hôpitaux militaires de campagne dans les régions les plus touchées (comme Kairouan) ne suffisent pas. Le 5 juillet, le ministère de la Santé mettait en garde la population face à l’occupation de 91,8 % des lits de réanimation et 79,8 % des lits à oxygène dans les hôpitaux publics. Les autorités multiplient en parallèle les mesures coercitives : déplacements interdits entre certaines régions, confinement ciblé dans plusieurs délégations, fermetures de cafés pour non-respect du protocole sanitaire, multiplication des contraventions pour absence de port du masque…

Lacunes du système de santé 

Une pétition circule depuis le début de la semaine pour réclamer d’urgence des aides de l’OMS et de la communauté internationale. Elle a recueilli près de 10 000 signatures en 48h. Face aux lacunes du système de santé, les initiatives citoyennes se sont multipliées depuis le début de la pandémie, de part et d’autre de la Méditerranée, pour faire face au manque de moyens et à l’engorgement des structures sanitaires. Plusieurs voix de la diaspora avaient récemment appelé la France à aider le pays en marge de la visite officielle de Kaïs Saïed à Paris.

Une autre initiative, Covidar, lancée en décembre par cinq médecins à Tunis et Paris, compte désormais une vingtaine de membres. Inspiré du système de télésuivi Covidom de l’APHP, en France, le dispositif prend en charge gratuitement les citoyens de huit gouvernorats (Ben Arous, Siliana, Monastir, Sfax, Kasserine, Sidi Bouzid, Tozeur, Kairouan).

En cas de symptômes, les malades peuvent appeler un numéro vert. Au bout du fil, des membres de l’association, des internes en médecine de Tunisie, les classent selon leur état. Pour les cas jugés les plus graves, un lien est établi avec les structures hospitalières. Les patients jugés moins à risques sont accompagnés directement à domicile. Jusqu’à présent 2 100 personnes ont pu bénéficier d’un tel suivi chez elles.

Une numérisation généralisée ?

98 % des patients pris en charge ont guéri, assurent ses responsables, qui comptabilisent 1 % de mortalité, contre 3,8 % en moyenne nationale, soulignant la nécessité de ce type d’accompagnement préventif. En tout 140 infirmiers et médecins sont déployés dans le cadre de Covidar, grâce à une application qui rapproche offre et demande en les géolocalisant, et permet aux professionnels de numériser les dossiers de santé. Elle a été développée pro bono par la société Katomi, spécialisée dans la santé numérique, entre sa base de Marseille et sa filiale tunisienne. Seul le coût de la prise en charge des patients (moins de deux euros par personne pour l’hébergement des données et l’envoi de notifications SMS) a été répercuté.

ON POURRAIT EXPLIQUER LA SURMORTALITÉ PAR L’UTILISATION IRRATIONNELLE D’ANTIBIOTIQUES QUI CRÉENT DES GERMES MULTIRÉSISTANTS

Katomi a formé les professionnels de santé tunisiens impliqués dans Covidar. Et pourquoi ne pas aller plus loin ? « Nous aurions aimé installer également des téléconsultations mais le cadre légal ne le permet pas encore », regrette le docteur Hedi Michau, son fondateur. Alors que le dossier médical partagé reste un serpent de mer dans le pays, il espère que les données épidémiologiques récoltées grâce à Covidar serviront de premiers pas à une numérisation généralisée.

Elles pourraient également servir la stratégie du pays face à la pandémie. « En attendant, on pourrait sans doute expliquer la surmortalité en Tunisie, non pas par le nombre de comorbidités, elles ne sont pas plus fréquentes qu’ailleurs, mais par l’utilisation absolument irrationnelle d’antibiotiques qui créent des germes multirésistants », assure Faiez Zannad, l’un des cofondateurs de Covidar, professeur retraité de médecine du CHU de Nancy. Cet ex-conseiller au ministère tunisien de la Santé (en 2014), avait co-fondé il y a plusieurs années l’entreprise de recherche clinique Eshmoun (du nom de la déesse punique de la guérison) pour encourager la prise en compte des données de santé dans la recherche académique.

