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Covid-19 : « La Tunisie peut être un pays producteur de vaccins »

juin 16, 2021
Dépistage du coronavirus à l’Institut Pasteur de Tunis, en avril 2020

En répondant à un appel de l’OMS pour évaluer son potentiel de production de vaccins, la Tunisie se positionne sur ce marché prometteur. Entretien avec Hechmi Louzir, directeur de l’Institut Pasteur de Tunis et président du comité opérationnel de vaccination.

La pandémie de Covid-19 était au cœur de la visite de travail d’Hichem Mechichi à Genève, les 8 et 9 juin. Le chef du gouvernement tunisien a plaidé la cause de son pays auprès de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) afin d’obtenir des doses de vaccins anti-Covid mais aussi d’accéder au marché prometteur de leur fabrication. Il s’est ainsi entretenu avec la directrice générale de l’OMC, Ngozi Okonjo-Iweala, qui s’est engagée à aider la Tunisie.

La Tunisie a par ailleurs sollicité l’appui de l’OMS afin de bénéficier d’une assistance pour l’autorité nationale de réglementation du secteur, de projets de répartition aseptique de vaccins ou encore d’une plateforme de production de vaccins à ARN messager, comme l’explique Hechmi Louzir. Le directeur de l’Institut Pasteur de Tunis et président du comité opérationnel de vaccination était en effet membre de la délégation. Entretien.

Jeune Afrique : À défaut d’avoir une agence nationale du médicament, la Tunisie a demandé l’assistance de l’OMS pour évaluer le fonctionnement de son autorité nationale de réglementation du secteur. Dans quel but ?

Hechmi Louzir : Dans le contexte actuel, une autorité efficace est nécessaire pour fabriquer ou importer des vaccins de manière saine et sécurisée. Actuellement, la mission de réglementation est fragmentée : elle est assurée par différentes structures liées au ministère de la Santé. La direction de l’inspection pharmaceutique donne son accord pour la mise en place de structures de production. La direction de la pharmacie et du médicament se charge de l’enregistrement et de l’obtention d’autorisations de mises sur le marché. L’Agence nationale de contrôle sanitaire et environnemental (ANCSEP) gère la libération des vaccins. Le Laboratoire national de contrôle du médicament et le Centre national de pharmacovigilance entrent aussi en jeu… L’assistance de l’OMS servira donc à vérifier le fonctionnement de l’autorité de réglementation du secteur et à émettre des recommandations pour l’améliorer.

Hechmi Louzir, directeur de l’Institut Pasteur de Tunis pose dans son bureau, le 7 avril 2020

La Tunisie sollicite également une assistance pour évaluer la faisabilité d’un projet de production en fill and finish (répartition aseptique) et même de production de vaccins à ARN messager. Le pays est-il prêt à accueillir ces technologies ?

La Tunisie peut être un pays producteur de vaccins contre le coronavirus, pour ses habitants comme pour ceux de la région, mais aussi d’autres vaccins. Il existe en effet un risque que la stratégie de production de vaccins anti-covid prenne un peu de temps et ne représente plus une urgence lorsqu’elle sera opérationnelle.

NOUS DISPOSONS D’INGÉNIEURS ET DE TECHNICIENS EN BIOLOGIE TRÈS BIEN FORMÉS

Les capacités du pays sont indéniables étant donné son historique. L’Institut Pasteur produit déjà le vaccin BCG ainsi que des sérums. L’industrie pharmaceutique du pays est bien organisée et prête à accepter le développement de ce genre de technologies. Nous disposons également d’un environnement scientifique favorable avec des ingénieurs et techniciens en biologie très bien formés, mais aussi un système législatif et des réglementations idoines. Nous pouvons aussi envisager de travailler en recherche et développement sur des maladies pour lesquelles il n’existe pas encore de vaccination.

L’OMS a évoqué l’identification de cinq ou six hubs régionaux pour la production de vaccins en Afrique. Est-ce une manière pour Tunis de se positionner dans cette course ?

L’OMS a lancé en avril un appel à expression d’intérêt pour identifier de tels hubs, notamment dans des pays à revenus faibles ou intermédiaires. Elle se chargera dans un premier temps d’identifier le potentiel de production pour faciliter les échanges, la mise en place de structures, le transfert de technologies ou l’envoi d’experts.

La Tunisie a fait une demande via l’Institut Pasteur et a ainsi affirmé à l’OMS qu’elle pouvait accueillir ces technologies. Cela pourrait se faire dans le cadre de partenariats et très probablement d’un transfert de technologie avec un ou plusieurs partenaires industriels ou entité européennes ou internationales, comme des instituts de recherche, des start-up, ou des entreprises pharmaceutiques mondialement connues.