Appel aux bailleurs

Le chanteur Mehdi Ayachi, le slameur Hatem Karoui, l’ex-ministre de la Culture Sonia M’Barek… plusieurs célébrités ont déjà prêté leur voix à une vidéo de soutien. Des plasticiens ont également organisé une vente de tableaux au profit de Covidar. « Notre ambition est de couvrir tout le territoire car aucun gouvernorat n’est épargné, mais nous avons écoulé l’ensemble des 350 000 dinars collectés », s’inquiète le docteur Chokri Jeribi, porte-parole de Covidar et autre cofondateur d’Eshmoun. Alors que les appels à l’aide des structures hospitalières se multiplient dans d’autres villes, comme Sousse, les fonds manquent pour continuer ce dispositif relais dans les huit régions déjà couvertes.

Jusqu’à présent, le projet, coordonné par le Lion’s Club de Tunis, a bénéficié de dons privés, récoltés notamment auprès d’une cinquantaine d’entreprises tunisiennes. L’équipe étend désormais son appel aux soutiens internationaux. « Nous avons constaté une véritable flambée des cas en juin, le mois de juillet s’annonce très dur si nous n’avons pas de rentrée de fonds rapidement », prévient Sami Zitouni, gouverneur du Lion’s Club dans le pays. 

Avec Jeune Jeune Afrique par Camille Lafrance

Tunisie : les corps de 21 migrants repêchés au large de Sfax

juillet 5, 2021

Une cinquantaine de personnes ont pu être secourues après le naufrage de l’embarcation le 4 juillet, quatrième à subir ce triste sort depuis le 26 juin.

C'est le quatrieme naufrage de ce type depuis le 26 juin (illustration).
C’est le quatrième naufrage de ce type depuis le 26 juin (illustration).© ANIS MILI / AFP

La garde maritime tunisienne a repêché lundi 21 cadavres de migrants originaires d’Afrique subsaharienne et secouru 50 au large de Sfax, dans le centre de la Tunisie, après le naufrage de leur embarcation qui tentait de rallier clandestinement l’Europe. « Vingt et un corps de migrants ont été repêchés après le naufrage de leur embarcation le 4 juillet, et cinquante ont été secourus », a indiqué à l’Agence France-Presse Houcem Eddine Jebabli, porte-parole de la garde nationale (gendarmerie).

Partis depuis Sfax, ces migrants, tous originaires d’Afrique subsaharienne, tentaient de rallier l’Europe, a ajouté Houcem Eddine Jebabli. Au total, quatre embarcations parties de Sfax ont fait naufrage depuis le 26 juin, 78 migrants ont été secourus et 49 cadavres repêchés après ces drames, selon la même source.

43 disparus dans un autre naufrage le 3 juillet

Par ailleurs, le 3 juillet, un bateau parti de Libye avec 127 passagers à bord a coulé au large de Zarzis, dans le sud de la Tunisie. Quatre-vingt-quatre migrants ont été secourus et 43 ont disparu, avait indiqué samedi le Croissant-Rouge tunisien.

Les départs de Tunisie vers les côtes européennes ont atteint en 2020 un pic inédit depuis 2011. La majorité des candidats à l’exil ne sont désormais plus des Tunisiens. Les étrangers, essentiellement des ressortissants de pays d’Afrique subsaharienne, constituaient 53 % des migrants arrivés de Tunisie en Italie au premier trimestre 2021, selon l’ONG Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES).

Par Le Point avec AFP

Tunisie, Maurice, Maroc : addition salée pour le tourisme africain

juin 30, 2021

Quelque 80 % des hôteliers tunisiens estiment avoir perdu 50 % de leur chiffre d’affaires en 2020. El Jem, en Tunisie, le 20 mai 2021.

Estimant les pertes dans le secteur à plusieurs centaines de milliards de dollars, un rapport de l’Organisation des Nations unies table sur un retour à la normale en 2023.

L’heure n’est pas encore à la reprise pour le tourisme en Afrique. C’est la conclusion d’un rapport publié le 30 juin par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced)*. S’appuyant sur les statistiques de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), elle a évalué les dégâts passés et à venir, provoqués par la pandémie de Covid-19.