Le Technopole de Sidi Thabet (au Nord-Ouest de Tunis) pourrait-il participer de ce processus ?

Le technopole de Sidi Thabet comprend déjà un certain nombre d’entités : une école vétérinaire, un centre de recherche en énergie nucléaire, un centre de formation en biotechnologies, mais aussi une pépinière d’entreprises. Un centre de ressources technologiques est également en cours de mise en œuvre. Cet espace d’un peu plus de 100 hectares est fait pour héberger des biotech appliquées à la santé.

LA LEVÉE DE LA PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE DES VACCINS NE SUFFIRA PAS. IL FAUT UNE STRATÉGIE DE TRANSFERT DE TECHNOLOGIES

On peut imaginer qu’en cas de transfert de technologie ou de partenariat avec des structures qui maitrisent différents aspects de la fabrication de vaccins à ARN messager, celles-ci soient invitées à s’installer sur ce technopole pour profiter de ce terrain mais aussi de facilités pour lancer des partenariats avec des entreprises pharmaceutiques tunisiennes privées ou publiques.

De quelle manière l’OMC peut-elle vous appuyer dans ces démarches ?

L’OMC se coordonne avec l’OMS et est assez impliquée dans ces problématiques d’appui au transfert de technologies et de levée des brevets. Lors de sa rencontre avec Ngozi Okonjo-Iweala, le chef du gouvernement tunisien a évoqué la levée de la propriété intellectuelle pour les vaccins anti Covid-19. Ce serait une bonne chose, mais cela ne suffit pas. Il faudrait dans tous les cas accompagner cette mesure grâce à une stratégie de transfert de technologie afin d’optimiser les chances de développement de ces projets.

Ave Jeune Afrique par Camille Lafrance

Décès de Béchir Ben Yahmed : la Tunisie, orpheline de « Si Béchir »

mai 4, 2021
Le président Habib Bourguiba (à g.), Béchir Ben Yahmed, ministre de l’Information (avec des lunettes de soleil) et Ahmed Mestiri, ministre des Finances, à Tunis, en juillet 1957.

Plus jeune ministre de Habib Bourguiba, BBY a contribué aux pourparlers pour l’indépendance de la Tunisie. Devenu patron de presse, ce natif de Djerba continuait à accorder une place spéciale à son pays d’origine dans « Jeune Afrique ». Témoignages.

La nouvelle a fuité dans la matinée du 3 mai mais personne ne croyait au décès de « Si Béchir ». « Attendons d’abord une confirmation », écrivait sur les réseaux sociaux Sonia Ben Frej, ancienne dirigeante de banque. Mais déjà les hommages affluaient. Tandis que Mondher Khanfir, vice président du think tank Tunisian African Business Council (TABC) évoquait « un homme d’exception qui a porté l’Afrique dans son cœur », le journaliste Mondher Chraiet saluait « l’un des plus grands journalistes arabes et africains ».

Taoufik Hbaieb, directeur de la revue Leaders, consultait souvent « BBY », comme l’appelait beaucoup de familiers de la maison Jeune Afrique. « Il a façonné une légende. La sienne, d’abord, celle d’un grand patron de presse, et celle de Jeune Afrique. BBY et Jeune Afrique ont exercé un magistère d’une rare autorité et puissance », estime-t-il. À Tunis, lorsqu’on disait « Si Béchir », on savait qu’il s’agissait de Béchir Ben Yahmed.

« Un véritable journaliste d’opinion »

Sa singularité et son courage ont marqué les esprits. « C’était un véritable journaliste politique d’opinion, c’est-à-dire qui a des opinions, note le politologue Hatem Mrad. Il était la référence à l’époque de l’autoritarisme ». Comme lui, personne n’a oublié que le jeune Béchir a été le premier à oser fustiger le pouvoir personnel d’un Bourguiba au faîte de sa puissance.

IL ÉTAIT ATTENTIF À L’AVIS DES LECTEURS ET AVAIT LE DON DE S’INTÉRESSER AUX GENS.

Ses éditos, les fameux « Ce que je crois », étaient très attendus par des lecteurs qui appréciaient la liberté de ton du fondateur de Jeune Afrique. L’architecte et ancien directeur exécutif de Afek Tounes, Mohamed Ali Mankaï, raconte comment, au début des années 2000, BBY l’avait contacté en toute simplicité après avoir remarqué qu’il écrivait régulièrement au courrier des lecteurs. « Il était une icône de l’Afrique francophone et a marqué plusieurs générations. Mais il était aussi attentif à l’avis des lecteurs et avait le don de s’intéresser aux gens », confie-t-il.