Bilan : en 2021, le recul des arrivées de touristes internationaux va engendrer un manque à gagner pour le continent chiffré entre 170 et 253 milliards de dollars, selon les scénarios.

Sans surprise, la région la plus touchée sera l’Afrique du Nord avec un recul de 78 % des dépenses des visiteurs, synonyme d’une chute du produit intérieur brut (PIB) de 7,5 % selon le scénario pessimiste, et de 5 % d’après le scénario optimiste. Mais le reste du continent ne fera guère mieux avec un recul des dépenses de 69 %.

L’ARRÊT DU TOURISME EN 2020 A PRIVÉ LA TUNISIE ET LE MAROC DE 79 % DE SES VISITEURS INTERNATIONAUX

Au niveau des professionnels du secteur, l’impact est tout aussi rude. C’est encore en Afrique du Nord que les moins qualifiés d’entre eux seront les plus touchés, avec une contraction des effectifs de -10,44 %. Pour les professionnels les plus qualifiés, le recul le plus fort, soit -11,82 %, interviendra en Afrique de l’Est.

L’an dernier, la Cnuced estime que l’arrêt quasi-total du tourisme a privé la Tunisie et le Maroc de 79 % de ses visiteurs internationaux. Les autres pays dépendants du secteur accusent aussi le coup : la chute a été de 78 % pour l’île Maurice, de 72 % pour le Kenya, 70 % pour l’Afrique du Sud, 69 % pour l’Égypte et l’Éthiopie, 55 % pour le Ghana et 43 % pour Madagascar.

Vaccination, formation et réflexion stratégique

Les auteurs du rapport, qui espèrent un retour à la normale en 2023, formulent trois conseils aux dirigeants des États pour enclencher la reprise. En premier lieu, ils mettent l’accent sur la nécessité d’accélérer la vaccination afin de surmonter les craintes de contamination des visiteurs étrangers.

Ensuite, ils plaident pour un soutien aussi important que possible aux salariés du secteur, incluant le développement de formation. Enfin, ils appellent à mener une réflexion stratégique, soulignant que le tourisme africain ne sortira pas indemne de la pandémie.

Les voyageurs âgés des pays industrialisés, qui contribuent majoritairement à la croissance des visites et des recettes, risquent en effet de se limiter encore pendant un moment à un tourisme domestique quand la poussée globale de la préoccupation écologique pourrait pénaliser durablement les vols longs courriers, notamment à destination du continent. Plus que jamais, le secteur africain a intérêt à diversifier sa clientèle et donc ses produits tout en pariant sur l’essor du tourisme domestique.

Avec Jeune Afrique par Alain Faujas

Covid-19 : « La Tunisie peut être un pays producteur de vaccins »

juin 16, 2021
Dépistage du coronavirus à l’Institut Pasteur de Tunis, en avril 2020

En répondant à un appel de l’OMS pour évaluer son potentiel de production de vaccins, la Tunisie se positionne sur ce marché prometteur. Entretien avec Hechmi Louzir, directeur de l’Institut Pasteur de Tunis et président du comité opérationnel de vaccination.

La pandémie de Covid-19 était au cœur de la visite de travail d’Hichem Mechichi à Genève, les 8 et 9 juin. Le chef du gouvernement tunisien a plaidé la cause de son pays auprès de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) afin d’obtenir des doses de vaccins anti-Covid mais aussi d’accéder au marché prometteur de leur fabrication. Il s’est ainsi entretenu avec la directrice générale de l’OMC, Ngozi Okonjo-Iweala, qui s’est engagée à aider la Tunisie.

La Tunisie a par ailleurs sollicité l’appui de l’OMS afin de bénéficier d’une assistance pour l’autorité nationale de réglementation du secteur, de projets de répartition aseptique de vaccins ou encore d’une plateforme de production de vaccins à ARN messager, comme l’explique Hechmi Louzir. Le directeur de l’Institut Pasteur de Tunis et président du comité opérationnel de vaccination était en effet membre de la délégation. Entretien.

Jeune Afrique : À défaut d’avoir une agence nationale du médicament, la Tunisie a demandé l’assistance de l’OMS pour évaluer le fonctionnement de son autorité nationale de réglementation du secteur. Dans quel but ?

Hechmi Louzir : Dans le contexte actuel, une autorité efficace est nécessaire pour fabriquer ou importer des vaccins de manière saine et sécurisée. Actuellement, la mission de réglementation est fragmentée : elle est assurée par différentes structures liées au ministère de la Santé. La direction de l’inspection pharmaceutique donne son accord pour la mise en place de structures de production. La direction de la pharmacie et du médicament se charge de l’enregistrement et de l’obtention d’autorisations de mises sur le marché. L’Agence nationale de contrôle sanitaire et environnemental (ANCSEP) gère la libération des vaccins. Le Laboratoire national de contrôle du médicament et le Centre national de pharmacovigilance entrent aussi en jeu… L’assistance de l’OMS servira donc à vérifier le fonctionnement de l’autorité de réglementation du secteur et à émettre des recommandations pour l’améliorer.

Hechmi Louzir, directeur de l’Institut Pasteur de Tunis pose dans son bureau, le 7 avril 2020

La Tunisie sollicite également une assistance pour évaluer la faisabilité d’un projet de production en fill and finish (répartition aseptique) et même de production de vaccins à ARN messager. Le pays est-il prêt à accueillir ces technologies ?

La Tunisie peut être un pays producteur de vaccins contre le coronavirus, pour ses habitants comme pour ceux de la région, mais aussi d’autres vaccins. Il existe en effet un risque que la stratégie de production de vaccins anti-covid prenne un peu de temps et ne représente plus une urgence lorsqu’elle sera opérationnelle.

NOUS DISPOSONS D’INGÉNIEURS ET DE TECHNICIENS EN BIOLOGIE TRÈS BIEN FORMÉS

Les capacités du pays sont indéniables étant donné son historique. L’Institut Pasteur produit déjà le vaccin BCG ainsi que des sérums. L’industrie pharmaceutique du pays est bien organisée et prête à accepter le développement de ce genre de technologies. Nous disposons également d’un environnement scientifique favorable avec des ingénieurs et techniciens en biologie très bien formés, mais aussi un système législatif et des réglementations idoines. Nous pouvons aussi envisager de travailler en recherche et développement sur des maladies pour lesquelles il n’existe pas encore de vaccination.

L’OMS a évoqué l’identification de cinq ou six hubs régionaux pour la production de vaccins en Afrique. Est-ce une manière pour Tunis de se positionner dans cette course ?

L’OMS a lancé en avril un appel à expression d’intérêt pour identifier de tels hubs, notamment dans des pays à revenus faibles ou intermédiaires. Elle se chargera dans un premier temps d’identifier le potentiel de production pour faciliter les échanges, la mise en place de structures, le transfert de technologies ou l’envoi d’experts.

La Tunisie a fait une demande via l’Institut Pasteur et a ainsi affirmé à l’OMS qu’elle pouvait accueillir ces technologies. Cela pourrait se faire dans le cadre de partenariats et très probablement d’un transfert de technologie avec un ou plusieurs partenaires industriels ou entité européennes ou internationales, comme des instituts de recherche, des start-up, ou des entreprises pharmaceutiques mondialement connues.

Le Technopole de Sidi Thabet (au Nord-Ouest de Tunis) pourrait-il participer de ce processus ?

Le technopole de Sidi Thabet comprend déjà un certain nombre d’entités : une école vétérinaire, un centre de recherche en énergie nucléaire, un centre de formation en biotechnologies, mais aussi une pépinière d’entreprises. Un centre de ressources technologiques est également en cours de mise en œuvre. Cet espace d’un peu plus de 100 hectares est fait pour héberger des biotech appliquées à la santé.

LA LEVÉE DE LA PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE DES VACCINS NE SUFFIRA PAS. IL FAUT UNE STRATÉGIE DE TRANSFERT DE TECHNOLOGIES

On peut imaginer qu’en cas de transfert de technologie ou de partenariat avec des structures qui maitrisent différents aspects de la fabrication de vaccins à ARN messager, celles-ci soient invitées à s’installer sur ce technopole pour profiter de ce terrain mais aussi de facilités pour lancer des partenariats avec des entreprises pharmaceutiques tunisiennes privées ou publiques.