Aujourd’hui très émue, la journaliste et militante pour les droits humains Souhayr Belhassen n’a jamais oublié ses années à Jeune Afrique, l’esprit qui y régnait mais aussi l’exigence et la rigueur de « Si Béchir ». « C’était une école », se rappelle celle qui a cosigné avec Sophie Bessis une biographie de Bourguiba. Cette dernière est tout aussi bouleversée : « Chapeau bas. Si Béchir avait la presse dans la peau. Ma vie ne serait pas la même s’il n’avait pas été sur mon chemin. »

Mohamed Ben Smaïl (à g.) avec Béchir Ben Yahmed (c.), à Tunis, en 1960.

« Grande liberté »

Sans qu’il intervienne directement sur la scène tunisienne, BBY était perçu comme la référence d’un journalisme précurseur qui saisissait les enjeux géopolitiques mais aussi comme l’un des bâtisseurs de la Tunisie moderne. « Si Béchir a été impliqué dans la construction de l’État-nation et a été le plus jeune membre du gouvernement. Son nom est important dans l’histoire nationale, aux côtés de ceux de Mohamed Masmoudi et de Mohamed Ben Smail, souligne le spécialiste des médias Larbi Chouikha. Il s’est opposé à Bourguiba, dont il s’est affranchi pour créer un journal à sa manière. Malgré toutes les propositions du président, il n’est pas revenu en Tunisie. Il avait compris qui était Bourguiba et ses limites. Il a parfois été controversé mais il a fait de Jeune Afrique un empire médiatique qui a rayonné sur toute l’Afrique et qui a fait école. »

SES ÉDITORIAUX, SES ÉCRITS, ÉTAIENT TOUJOURS ATTENDUS, SOUVENT CRAINTS MAIS TOUJOURS RESPECTÉS

Fervent lecteur de La Revue, titre auquel BBY accordait toute son attention depuis 2003, l’ancien président de la République tunisienne par intérim, Foued Mebazaa, salue l’action de celui qui a été le plus jeune ministre (de l’Information) du premier gouvernement Bourguiba, à 28 ans. Alors qu’il n’avait même pas l’âge requis pour être député, « il a fait de l’excellent travail sans jamais se départir de sa liberté d’expression, affirme-t-il. Cela a valu des tracas à cet homme remarquable qui a fait beaucoup pour le rayonnement de la Tunisie ».

C’est cette même liberté qu’admirait l’ancien chef du gouvernement Mehdi Jomaa, qui a connu Si Béchir d’abord à travers son hebdomadaire mais aussi grâce aux récits de son oncle Mohamed Masmoudi. Compagnon de route de Bourguiba, il avait côtoyé le jeune Béchir Ben Yahmed lors des négociations pour l’indépendance. « Au fil de nos rencontres s’est développé un lien de considération filiale. Il était exceptionnel et s’exprimait avec une grande liberté sans s’embarrasser de contraintes », commente celui qui vit cette disparition comme une perte personnelle.

Il n’est pas le seul : l’avocate Donia Hedda Ellouze voit aussi disparaître un être cher qui l’a « profondément marquée par sa culture, son intelligence, sa faculté d’anticipation et son patriotisme ».

« Le dernier monument »

« C’est le dernier monument qui nous quitte », affirme Radhi Meddeb, fondateur de Comete Engineering. Ce proche de BBY se souvient de sa grande discrétion et de sa grande réserve tout en soulignant son côté très humain.

IL AGAÇAIT BOURGUIBA MAIS LUI A ÉVITÉ, AINSI QU’À D’AUTRES, BEAUCOUP DE DÉRAPAGES

« Je me sens un peu orphelin de ce patriarche, mémoire vivante de la Tunisie contemporaine et du continent africain, l’homme des indépendances africaines, poursuit-il. C’est un géant qui nous quitte, un homme qui a connu et côtoyé tous les grands de ce monde, et n’a pas été toujours tendre avec eux. Ses textes, ses éditoriaux, ses écrits, étaient toujours attendus, souvent craints mais toujours respectés »

« Il était exceptionnel », lance dans un cri du cœur Abdessalem Ben Ayed, mettant l’accent sur la faculté qu’avait BBY de se faire entendre par les plus grands. « Il agaçait Bourguiba mais lui a évité, ainsi qu’à d’autres, beaucoup de dérapages », raconte ce chef d’entreprise, déjà nostalgique des conversations avec son ami de toujours, intarissable sur une Tunisie qu’il critiquait autant qu’il chérissait.

Avec Jeune Afrique par Frida Dahmani – à Tunis

Béchir Ben Yahmed, fondateur de Jeune Afrique, est décédé

mai 3, 2021
Béchir Ben Yahmed, dans les locaux de Jeune Afrique, à Paris.

Le fondateur de Jeune Afrique s’est éteint ce lundi 3 mai à l’âge de 93 ans. Il était hospitalisé à Paris depuis la fin du mois de mars.

Né à Djerba le 2 avril 1928, dans une Tunisie sous protectorat français, Béchir Ben Yahmed, fondateur et patron historique de Jeune Afrique, est décédé lundi 3 mai à l’hôpital parisien Lariboisière des suites d’une contamination au Covid-19.

Militant du Néo-Destour aux côtés de Habib Bourguiba, Béchir Ben Yahmed avait été, très jeune, ministre dans le premier gouvernement de la Tunisie indépendante. Mais la tentation du journalisme l’habitait déjà : en 1956, il lançait l’hebdomadaire L’Action puis, en 1960, Afrique Action qui, un an plus tard, allait devenir Jeune Afrique.

Après avoir mené de front ses carrières ministérielle et journalistique, il avait finalement opté pour la seconde et, pour se donner les moyens de son indépendance, avait décidé en 1962 de quitter Tunis pour Rome. Puis, deux ans plus tard, pour Paris où le groupe est toujours installé.

Des générations de lecteurs

Fondé pour accompagner le mouvement d’émancipation des peuples qui, à l’orée des années 1960, accèdent à l’indépendance, Jeune Afrique a pris une part active dans tous les combats qui ont depuis rythmé l’histoire du continent : contre les partis uniques et pour la démocratisation dans les années 1970-1980, pour l’indépendance économique dans les années 1990-2000 et pour l’inclusion de l’Afrique dans la mondialisation dans les années 2000-2020.

Considéré à ses origines comme une gageure, le groupe qu’il a créé célèbre cette année son soixantième anniversaire. Véritable école de journalisme où sont passés Frantz Fanon, Kateb Yacine et, plus récemment, les prix Goncourt Amin Maalouf et Leïla Slimani, « JA » a marqué des générations de lecteurs. Son influence lui a même valu d’être qualifié de « 55e État d’Afrique ».

Autour de l’hebdomadaire Jeune Afrique, un groupe s’est constitué au fil des années, s’étoffant d’autres titres, de lettres d’information, d’une maison d’édition, d’un département consacré à l’organisation d’événements et, bien sûr, de sites d’information en ligne. À la fin de la décennie 2000, Béchir Ben Yahmed avait passé les rênes du groupe à ses fils, Amir et Marwane, ainsi qu’au directeur de la rédaction, François Soudan. Son épouse Danielle, qui a joué un rôle essentiel à son côté tout au long de l’histoire du journal, avait notamment lancé la maison d’édition du groupe.

Toujours passionné par l’actualité, il s’était investi en 2003 dans un nouveau projet : La Revue, magazine de réflexion sur l’actualité internationale (et non plus seulement africaine) qui fut mensuel pendant plusieurs années avant de devenir bimestriel.

Houphouët-Boigny, Guevara, Lumumba…

Témoin privilégié de tous les soubresauts de l’Afrique et du Moyen-Orient, observateur et éditorialiste engagé, Béchir Ben Yahmed a fréquenté tout au long de sa carrière des personnalités déterminantes pour le continent : le Sénégalais Senghor, l’Ivoirien Houphouët-Boigny, le Marocain Hassan II ou encore les Français Jacques Foccart – dont il a coédité les Mémoires – et François Mitterrand.

Dans les années 1960, il avait côtoyé Che Guevara à Cuba, rencontré à Hanoï, en pleine guerre du Vietnam, Ho Chi Minh, et bien connu l’Égyptien Nasser, le Ghanéen Nkrumah, le Congolais Lumumba et l’Algérien Ben Bella.

Avec lui, c’est l’un des derniers grands témoins de l’Afrique des indépendances et de la période postcoloniale qui disparaît.

Par Jeune Afrique

Le Port de Pointe-Noire, l’invention de l’application de Rose Goyeli et la Tunisie avec son premier satellite

mars 26, 2021

Avec France24

Cannabis en Tunisie : « Nul ne veut remonter les filières de la drogue, on se contente du menu fretin »

février 4, 2021
Bien qu’amendée en 2017, la « loi 52 » sur les stupéfiants pose problème tant elle semble inique et obsolète.

Fumer un joint peut valoir une peine de trente ans de prison en Tunisie. Ce qui est arrivé à trois jeunes, condamnés le 20 janvier. Un verdict qui relance le débat sur la répression de la consommation de cannabis.

Trente ans de prison pour consommation de cannabis. C’est le verdict rendu par le tribunal de première instance du Kef (Nord-Ouest) le 20 janvier contre trois jeunes Tunisiens. Une décision qui a provoqué l’indignation générale dans le pays, même si elle est en conformité avec la loi, que les magistrats se sont contentés d’appliquer.