De quelle manière l’OMC peut-elle vous appuyer dans ces démarches ?

L’OMC se coordonne avec l’OMS et est assez impliquée dans ces problématiques d’appui au transfert de technologies et de levée des brevets. Lors de sa rencontre avec Ngozi Okonjo-Iweala, le chef du gouvernement tunisien a évoqué la levée de la propriété intellectuelle pour les vaccins anti Covid-19. Ce serait une bonne chose, mais cela ne suffit pas. Il faudrait dans tous les cas accompagner cette mesure grâce à une stratégie de transfert de technologie afin d’optimiser les chances de développement de ces projets.

Ave Jeune Afrique par Camille Lafrance

Décès de Béchir Ben Yahmed : la Tunisie, orpheline de « Si Béchir »

mai 4, 2021
Le président Habib Bourguiba (à g.), Béchir Ben Yahmed, ministre de l’Information (avec des lunettes de soleil) et Ahmed Mestiri, ministre des Finances, à Tunis, en juillet 1957.

Plus jeune ministre de Habib Bourguiba, BBY a contribué aux pourparlers pour l’indépendance de la Tunisie. Devenu patron de presse, ce natif de Djerba continuait à accorder une place spéciale à son pays d’origine dans « Jeune Afrique ». Témoignages.

La nouvelle a fuité dans la matinée du 3 mai mais personne ne croyait au décès de « Si Béchir ». « Attendons d’abord une confirmation », écrivait sur les réseaux sociaux Sonia Ben Frej, ancienne dirigeante de banque. Mais déjà les hommages affluaient. Tandis que Mondher Khanfir, vice président du think tank Tunisian African Business Council (TABC) évoquait « un homme d’exception qui a porté l’Afrique dans son cœur », le journaliste Mondher Chraiet saluait « l’un des plus grands journalistes arabes et africains ».

Taoufik Hbaieb, directeur de la revue Leaders, consultait souvent « BBY », comme l’appelait beaucoup de familiers de la maison Jeune Afrique. « Il a façonné une légende. La sienne, d’abord, celle d’un grand patron de presse, et celle de Jeune Afrique. BBY et Jeune Afrique ont exercé un magistère d’une rare autorité et puissance », estime-t-il. À Tunis, lorsqu’on disait « Si Béchir », on savait qu’il s’agissait de Béchir Ben Yahmed.

« Un véritable journaliste d’opinion »

Sa singularité et son courage ont marqué les esprits. « C’était un véritable journaliste politique d’opinion, c’est-à-dire qui a des opinions, note le politologue Hatem Mrad. Il était la référence à l’époque de l’autoritarisme ». Comme lui, personne n’a oublié que le jeune Béchir a été le premier à oser fustiger le pouvoir personnel d’un Bourguiba au faîte de sa puissance.

IL ÉTAIT ATTENTIF À L’AVIS DES LECTEURS ET AVAIT LE DON DE S’INTÉRESSER AUX GENS.

Ses éditos, les fameux « Ce que je crois », étaient très attendus par des lecteurs qui appréciaient la liberté de ton du fondateur de Jeune Afrique. L’architecte et ancien directeur exécutif de Afek Tounes, Mohamed Ali Mankaï, raconte comment, au début des années 2000, BBY l’avait contacté en toute simplicité après avoir remarqué qu’il écrivait régulièrement au courrier des lecteurs. « Il était une icône de l’Afrique francophone et a marqué plusieurs générations. Mais il était aussi attentif à l’avis des lecteurs et avait le don de s’intéresser aux gens », confie-t-il.

Aujourd’hui très émue, la journaliste et militante pour les droits humains Souhayr Belhassen n’a jamais oublié ses années à Jeune Afrique, l’esprit qui y régnait mais aussi l’exigence et la rigueur de « Si Béchir ». « C’était une école », se rappelle celle qui a cosigné avec Sophie Bessis une biographie de Bourguiba. Cette dernière est tout aussi bouleversée : « Chapeau bas. Si Béchir avait la presse dans la peau. Ma vie ne serait pas la même s’il n’avait pas été sur mon chemin. »

Mohamed Ben Smaïl (à g.) avec Béchir Ben Yahmed (c.), à Tunis, en 1960.