Chacun des trois individus a écopé de cinq ans pour détention de cannabis, de cinq ans pour l’intention de le consommer et de vingt ans pour avoir utilisé un local public à cette fin – ici le vestiaire d’un stade de football. Ce sont les peines que prévoit le Code pénal tunisien.

Circonstances aggravantes

Depuis de nombreuses années, la loi sur les stupéfiants pose problème tant elle semble inique et obsolète. Une loi de 1992, plus connue sous le nom de « loi 52 » et qui avait été amendée en 2017. Au lieu d’infliger systématiquement une peine d’un an de prison aux consommateurs arrêtés pour la première fois, les juges peuvent prendre en compte des circonstances atténuantes et ne pas requérir de peine de prison, sauf récidive. À l’époque, le ministre de la Justice, Ghazi Jeribi, avait précisé que l’amendement était une « mesure provisoire en attendant une révision globale de la loi ».

LE PROBLÈME DES SANCTIONS, QUI BRISENT LA VIE DES JEUNES, N’A PAS ÉTÉ RÉSOLU

Effectivement, le dispositif judiciaire pour les primo-consommateurs a été assoupli, mais les autres articles de la loi 52 sont restés inchangés. Près de quatre ans plus tard, le verdict prononcé au Kef provoque un brutal retour à la réalité. Si le nombre d’incarcérations et de poursuites pour consommation de cannabis a diminué, le problème des sanctions, qui brisent la vie des jeunes, n’a pas été résolu.

Les condamnés du Kef sont non seulement récidivistes mais ils s’étaient installés dans un lieu public pour commettre leur délit. Des faits considérés comme des circonstances aggravantes selon l’article 52 que les magistrats ont appliqué. Ils écopent ainsi du maximum : trente ans de prison.

La sanction met en exergue les excès et les inadéquations des dispositions légales. Ce coup d’aiguillon semble avoir réveillé le monde politique, puisque en quelques jours, plusieurs dirigeants se sont indignés. « Ensemble, sauvons ces jeunes et rappelons-nous qu’ils ne sont pas des criminels, mais des cibles et des victimes de criminels qui, eux, doivent être traduits en justice », a lancé le député et ancien ministre Hichem Ben Ahmed à ses pairs, tandis que l’élue de Aïch Tounsi, Olfa Terras Rambourg, a présenté un projet de révision de la loi à l’Assemblée.

Atterré par la situation des familles qu’il a rencontrées au Kef, Farès Blel, député de Qalb Tounes, veut promouvoir des peines de substitution et des travaux d’utilité publique tout en appelant à une distinction entre les drogues. « Ils auraient consommé de la cocaïne cela aurait était pareil », s’afflige le jeune député. Ennahdha, premier parti de Tunisie, n’a lui pas réagi.

Menu fretin

« Ensemble, sauvons ces jeunes et rappelons-nous qu’ils ne sont pas des criminels, mais des cibles et des victimes de criminels qui, eux, doivent être traduits en justice », a lancé le député et ancien ministre Hichem Ben Ahmed

La société civile est au diapason d’une majorité de formations politiques, ce qui laisse supposer que la loi pourrait être rapidement revue. « Ce serait l’occasion d’examiner le corpus des libertés individuelles », rebondit Farès Blel.

FUMER EST DANS NOS HABITUDES DEPUIS DES SIÈCLES

Mais le sujet implique aussi un choix de société que les Tunisiens n’ont pas fait. « Il n’y a pas d’âge pour fumer, pourquoi s’en prend-on aux jeunes uniquement ? Fumer est dans nos habitudes depuis des siècles », s’exaspère, Ali un homme désœuvré de la cité Ettadhamen, dans l’agglomération de Tunis, qui pointe l’hypocrisie du dispositif législatif sur le sujet.

« En réalité, nul ne veut remonter les filières de la drogue. Avant la révolution, on savait qui était aux commandes, mais ces gens étaient proches du sérail et donc intouchables. Depuis 2011, les réseaux ont changé mais sont encore plus intouchables. Alors on se contente du menu fretin pour démontrer que l’on s’occupe du problème », révèle un ancien sécuritaire.

AVANT LA RÉVOLUTION, ON SAVAIT QUI ÉTAIT AUX COMMANDES MAIS CES GENS ÉTAIENT PROCHES DU SÉRAIL ET DONC INTOUCHABLES

En attendant, l’issue de l’affaire du Kef sera un indicateur précieux de la volonté réelle de changer les lois et d’intégrer un peu plus d’humanité dans la justice. Mais pour le trio de Keffois, les recours sont maigres. À part une révision de peine qui est en cours d’examen, une éventuelle grâce présidentielle ne peut être prononcée qu’après que toutes les instances, l’appel et la cassation, se sont définitivement prononcées.

Avec Jeune Afrique par Frida Dahmani

[Tribune] En 2021, la Tunisie face au mur de la dette

décembre 29, 2020
Le chef du gouvernement tunisien, Hichem Mechichi, lors du vote de confiance du Parlement, le 1er septembre 2020.

Pour l’économiste tunisien Skander Ounaies, un accord avec le FMI est désormais la seule option pour sortir le pays de sa spirale d’endettement. Mais il craint que ce ne soit pas sans conséquence sur la souveraineté.

L’année 2021 verra la Tunisie faire face à trois contraintes économiques majeures. Il s’agit d’une part de l’aggravation du taux de chômage, avec près de 250 000 chômeurs supplémentaires, notamment du fait du taux de croissance négatif du PIB estimé à – 7 % pour 2020 par le FMI et qui pourrait se révéler pire encore.

D’autre part, de l’impossibilité quasi certaine de financer un budget 2021 qui nécessite 4 milliards d’euros de financements extérieurs, une somme très difficilement mobilisable alors que la notation souveraine du pays a été dégradée en novembre par l’agence Fitch Ratings, sa perspective passant de stable à négative.

Une erreur de diagnostic fatale

Enfin, du niveau des dettes publique et extérieure, insoutenable pour l’économie. Cet engrenage de l’endettement a été causé par deux éléments majeurs.

D’abord, une erreur de diagnostic économique : en 2012, le gouvernement issu des élections législatives d’octobre 2011 a considéré que la Tunisie subissait un choc de demande, alors que le pays subissait en réalité un choc d’offre, suite aux différents mouvements sociaux liés à la révolution, nécessitant une action immédiate en faveur des entreprises, comme un report momentané de leurs paiements, pour maintenir leur compétitivité.

À L’ENDETTEMENT DU PAYS, IL FAUT AJOUTER LES PERTES DES ENTREPRISES PUBLIQUES

L’autre élément a été l’emprunt massif, essentiellement extérieur, auquel l’État a recouru pour pour faire face, entre autres, à une explosion de sa masse salariale résultant des différentes augmentations de salaires ainsi que des recrutements aberrants effectués dans la fonction publique ; le tout sur fond de croissance atone et de baisse drastique du taux d’épargne nationale, passé de 23 % du PIB en 2011 à 2 % en 2020.

Il en résulte, selon une étude de l’Institut tunisien des études stratégiques, que l’encours de la dette publique a été multiplié par 3 entre 2010 et 2018, et que sa part dans le PIB a progressé de 40,7 % à 71,7 % sur la même période. En parallèle, la moyenne de la croissance annuelle du PIB était de 1,5 % sur la période 2011-2019, contre près de 5 % pour la décennie précédente.

LE FMI ASSORTIRA CERTAINEMENT SON INTERVENTION DE CONDITIONS DRACONIENNES POUR LE PAYS

Ces chiffres sont à rapprocher de l’envolée de la dette extérieure, dont la part dans le PIB est passée de 37 % en 2010, à 86 % en 2018, selon le FMI, et devrait culminer à 90 % du PIB pour 2021, selon Fitch Ratings.

Le FMI comme dernier recours

À cet endettement, il faut ajouter les pertes des entreprises publiques, ainsi que le montant à payer pour le litige de la Banque franco-tunisienne (BFT), estimé à près de 1 milliard de dollars. Cette pression financière se prolongera jusqu’en 2025, vu les échéances de remboursements qui se profilent.

La crise sanitaire en cours et ses effets à venir poseront certainement des problèmes graves en termes de remboursement des dettes, pour lesquelles, à mon sens, on aurait dû négocier une restructuration dès les années 2015-2016, car la marge de manœuvre était encore possible, et elle ne l’est plus actuellement.

Pour le pays, la seule voie encore possible est donc celle d’un nouvel accord avec le FMI, qui permettrait d’éviter la situation d’un « mur de la dette ». Mais il faut être conscient que l’institution assortira certainement son intervention de conditions draconiennes pour le pays.

L’économiste Michel Aglietta affirme qu’ « il n’y a de monnaie légitime qu’adossée à une souveraineté », pour le cas de Tunisie, à partir de 2021, cette réflexion prend une signification vitale.

Avec Jeune Afrique

Par  Skander Ounaies

Professeur à l’Université de Carthage. Ancien économiste au Fonds souverain du Koweït (KIA)

Un temps consacré à l’actualité africaine

décembre 17, 2020

Avec TV5/Monde

Tunisie : les prémisses d’une nouvelle révolution ?

décembre 15, 2020
Manifestation pour la liberté d’expression en Tunisie.