« Grande liberté »

Sans qu’il intervienne directement sur la scène tunisienne, BBY était perçu comme la référence d’un journalisme précurseur qui saisissait les enjeux géopolitiques mais aussi comme l’un des bâtisseurs de la Tunisie moderne. « Si Béchir a été impliqué dans la construction de l’État-nation et a été le plus jeune membre du gouvernement. Son nom est important dans l’histoire nationale, aux côtés de ceux de Mohamed Masmoudi et de Mohamed Ben Smail, souligne le spécialiste des médias Larbi Chouikha. Il s’est opposé à Bourguiba, dont il s’est affranchi pour créer un journal à sa manière. Malgré toutes les propositions du président, il n’est pas revenu en Tunisie. Il avait compris qui était Bourguiba et ses limites. Il a parfois été controversé mais il a fait de Jeune Afrique un empire médiatique qui a rayonné sur toute l’Afrique et qui a fait école. »

SES ÉDITORIAUX, SES ÉCRITS, ÉTAIENT TOUJOURS ATTENDUS, SOUVENT CRAINTS MAIS TOUJOURS RESPECTÉS

Fervent lecteur de La Revue, titre auquel BBY accordait toute son attention depuis 2003, l’ancien président de la République tunisienne par intérim, Foued Mebazaa, salue l’action de celui qui a été le plus jeune ministre (de l’Information) du premier gouvernement Bourguiba, à 28 ans. Alors qu’il n’avait même pas l’âge requis pour être député, « il a fait de l’excellent travail sans jamais se départir de sa liberté d’expression, affirme-t-il. Cela a valu des tracas à cet homme remarquable qui a fait beaucoup pour le rayonnement de la Tunisie ».

C’est cette même liberté qu’admirait l’ancien chef du gouvernement Mehdi Jomaa, qui a connu Si Béchir d’abord à travers son hebdomadaire mais aussi grâce aux récits de son oncle Mohamed Masmoudi. Compagnon de route de Bourguiba, il avait côtoyé le jeune Béchir Ben Yahmed lors des négociations pour l’indépendance. « Au fil de nos rencontres s’est développé un lien de considération filiale. Il était exceptionnel et s’exprimait avec une grande liberté sans s’embarrasser de contraintes », commente celui qui vit cette disparition comme une perte personnelle.

Il n’est pas le seul : l’avocate Donia Hedda Ellouze voit aussi disparaître un être cher qui l’a « profondément marquée par sa culture, son intelligence, sa faculté d’anticipation et son patriotisme ».

« Le dernier monument »

« C’est le dernier monument qui nous quitte », affirme Radhi Meddeb, fondateur de Comete Engineering. Ce proche de BBY se souvient de sa grande discrétion et de sa grande réserve tout en soulignant son côté très humain.

IL AGAÇAIT BOURGUIBA MAIS LUI A ÉVITÉ, AINSI QU’À D’AUTRES, BEAUCOUP DE DÉRAPAGES

« Je me sens un peu orphelin de ce patriarche, mémoire vivante de la Tunisie contemporaine et du continent africain, l’homme des indépendances africaines, poursuit-il. C’est un géant qui nous quitte, un homme qui a connu et côtoyé tous les grands de ce monde, et n’a pas été toujours tendre avec eux. Ses textes, ses éditoriaux, ses écrits, étaient toujours attendus, souvent craints mais toujours respectés »

« Il était exceptionnel », lance dans un cri du cœur Abdessalem Ben Ayed, mettant l’accent sur la faculté qu’avait BBY de se faire entendre par les plus grands. « Il agaçait Bourguiba mais lui a évité, ainsi qu’à d’autres, beaucoup de dérapages », raconte ce chef d’entreprise, déjà nostalgique des conversations avec son ami de toujours, intarissable sur une Tunisie qu’il critiquait autant qu’il chérissait.

Avec Jeune Afrique par Frida Dahmani – à Tunis