Près de dix ans après la chute de Ben Ali, le pouvoir est confronté à une colère qui monte, et dont les motifs sont aussi variés que nombreux. Plusieurs manifestations sont prévues le 17 décembre.

L’affectation territoriale d’un point d’eau dans le Sud tunisien provoque des tensions entre des tribus de Douz et Beni Gueddache. En moins de 48 heures, les affrontements extrêmement violents entre les Mrezig et les Houaya à Aïn Skhouna se sont soldés par un mort et 53 blessés.

Pourtant le lieu, connu pour les vertus curatives de ses eaux chaudes, existe depuis des décennies sans que nul n’en réclame la propriété. Mais c’est compter sans l’instrumentalisation des événements via les réseaux sociaux et les médias.

Avant que des Tunisiens ne tirent sur d’autres Tunisiens et fassent d’une paisible source d’eau un décor de razzia, de fausses informations assuraient que le lieu était un prospère champ pétrolier dont l’exploitation serait imminente sans qu’aucune prospection n’ait été faite et sans qu’aucune autorisation ou permis n’aient été concédés.

D’autres assuraient qu’un projet qatari d’envergure devait voir le jour à Aïn Skhouna. Suffisamment pour susciter, sous couvert de revendications tribales, les convoitises dans une région oubliée du développement.

Tribalisme

Le phénomène n’est pas nouveau, mais ce tribalisme connaît un nouvel éveil depuis 2011. À Gafsa (Sud), des tribus se sont écharpées en 2012 au motif d’une prééminence sur le terrain. Elles exigeaient que les emplois proposés par la Compagnie des phosphates de Gafsa soient réservés à leurs enfants. Si pour certains, ce mode de transmission est d’un autre temps, à Gafsa il est solidement ancré.

La CPG prévoit en effet des quotas par tribus. « Le réveil de la tribalité a bon dos ; les citoyens cherchent à faire entendre leurs voix par tous les moyens et pourquoi pas à travers ce réseau là quand les autres échouent à être des relais », commente un ancien de l’association Kolna Tounes.

LES TUNISIENS SEMBLENT DÉCIDÉS À RELANCER LES MOUVEMENTS PROTESTATAIRES

L’impossibilité de se faire entendre par un pouvoir, sourd aux demandes populaires, se mue en colère. « Les tensions ont besoin d’un exutoire et nous avons failli à créer du collectif », explique le sociologue Mohamed Jouili. En dix ans, corporations, secteurs, femmes, étudiants, syndicats, tous ont tenté, via différents réseaux, de transmettre leurs revendications, en vain. Les revendications s’accumulent, les exigences se stratifient, mais rien n’aboutit réellement. Même le très attendu Code des collectivités locales adopté en 2018 n’est toujours pas entré en application intégralement.

Ce qui explique pourquoi les Tunisiens, sans se concerter, semblent bien décidés à relancer les mouvements protestataires. « Front du salut », « Dialogue national », « Tous ensemble au Bardo », « Ensemble arrachons la rue », « Contre les violences faite aux femmes » sont autant de bannières, officiellement non partisanes, qui comptent encadrer les manifestations annoncées le 17 décembre.

Faillite sociétale et politique

Le jour choisi n’est pas anodin : il correspond à l’immolation en 2010 de Mohamed Bouazizi, initiateur de la révolution tunisienne. Mais cette date bien que célébrée régulièrement par les médias n’a jamais été considérée comme celle de la révolution malgré la tentative de certains mouvements politiques comme l’ancien Congrès pour la République (CPR) de l’ancien président Moncef Marzouki d’en faire un évènement national.

Toutes classes sociales et tous motifs confondus, les Tunisiens sont passés de la revendication à la colère. « Elle gronde depuis longtemps. Placés au pied du mur, les gouvernements successifs ont tentés de l’apaiser mais les mesures annoncées à grand renforts de gros titres et jamais appliquées ont fini par lasser les citoyens. Tous espéraient un mieux-être mais ont vu leur pouvoir d’achat s’étioler », résume Achraf Zariat, un syndicaliste de Gabès.

AUJOURD’HUI, DE 7 À 77 ANS, ON EST TOUS EN COLÈRE

Si bien que le 17 décembre, la rue sera le réceptacle de cette colère, bien que les différents mouvements protestataires ne soient pas au diapason : les uns veulent annuler la loi de finances, les autres en finir avec la corruption, mais tous disent surtout l’immense désarroi de la Tunisie face à une faillite essentiellement sociétale et politique.

Au fil des années, faute de débats de fonds sur des objectifs communs et les politiques publiques souhaitées, le tissu social s’est disloqué en générant encore plus de divisions. Et d’énormes frustrations.

« En 2011, on parlait de la colère des jeunes. Aujourd’hui, de 7 à 77 ans, on est tous en colère », constate Walid, un étudiant en gestion. Un courroux général dont parfois on oublie la cause face au constat de délabrement du pays. « Comment revendiquer pour ma pension quand la pauvreté s’insinue partout ? », s’interroge une retraitée de la fonction publique.

La rue en ébulition

Mais si la société civile et les partis sont unanimes à imputer l’échec tunisien au système politique, ils peinent à émettre de nouvelles propositions, en dehors des mesures consensuelles — nouvelle loi électorale, amendement de la constitution ainsi que la mise en place des corps constitués comme la cour constitutionnelle et le réveil des instances électorales. Une dissolution de l’Assemblée est en principe possible, mais dans les faits très compliquée à mettre en œuvre sans Cour constitutionnelle.

« L’impasse politique a été dénoncée depuis au moins cinq ans mais les partis ne voudront jamais courir le risque de perdre leur siège. Le pays n’est qu’un butin pour eux » dénonce un membre de l’ONG Mourakiboune. En attendant, la rue est en ébullition au risque de débordements irrécupérables.

Avec Jeune Afrique par Frida Dahmani – à Tunis

Aide de la France à la Tunisie pour la lutte contre le Covid-19

octobre 22, 2020

Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves le Drian a assuré la Tunisie de la «solidarité de la France dans la lutte contre l’épidémie» de Covid-19 et annoncé la livraison d’équipement médical à ce pays, à l’occasion de sa septième visite à Tunis jeudi.

Jean-Yves Le Drian a signé avec son homologue Othmane Jarandi le versement en 2020 d’une première tranche de 100 millions d’euros dans le cadre d’un plan d’aide triennal annoncé par le président Emmanuel Macron en juin. Mais il a aussi annoncé, dans le cadre de la lutte contre le Covid-19, la livraison de 500.000 euros d’équipements, dont des masques, des réactifs pour les tests et 19 respirateurs pour le transfert médicalisé des patients.

La Tunisie, qui avait initialement circonscrit la pandémie grâce à des mesures précoces et strictes, avec 50 morts de mars à fin juin, enregistre actuellement plus de 20 morts chaque jour, et s’inquiète de voir ses hôpitaux débordés. Un couvre-feu en place à Tunis depuis 15 jours devrait être prolongé mais le premier ministre a souligné que le pays n’avait pas les moyens d’un nouveau confinement général.

Emmanuel Macron avait promis une enveloppe de 350 millions d’euros lors de la visite de son homologue tunisien Kaïs Saïed à Paris en juin. Ces prêts viendront appuyer sur trois ans (de 2020 à 2022) les réformes économiques engagées en matière de gouvernance des entreprises publiques, de protection sociale, d’accès au secteur financier et de mobilité urbaine, a-t-on précisé de source française. Outre ces sommes, une seconde convention a été signée pour un prêt de 38 millions d’euros destiné à l’installation d’une station de traitement de l’eau potable à Bjaoua, dans la banlieue ouest de Tunis. «L’objectif est d’appuyer l’économie publique tunisienne», a déclaré Jean-Yves Le Drian après un entretien avec Kaïs Saïed et le premier ministre Hichem Mechichi.

Par Le Figaro avec AFP

Covid-19 : les voyageurs du Canada, de Tunisie et de Géorgie ne seront plus admis dans l’UE

octobre 21, 2020

Le Canada, la Tunisie et la Géorgie ont été retirés de la liste des pays dont les voyageurs sont autorisés sur le territoire de l’Union européenne, en raison de leur situation épidémiologique, a appris l’AFP de sources européennes mercredi 21 octobre. Les représentants des 27 membres de l’UE ont décidé en revanche d’ajouter Singapour à cette liste, qui n’avait pas été modifiée depuis août et passe ainsi de 11 à 9 pays. La procédure devrait être formellement entérinée d’ici vendredi.

«En raison d’une forte hausse des cas d’infection au Covid-19, la Géorgie, le Canada et la Tunisie ont été retirés de la liste», a-t-on indiqué de source diplomatique européenne, ajoutant que «Singapour va être ajouté à la liste en raison d’une amélioration des taux d’infection».

Pour lutter contre la propagation de la pandémie, l’UE a décidé à la mi-mars d’interdire les voyages «non essentiels» sur son territoire en provenance de pays tiers. Les 27 se sont ensuite entendus en juin sur une liste de 15 pays faisant exception à cette règle. La liste a été réduite à 11 pays en août. Elle comporte désormais l’Australie, le Japon, la Nouvelle-Zélande, le Rwanda, la Corée du Sud, la Thaïlande, l’Uruguay et Singapour, ainsi que la Chine, mais sous réserve de confirmation de la réciprocité pour ce dernier pays.

Par Le Figaro avec AFP